La mélancolie d'un pirate du ciel
Balthier regrettait le confort de son vaisseau. Sa couchette au matelas d'herbes sèches qu'on ne trouvait que dans les plaines de Giza, qui lui apportait un support moelleux et que Fran renouvelait régulièrement ; ses draps de percale blancs si agréables sur la peau ; le grincement des poutrelles d'acier de la coque qui jouait sur les couches d'airs, musique familière à ses oreilles ; ses livres favoris alignés sur les étagères ; son service à café de fine porcelaine, rangé dans un coffre d'ébène à l'intérieur de velours rouge ; sa malle en bois d'acajou aux ferrures de cuivre jaune où se trouvaient soigneusement pliés ses chemises à jabot de dentelle, ses gilets aux parements richement brodés et ses pantalons de cuir tanné ; et le panorama offert par les hublots de sa cabine sur l'infinie liberté du ciel.
Ici, tout ce qu'il voyait se résumait à de la poussière ocre sur fond de roches jaunâtres et quelques buissons desséchés. Pitoyable.
Mais ce qui lui manquait par dessus tout, c'était la cuisine de Fran.
Pourtant, s'il avait dû abandonner Le Sillage, ce n'était pas le cas de la viéra qui l'accompagnait toujours. Mais de pirate du ciel, il s'était retrouvé guide d'une princesse sans trône ni pays, mentor d'un jeune orphelin et de sa jeune amie, avec comme seul support un capitaine renégat dont l'allégeance à la jeune femme dépassait le cadre du devoir.
Tout d'abord embauché comme transporteur, les besoins de cette équipée s'étaient vite avérés d'une toute autre nature. Autrement dit, toute une troupe d'éléments incontrôlables dépendait de lui ! Une situation qu'il n'avait voulu pour rien au monde, mais son implication personnelle dans cette aventure s'était confirmée lors de leur passage à sa ville natale. Étrange main du destin !
Un souffle de vent envoya vers lui un nuage de poussière et il pressa sa main droite au poignet recouvert d'une manchette de dentelle sur son nez et sa bouche. Il soupira, baissant la tête sur ses jambières à la couleur terne et grisâtre, et qui, ce matin seulement, étaient encore noires et brillantes.
Tout était morne, sans saveur dans cette région des sables d'Ogir-yensa, et ce n'était pas l'apparition soudaine d'un chocobo brun égaré qui pourrait le dérider. Mais déjà, Vaan se précipitait, tout à sa joie de pouvoir le dompter, ignorant que ces bêtes n'en font qu'à leur tête et ne sont vos compagnons que tant que vous pouvez les nourrir, et encore... Pénélo riait et Bach affichait un sourire benêt. Seule, Ashe n'était pas d'humeur. Fran, à son habitude, restait vigilante.
Oui, ce qui lui manquait par dessus tout, c'était la cuisine de Fran. Car ce soir, c'était le tour de Vaan. C'est à dire que Vaan serait chargé de préparer le repas, et qui disait Vaan, disait Pénélo, immanquablement...
Le soleil se couchait dans une brume de chaleur ondoyante qui rendait toute tentative de description vouée à l'échec. Un instant, vous soupiriez de l'engourdissement dû à la fournaise environnante, l'instant d'après vous frissonniez sous la froidure des ténèbres galopantes. Le désert. Il n'y a rien de pire pour un pirate du ciel.
Vaan, qui aspirait à l'être, le serait-il un jour ?
Il ne semblait incommodé d'aucune manière par cet abrupt différence de température. Un citadin, un garçon qui n'avait jamais quitté la ville, pouvait-il vraiment avoir ce genre de réaction ? Pénélo l'étonnait également. Leur jeune âge ? Peu probable, même si cela aidait. Non, tous les deux avaient dû en voir de toutes les couleurs dans leur jeune vie, et c'est cela qui permettait qu'ils s'adaptent aussi aisément à tous les changements qu'ils subissaient durant ce voyage. Malgré cela leur curiosité et leur entrain étaient intacts. Il ne pouvait décider s'il leur enviait cette énergie propre à leur âge ou bien si cela le fatiguait.
Basch, le vieux soldat, ne laissait rien paraître. Ashe, la princesse, non plus, pour une toute autre raison : orgueil et éducation. Une princesse n'a jamais froid. Une princesse n'a jamais peur. Sur eux deux, le désert n'aurait aucune emprise.
Fran, pupille de la forêt, n'était pas dans son élément au milieu des sables et du vent que nul obstacle ne vient briser. Mais désert ou forêt, c'était la nature. Et la nature, elle pouvait la comprendre.
Tous les six s'étaient rassemblés autour d'un feu de camp sensé les réchauffer. Ashe et Pénélo discutaient et jacassaient comme seules le savent faire les femmes, et pour une fois, Balthier s'en réjouissait : « Continuez comme cela, mes jolies, jusqu'à ce que le repas soit prêt » implorait-il en silence. Sans l'aide de Pénélo, Vaan pourrait leur cuisiner un plat correct à défaut d'un met délectable.
Balthier avait faim. L'avant-veille, cela avait été le tour de Bach. Un désastre. Mieux valait ne pas en parler. Les avait-ils confondus avec un troupeau de chevaux sauvages ? La veille, Ashe avait été la préparatrice de leur dîner. Preuve avait été faite que les cours de cuisine n'étaient pas compris dans l'éducation des princesses. Celle-ci s'était confondue en mille excuses et avait promis de s'améliorer sous l'égide de Fran. Qui aurait pu lui en vouloir après ce discours passionné tout autant que larmoyant ? Dure vie que celle d'un gentleman, ce qu'il se targuait d'être !
Mais aujourd'hui, il voulait manger ! Quelque chose de bon, de simple. Ni trop salé, ni trop épicé ; pas trop cuit mais pas trop cru non plus. Des fruits suffiraient. Mais où trouver des fruits dans ce désert où aucun arbre ne pouvait pousser ? Décidément, les étendues sableuses étaient l'ennemi des pirates du ciel. C'était une misère que les chocobos ne soient pas comestibles ! Si cela n'avait tenu qu'à lui, il aurait abattu celui qu'ils avaient rencontré dans l'après-midi. Mais leur chair se révélait trop ferme et nerveuse et ne se prêtait pas à la cuisson, sauf celle de leurs petits, ce à quoi les filles s'étaient opposées dès le début de leur voyage...
Finalement, Vaan se leva et, affichant des airs de conspirateur, fourragea dans son sac tout en interpellant Fran :
« Dis-moi, Fran, te reste-t-il quelques unes de tes herbes aromatiques ?
— Oh! Je vais t'aider, Vaan.
— Pas de souci, Pénélo, c'est mon tour. Reste à tenir compagnie à Ashe plutôt.
— Tu es sûr ?
— Oui. Si j'ai un problème, je t'appellerai. D'accord ?
— Bon, d'accord. Tu veux bien l'aider, Fran ?
— Je vais voir ce que je peux faire.
— Super. C'est qu'il n'a pas l'habitude, tu sais. »
Balthier apprécia l'élégance avec laquelle Vaan avait repoussé l'offre de Pénélo. Cela démontrait son expérience en la matière et il commença à espérer, sinon satisfaire son palais, du moins, assouvir sa faim.
En tout cas, dans le clair obscur généré par les flammes et la nuit tombée, il était impossible de voir quoique ce soit de ce que Vaan préparait. Son profil se découpait en ombre chinoise. Un temps, il s'était agité autour de son butin en faisant de grand gestes. Puis il avait rempli un récipient et l'avait installé au dessus du foyer. De temps en temps, il disséminait dans la soupière qui glougloutait au dessus des braises, une pincée d'herbes sauvages que Fran avait ramassées tout au long de leur périple. Il remuait l'ensemble énergiquement et attendait que les bulles renaissent. On ne pouvait pas dire que l'odeur soit désagréable. Elle était... déroutante. Oui, c'était le mot. Elle ne correspondait à aucun plat dont il pouvait se rappeler. Le faible espoir du pirate de pouvoir manger à sa faim ce soir commença à s'évanouir comme le faisait la fumée qui montait de la marmite pour s'effilocher dans les airs.
Au bout d'un moment, Vaan estima que le plat était prêt. Il servit une assiette, et il goûta ! Cela peut sembler malotru pour certains, mais pour Balthier, c'était le gage d'un bon cuisinier : qui servirait un plat à autrui sans l'avoir goûté lui-même et s'être assuré au moins que c'était mangeable ?
Après avoir observé de près les réactions de ce jeune novice en art culinaire, il se prépara à accepter le ragoût, breuvage, soupe : il ne savait pas trop ce que c'était.
Dans son assiette emplie d'une sauce épaisse au fumet prononcé, se trouvaient quelques morceaux de viande finement découpés mélangés à ce qui lui semblait être... des grains de raisins ! Étrange, très étrange... D'un air dubitatif, il prit du bout de sa cuillère un échantillon de l'accommodement. Ce n'était pas mauvais, non. Le goût était puissant et demandait un approfondissement. Cette fois-ci, il osa prendre viande et accompagnement tous en même temps et il referma la bouche sur la cuillerée.
Après deux jours de famine, il était au paradis. La viande fondait sous son palais, la pulpe sucrée du raisin – car c'étaient bien des grains de raisin – se mariait divinement avec la sauce et venait en adoucir le goût. Dans un silence religieux, il apprécia chaque bouchée de ce que Vaan avait préparé.
Puis, il s'essuya délicatement la bouche et se tourna vers l'adolescent :
« Dis-moi, Vaan, qu'est-ce que c'était ?
— Tu as aimé ?
— Oui, beaucoup. C'était délicieux. Alors ?
— Aucun de vous ne devine ce que je vous ai servi ? demanda Vaan à la ronde, au lieu de répondre à la question de Balthier.
— De la tortue ? avança Pénélo.
— Pas du tout ! répondit Vaan en riant.
— Du lapin ? essaya Ashe avec espoir, encore irritée de sa mésaventure pas si lointaine avec un lapin du bonheur.
— Et non. »
Vaan se tourna vers Fran : « Et toi ? », avant de s'apercevoir qu'elle avait écarté prudemment les morceaux de viande sur le rebord de son assiette sans y avoir touché. « Goûtes-y. Tu pourrais apprécier. »
Fran jeta un regard suspicieux vers Vaan et se trouva prise dans le piège de ses yeux brillants d'innocence et d'espièglerie. Elle s'empara d'un morceau de viande, et du bout des dents, mordit dedans. Elle mâcha précautionneusement. Ses yeux s'agrandirent d'étonnement et elle regarda Vaan.
« C'est de la volaille. De la coquatrice, je dirais. »
Vaan hocha la tête pour confirmer.
« Quoi ? Mais cela fait trois jours que nous n'avons plus vu une seule de ses poules en furie ! s'exclama Balthier, que la chasse à la coquatrice avait rendu pour toujours allergique à la seule vue de ses volatiles.
— J'en ai faisandé une petite.
— Faisandé ? Qu'est-ce que c'est ? se renseigna Ashe.
— C'est quand tu laisses pendant quelques jours le gibier sans le préparer ni rien faire pour le conserver. Normalement, il faut le suspendre, mais là...
— Mais c'est dégoûtant ! Où as-tu appris ça ?
— À la Mer de Sable (1). C'est un chasseur qui venait de la côte de Phon qui m'en a parlé. Tu sais, Pénélo, chez lui, à Port Balfonheim, c'est considéré comme un met délicat. D'ailleurs, je suis étonné que tu ne connaisses pas, Balthier. Hé, Balthier, tu vas bien ? »
Balthier avait pâli. Il était même blême. Un goût acide remontait vers son gosier. Il pensait à la viande, cette viande blanche sous son plumage chamarré, attendant sous cette chaleur torride pendant trois jours dans le sac de Vaan où se trouvait Dieu seul savait quoi encore. Il ne savait pas très bien ce qu'était une viande faisandée, mais il était sûr que la façon de faire de Vaan n'était pas très hygiénique. Le confinement, l'odeur... Une main sur le cœur, une autre sur la bouche, il se leva et courut plié en deux par les crampes de son estomac vers un endroit à l'écart où il pourrait soulager la bile qui lui montait aux lèvres.
Ce soir-là, son image de pirate de ciel, élégant et charmeur, en prit un coup. Alors que Fran, l'air amusé, lui frottait doucement le dos pour l'aider à passer ce mauvais moment, il repensait avec nostalgie à son vaisseau, ancré au milieu de nulle part, et désirait par-dessus tout se trouver sur le pont promenade du Sillage, où il aurait pu siroter une tasse de café noir. Très, très noir.
fin de La mélancolie d'un pirate du ciel
(1) Taverne dans le quartier commerçant de Rabanastre
