Cela faisait deux jours que Shuyin avait été hospitalisé, après son dernier entraînement de Blitzball. Le médecin avait été formel : son tendon d'Achille avait été littéralement déchiré. Son opération avait donc été planifiée et il devait rester totalement immobile pendant plusieurs jours, toute la journée. Sa mère avait bien essayé de le rassurer pour qu'il garde le moral, mais le fait demeurait : même avec le progrès technologique, la médecine n'avait pas progressé autant que la high-tech ; ce qui signifiait que la convalescence qui suivrait son opération chirurgicale durerait longtemps, il s'écoulerait très probablement plusieurs mois avant qu'il ne puisse reprendre le Blitzball à un niveau inférieur au sien. Et en plus, il se retrouvait seul, sa mère trop occupée par son travail, ses amis qui ne le visitaient pas, et sa petite-amie qui n'avait visiblement pas envisagé la possibilité qu'il ait besoin de sa compagnie. Il y avait de quoi déprimer, non ?
Lui qui avait horreur de lire, il se rtrouvait à bouquiner comme un rat de bibliothèque pour éviter de penser à son malheur et occuper son temps (trop) libre.
Il y avait néanmois un point positif dans l'histoire : il n'avait pas à suivre le régime « protéines » prescrit par son coach et avait même droit aux sucreries pour son goûter. En deux jours seulement, il s'était retrouvé comme un coq en pâte, niveau culinaire, et avait l'espace d'un moment l'impression de retourner en enfance.
Le bruit d'une porte qui s'ouvre interrompit ses pensées entre deux ouvrages :
-Bonjour, mon bonhomme ! Aujourd'hui, je te sors ! Tu as vu, j'ai amené ton carosse ! Plaisanta l'infirmière d'une voix joviale – ce que voulait son métier.
-Trop bien ! Rétorqua-t-il d'un ton faussement enjoué. C'est quoi le programme ?
-Une élève prometteuse du Conservatoire vient nous divertir ! Allez, grimpe là-dessus ! Répondit-elle en tapotant le confortable fauteuil roulant à son côté.
-Qu'est-ce que j'en ai à fou- … fiche, qu'une nana vienne pousser la chansonnette ?
-Crois-moi, ça te fera du bien de renouer un peu avec la civilisation ! Et puis, de toi à moi, elle a un très joli minois, cette demoiselle !
Shuyin s'accorda un instant de réflexion avant de soupirer : ça le changerait de rester au pieu à bouquiner des trucs ennuyants à en mourir !
-Ça roule ma poule ! S'exclama-t-il en s'installant dans son « carosse ».
L'infirmière leva les yeux au plafond – ce gosse changeait d'avis comme de sous-vêtements, bien qu'elle n'ait pas été vérifier à ce point-là – puis emmena son patient dans la salle commune.
-!-
-Qu'est-ce qu'elle fait, la chanteuse d'opérette ? Elle a dix minutes de retard ! Aboya Shuyin, à qui la patience avait toujours fait défaut.
C'est alors qu'on entendit une cavalcade dans le couloir et, après une courte discussion, l'infirmière-en-chef fit entrer leur invitée.
C'était vrai, elle était très mignonne, cette fille. De longs cheveux châtains légèrement en broussaille – probable résultat de sa course dans l'hôpital – de grands yeux à première vue foncés et, surtout, elle ne portait aucun maquillage ou quelque artifice pour mettre en valeur sa tenue très banale : un chemisier violet brodé, une jupe plissée, des bottes marron. Une fille simple, à Zanarkand, ça ne courrait pas les rues !
Quand elle se mit à chanter en accord avec le piano, il ne sut expliquer pourquoi, mais il fut subjugué. Sa voix était si douce, si claire, et puis, elle avait tellement de présence, cette nana ! C'est avec un regret manifeste qu'il entendit sa jolie voix se taire et les personnes âgées présentes applaudir. Deuxième chose étrange qu'il ne comprit pas : il était redevenu bougon et ne voulait même pas l'applaudir, bien qu'elle ait visiblement fait des efforts pour lui sourire – à en juger par les coups de coudes qui lui avait asséné son infirmière.
Et quelques minutes plus tard, il retrouva sa monotonie.
Quelques jours plus tard, son médecin lui rendit visite. Après un bref salut et les formalités d'usage sur sa santé et son moral, il déclara :
-Je viens vous parler de votre opération de demain. Votre infirmière viendra vous voir sur le coup des treize heures pour vous administrer un calmant qui vous détendra avant l'anesthésie générale. Bien évidemment, vous prendrez ce médicament à jeun. L'opération débutera aux environs de quatorze heures et durera approximativement vingt minutes. On vous fera une incision de trois centimètres dans la peau et on vous recoudra sciemment les déchirures du tendon. Il n'y a aucun risque de défaut de l'opération. L'incision sera rapidement refermée et les points de suture se résorberont d'eux-mêmes après deux semaines. Est-ce que vous avez des questions ?
-Oui, docteur. Je ne sais pas si vous le savez, mais je suis un joueur de Blitzball professionnel. Quand est-ce que je pourrai reprendre mon activité ?
-Pour une rupture simple du tendon, une immobilisation totale de six semaines est requise, une rééducation de trois mois pour marcher correctement et, pour reprendre une activité intensive, il faut attendre six mois. Mais, dans le cas d'une déchirure du tendon, on ne peut pas espérer que vous puissiez un jour reprendre le sport …
-Vous voulez dire que je pourrai plus jamais rejouer ?
-C'est une chose regrettable, mais si vous repreniez le sport, vous pourriez vous blesser encore plus gravement, c'est très risqué. Si c'est tout, jeune homme, je vais me retirer. Acheva le médecin d'un ton sérieux et pas le moins désolé – professionalisme oblige.
Shuyin n'aurait jamais pu penser que son moral puisse tomber encore plus bas, mais le contraire le prit au dépourvu et il se prit la tête entre les mains, désespéré.
