Chapitre 35 : L'orage/ The storm
Je clignai des yeux. Il me fallut quelques secondes pour me souvenir où j'étais. J'avais dormi. Profondément. Et longtemps, sans doute, car il faisait déjà sombre. Ou bien ne m'étais-je pas endormie du tout ? Il m'avait semblé pourtant…
« Edward ?
_ Oui. »
Sa voix douce provenait de l'autre bout de la pièce. Je me redressai.
Il était assis sur un petit canapé, un livre dans les mains.
« Il ne fait pas encore jour ?
_ Tu veux dire qu'il fera bientôt nuit.
_ Ah ? J'ai dormi longtemps ?
_ Assez. Une dizaine d'heures.
_ Mais… ? »
Je me tournai vers la fenêtre. Les rideaux n'étaient pas complètement tirés. Nous ne pouvions pas être en plein après-midi.
« Il va pleuvoir, expliqua-t-il. Il a fait une chaleur incroyable toute la journée et maintenant l'orage approche. Cela n'a pas eu l'air de te déranger.
_ Non. Je crois… que la chaleur ne me fait plus rien depuis que nous sommes revenus. Elle me plaît, même. »
Je me levai, m'approchai du balcon. Le ciel pesait au-dessus des toits comme une lourde toile noire, zébrée de mauve, qui menaçait de crever d'un instant à l'autre. Une lumière d'un jaune intense, irréelle, fusait par endroits avec un angle improbable et caressait les façades d'une étrange manière.
« Tu as vu ça ? Comme c'est bizarre… ! »
Pour toute réponse, Edward sourit. Je m'avançai vers lui.
« Tu es sorti ?
_ Oui. Il y a quelques heures. Il faisait plus gris qu'à Forks… Je suis allé acheter ceci (il désigna le livre qu'il tenait) et ceci. »
De sous un coussin, il sortit une petite boîte de couleur pastel.
« Qu'est-ce que c'est ? »
Je regardai le livre. Il était vieux, vert et usé.
« Il vient de l'étal d'un bouquiniste, installé le long de la Seine. J'ai dû en faire plusieurs avant de le trouver. Je me suis dit… que ça faisait longtemps que je n'avais pas lu de poésie.
_ Et ça ?
_ Ouvre. »
La boîte contenait de petites formes arrondies, de couleur pastel également. Elles sentaient le sucre, et toutes sortes de parfums délicats.
« Celle-ci est à la fleur d'oranger, annonçai-je en désignant la pâtisserie la plus pâle.
_ Tout juste. Bon appétit. »
Elle était délicieuse. Elles l'étaient toutes.
Je bus un thé, la tête appuyée contre le genou d'Edward qui me faisait de temps en temps partager un peu de sa lecture. J'avais le sentiment que nous nous trouvions hors du temps, dans cette surprenante atmosphère où il ne faisait ni jour ni nuit. Tout était suspendu. L'air était lourd, dense et immobile. Appesanti et comme en équilibre sur la pointe d'un sommet, menaçant cependant de basculer d'un moment à l'autre. C'était comme si le silence avait pris corps et qu'il se tenait avec nous dans la pièce, écoutant les mots que lisait Edward, ou glissant, chaud, dans ma poitrine à chaque gorgée que je buvais. Un silence délicatement parfumé. Sur ma peau, un frémissement minuscule. Electrique. Le monde me semblait en émoi.
Soudain, la lumière disparut totalement, un éclair explosa -flash blanc et aveuglant- puis un fracas assourdissant se fit entendre. Je me levai, courus à la fenêtre. La pluie commença à tomber, d'abord fine, puis rapidement lourde et violente. En quelques minutes, les rues et les toits furent ruisselants. L'eau jaillissait de partout. L'air était gris et bleu, chargé de parfums métalliques.
« Incroyable ! Edward, viens voir, c'est magnifique ! »
Soulevant les sourcils d'étonnement, il vint pourtant vers moi.
« On dirait que tu n'as jamais vu d'orage, Bella !
_ Jamais comme ça, en fait. Jamais aussi bien. Jamais sur Paris. »
Je ris. Je sentais bien qu'à nouveau mes sensations m'emportaient. Comment lutter ? C'était si délicieux. Cette perte de contrôle… Cette impression de voir les bruits, d'entendre les odeurs, de goûter les images… Tout était lié si étroitement ! Et je savais bien que ce n'étaient plus tout à fait des émotions humaines que j'éprouvais là.
A travers la fenêtre ouverte, un parfum me parvint, très nettement au-dessus de tous les autres. Un parfum de fleurs. Un parfum de roses. Frais et tendre. Intense. Je pouvais presque les voir. D'où venait-il ?
« Tu sens ça, Edward ? On se croirait dans un jardin. »
Je me penchai davantage pour chercher la provenance de l'odeur. La pluie dégoulinait sur mon visage, dans mes cheveux, glissant sur la peau derrière mes oreilles et dans mon cou. Je scrutai la façade. J'aurais pu monter sur le toit pour trouver l'origine de ce parfum fabuleux, s'il avait fallu.
« Bella, tu es trempée…
_ Pas grave.
_ Là. C'est là, regarde. »
Me retenant prudemment par le bras, il désignait du doigt un toit plus lointain, où se trouvait une terrasse qu'on apercevait à peine. Une partie en était vitrée. Une verrière ancienne, dont un pan avait été ouvert. Effectivement. Il me semblait bien que l'odeur devait provenir de là.
« Vas-tu rentrer maintenant ? Je crois que la pluie n'est pas près de s'arrêter. Et… tu as beau être solide à présent, je ne crois pas que tu puisses résister à la foudre... »
Comme il disait ces mots, un autre éclair jaillit. Violet. Enorme. Immédiatement suivi d'un grondement puissant qui fit trembler la balustrade sous mes doigts. Il me surprit. Il avait fusé si près ! Je bondis à l'intérieur.
Edward me dévisageait, partiellement inquiet et amusé.
« Bella ? »
Dans mes pupilles, la décharge violette avait laissé des milliers d'étincelles. Je me frottai les yeux.
« Edward… Je ne vois plus vraiment les choses comme avant, tu sais. J'ai l'impression que je suis devenue… un demi-être, et… je ne saisis pas tout ce qui se passe. »
Je compris que c'était bien là la sensation que j'éprouvais depuis l'avant-veille : celle d'être un hybride. Ni tout à fait moi-même, ni tout à fait autre chose. L'hybride de mon rêve, ma fille… C'était moi qui l'étais devenue. Et j'étais démunie comme si des ailes m'avaient poussé, dont je n'aurais pas su me servir.
« Ne sois pas impatiente, Bella. Il te faut du temps pour découvrir… »
Je me sentais un peu dépitée. Je levai mon visage vers lui, il se tut. L'eau gouttait de la pointe de mon menton sur les carreaux sombres du sol. Au passage, une goutte glissa dans mon oreille. Elle me chatouilla. Je souris. Edward se tenait immobile, et comme pétrifié. Même ses prunelles brunes posées sur moi ne bougeaient plus.
« Edward ? Que se passe-t-il ? »
Il ferma les yeux.
« Il me semble… Il me semble que tu as encore un peu changé depuis hier, Bella. Tu viens de changer… Là...
_ Quoi ? Changé comment ? »
Il fit un pas en arrière. Puis deux. Il s'éloignait.
Dehors, le tonnerre grondait encore. Son bourdonnement sourd fit écho à la colère angoissée qui montait en moi. Je ne pouvais pas… je ne pouvais plus supporter qu'Edward s'éloigne de moi. J'avais besoin de lui. Maintenant que je savais… maintenant que j'avais vu… compris peut-être. Et accepté.
Ma voix trembla. Mes yeux s'emplirent d'un liquide chaud qui piqua mon nez au passage.
« Edward… »
Il ne relevait pas la tête. Il refusait de me regarder.
« Edward, tu ne m'as pas tout dit… Toi aussi, tu éprouves quelque chose de différent en ce qui me concerne, n'est-ce pas ? J'ai… j'ai l'impression que je te fais peur. Et je déteste ça. Chaque fois que tu t'éloignes de moi, c'est comme si quelque chose se déchirait. C'est très douloureux. »
Ma gorge était serrée. Je voulais qu'il comprenne. Je m'avançai vers lui.
Il leva une main, pour me retenir. Ce geste fit exploser ma colère. Elle diffusa en moi son venin brûlant et acide. Je courus, attrapant la main levée d'Edward qui vint buter contre le mur à l'opposé des fenêtres. Je sentais ma force. Elle n'était pas égale à la sienne, mais elle était supérieure à tout ce que j'avais jamais pu avoir. Il parut surpris, ses joues se creusèrent et il leva les yeux vers le plafond.
Réellement, qu'étais-je devenue pour qu'il veuille s'éloigner de moi ? Encore. Et qui me ressemblait en ce monde, à présent ? Personne. J'étais seule au milieu du chemin. Kaly m'avait dit que j'étais devenue un être intermédiaire. Elle ne m'avait pas dit que je me sentirais aussi inadaptée, aussi… inachevée, en quelque sorte. Et que mes sensations me dévoreraient.
« Vas-tu me regarder, Edward, maintenant ? »
Ma voix était rauque. Un souffle. C'était comme si un poignard m'ouvrait l'estomac. Je me sentais rejetée. Et c'était insoutenable. De vieilles émotions refluaient aussi, que je ne maîtrisais pas. De vieilles douleurs. Douleurs atroces, occultées, refoulées, bâillonnées, mais jamais vraiment éteintes. La peur était en tête. Peur de l'abandon, de la perte. De la douleur. Peur de la mort, celle des autres, de ceux que j'aimais le plus. De la mienne… Et le manque… L'horreur du manque ! Plus que toutes ces peurs -celle de ma propre mort même- ce qui me terrifiait le plus était de devoir endurer, un jour, encore, la perte prématurée d'un de ceux que j'aimais, et d'en porter la responsabilité.
Cela, je ne le tolèrerais plus.
Un autre éclair.
Je me sentais complètement perdue. Tout remontait à la surface, menaçant de me submerger, telle une vague immense. La boîte dans laquelle tout était resté si longtemps enfermé venait de s'ouvrir. Et son contenu se déversait avec furie. En même temps, je pris conscience d'un phénomène nouveau. Même si je ressentais ces émotions avec force, je les contemplais, aussi, à distance, comme si elles m'étaient étrangères, incompréhensibles, ces émotions humaines, comme s'il pouvait m'être simple de m'en détacher. Si simple… Elles n'étaient rien, en définitive. Et pourtant j'étais engloutie. Etait-ce le regard de Kaly que je sentais en moi ? Oh, si seulement elle pouvait m'aider !
Je hoquetai. Sans m'en apercevoir, j'avais saisi Edward à la gorge. Il aurait pu me balayer d'un revers de la main, s'il l'avait voulu. Mais il ne bougeait pas.
« Bella… Bella, tu ne te contrôles pas. »
Je baissai la tête, enfouis mon visage contre sa poitrine et commençai à sangloter.
« Edward… il faut… il faut que tu me regardes ! J'ai tellement peur !
_ Peur ? Peur de quoi, Bella ? »
Je levai mon visage vers lui. Il baissa son regard sur moi. Alors, je vis son amour. Son amour immense, malgré sa peine. Son amour m'agrippa comme la plus solide et la plus ferme des étreintes. J'inspirai profondément. J'allais me calmer. Je me calmais. Il fallait que je sois calme pour lui dire le fond de ma pensée.
« Je ne pourrais pas supporter l'idée de te perdre un jour, Edward. Que ton amour pour moi cesse… qu'il disparaisse… Je sais que cela me tuerait sûrement. Mais… plus que cela encore, j'ai peur de ne pas être assez forte. De ne pas être à la hauteur pour… me battre. Défendre ceux que j'aime. Les défendre jusqu'au bout. Jusqu'à ma mort. Car il n'y a que comme ça que je pourrais tolérer… Je ne veux plus me sentir faible et inutile, tu comprends ? Je veux que mon existence serve à quelque chose. Est-ce que tu comprends ce que je dis, Edward ? »
Je voulais être calme. J'avais presque crié.
Il ne détacha pas son regard du mien, mais il me parut loin, soudain. Si loin…
« Je comprends, Bella, murmura-t-il. Je comprends tout à fait. Parce que je t'entends parfaitement, en ce moment. Je sais ce que tu penses, ce que tu sens. Ce que tu veux. Mais… Je ne peux pas. »
Mes doigts se crispèrent sur sa chemise et son poignet. Je m'entendis articuler :
« Edward, si tu lis ma pensée, tu sais tout. Si je te demande cela aujourd'hui, si je te le demande comme je ne te l'ai jamais demandé, c'est pour pouvoir lutter. Lutter à armes égales avec la mort. Si je suis devenue un vrai appât à vampire en plus, maintenant, comment vais-je faire ? Aide-moi ! Et quand les Volturi viendront, ils me trouveront prête à défendre mes enfants, à te défendre toi ! A me battre à tes côtés, à répliquer… au lieu de devoir toujours… être protégée moi-même. Je ne le supporte plus, Edward ! Ma faiblesse me fait horreur ! Tu ne sens pas cela ?
_ Oh, Bella, ma belle… »
Ses sourcils se froncèrent, sa main se posa sur ma joue, ses doigts chassèrent les larmes qui y roulaient encore.
« Te rends-tu compte de ce que tu me demandes ?
_ Je t'aime, Edward. Je sais que je ne cesserai jamais de t'aimer, répliquai-je. Si tu fais de moi un vampire, si le charme est rompu, c'est ton amour que je risque de perdre, et peut-être celui de mes enfants s'ils ne supportent plus que je les approche… Mais cela ne m'empêchera pas de me battre pour eux, pour toi, jusqu'à mon dernier souffle. Ne veux-tu donc pas accepter cela ? Ne veux-tu donc pas me donner la possibilité de défendre mes propres enfants ? Tant que je suis humaine, que puis-je faire contre des êtres surnaturels ?
_ Je te défendrai. Je les défendrai… Je te l'ai promis. Ma famille et moi…
_ Non, Edward. C'est moi ! Moi, qui dois défendre ma famille ! Je dois le faire pour eux. Et pour leur père. Pour Jacob ! »
Les doigts d'Edward quittèrent ma joue.
« Jacob…
_ Oui. Il n'a pas hésité à donner sa vie, Edward ! Et moi, moi, je resterais là, à attendre que tout le monde se batte pour moi, à ma place, à cause de moi ? Alors que je sens… que je sais bien… que j'ai le pouvoir de protéger… J'en ai la preuve aujourd'hui ! Mais même si mon pouvoir s'est réveillé, il m'échappe encore. Je n'ai même pas conscience de l'utiliser ! »
Edward ferma les yeux, une seconde. Ses lèvres se serrèrent. Ses yeux se posèrent sur ma bouche.
« Tout cela… c'est uniquement ma faute. Je n'aurais pas dû intervenir dans ton existence. Tu aurais vécu… tu aurais fait ta vie avec Jacob. Je le sais bien. Tu aurais été heureuse. J'ai essayé de faire en sorte que tu le sois. Je l'ai laissé… prendre toute la place dont il a eu besoin. Il était capable de t'offrir… tout ce que je ne pouvais pas te donner. Je l'ai tellement détesté pour cela, Bella, si tu savais ! J'ai souhaité mille fois qu'il disparaisse. Je n'aurais jamais cru… Je lui suis si reconnaissant pour ta vie. C'est au-dessus de tout : mon orgueil, ma jalousie, ma souffrance… Il t'aimait vraiment. Vous étiez sans doute faits l'un pour l'autre. »
Je plaquai mes deux mains de chaque côté de son visage, pour le forcer à me regarder, bien en face. Je sentais mes larmes rouler à nouveau, mais ma voix ne tremblait plus.
« Jamais, Edward. Plus jamais je ne veux t'entendre dire cela. Kaly a raison, j'en suis certaine. Ce sont des choses qui nous échappent. Il y a tellement de choses qui nous échappent ! Jacob était un Transformateur. Il s'était imprégné de moi. Et il était un être merveilleux. Exceptionnel. Autant que tu peux l'être toi-même. Je l'ai perdu, cependant. Son amour pour moi a disparu. Aujourd'hui, je le sais. Et je sais ce que tu as enduré... Je sais qui tu es. Et ma vie est ce qu'elle est aujourd'hui. Ma vie est avec toi. Et avec mes enfants. Je veux qu'elle le soit ! »
Edward caressait une de mes mains posée sur sa joue. Son visage exprimait une infinie tristesse. Son expression me bouleversa. Je voulus l'embrasser.
« Ne me demande pas ça, Bella… Tu vas me rendre fou. J'ai résisté pendant des années. J'ai combattu, en moi, chaque jour. Chaque seconde. J'ai combattu pour ce que je pensais être bien.
_ Les choses ont changé, Edward. N'as-tu pas compris ? Ne veux-tu pas accepter ?
_ Bella… »
Je me serrai contre lui. Comment ne pouvait-il pas sentir à quel point je l'aimais ? Est-ce que cela ne suffisait pas ?
« Je t'aime, Edward. Et tu le sais. Je veux passer ma vie avec toi. Mon existence entière. Mais pas comme une humaine. Tant que nous serons différents, quelque chose nous séparera. S'il te plaît, Edward… Bois mon sang, et change-moi à ton image. Je suis prête.
_ Oh, Bella…, gémit-il, je ne peux pas. Ne me le demande pas, je t'en prie… »
Une lueur, dans son regard, démentait ses paroles. Pourtant, il trouvait encore la force de les prononcer. Dehors, la pluie tombait à verse, avec des rugissements de tempête.
Comme un nouveau coup de poignard à la base de mon estomac, la colère reflua. Je poussai un cri de rage et frappai le mur de mes deux poings. Edward se laissa glisser le long de la paroi, sur le sol, la tête dans ses mains. Je m'enfuis dans la salle de bain. La porte claqua derrière moi.
Je me sentais condamnée. Condamnée à être éternellement la petite fille, la pauvre femme fragile, qui pouvait être brisée en une fraction de seconde, par n'importe lequel des prédateurs, n'importe quel hasard de l'existence… Je n'étais pas plus qu'un fétus de paille. Une brindille dans le vent. Et je ne le serais jamais. J'allais devoir accepter de tout perdre. Un jour, sans doute. De tout voir disparaître, sous mes yeux, sans pouvoir rien y faire. Un long moment, je pleurai, le front contre mes genoux, recroquevillée sur un rebord de la baignoire. Enfermée comme je l'étais, j'entendais cependant la pluie qui tombait au-dehors. Son flot ininterrompu, son rythme, sa chute. Un vrai déluge.
Peu à peu, la peine s'effaça. La colère disparut. L'angoisse s'envola, comme emportée au fil de l'eau qui tombait du ciel. Il me semblait que j'étais vide. Vide et dure. Etait-ce cela la résignation ? Je devrais apprendre à n'être plus qu'un fantôme dans une coquille.
Je m'approchai du lavabo, ouvris un robinet. Je bus quelques gorgées, baignai mon visage et mes yeux brûlants. Quand je me redressai, je croisai mon reflet. Je demeurai interloquée. Si je n'avais pas su que c'était moi-même que je regardais, je ne me serais pas reconnue. Je m'approchai plus près du grand miroir, posant mes doigts sur sa surface lisse et fraîche. Assurément, l'être qui me regardait avec mes propres yeux, qui avait adopté les traits de mon propre visage, n'était plus tout à fait naturel. Ma peau était plus pâle qu'à l'accoutumée, si cela était possible, et mes cheveux étaient devenus plus sombres. Ils semblaient lourds. Etait-il possible qu'ils aient réellement épaissi ? En revanche, mes pommettes et ma bouche étaient roses, d'un rose très vif, presque rouge, et mes yeux… mes yeux étincelaient. Mes pupilles avaient pris un éclat vert qu'elles n'avaient jamais eu. J'avais l'air en parfaite santé. Plus vivante, et plus belle que jamais. Car la jeune femme que je contemplais avec étonnement dans le miroir de cette salle de bain était belle… Vraiment. A quoi bon ? Cela n'avait aucune importance.
Un accès de désespoir me fit frapper cette image. De toutes mes forces.
A ma grande stupeur, le miroir se brisa. Je poussai un cri. Des éclats de verre se répandirent à mes pieds, comme des centaines des lamelles d'argent étincelantes. Puis je vis apparaître, sur le carrelage blanc, de petites taches rondes. J'entendis bouger derrière la porte, Edward s'inquiéta.
« Bella ? Que se passe-t-il ? »
Je regardais le sol, hypnotisée. Les petites taches noires se faisaient assez nombreuses. Je finis par comprendre. Mon poing était ouvert. Une entaille bien nette, mais pas très profonde. Je ne ressentais pas la douleur de cette coupure. Pas encore, du moins. Je bougeai ma main. D'autres gouttes, plus petites, vinrent maculer un nouveau carreau. Je remarquai alors que ni la vue de ce sang, ni son odeur, ne me mettaient mal à l'aise. Pourtant, l'odeur était bien là. Lourde, chaude, veloutée. Mon odorat la tolérait, la détaillait comme il l'avait fait pour tous les autres parfums que j'avais pu sentir depuis que j'avais changé…
« Bella ? »
Edward abaissait la poignée de la porte. Il allait entrer. Fléchissant les genoux, je ramassai un éclat de verre, assez long et pointu. Une idée insidieuse, une idée désespérée venait de germer dans mon esprit bouleversé.
« Bella, que… ? »
Edward écarquillait les yeux.
« J'ai frappé le miroir, Edward. Et je me suis blessée, déclarai-je d'une voix blanche.
_ Tu… tu as besoin d'un médecin ?
_ Non. Je ne crois pas. Je n'ai pas mal, ça n'a pas l'air trop grave. Et… très franchement, cela m'est complètement égal.
_ Bella… »
Edward s'était approché de moi et agenouillé. Il semblait un peu troublé. Par le sang sûrement.
« L'odeur du sang te gêne ?
_ Bien entendu que… et que fais-tu avec cet éclat à la main ? Viens, Bella, sortons de cette salle de bain avant que tu ne te blesses davantage. »
Je le regardai quelques secondes. Mon cœur cognait dans ma poitrine. Oh, je savais bien… je savais bien ce que j'allais devoir faire… Mes yeux glissèrent sur le visage d'Edward, sa peau lisse, ses pupilles sombres, ses cheveux à l'éclat solaire. Je l'aimais, mais je n'en pouvais plus. Je n'en pouvais plus d'être rationnelle et raisonnable, d'être un être humain exemplaire, d'être une femme... D'ailleurs, je ne l'étais plus complètement. Et j'étais arrivée au bout de tout.
Je levai la main, posai le fragment de miroir sur ma gorge et me penchai vers Edward.
« Non, Edward, je ne vais pas sortir d'ici. A moins que tu ne me promettes que tu le feras… toi-même… Si tu ne le fais pas, ou si tu essaies de m'en empêcher, je m'ouvre la gorge. Immédiatement. Je préfèrerais éviter, mais tu peux être certain que j'en aurai la force. Et si ce n'est pas maintenant, si tu arrives à me retenir, ce sera à un autre moment. Je recommencerai… Jusqu'à ce que tu acceptes, ou un autre vampire de ta famille… Alice peut-être. Mais tu sais que je préfèrerais que ce soit toi, et je pense vraiment qu'il vaut mieux en finir vite. »
Edward aurait pu paraître consterné, sans doute l'était-il, mais ce fut surtout de la tristesse que je lus dans ses yeux. De la tristesse, de la lassitude… Il était certainement très fatigué, lui aussi. Il ne chercha pas à me désarmer -je savais qu'il serait sans doute parvenu à le faire sans grande difficulté, mais peut-être pas sans que je me blesse encore, tout de même-, il appuya son dos contre le mur carrelé et pencha sa tête en arrière. Je pouvais sentir que le conflit qui avait fait rage en lui avait cessé. Il rendait les armes.
Il ne dit rien. Qu'y avait-il à dire ? Nous y étions… Il me regarda longuement. La couleur de ses yeux avait viré, à cause de la présence du sang, et je ne pouvais pas me cacher qu'elle me gênait, qu'elle me mettait mal à l'aise. La couleur de ses yeux disait à l'animal en moi : « Cours, fuis ! ». Mais l'animal en moi, celui que j'avais été, comme l'être humain, était assez loin maintenant. A présent, je devais faire face. Face à mes choix.
Sans lâcher l'éclat de verre pressé contre ma gorge, je posai une main sur la sienne.
« Tu dois accepter ce que nous sommes devenus, Edward. Tu dois accepter enfin ce que tu es, et qui je veux être. »
Ses yeux observèrent la main glissée entre ses doigts. Le sang sombre y avait dessiné une forme fantastique. Une goutte coulait lentement le long de mon avant-bras. Edward se pencha en avant, ferma les paupières. Sa bouche s'ouvrit, ses lèvres effleurèrent ma blessure, descendirent sur mon poignet.
Quand il me regarda à nouveau, je sus qu'il n'y avait pas à attendre d'autre réponse que ce regard qu'il posait sur moi.
Lentement, délicatement, il étendit sa main, desserra mes doigts crispés sur le verre. Jusqu'à-ce que je le lâche. Il était rouge. Le morceau de miroir que j'avais tenu vola à travers la pièce et se brisa sur le mur avec un bruit de grêle.
Doucement, Edward se glissa contre moi.
Il passa son pouce sur l'entaille de ma gorge.
Puis il me prit dans ses bras, se releva en une seconde... et m'emporta.
FIN DE LA SECONDE PARTIE
(Retrouvez bientôt la suite dans un nouveau volume de White Nights/ Rédemption... Le Volume III ("L'ailleurs") : Aurora/ Acceptation, prochainement disponible sur Fanfiction !)
