Plus d'un mois avait passé depuis la toute première prestation de Lenne à l'hôpital. Bien que Mlle Darcy lui ait dit qu'elle n'avait pas l'obligation de réitérer l'événement, la jeune femme se faisait toujours un plaisir de chanter pour les patients pour qui elle avait développé un fort attachement. Ainsi, chaque mercredi après-midi, elle chantait pendant une dizaine de minutes et faisait oublier leur quotidien morne à ses spectateurs privilégiés.
-Je t'offre le goûter ? Entendit-elle.
Il ne fallait pas se faire trop d'illusions, non plus. Si elle revenait chaque semaine, c'était surtout parce qu'elle s'était prise d'affection pour un patient en particulier, un jeune homme blond, d'habitude assez hautain pour l'ignorer, mais qui aujourd'hui avait visiblement laissé sa fierté de côté.
-Ah ! Oui, pourquoi pas ? Je n'ai rien de prévu, après tout ! Répondit-elle avec un doux sourire.
Qu'est-ce que j'ai bien fait de bien m'habiller, moi, aujourd'hui ! Un short et un top mignon, ça aide ! Je suis apparemment irrésistible ! Oh, si maman m'entendait ! « Quelle dévergondée ! », qu'elle dirait !
Lenne étouffa un rire tandis qu'elle marchait à côté de son camarade en fauteuil roulant.
-Au fait ! Moi, c'est Shuyin ! Et toi, tu t'appelles Lenne, c'est ça ?
La concernée acquiesça et, quelques minutes plus tard, alors qu'ils étaient dans la chambre de l'éclopé avec leur boissons chaudes – café pour lui et thé pour elle, qui était rebutée par l'odeur et le goût du liquide noir – et quelques pâtisseries, engagea timidement la conversation.
-Ça fait un moment que tu es à l'hôpital, non ? Qu'est-ce qu'il t'es arrivé ?
-Ah, oui … Ben en fait, le mois dernier, j'ai été blessé pendant la deuxième manche d'un match amical. Cette espèce d'emplumé de capitaine adverse a voulu marquer un but, mais le tir m'a ricoché sur la cheville. Je me suis réveillé à l'hôpital, et le docteur m'a dit que je devais me faire opérer du talon d'Achille … Du coup, j'en ai pour un moment avant de sortir … Expliqua le jeune homme.
-C'est grave, non, une opération à cet endroit ? C'est pour ça que tu avais l'air déprimé ? S'enquit Lenne.
Shuyin laissa planer un certain silence.
-Oh, je suis désolée ! C'est malpoli de ma part ! Alors qu'on se connaît à peine ! Pardon !
-Non, non, t'inquiète. En fait, c'est juste que, comme je n'ai rien à faire de mes journées, je ressasse toujours les points noirs de ma situation. Le médecin m'a dit qu'il me serait impossible de reprendre le blitzball à un haut niveau, que ça me prendra plusieurs mois pour arriver à remarcher normalement … Mes amis ne viennent pas me voir, mon coach ne s'inquiète pas de mon état, ma copine est venue juste une fois y'a trois semaines, à croire qu'elle en a rien à foutre, et même ma mère a du mal à trouver le temps pour me visiter … Du coup j'me fais profondément chier !
Lenne avait remarqué le sourire et le ton faussement enjoué qui avaient ponctué sa tirade.
-J'imagine que ça doit vraiment pas être facile ! Mais faut tenir le coup ! On se rétablit toujours plus vite quand on a le moral !
-Oui, c'est ce que me dit mon infirmière ! Qui, entre nous, est vraiment déjantée ! Mais elle est adorable !
Ils se turent le temps de finir leur goûter – formidable avantage des patients de cet hôpital du quartier Sud – puis Shuyin s'exclama :
-Bon allez, assez parlé de moi ! J'ai l'impression que je fais que me plaindre ! À ton tour !
-Moi ? Hé bien … Y'a pas grand-chose à dire ! Je fais partie de la chorale, ma prof est vieille mais très sympa, mais je commence profondément à me lasser ! Surtout que ma meilleure amie me reproche de tout faire pour me faire remarquer. C'est pas ma faute, si j'aime composer mes propres chansons ! Même si je dois dire qu'il est un peu contradictoire de préférer chanter seule alors qu'on est dans une chorale … C'est dingue, ces dernières semaines, j'y ai pris goût ! Au début j'étais terrifiée, mais maintenant … j'aime ce sentiment grisant !
-Oui ! Un peu comme la poussée d'adrénaline que j'ai eue lors de mon premier vrai match ! Rétorqua Shuyin, soudain revigoré.
Tous deux continuèrent donc à parlementer un long moment, à propos de tout et de rien, jusqu'à ce qu'une infirmière fasse irruption dans la chambre :
-Ah, bravo, mon p'tit ! Je savais que t'en étais capable ! Vous avez vu, mademoiselle, s'il est pas mignon à croquer, ce pauvre petit en manque d'affection ?
-Janyce ! Gronda Shuyin.
-Bon, bon, d'accord ! Par contre, désolée, ma chérie, mais les moments qui vont suivre seront censurés ! C'est qu'il doit prendre son traitement, l'animal !
Lenne se leva donc, salua ses deux interlocuteurs, et sortit de la pièce.
-Hé dis, Lenne ! Tu vas revenir me voir, hein ?
-Promis ! Répondit-elle avec un grand sourire.
Et effectivement, Lenne revint souvent voir son ami. Durant les semaines qui suivirent, elle alla le voir presque tous les jours, et Shuyin l'accueillait toujours de très bonne humeur.
