Chapitre Cinq

La cabane que Nerhoear appellait un peu pompeusement sa maison était un assemblage de bois, de feuilles et de cordages divers. Le lit n'était qu'un hamac de lin tendu entre deux arbres. La table qui trônait au centre l'unique pièce était faite de morceaux d'arbres assemblés de façon assez grossière. Nariel parcourut des yeux les étranges objets qui l'entouraient.

Sur les murs de bois étaient fixés des gravures faite sur un matériau proche du verre, des morceaux de bois taillés, et quelques bougies éteintes.

- Vous vivez ici depuis longtemps ? demanda-t-elle.

- Aucune idée, répondit-il.

Nerhoear déposa sa lame elfique sur la table, et vida le contenu de son sac. Nariel y vit pelle-mèle des plantes, des champignons, une feuille de mallorn montée en collier et un morceau de bois peint. Elle prit le petit objet et regarda attentivement la femme qui y était peinte de profil.

- Qui est-ce ?

- Une femme, lâcha Nerhoear en reprenant le morceau de bois.

- Une femme, répéta-t-elle en souriant.

Nerhoear resta silencieux, et s'affaira à faire cuire plusieurs des plantes qu'il avait récolté dans une petite marmite.

- Vous devriez vous reposer. Nous allons énormément marcher demain.

- Où allez-vous dormir, si je prends le hamac ?

Il huma l'odeur de sa mixture puis répondit :

- Je ne dors pas.

- A quoi sert le hamac, dans ce cas ?

- Pour acceuillir avec hospitalité toutes les jolies filles que j'attrape dans mes filets.

Nariel pouffa, puis s'étendit sur le hamac. Nerhoear lui lança une couverture de laquelle elle se recouvrit.

- C'est qui, cette femme ?

- Je vous trouve bien curieuse, pour quelqu'un de fatigué, répliqua-t-il.

Après avoir versé l'étrange mixture gluante dans un récipient en forme de gourde, il remit son sac à l'épaule et ressortit. Et, sans trop savoir comment, Nariel s'endormit.

Lorsqu'elle s'éveilla, elle sentit quelque chose de froid et humide sur elle. Ouvrant les yeux, elle découvrit que sa couverture s'était recouverte de neige durant la nuit. Nerhoear reparut, tirant derrière lui un gros sanglier.

- Ah, l'hiver vous a dit bonjour, dit-il en souriant.

Nariel se leva et examina ses vêtements. Ils étaient encore sec, mais elle grelotait.

- Vous arrivez à vivre là-dedans malgré les trous dans votre toit ? demanda-t-elle en laissant échapper un nuage de buée.

- Oui. Tenez, mettez ça, dit-il en lui tendant une épaisse cape fait d'une peau d'animal.

Nariel l'examina puis la fixa autour de ses épaules.

- Vous fabriquez aussi vos vêtements ?

- Je ne fréquente pas beaucoup les maisons de couture.

Il posa son sac à terre et le retourna pour le vider. D'autres plantes en tombèrent, ainsi que des morceaux de bois de toutes formes et tailles. Nariel vit le portrait peint tomber et rouler sous la table, mais Nerhoear sembla ne pas y prêter attention.

- Vous ne faites jamais le ménage ? demanda Nariel en souriant.

- Mmmh, grommela Nerhoear en fouillant dans le tas de plantes.

Il remit son sac droit et le chargea de divers ingrédients qu'il prit sur ses étagères. Puis il se dirigea vers la sortie et dit :

- Il y a des vêtements plus chauds dans la commode. Si vous voulez vous changer, faites vite.

Nariel s'avança vers le meuble de bois puis dit d'un air méfiant :

- Qu'est-ce qui me dit que vous n'allez pas regarder ?

Nerhoear eut un sourire sardonique :

- Rien, absolument rien.

Puis il sortit.

Nariel se précipita près de la table et se baissa. Elle chercha de la main la peinture de la jeune femme. Elle la trouva et la porta à son regard. Le morceau de bois avait été taillé au couteau, et la peinture semblait avoir été réalisée par l'elfe des bois. La femme avait de longs cheveux bruns et des yeux exactement de la même couleur. Elle semblait regarder au loin, avec comme de l'espoir. Nariel retourna le médaillon et lut une inscription gravée sur le verso.

Puisse-tu jamais me pardonner

Nariel Telcondar haussa les sourcils. Voilà qui semblait cacher une longue histoire… Elle entendit soudain :

- Dépêchez-vous ! Il faudrait qu'on soit partis avant que le soleil n'atteigne le zénith.

Nariel cacha la peinture dans la poche de sa cape puis enfila hâtivement les vêtements que Nerhoear lui avait offert.

Au-dehors, la forêt toute entière reposait sous une épaisse couche de neige. Nariel en ramassa un peu dans le creux de sa main et la regarda. Nerhoear lui tendit un arc qu'elle reconnut aussitôt comme le sien.

- Vous me l'avez pris pendant que je dormais ? dit-elle en fronçant les sourcils, et en passant l'arc autour de ses épaules.

Nerhoear se contenta de sourire, puis pris dans sa cape un petit couteau dans son fourreau, qu'il tendit à la jeune elfe.

- Ca aussi, ça peut servir.

Nariel tira le couteau et vit que la lame n'était pas de manufacture elfique.

- Vous l'avez trouvé où ? Vous l'avez fabriqué vous-même ?

Nerhoear la regarda un instant puis dit :

- Non. Il vient du Rohan.

Après que Nariel l'eut fixé à sa ceinture, ils mirent en route. Nerhoear marchait d'un pas précautionneux, regardant sans cesse autour de lui. Nariel le suivait de près, peu rassurée par le silence de la forêt.

Tout à coup, une forme sembla se détacher du blanc uniforme des alentours. S'approchant, Nariel vit qu'il s'agissait de quelque chose de long et violet. Elle tendit la main, mais Nerhoear l'empoigna par une épaule et la fit reculer. Puis, grattant la neige du pied, il dévoila un filet tendu autour de l'objet. Nariel respira doucement, puis dit :

- Vous n'étiez pas obligé de me tenir si fort.

Quelques heures passèrent, et Nariel ne vit ni n'entendit quoi que ce soit autour d'elle.

- Les animaux hibernent, par ici ?

- Pas tous, répondit Nerhoear. Je pense qu'on ne risque pas de faire de trop mauvaises rencontres.

Il s'approcha d'un grand arbre puis posa son sac.

- Bon. C'est l'heure de manger.

Nariel s'accroupit près du même arbre et demanda :

- C'est quoi le menu ? Sanglier aux herbes ?

- Exactement, répondit l'elfe des bois. Ne soyez pas trop gourmande, dame elfe, ajouta-t-il avec ironie.

Il sortit de son sac des morceaux de viande, emballés dans de larges feuilles d'arbre. Il en déballa quelques-un puis en tendit à la jeune elfe. Celle-ci prit un morceau et le huma. Puis elle demanda :

- Vous ne m'avez toujours pas dit votre nom.

Il sortit quelques plantes de son sac puis répondit :

- Nerhoear. Nerhoear Laiquaninwa.

- Ah ? Et c'est qui, Hakunin ?

L'elfe des bois sursauta.

- Qui ?

- Son nom est gravé sur le pommeau de votre sabre, dit-elle en tendant la main vers la ceinture de Nerhoear.

Nerhoear y jeta un coup d'œil et répondit :

- Personne.

- Vous savez que tôt ou tard, il faudra bien que vous révéliez vos petits secrets ? demanda Nariel.

- Oui, c'est possible, dit-il simplement.

Nariel mordit dans un morceau de viande et voulu recracher. Le goût était très fort et presque insupportable. Elle vit le sourire amusé de Nerhoear et lui demanda :

- Vous arrivez à manger ça ?

Le sourire de Nerhoear s'agrandit puis il tendit quelques herbes pilées à la jeune elfe.

- Pour améliorer le goût.

Le reste de la journée se passa sans évènement particulier. Nerhoear crut apercevoir à plusieurs reprises un animal dans les fourrés, pour ensuite découvrir que seul le vent les faisait bouger. Lorsque le soleil eut presque disparut, Nerhoear sortir un grand drap de son sac et dit :

- La nuit tombe, je vais monter la tente. Essayez de trouver du bois pour le feu.

Nariel alla chercher des branches mortes, puis les entassa devant la tente de Nerhoear. Elle croisa les bras puis demanda :

- On va devoir dormir tous les deux là-dedans ?

Nerhoear se leva puis regarda la tente.

- Je vous l'ai dit, je ne dors pas.

- Vous faites quoi de vos nuits, alors ?

L'elfe des bois la regarda avec attention. Gênée, Nariel détourna le regard. Puis elle s'approcha de la tente et souleva le tissu qui recouvrait l'entrée. Elle distingua à l'intérieur quelques draps entassés et un oreiller beige.

- Je vais aller vous chercher à manger, dit Nerhoear.

- Pas la peine, répondit Nariel en se remémorant le plat du déjeuner. Je n'ai pas très faim. Je crois que je vais aller me coucher.

- Très bien, dit l'elfe des bois en hochant la tête.

Nariel s'allongea sur le sol et s'emmitoufla dans les couvertures. Le froid cessa de la piquer et elle put se détendre. De temps à autres, elle entendait Nerhoear aller et venir, sans doute cherchait-il de quoi alimenter le feu. Nariel sentit ses yeux la piquer et ferma les paupières.