Lenne, jeune femme de vingt-et-un ans, se rendait comme tous les jours à sa chorale. Aujourd'hui, leur professeur, une adorable quinquagénaire répondant au nom de Darcy, avait prévu de leur faire passer, aux vingt élèves qu'elle suivait depuis leur inscription, un genre d'audition. Les meilleurs se verraient chanter dans divers hôpitaux, crèches et hospices pour supporter les gens qui en avaient besoin. C'était l'occasion d'insérer la compétitivité qui aideraient les uns à se démarquer des autres. De plus, chanter devant un public aussi petit soit-il, était la meilleure manière de savoir de quoi ses 'apprentis', comme elle les appelait, étaient capables.

Il est vrai que le but d'une chorale est de chanter en un chœur uni une chanson aux airs mélodieux. Mais, il fallait se l'avouer, ce hobby n'était pas des plus populaires, à Zanarkand. Et la vingtaine de choristes qu'entraînait Mademoiselle Darcy regroupait les plus talentueux de toute la ville, laquelle comptait pourtant plus de cinq millions d'habitants.

Lenne dût s'arrêter en route : son cellulaire vibrait dans la poche de son short noir. Elle lâcha un grand soupir en voyant qui la contactait et prit la conversation à contrecœur. Encore une fois, sa mère l'appelait pour s'assurer qu'elle n'oublie pas le fait d'aller acheter en ville de quoi manger après la chorale. Après un autre soupir, elle répondit à sa mère et la congédia de manière expéditive afin d'entrer dans le bâtiment qui lui faisait maintenant face – elle avait parlé en marchant, histoire de gagner du temps. Lenne entra dans le Conservatoire et se dirigea vers le couloir du fond, qui débouchait à la salle aménagée pour la chorale.

-Ah, Lenne, vous voilà enfin, très chère ! Un peu plus et vous étiez en retard ! La réprimandant gentiment Miss Darcy.

La jeune femme prit place aux côtés de ses congénères et prit une grande inspiration : elle devait se montrer à la hauteur. Elle serra dans ses mains la partition qu'elle avait apporté avec elle.

Certes, il n'était pas de rigueur de chanter une mélodie de son propre cru, mais Lenne se sentait souvent d'humeur poète et composait elle-même les chansons qu'elle voulait pouvoir un jour chanter sur scène.

-Qu'avez-vous donc à rêvasser, Lenne ? C'est votre tour !

L'interpellée revint à la réalité et confia ses feuillets à mademoiselle Darcy, au piano. Celle-ci les étudia quelques instants avant de hocher la tête. Ce fut donc après quelques notes qu'elle fit entendre sa douce voix cristalline :
[Winter sleep - OLIVIA]

« It keeps coming back to me
I remember this pain
It spreads across my eyes
Everything is dull

Everyone's smiling, they're smiling
It pushes me far and far away
I can't understand
Everything is blue

Can you hear me out there ?

Will you hold me now ?
Hold me now, my frozen heart ?
I'm gazing from the distance and
I feel everything pass through me
I can't be alone right now
Will you hold me now ?
Hold me now, my frozen heart ?
I'm lost in a deep winter sleep
I can't seem to find my way I'm alone
Can you wake me ?

I know when I let it in
It hides love from this moment
So I guard it close
I watch the moves it makes

But it gets me, but it gets me
I wish I could understand how I
Could make it disappear, make it disappear

Anyone out there hear me now ?

Will you hold me now ?
Hold me now my frozen heart ?
Kiss my lips and maybe you can
Take me to your world for now
I can't be alone right now
Will you hold me now ?
Hold me now my frozen heart ?
Please make it all go away
Am I ever gonna feel myself again ?
I hope I will

Will you hold me now ?
Hold me now my frozen heart ?
I'm gazing from the distance and
I feel everything pass through me
I can't be alone right now
Will you hold me now ?
Hold me now my frozen heart ?
I'm lost in a deep winter sleep
I can't seem to find my way I'm alone
Can you wake me ? »

Quand la voix de Lenne fit place aux dernières notes, un silence pieux régna dans la pièce. Tous regardaient Lenne, qui était la dernière à être passée pour ces « auditions », et qui avait été la seule à interpréter sa propre chanson.

-Lenne, ce fut une chanson très touchante. Plutôt triste, mais en accord parfait avec le thème de la solitude. Ça correspond parfaitement à ceux qui séjournent dans les hôpitaux. Mes félicitations !

La jeune fille fut applaudie, elle était la première à qui le verdict avait été délivré tout de suite. Mais pourtant, une seule ne prenait pas part à l'enthousiasme général : elle ressemblait presque en tout point à Lenne, si l'on omettait sa frange couvrant ses sourcils et ses cheveux blond doré. Pourtant de proches amies, les deux étaient rivales en chant, et Mademoiselle Darcy venait visiblement de trancher.

-!-

-Lenne ! Viens vite m'aider ! Ton frère vient de répandre le contenu de son estomac sur le carrelage de la cuisine !

-Mais maman, je suis en retard, là ! J'aurais dû partir il y a dix minutes, déjà !

-C'est pas ça qui va te prendre une éternité ! Je suis en train d'allaiter ta soeur !

Grommelant, Lenne se hâta de nettoyer les salissures et se rua par la suite sans un mot hors de leur appartement. Il était sûr que, si elle attendait que sa mère vérifie la propreté, elle ne serait pas sortie avant au moins une demie heure. Croisant tous les doigts qu'elle pouvait, Lenne se précipita dans la cabine de CTI qui se situait à vingt mètres de son immeuble. Une vieille dame voulut l'emprunter, mais elle la dépassa en s'excusant à la hâte. Après tout, elle était pressée, et il en allait de l'avenir de sa carrière.

« Que je sache, cette vieille mégère du troisième étage n'a rien d'importance majeure à faire en ville, moi si ! » songea-t-elle sans la moindre pointe de culpabilité.

Quelques secondes plus tard, elle cavalait en zigzaguant dans les couloirs de l'hôpital. Arrivée devant la pièce de son « récital », elle s'arrêta pour lisser sa jupe et son chemisier brodé et vérifia que ses cheveux n'avaient pas trop souffert de sa précipitation. Puis elle fit une entrée discrète, l'air digne, et s'assit sur le tabouret haut qui lui était destiné, au milieu de la salle qui contenait un public de quinze personnes, que des retraités, visiblement.

« Quoique … Il m'a pas l'air beaucoup plus vieux que moi, le blondinet en train de ruminer dans son fauteuil roulant ! » Cette constatation lui remonta le moral et elle fit signe à l'aide-soignante derrière le synthétiseur de commencer. Et, pendant quelques brèves minutes, la voix de Lenne réconforta tous les occupants qui assistaient à la scène.

Le coeur plus léger, Lenne salua poliment ceux qui l'avaient écoutée puis applaudie. Elle serra les mains que certains lui tendaient et répondaient d'un sourire rayonnant, heureuse d'avoir pu rendre bonne mine aux patients. Elle jeta une oeillade au jeune blondinet qu'elle avait aperçu, mais il n'avait visiblement pas bronché à sa prestation. Soit ! Qu'il boude, ce n'était pas ses oignons ! Après tout, s'il n'avait pas l'oreille sensible, c'était son problème !

Elle sortit donc, la tête haute, et fut surprise en s'entendant interpellée :

-Mademoiselle ! S'il vous plait !

-Oui ?

L'aide-soignante s'arrêta devant elle.

-Je viens de parler à l'infirmière en chef. Elle a approuvé ma suggestion. Pourriez-vous revenir chanter une fois par semaine ? Nos patients ont été très touchés par votre chanson !

Ébahie, il fallut quelques minutes à Lenne pour réaliser ce qu'elle venait d'entendre.

-Mais bien sûr, rien ne me ferait plus plaisir, madame ! Je peux revenir à la même heure, le même jour ! Et, si jamais, vous pouvez appeler le Conservatoire pour modifier la date ! Merci encore de m'avoir accueillie, ce fut vraiment un plaisir !

Sur ce, un grand sourire aux lèvres, Lenne quitta l'hôpital. Elle ne laisserait pas sa journée de travail au bar apesantir son humeur regonflée.