Leah Clearwater détestait sa vie.
Elle avait horreur de ce qu'elle était devenue depuis qu'elle avait pris sa « retraite » quelques années auparavant. Elle ne pouvait s'empêcher de déprimer dans le magasin de fleurs qu'elle possédait et où elle s'ennuyait comme un rat mort.
Elle détestait littéralement les fleurs et se maudissait tous les jours depuis qu'elle avait ouvert la bouche lorsque celui qui était désormais son époux lui avait demandé ce qu'elle faisait dans la vie. A l'époque, elle ne pensait pas que leur relation deviendrait sérieuse, mais elle tenait assez à lui pour ne pas le faire rentrer dans le monde dangereux dans lequel elle vivait, alors elle avait dit la première chose à laquelle elle avait pensé.
Pourquoi est-ce que je n'ai pas dit que j'étais traiteur à New-York ? se lamentait-elle tous les jours entre ses hortensias et ses azalées. Non ! Il a fallu que je mente et que je dise que j'étais fleuriste à New Haven !
Le début de sa nouvelle vie avait pourtant été idyllique. Elle avait reçu assez d'argent en huit années de mission pour s'acheter sa boutique de fleurs et une maison à New Haven lorsque l'homme de sa vie avait émis le souhait de venir s'installer avec elle, et elle avait demandé à ses anciens employeurs de lui inventer un passé cohérent. Son mari n'y avait vu que du feu et elle avait pu continuer à lui mentir sans culpabiliser. Du moins au début.
Elle n'avait jamais eu de problème à mentir sur son travail, sa famille étant la seule à partager son secret, mais elle s'était rapidement rendu compte que baser sa vie de couple sur une histoire fausse rendait les choses bien plus compliquées. Chacun des compliments faits par son mari lui faisait mal au cœur, car elle était consciente qu'il les faisait à quelqu'un qu'elle avait créé de toute pièce exprès pour lui. Pour lui, elle était LeeLee, la parfaite petite fleuriste du Connecticut qui adorait faire la cuisine, alors qu'en réalité, elle était Leah, ancienne membre du SAD, chargé du sale boulot de la CIA, spécialiste du combat au corps à corps et amoureuse des armes blanches en tous genres.
Plus le temps passait et plus son dégoût de ce qu'elle était devenue nuisait à son mariage. Elle aimait profondément son époux, mais la vie qu'elle menait ne la satisfaisait pas et elle le lui faisait indirectement ressentir. Elle avait envie de lui, mais elle ne parvenait pas à éprouver le moindre plaisir lorsqu'ils faisaient l'amour, et cela la frustrait tellement, compte tenu de ce qu'il lui avait fait vivre auparavant – et qui avait grandement contribué à ce qu'elle accepte de l'épouser après trois demandes en mariage, la dernière s'étant faite dans le feu de l'action, juste au moment où elle était submergée par un orgasme dévastateur – qu'elle ne le laissait même plus l'approcher.
Résultat, le fossé entre eux s'était élargi et elle était persuadée que son attitude l'avait poussée à avoir une maîtresse. Il rentrait souvent bien plus tard qu'elle depuis quelque temps et il lui semblait qu'il était plus en forme que d'ordinaire.
La clochette signifiant l'entrée d'un client dans le magasin la sortit de ses pensées.
– Bonjour, et Bienvenue au Paradis des...
– Oui, oui, bonjour. Je suis heureuse de pouvoir enfin trouver un fleuriste qui ne soit pas encombré de monde...
Leah se mordit l'intérieur de la bouche, vexée d'une part d'avoir été coupée au beau milieu de son speech, et d'autre part, que cette femme lui rappelle qu'elle était la seule dans les parages à ne pas avoir de clientèle. A en juger par le teint orangé et la manucure de son interlocutrice, Leah savait qu'elle avait affaire à une future mariée qui avait complètement oublié de préparer ses centres de table. De toutes manières, il n'y avait que les personnes désespérées qui pouvaient s'aventurer dans cette antichambre de l'enfer.
– Que puis-je faire pour vous ? demanda posément Leah .
– Eh bien, mon fleuriste m'a lâché au dernier moment en disant qu'il doit partir à un enterrement en Angleterre de toute urgence et qu'il ne pourrait pas me faire les centres de tables que je lui avais commandé...
Et le prix de la voyante de l'année est décerné à Leah Clearwater ! railla-t-elle intérieurement avant de reprendre en souriant.
– Et vous voudriez savoir si je pourrais les faire à sa place ?
– C'est possible de me les faire pour dans trois jours ?
– Eh bien, il faudrait d'abord que je sache ce que vous avez en tête, mais... On pourrait s'arranger...
– Oh, merci Madame ! s'exclama la future mariée. Vous me sauvez la vie ! Alors, le thème de mon mariage est « La plage », alors je cherche tout ce qui pourrait être exotique ! Des orchidées...
Leah décrocha pendant que sa cliente gesticulait en montrant telle ou telle fleur à ajouter dans ses compositions. Elle essayait de se rappeler si elle avait été aussi débordante d'énergie avant son mariage mais ne se souvint que du speech de son père, lui rappelant à quel point il était déçu qu'elle raccroche aussi tôt alors qu'il avait misé tant d'espoir sur elle.
Harry Clearwater était un ancien commando du SAD qui avait très tôt entraîné ses enfants à se défendre avec leur poings et tout ce qui leur tombait sous la main. Très vite, Leah retint l'attention de son père, de par son aptitude à s'adapter à toutes les situations, son envie d'apprendre de nouvelles techniques de combat. Alors que les filles de son âge préféraient jouer à la poupée, Leah, elle, préférait se perfectionner dans le maniement des couteaux de combat.
Lorsque la jeune femme avait émis le souhait de suivre les traces de son père, ce dernier avait été plus que fier, et une immense complicité s'était créé entre eux. A chacun de ses retours de mission, elle se faisait un point d'honneur à lui raconter en détail ce qu'elle avait fait et les tactiques qu'ils avaient mis en place. Jusqu'à ce qu'elle rencontre l'homme dont elle était tombée amoureuse et qui avait bouleversé son existence.
Elle adorait son travail, mais elle ne pouvait envisager de faire subir à la personne qu'elle aimait ce que sa mère avait enduré lors des départs de son père. Elle ne se rappelait que trop bien les nuits où elle entendait Sue pleurer d'angoisse à l'idée que son mari ne revienne pas. La décision d'arrêter avait quand même été difficile à tenir, et ce ne fut que le jour où elle fut blessée en mission qu'elle décida que la vie était trop courte et qu'elle devait enfin accepter la demande en mariage de sa moitié.
– […] Bien sûr, vous comprendrez que mon budget est limité et que je ne pourrai pas vous payer tout de suite...
Cette phrase fit immédiatement l'ancienne commando réagir.
– Vous voulez bien répéter ?
– Je... Je disais qu'avec les dépenses auxquelles j'ai dû faire face, je...
– Vous n'avez pas un budget fleuriste ?
– Oui, mais... J'ai quasiment tout donné à l'ancien fleuriste... Voyez-vous, je ne m'attendais pas à ce que...
– Vous espérez réellement que je vais m'user la santé à préparer des compositions florales avec des fleurs incroyablement chères pour dans TROIS jours, sans avoir une avance ? sourcilla Leah.
– Je... Je peux vous signer le devis, si ça peut vous rassurer...
– Tu parles que ça me rassure ! s'emporta-t-elle. Il est hors de question que je me tape des heures de boulot si vous ne comptez pas me payer ! Si vous n'avez pas d'argent, mettez quelque chose en gage. Je me fiche de ce que ça sera : votre horloge, vos cadeaux de mariage ou même votre futur époux si ça vous chante, mais je veux mon avance avant ce soir, sinon vous n'aurez qu'à aller vous cherchez du pissenlit dans le parc et du papier crépon pour faire les compositions de votre mariage de rêve ! D'ailleurs, si vous saviez ce qui était bon pour vous, vous ne vous marieriez pas !
– Vous êtes complètement dingue ! hoqueta la future mariée en se levant précipitamment et en quittant la boutique.
– Peut-être, mais moi, au moins, je ne me ferai pas entuber ! hurla Leah avant qu'elle ne sorte.
Après avoir pesté pendant dix bonnes minutes contre cette mariée orange et sans un sou, elle se leva et se dirigea vers l'arrière boutique afin de relâcher la pression en faisant un peu d'exercice. C'était le moins qu'elle puisse faire pour ne pas devenir folle dans cette boutique qu'elle haïssait.
Alors qu'elle évacuait sa frustration sur le sac de frappe qu'elle avait installé afin de garder la forme et de se remémorer ses gestes de combattante tout en imaginant ce qu'elle ferait à sa rivale si jamais ses doutes étaient fondés elle entendit la clochette signifiant l'entrée d'un client dans le magasin. Agacée, elle s'essuya le visage et se regarda une dernière fois dans le miroir qu'elle avait posé tout près pour perfectionner son sourire de vendeuse avant de se diriger lentement vers le comptoir. Elle fut légèrement déstabilisée en voyant un homme en complet sombre dont le regard était masqué par des lunettes de soleil.
– Bienvenue au Paradis des Fleurs... Que puis-je pour vous ? s'enquit-elle le plus calmement possible.
– Je souhaiterais parler à Leah Clearwater, si possible, répondit sèchement son interlocuteur.
Un frisson d'angoisse parcourut l'échine de Leah devant le ton un peu trop formel employé par l'homme. Elle ne saurait compter le nombre de fois où elle avait vu des types de ce genre aller frapper à la porte des veuves de ses coéquipiers morts en mission, mais elle avait vécu assez de ces moments pour savoir que cela ne présageait rien de bon.
– Vous êtes de la police ? Du FBI ? sourcilla-t-elle en le détaillant sous toutes les coutures.
– Je suis désolé, Madame, mais je ne suis habilité à parler de mon statut qu'avec Miss Clearwater.
– Eh bien vous l'avez devant vous.
– Vous êtes Leah Clearwater ? répéta-t-il, visiblement surpris.
– Vous voulez peut-être que je vous montre une pièce d'identité ? Vous risquez d'être déçu, cependant...
– Et pourquoi ça ? demanda-t-il, suspicieux.
– Parce que ça fait belle lurette que mon nom de famille a changé... répondit-elle en croisant les bras, agacée.
– Oh, pardon...
– Dites-moi plutôt ce que vous me voulez, qu'on en finisse...
– Auriez-vous un endroit... Plus calme... Afin que nous puissions discuter correctement ? insista-t-il en sortant un badge de la CIA.
Leah se raidit, surprise, mais se ressaisit en lui faisant signe de se diriger vers l'arrière boutique. L'homme suivit son conseil et se retourna une fois arrivé. Avant qu'il n'ait le temps de parler, il se retrouva plaqué au sol, face contre terre, incapable de bouger pendant que Leah le fouillait.
– Sommes-nous réellement obligés d'en arriver là, Miss Clearwater ? parvint-il à dire.
– Désolée, mais je n'ai jamais vu un type brandir son badge aussi nonchalamment, surtout lorsqu'il se dit être de la CIA, répliqua-t-elle en continuant à le fouiller.
– Perspicace... Je n'en attendais pas moins de vous...
– Arrêtez la flatterie, ça ne marche pas avec moi, le coupa-t-elle sèchement en exerçant une pression au niveau de son bassin avec son genou. Dîtes-moi qui vous êtes, pour qui vous travaillez et ce que vous me voulez exactement.
– Embry Call... Je... Je travaille directement sous les ordres du Secrétaire à la Sécurité intérieure... répondit-il en grimaçant. Je suis ici pour vous proposer une mission de la plus haute importance...
Leah tressaillit en entendant le mot « mission » et relâcha doucement son emprise sur Embry.
– Qu'est-ce qui vous fait croire que je pourrais être intéressée par ce que vous me proposerez ? grogna-t-elle.
– Votre palmarès... répliqua-t-il instantanément. Major Leah Clearwater, surnommée « Nefertiri » par ses pairs en raison de ses capacités au combat au corps à corps. Recrutée à 16 ans après obtention de son diplôme avec mention, sur recommandation du Colonel Harry Clearwater. 10 ans de service effectif, plus de 300 missions secrètes effectuées et seulement 3 échecs, dont votre dernière mission qui vous a conduit à demander votre retraite.
– Je connais mes états de service, Call, cracha-t-elle dédaigneusement. Mais vous vous trompez complètement sur la raison qui m'a poussé à abandonner les paras. La même qui me forcera à refuser la mission que vous me proposez avant même de savoir de quoi il s'agit.
– Ah oui ? s'étonna Embry. Et quelles sont-elles ?
– L'amour, Call. J'ai quitté le SAD pour pouvoir me marier et fonder une famille, et il est hors de question que j'y retourne, aussi tentant soit le fait de retourner sur le terrain et de se faire plein de fric.
Embry hoqueta, pris au dépourvu, avant d'esquisser un sourire en entendant la fin de sa phrase.
– Même si cette mission vous permettrait à coup sûr de ne plus avoir à vous soucier de votre avenir ni de cette boutique de fleurs ?
Leah fronça les sourcils et le relâcha complètement. Sa « couverture » en tant que fleuriste lui coûtait incroyablement cher, et elle entrevoyait également un moyen de se défaire de son mensonge. Peut-être même que son couple se porterait mieux si elle vendait son magasin, ce qui la soulagerait d'un poids et la rendrait bien plus joyeuse, chose que son mari lui faisait souvent remarquer.
« Où est passé le sourire que j'aimais tant chez toi ? Tu es tout le temps en colère, Leah. Contre tout le monde, y compris ceux qui te veulent du bien. Je veux retrouver la femme impulsive et insouciante que j'ai épousé... » répétait-il à chacune de leurs disputes.
– Quel genre de mission ? questionna-t-elle, encore dans ses pensées.
– Infiltration et démantèlement... Nous avons besoin d'une femme expérimentée pour entrer dans le cercle fermé de la famille Montoya, qui organise l'un des plus grands trafics d'armes de la zone sud Américaine, afin de récolter des informations et de démanteler leur organisation.
– Oh non ! Je connais ce genre de missions et ce n'est absolument plus mon trip ! s'insurgea-t-elle.
– Pourtant, vous étiez l'une des meilleures quand il fallait assassiner vos cibles dans leur lit, Nefertiri... répliqua-t-il d'un ton équivoque qui retourna l'estomac de Leah.
– Nefertiri est morte le jour où elle a accepté d'épouser l'homme de sa vie, contra-t-elle, mâchoires serrées.
Embry s'approcha d'elle et lui releva le menton de manière à ce qu'elle n'ait d'autre choix que d'ancrer son regard au sien. La proximité d'un autre homme que son mari ne faisait jamais d'effet à Leah, d'ordinaire, mais le regard d'Embry, associé à la proposition alléchante qu'il lui faisait, la fit cependant frémir.
– Vous voulez réellement me faire croire qu'une femme aussi belle et talentueuse que vous préfère faire des compositions florales et des bons petits plats à son mari, qui ne doit certainement pas apprécier tout ce que vous faîtes pour lui à sa juste valeur ? murmura-t-il sensuellement.
Leah déglutit péniblement. Elle avait l'impression qu'il lisait en elle comme dans un livre ouvert et cela ne lui plaisait absolument pas. Elle tenta de détourner le regard et de s'éloigner de lui, mais il anticipa ses mouvements et la pressa davantage contre lui, faisant son rythme cardiaque s'accélérer et sa respiration s'intensifier.
– On ne cesse jamais d'être un combattant, Miss Clearwater. Vous valez mieux que cette vie, mieux que cette boutique, et vous le savez...
– Que faites-vous de mon mari ? souffla-t-elle.
– S'il n'est pas capable de vous rendre satisfaire, pourquoi perdre votre temps ?
Leah tressaillit et ferma les yeux. Les paroles d'Embry faisaient resurgir ses vieux démons. Quelques années plus tôt, avant de connaître son mari, elle aurait tout plaqué sans hésitation pour vivre de la manière dont elle voulait. Mais elle ne pouvait pas balayer leurs années de mariage, ni l'amour qu'elle éprouvait pour lui d'un revers de la main, peu importe dans quel état elle se trouvait. Elle était prête à tout pour sauver son mariage, et ce n'était certainement pas en allant assassiner des trafiquants en Amérique du Sud qu'elle y arriverait.
Elle repoussa violemment Embry et secoua frénétiquement la tête.
– Non, je ne peux pas... Je suis désolée, mais il va falloir vous trouver quelqu'un d'autre... Je ne peux pas faire ça à mon mari... déclara-t-elle d'un ton tranchant.
Embry soupira lourdement et hocha la tête.
– Je comprends... Mais si jamais vous changez d'avis, n'hésitez pas à me contacter... reprit-il en déposant sa carte de visite sur un des meubles de l'arrière boutique. En tout cas, il est drôlement chanceux, celui qui vous a épousé...
– C'est moi qui suis chanceuse de l'avoir, rétorqua-t-elle instantanément en esquissant un sourire.
Embry lui retourna son sourire et lui embrassa délicatement la main avant de quitter la pièce. La jeune femme resta un instant interdite en réalisant qu'elle venait de refuser de réintégrer les forces spéciales par amour, encore une fois, avant de se retourner vers son sac de frappe et de laisser échapper sa frustration et sa colère contre son époux et surtout contre elle-même. Les mots d'Embry n'avaient fait qu'augmenter son chagrin, car elle était consciente qu'il avait entièrement raison.
Elle n'était pas heureuse, mais ce n'était pas de la faute de l'homme qu'elle aimait. C'était à cause de ce qu'elle était et qu'elle avait tenté de masquer. Si elle voulait une chance de sauver ce qui pouvait l'être de leur union, il était temps pour elle de tout raconter à son mari.
Emplie de détermination, elle prit on téléphone et composa le numéro de son mari au travail. Elle eut la désagréable surprise d'apprendre qu'il ne s' y était pas rendu de la journée et son cœur se serra lorsqu'elle essaya de le joindre chez eux et qu'elle n'y trouva personne. Alors qu'elle composait son numéro de portable, des milliers d'hypothèses lui traversèrent l'esprit. Il avait eut-être eu un accident et personne n'avait été capable d'identifier son corps, ou alors...
– Allô ? dit finalement une voix d'homme qu'elle reconnaîtrait entre mille après plusieurs sonneries.
Toute la tension qui habitait la jeune femme disparut dès qu'elle l'entendit et elle laissa échapper un soupir de soulagement.
– Désolée, mon chéri, j'ai cru que... Tout va bien ? demanda-t-elle afin de se rassurer davantage.
– Oui... Oui, ça va et toi ? demanda-t-il prudemment, craignant sûrement qu'elle ait découvert qu'il n'était pas à son poste.
– Oui. Tu es sûr que ça va ? insista-t-elle, soudain méfiante. Qu'est-ce que tu faisais ?
– J'étais en rendez-vous... La routine quoi, mais ça va pour moi, ne t'inquiète pas... Et de ton côté ?
– Eh bien, pas grand chose, répondit-elle, secouée par le mensonge de son mari. J'ai cru avoir une cliente aujourd'hui, mais c'est tombé à l'eau... Tu te rends compte qu'elle ne voulait pas me donner d'avancer et qu'elle comptait sur moi pour faire une centaine de compositions en trois jours ?
– J'espère que tu n'as pas accepté, mais faudra attendre ce soir pour me donner des détails, j'ai un autre rendez-vous dans quelques minutes. Tu avais autre chose à me dire ?
Un rage sans borne envahit Leah en se rendant compte que son mari lui mentait effrontément, sans aucun remords, mais elle se garda néanmoins de le lui montrer.
– En fait, je me disais qu'on pourrait sortir ensemble, ce soir... Tu sais, comme avant... Un bon film et un petit restaurant romantique... Qu'est-ce que t'en pense ? proposa-t-elle le plus sensuellement possible compte tenu de son état.
– Tu n'imagines pas à quel point j'adorerais ça, mais je pense finir assez tard ce soir... répondit-il après ce qui semblait être une éternité.
L'envie de le confronter à ses mensonges se faisait cruellement ressentir, mais elle réussit tout de même à garder son calme, parvenant même à faire passer sa colère pour de la déception.
– Très bien. C'est dommage, moi qui aurais voulu te parler de quelque chose d'important... On remettra ça quand tu n'auras plus... D'heures supplémentaires à faire...
– Je me rattraperai, c'est promis...
Comme si je te laisserais le temps de le faire ! songea-t-elle cyniquement tout en acquiesçant distraitement en guise de réponse.
– Au fait... Tu remercieras Lauren pour le tuyau de tout à l'heure ! Bonne soirée, mon coeur ! fit-elle d'une voix doucereuse, lui faisant comprendre qu'elle savait parfaitement qu'il lui cachait la vérité.
– Chérie, c'est pas ce que tu crois... dit-il juste avant d'entendre la tonalité lui faisant comprendre qu'elle avait raccroché.
Leah, folle de rage, envoya valser son téléphone contre le mur. Non seulement elle se sentait bête d'avoir endossé toute la responsabilité de l'échec de leur mariage, mais elle s'en voulait surtout de ne pas avoir agi assez tôt pour le retenir. Car elle était persuadée, maintenant qu'il lui mentait, qu'il avait quelqu'un d'autre dans sa vie. Quelqu'un qui le satisfaisait plus qu'elle ne l'avait fait et pour qui il n'hésitait pas à prendre des risques, quitte à se faire virer en se faisant porter pâle. Elle fut alors attirée par son reflet dans le miroir et tressaillit en se détaillant de la tête au pied, observant on visage bouffi par les larmes et sa tenue vestimentaire on ne peut plus basique.
C'est clair que comme ça, tu ne peux que le faire fuir... se désola-t-elle enlevant la pince qui maintenait ses cheveux en arrière.
Elle se remémora le jour de leur rencontre et fit le parallèle avec ce qu'elle était devenue. Elle n'avait plus rien de la beauté fatale qui, en un battement de cil, faisait fondre terroristes et hommes de bonne foi et parvenait à leur soutirer des informations, quoi que puissent en dire Embry Call et les membres de la CIA. Elle était une ménagère banale, sans sex-appeal, et avec tellement névrosée qu'elle n'arrivait pas à rendre son mari heureux.
Elle repensa aux mots d'Embry, qui l'avait trouvée belle, et elle se demanda en saisissant une mèche de cheveux s'il l'avait dit pour la flatter ou s'il était réellement sincère. Elle crut un instant apercevoir celle qu'elle était autrefois à travers le miroir, alors qu'elle pliait la mèche de cheveux et la plaçait sur son front.
Peut-être que j'arriverais à le reconquérir si je parviens à séduire un autre homme, comme avant...
Dans un élan de folie, elle courut attraper les ciseaux qu'elle utilisait pour couper les fleurs et revint devant le miroir, taillant encore et encore la mèche qu'elle tenait dans la main. Étrangement, elle ressentait un immense plaisir à voir ses cheveux tomber à ses pieds, comme si elle disait adieu à celle qu'elle était devenue et qu'elle accueillait le changement à bras ouverts. Elle s'attaqua ensuite au reste de ses cheveux, sans qu'elle puisse s'arrêter, jusqu'à ce qu'elle soit enfin satisfaite du résultat. Lorsqu'elle eut terminé, elle ne put s'empêcher d'arborer un large sourire en contemplant le résultat. Sa frange, symbole de ses années en tant que mercenaire, était de retour, et elle constata avec un léger pincement au cœur qu'Embry Call avait raison. Elle ne pouvait pas lutter contre ce qu'elle était réellement, et elle était bien décidée à redevenir cette femme forte et sans peur. Elle aurait d'autant plus besoin de cette force pour s'employer à sauver son union.
Après tout, c'était grâce à Nefertiri qu'elle était devenue Madame Jacob Black...
