Bonjour !

Voici le chapitre 2, mais quel stress ! Avec cette fic que je publie presque aussitôt qu'elle est écrite, je romps avec toutes mes habitudes – certains lecteurs savent à quel point je peux être perfectionniste et lente sur d'autres fandoms. Et jusque là, je n'avais toujours évolué que dans le fantastique… Malgré tout, j'espère faire honneur à cette série géniale qu'est « Castle ».

Merci à Madoka ayu, adrian009, sonia, Promethee35 et Sarah d'Emeraude pour vos commentaires. Je vais tout faire pour ne pas vous décevoir !

Bonne lecture !

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2011. May.

Le temps tournait à l'orage. Le soleil déjà chaud pour cette fin de mai venait de disparaître derrière d'épais nuages noirs, livrant New-York et sa foule indifférenciée de touristes et de citadins à une soudaine et lourde grisaille. Au loin le tonnerre grondait comme en signe d'avertissement.

Sur le parvis, seule, son sac posé à ses pieds, elle attendait. Mince silhouette qui semblait presque flotter dans ses vêtements, si pâle, si frêle et pourtant si fière, altière comme l'être blessé qu'elle était et qui se refusait farouchement à le montrer. Son pas lent, légèrement hésitant et malgré tout hypnotique, avec ces grands talons que même à peine sortie de l'hôpital, elle semblait mettre un point d'honneur à chausser. Elle n'était pas remise, loin de là : ça se voyait à sa petite grimace songeuse lorsque d'un geste incertain, elle se tâtait le flan sous son manteau beige, à la lueur vaguement éblouie de ses splendides yeux verts, à son attitude à la fois nerveuse et éthérée, comme détachée de ce qui l'entourait…

Et pourtant, ainsi immobile au milieu des passants affairés, ses cheveux bruns lâchés sur ses épaules ondulant dans la brise, les pans de son manteau claquant autour d'elle, il ne l'avait jamais trouvée aussi belle.

Assis dans sa voiture, trop loin, trop discret pour qu'elle le remarque, il l'observait de derrière ses lunettes de soleil, le cœur serré. Il se faisait l'effet d'un voyeur à l'espionner ainsi, elle qui depuis une bonne dizaine de minutes semblait attendre, peu à peu décontenancée. Elle vérifia son portable une nouvelle fois, avec une lassitude qu'il lui avait rarement vue, et l'espace d'un instant, il se sentit prêt à enfin quitter son véhicule et à s'approcher d'elle… Mais encore une fois, sa main se posa sur la poignée de sa portière et n'alla pas plus loin.

Il avait pourtant attendu ce jour avec impatience. Lorsque le matin même, l'infirmière qu'il avait soudoyée lui avait téléphoné pour lui apprendre qu'elle quittait l'hôpital, il s'était senti pousser des ailes. Mais le temps de monter dans sa voiture et de se retrouver là, à quelques dizaines de mètres d'elle, et tous ses plans de reconquête lui avaient paru puérils et insensés. Elle avait demandé à ce qu'ils prennent de la distance, pourquoi ne pouvait-il donc pas s'y plier ? Depuis le temps qu'ils se connaissaient, il avait déployé des trésors de patience et de réflexion la concernant, déterminé à ne pas la brusquer, à attendre sa chance pour la saisir sans faillir…

Mais depuis qu'il l'avait vue mourir – ou presque – l'idée d'attendre encore lui était plus douloureuse et plus effrayante que jamais. Dans les yeux de Kate, il avait vu la lueur de la vie s'éteindre, et avec elle tous ses espoirs d'être enfin heureux au côté de l'être qu'il chérissait le plus. Maintenant qu'on lui donnait une nouvelle chance, car c'était ainsi qu'il considérait les faits, il trépignait de ne pas pouvoir agir.

Et pourquoi, d'ailleurs ? Parce qu'elle voulait un peu plus d'espace, qu'elle souhaitait faire le point ? Parce qu'elle ne se souvenait de rien ? Il serra les poings d'amertume : comment pouvait-on oublier quelques secondes de sa propre vie, quelques secondes qui avaient été les plus cruelles, les plus insoutenables et les plus angoissantes de l'existence d'un autre ?

Que cela s'appelle le hasard, le destin, le karma ou quoi que ce soit d'autre, ça lui semblait par instants n'être qu'une effroyable et sinistre farce.

Il ferma brièvement les yeux pour se calmer, et s'imposa à lui l'image de Kate allongée dans ce lit d'hôpital. Blême, les yeux hâves, ses cheveux fins en désordre, son corps meurtri et faible sous cette blouse informe. Tout le contraire de la Kate Beckett qu'il avait connu jusque là.

« Castle, je commence à être fatiguée... »

Il aurait tout donné alors pour avoir le droit de rester auprès d'elle, de pouvoir lui rendre le sourire à défaut de sa santé. De l'accompagner dans sa douleur, et cela peu importait qu'elle se souvienne ou non. De l'aider à retrouver ses repères et sa vie, plus forte désormais, de redevenir cette femme extraordinaire pour laquelle il avait eu le coup de foudre d'abord en tant qu'écrivain, puis simplement en tant qu'homme.

Mais Kate avait choisi. Peut-être le rappellerait-elle… ou peut-être pas.

Il eut un rictus amer et crispé, rouvrit les yeux et tressaillit. Elle regardait dans sa direction. Son visage caressé par de longues et éparses mèches brunes, elle semblait le fixer, une ombre de sourire doux et un peu contraint aux lèvres. Il eut un mouvement de panique : impossible, pour maximiser l'effet de surprise, il avait été jusqu'à louer une voiture aux vitres teintées !

Il allait s'éjecter proprement dudit véhicule et se précipiter pour lui expliquer sa conduite qu'elle allait très certainement qualifier « de disproportionnée et même flippante », quand il la vit baisser légèrement les yeux et s'adresser à quelqu'un. Alors il remarqua le 4x4 noir garé en double file devant le parvis, et Josh Davidson qui en sortait. Il courut jusqu'à elle, visiblement étonné de la trouver déjà dehors, et il eut des paroles qu'il n'entendit pas mais qui d'après sa gestuelle étaient probablement des excuses. Kate eut un haussement d'épaules, signe qu'elle lui pardonnait.

Et le plus naturellement du monde, Josh lui enlaça la taille et posa ses lèvres sur les siennes. Kate ferma les yeux, se laissa faire puis se blottit contre lui, l'air songeur.

Le tonnerre gronda de nouveau, plus impérieux, et le couple ramené ainsi à la réalité se sépara. Josh saisit le sac posé à terre avant que Kate n'en ait eu l'occasion, lui ouvrit la portière côté passager. Une vingtaine de secondes plus tard, le 4x4 reprenait la route et se fondait parmi les autres véhicules.

L'orage se déchaîna, et le martellement de la pluie résonna enfin, étouffé dans l'habitacle. Avec lenteur il retira ses lunettes de soleil désormais inutiles, eut un long soupir. L'image de Kate qui spontanément, se blottissait dans les bras d'un autre, ne le quitterait plus. Rageur, il frappa du poing le volant devant lui.

La sonnerie de son téléphone s'éleva alors. Machinalement il accepta la communication, non sans un grommellement à la vue du nom de son interlocuteur.

- Salut Gina.

Comme à chaque coup de fil depuis qu'ils avaient rompu, son éditrice ne s'embarrassa pas de paroles superflues et le questionna aussitôt sur l'avancée de son prochain roman, Heat Rises. Richard Castle prit une lente inspiration.

- J'aurai fini à temps. Ne t'en fais pas.

Son ex-femme n'hésita pas à manifester sa surprise et son scepticisme : depuis plus de dix ans qu'elle était son éditrice, elle était plutôt habituée à ce qu'il se plaigne de tel ou tel fait ayant diaboliquement stoppé son inspiration, ou qu'il l'implore avec brio pour un délai supplémentaire. Etait-ce une nouvelle tactique de sa part que de feindre le contrôle total de son art ? Ca n'était pas plus rassurant…

Mais Castle la détrompa de quelques mots.

- Je pars demain pour les Hamptons, annonça-t-il. Il n'y a que là-bas que je peux écrire sans qu'on me dérange constamment.

La voix de Gina se fit si étonnée que c'en était presque choquant.

- Seul ? Allons bon, Richard, je te connais trop bien. Tu peux…

- Oui, seul.

Son ton était suffisamment froid et cassant pour attirer l'attention de Gina… et lui couper le sifflet, par la même occasion. Satisfait mais amer, il jeta un dernier coup d'œil au parvis de l'hôpital, désormais vide et battu par la pluie.

- Nikki Heat m'a causé quelques soucis récemment. Il est temps que je reprenne l'histoire en main, certains détails ne collent pas. Mais tu auras ton manuscrit dans les temps, Gina, répéta-t-il.

Et il raccrocha, éteignit d'un même geste son téléphone. Le visage impassible, il fit démarrer sa voiture et lentement, se glissa à son tour dans la circulation que la pluie engorgeait peu à peu, disparut au coin d'une rue.

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Chapter 2

A Surgeon in the Pool

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2011. November.

Lanie Parish finissait de noter ses premières observations, le front plissé par la concentration et non à cause de l'odeur particulièrement nauséabonde des lieux où elle se trouvait. Lorsqu'on était médecin légiste, on voyait, touchait, entendait et surtout sentait tellement de choses insupportables qu'on finissait par développer une résistance sensorielle à tout ce qui pouvait rebuter le commun des mortels. Pensive, elle tâta du bout de ses doigts gantés la peau blême du corps devant elle, écarta avec douceur la paupière mi ouverte sur un regard vitreux, et ajouta quelque chose à son dossier dans un long soupir. Alors qu'elle engrangeait de précieux détails pour déterminer l'heure et les conditions du décès, une part de son esprit envisageait déjà le temps qu'elle devrait passer sous la douche par la suite pour se débarrasser des multiples et tenaces senteurs récoltées dans la journée. Au travail cela ne la dérangeait guère, mais pour elle il n'y avait rien de pire que de ramener le boulot à la maison. Beurk.

Et sans parler de cette chose non identifiée, particulièrement gluante qu'elle sentait sous sa semelle à chaque pas. Quelle idée de génie que de venir bosser avec ces escarpins flambant neufs ! Si elle avait su qu'on l'appellerait pour une scène de crime située en pleine décharge publique, elle serait venue en baskets, et tant pis pour le glamour. Ca lui apprendrait à vouloir frimer sur son lieu de travail, il y avait un temps pour tout. Dans cette histoire, il ne pouvait y avoir qu'une seule personne capable d'exercer son job en restant toujours classe et impeccable quels que soient les impairs. Et de toute évidence, ce n'était pas elle.

- Salut Lanie. Qu'est-ce que tu as pour moi aujourd'hui ?

Tirée de ses songeries, la jeune femme termina sa phrase d'un trait pointé et leva ses yeux d'onyx en direction de la voix familière. Tiens, quand on parlait du loup…

- Salut Kate. Femme blanche, la quarantaine. Pas de papiers. C'est le chien d'un chiffonnier qui a trouvé le corps au petit matin. Les procédures d'identification sont en cours.

Beckett enfila ses gants de latex et s'accroupit comme son amie auprès de la silhouette blanche allongée à même le sol. Comme toujours Castle la suivait, et se plaça de l'autre côté du corps, salua le médecin légiste qui le lui rendit d'un sourire.

- Où était-elle ?

- Ici même, personne n'a encore touché à rien. Celui qui l'a trouvée dit qu'on avait tout juste pris la peine de la couvrir d'une bâche. Ryan est en train de parler avec lui.

Lanie pointa la bâche en question, vaste lambeau de plastique noir sans la moindre marque à identifier, puis un petit groupe d'hommes non loin de là : un quinquagénaire pas très propre sur lui, au pied duquel se tenait un bâtard de berger allemand, s'expliquait avec Ryan et Esposito, à grands gestes et l'air encore choqué de sa découverte. Par pur bon sens, Beckett ne fit aucune remarque quant à la présence d'Esposito, que Lanie avait vraisemblablement escamoté dans son observation. Une scène de crime n'était pas un lieu pour parler de leurs relations, et lorsqu'il s'agissait d'une histoire d'amour qui battait de l'aile, elle savait Lanie encore moins prolixe qu'elle en matière de détails. Prudemment elle passa outre, et reporta ses yeux verts attentifs sur le corps.

L'inconnue avait des cheveux blonds coupés au carré, encore d'aspect humide et plaqués sur son crâne, quelques mèches collées à son visage sévère et fin comme si elles avaient séchées là. Malgré la mort qui avait ajouté une touche blafarde et terne à son teint, elle arborait un hâle léger et naturel qui dénonçait qu'elle était à New York depuis peu. Son maquillage, simple et austère, s'était disséminé sous ses paupières, entrouvertes sur des yeux bleus vides, au blanc rougi, tournés vers le ciel gris. Ses oreilles étaient percées mais sans apparat. Elle avait probablement l'habitude de porter des bijoux, à en juger les quelques marques plus claires à ses doigts et poignets. Plutôt svelte au vu de son âge, elle faisait peut-être occasionnellement du sport et devait avoir un mode de vie sain. Vêtue d'un débardeur noir et d'un ensemble de jogging couleur crème, pieds nus, elle donnait l'impression de la parfaite quadragénaire en milieu de carrière qui aurait été tirée du lit en pleine nuit. Beckett la voyait bien à un poste à responsabilités, comme cadre ou avocate, mais dans son métier il ne fallait jamais faire de conclusions hâtives.

Le corps semblait intact, hormis de vilaines traces bleues et violettes sur son cou.

- Elle a été étranglée ? demanda Castle.

- Oui et non. Ses yeux présentent des pétéchies, et les contusions sur son cou restent en rapport avec une strangulation à mains nues, mais ses vêtements sont bien trop humides pour que ce soit le fait de l'humidité ambiante, et il n'a pas plu depuis plusieurs jours. Je n'en serai sûre qu'une fois que j'aurai pratiqué une autopsie complète, mais je pense plutôt qu'elle est morte noyée. Et puis, il y a ce détail aussi…

Lanie se pencha pour écarter avec précaution le gilet entrouvert, tira sur la bretelle du débardeur qui parut singulièrement élastique. Le tissu noir, vaguement brillant, était si moulant qu'il lui faisait comme une seconde peau.

- Un maillot de bain ? fit Beckett, étonnée.

- Mmh, acquiesça Lanie. Et comme elle sent le chlore à plein nez, je suis prête à parier que ce n'est pas dans l'Hudson qu'elle a fait trempette.

Au niveau du sein gauche, le maillot arborait une petite spirale blanche et stylisée.

- Ce logo ressemble à certains symboles celtiques, nota Castle. Une marque de vêtements de sport, peut-être ?

- Pas que je sache, répondit le médecin légiste. Mais le revers de son gilet et son pantalon présentent le même logo. Je lancerai une recherche dès mon retour à mon labo.

Castle acquiesça, persuadé qu'elle trouverait : le symbole lui était familier. Peut-être une marque qu'Alexis affectionnait ? A en juger son regard pensif, Beckett non plus n'avait aucun idée de la signification de la spirale.

- Tu as l'heure du décès ?

- Pour l'instant, je la fixe entre minuit et quatre heures du matin. D'après l'équipe scientifique, elle aurait été amenée jusqu'ici en voiture, peut-être une petite camionnette. Ils ont relevé les empreintes de pneus pour essayer d'identifier le type du véhicule.

- L'assassin ne l'a pas laissée sur les lieux du meurtre, il ne voulait probablement pas qu'on fasse trop vite le lien entre elle et lui, déduisit Castle. Il voulait gagner du temps, peut-être pour quitter la ville ?

- Pourtant, il aurait pu jeter le corps plus loin encore dans la décharge, ou en tout cas pas si près des voies de passage des ouvriers, tempéra Beckett. Même sans ce chien et son flair, le gérant de la décharge ou son personnel aurait fini par remarquer quelque chose aujourd'hui.

- Il avait peut-être peur de se faire prendre ? Il n'a pas eu le temps d'y réfléchir ?

- Peut-être… Lanie, tu avais autre chose à nous signaler ?

- Elle présente de la boue dans les cheveux et sous les ongles, mais qui ne ressemblait pas à ce qu'on trouve par ici. Les prélèvements ont déjà été faits et qui sait, on aura peut-être aussi l'ADN du tueur.

- D'accord. On va retourner au commissariat et essayer d'en apprendre un peu plus sur son identité, décida Beckett en se relevant. Tu m'appelles dès que tu as du nouveau ?

- Comme toujours, sweetheart, commenta Lanie en se redressant à son tour. Ah, une dernière chose…

Elle jeta un long et insistant coup d'œil en coin vers Castle, qui le lui rendit avec étonnement. Lanie plissa les paupières dans une imitation très convaincante du Regard de Beckett – celui dont le silence aiguisé faisait avouer n'importe qui, suspect comme subordonné – et l'écrivain réagit enfin.

- Ah, euh… Je vais aller voir où en sont Ryan et Esposito, hein ?

- C'est ça, Castle, merci… !

Alors qu'il s'éloignait en hâte vers leurs deux autres comparses, Lanie surprit le sourire amusé que Kate s'efforçait de retenir. Sa moue désapprobatrice se radoucit.

- J'ai su que tu n'avais pas le moral ce matin. Tu veux en parler ?

Parce qu'elle était son amie, Kate s'abstint de lever les yeux au ciel. Visiblement, même quand ils étaient en froid pour d'obscures raisons, Esposito et Lanie s'échangeaient encore des informations s'ils les jugeaient importantes. Pour son malheur, car elle aurait vraiment souhaité qu'on arrête de s'enquérir de sa santé pour un oui ou pour un non. La prochaine fois, elle éviterait d'être aussi démonstrative…

- On a dû exagérer les faits. J'avais un rendez-vous de routine chez le médecin, et je me suis retrouvée coincée dans les embouteillages sur le chemin du commissariat. Je me suis un peu énervée, c'est tout…

- Qu'a dit le Doc ? demanda Lanie, qui comptait le médecin de Kate parmi ses lointaines connaissances – elle avait été de ses élèves à la fac de médecine.

- Rien de particulier. Tout est rentré dans l'ordre.

Lanie acquiesça avec ce petit « oh » qui la caractérisait. Comme elle n'ajoutait rien, Beckett la salua et s'éloigna tandis que le médecin légiste, qui avait terminé ses observations préliminaires, faisait signe aux assistants pour qu'ils viennent préparer le corps à son transport jusqu'à la morgue. Ryan et Esposito en avaient également terminé avec leur seul témoin et interrogeaient le gérant de la décharge et ses ouvriers. Comme le berger allemand ne cessait d'aboyer en direction de Castle, l'écrivain se dépêcha de rejoindre sa partenaire, sous l'œil ironique de cette dernière.

- On a toujours la cote avec la race canine, Castle ?

- Haha, très drôle, lieutenant. Alors, que fait-on maintenant ?

- Eh bien, je crois que c'est à ce moment précis que vous me faites part de vos brillantes théories, non ?

- C'est vrai qu'une femme inconnue, sans papiers ni signes distinctifs, en maillot de bain et sortie de lit, abandonnée en pleine décharge après avoir été tour à tour étranglée et noyée, ça ouvre une pléthore de perspectives…

Et alors qu'il commençait d'énoncer des théories pour certaines franchement – et volontairement – abracadabrantes, les deux compères repartirent vers la voiture de Beckett, dont le petit sourire s'élargissait en l'attente de LA théorie qui permettrait de relier l'inconnue en jogging à la CIA, si chère à l'écrivain.

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- Sofia Volivera, 43 ans, déclara Esposito en accrochant la photographie de leur victime au tableau blanc. Ses empreintes sont dans le fichier pour de multiples excès de vitesse dans les années 90.

- Madame recherchait des sensations fortes ? hasarda Castle.

- Non, elle était chirurgien cardiaque et pendant son internat ici à New York, elle se considérait comme exemptée du code de la route lorsque l'hôpital la demandait. Une sommité dans le milieu depuis quelques années, semblerait-il.

- Elle exerçait au Arizona Heart Hospital, compléta Ryan. Son équipe a été l'une des pionnières en matière de greffe de cœur et aujourd'hui encore, Volivera dirigeait de nombreuses études de perfectionnement des techniques chirurgicales.

- L'Arizona, ça fait une trotte pour un simple plongeon en piscine, commenta Beckett qui les écoutait avec attention. Vous avez trouvé ce qu'elle faisait à New York ?

- En ce moment, plusieurs congrès médicaux sont organisés un peu partout dans la région, reprit Esposito. Certains portent sur la chirurgie cardiaque et les avancées en matière de greffe d'organe. Volivera devait intervenir sur chacun d'eux et présenter ses derniers résultats.

- Trouve-nous son emploi du temps. Il faut qu'on sache avec précision où elle était hier soir.

Esposito acquiesça et se mit aussitôt au travail, tandis que Ryan compilait les relevés de carte bancaire de la victime.

- Elle est arrivée par avion il y a de ça quatre jours pour son premier congrès, et est descendue au Pennsylvania Hotel. Depuis, ses dépenses sont principalement des notes de shopping de luxe et des repas dans de grands restaurants à Manhattan, des cocktails, des soins dans des spa ultra-chics…

- Chirurgien cardiaque, c'est la belle vie, commenta Castle d'un air envieux, avant de se mordre la lèvre, catastrophé.

- Oui, enfin, je ne pense pas que vous soyez le mieux placé pour critiquer, monsieur l'écrivain millionnaire, le railla Beckett dans un splendide sourire.

Il lui jeta un coup d'œil hésitant : les bras croisés, elle fixait le tableau qui déjà se complétait d'une multitude d'informations et de photos sur leur victime. Elle finit par sentir sur elle le regard troublé de Castle et, son sourire effacé, le contempla d'un air interrogateur.

- …Quoi ?

- Non… Rien.

Il se serait volontiers frappé après sa remarque stupide, s'étant souvenu que l'ex-petit ami de Beckett, Josh Davidson, était lui aussi chirurgien cardiaque. A en croire l'attitude soudain très discrète – mais chargée de reproches – d'Esposito et Ryan, il n'était pas le seul à avoir noté sa bourde. Mais Beckett continuait de le fixer de ses yeux verts limpides, comme à des lieues de saisir la raison de sa gêne.

- Vous avez une autre théorie, Castle ?

- Non, non…

Avec une moue déconcertée, Beckett se concentra à nouveau sur le tableau. Intérieurement Castle soupira de soulagement. Mais quelques minutes plus tard, il se questionnait toujours : l'allusion lui avait-elle réellement échappé, ou bien jouait-elle la comédie ? Si c'était le cas, Katherine Beckett méritait un Oscar…

- D'après ses comptes, reprit prudemment Ryan, Mme Volivera n'a utilisé aucune carte de crédit depuis 72 heures. Si elle a eu d'autres frais, elle a tout payé en liquide.

- Un tel changement, ça semble étrange, surtout pour quelqu'un en déplacement et avec ce train de vie, murmura Beckett. Mais ça ne nous apprend rien sur son emploi du temps…

Dans un timing parfait, Esposito au téléphone leva une main pour attirer en silence leur attention.

- J'ai la gestion du Pennsylvania Hotel au bout du fil, déclara-t-il en masquant par réflexe le micro du combiné. Volivera avait réglé sa chambre pour une durée d'une semaine, mais il semble qu'elle ne soit pas repassée à l'hôtel depuis avant-hier au soir. Ils sont en train d'interroger le personnel pour avoir des détails.

- Avant-hier soir ? répéta Castle. Soit presque deux jours ?

- Mais elle est morte cette nuit… Qu'a-t-elle fait pendant tout ce temps ? questionna Beckett comme pour elle-même. Si elle a continué à assurer des congrès et des soirées – ce qui a probablement été le cas sinon sa disparition aurait été signalée – il fallait bien qu'elle se prépare, qu'elle se change…

- Elle serait descendue dans un autre hôtel ? hasarda Castle. Il est fréquent que de grands hôtels louent leurs locaux pour des congrès, et hébergent les différents stands commerciaux et pharmaceutiques…

- Elle aurait loué une chambre pour être au plus près des manifestations… Mais en liquide ?

- Peut-être voulait-elle passer inaperçue ?

- Mais le Pennsylvania est l'un des plus prestigieux hôtels, en plein centre de Manhattan, et hors de prix de surcroît. Alors pourquoi décider d'aller ailleurs ?

- Pour retrouver quelqu'un d'autre ? Quelqu'un qu'elle aurait croisé pendant l'une des conférences ?

- …Ou peut-être une connaissance…

- Ou un amant ? Un amant qui est peut-être le tueur !

Castle et Beckett, qui au fil de leur raisonnement avaient quitté le tableau pour se plonger dans les yeux l'un de l'autre, sursautèrent et parurent se rendre compte de leur… proximité. L'écrivain baissa la tête et s'intéressa au carrelage tandis que Beckett se fascinait subitement pour le portrait de la victime.

- Là, Castle, vous allez un peu trop vite, reprit-elle dans un sourire. Mais c'est une piste à…

Son téléphone émit une brève sonnerie, signalant un message.

- C'est Lanie, elle a terminé l'autopsie.

Comme dans un accord tacite, écrivain et flic quittèrent le tableau blanc en direction de l'ascenseur, sous l'œil amusé de Ryan et Esposito : se rendaient-ils seulement compte de l'impression insolite de symbiose qu'ils donnaient lorsqu'ils se lançaient dans ce genre de raisonnements à deux ?

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- Alors, noyée ou étranglée ?

Lanie leva un sourcil avec circonspection, dans l'espoir – vain – d'inspirer à Castle un peu de regret quant à une réplique aussi glauque.

- A vrai dire, un peu des deux, lâcha-t-elle finalement.

Elle conduisit Beckett et son coéquipier jusqu'à la table d'autopsie où était allongé le corps de Sofia Volivera.

- Elle est morte entre 1 et 3 heures ce matin. Ses poumons étaient remplis d'eau, ce qui confirme l'hypothèse de la noyade. La composition de l'eau et les additifs que j'ai retrouvé sont caractéristiques des produits utilisés dans l'entretien des piscines publiques. Quelques légères contusions sur ses bras, son torse et ses jambes m'ont laissée supposer qu'elle s'était débattue, donc qu'elle était consciente lorsque c'est arrivé.

Castle eut une grimace tandis que Beckett restait neutre, mais tous deux avaient la même pensée : mourir noyé, rester conscient alors que vos propres poumons s'emplissaient d'eau devait être particulièrement atroce.

- Les bleus sur son cou, très clairement des marques de strangulation à mains nues, suggèrent que le tueur l'a maintenue sous l'eau en la prenant à la gorge jusqu'à ce que mort s'ensuive. Pour résister à ses efforts, il lui a littéralement broyé le larynx. Cette pauvre femme n'a mis qu'une ou deux minutes à mourir, mais ça a dû lui paraître bien long.

- Comme elle s'entretenait, on peut considérer que c'était un homme de bonne carrure pour parvenir à la maitriser ainsi ? avança Beckett.

- Dans l'absolu, peut-être, oui, répondit Lanie en lui tendant des résultats d'analyses. Mais Volivera n'était pas en possession de tous ses moyens. Regardez son taux d'alcoolémie.

Castle jeta un œil au document par-dessus l'épaule de sa muse, et eut un sifflement.

- Oui, elle était plus que pompette, et donc facile à maîtriser, compléta Lanie de manière plus explicite.

- Je veux bien vous croire, moi la dernière fois que j'ai été contrôlé avec un taux pareil, j'étais en train de…

Castle se tût en percevant le regard vaguement intéressé mais surtout très désapprobateur de Beckett.

- Euh… de faire des choses inintéressantes et sans rapport avec cette enquête, reprit très vite l'écrivain. Mais je peux vous assurer que dans cet état, même moi je n'aurais pas été capable de résister aux assauts d'un meurtrier déterminé.

- D'accord, reprit Beckett l'air de rien. C'est bon à savoir.

Elle tendit les résultats à Lanie, secrètement amusée, sans se préoccuper de la mine à la fois déconfite et interloquée de Castle. Le médecin légiste les observa un bref instant avant de reprendre.

- J'ai aussi examiné le contenu de l'estomac de Volivera. Entre autres, toasts, foie gras, magret de canard, salade, tout cela arrosé de vin rouge, vin blanc, quelques bonnes rasades de champagne et plusieurs verres de whisky, qui expliquent sans peine qu'elle ne marchait probablement pas très droit lorsque le meurtrier s'est manifesté.

- Un diner aux chandelles qui a mal tourné ? émit Castle.

- Aucune idée, on trouve ces aliments sur la carte de la moitié des restaurants et buffets huppés de la ville. De ce côté-là, c'est l'impasse.

- Et la boue que tu avais trouvée sous les ongles de la victime ? hasarda Beckett qui ne désespérait pas.

- Il y avait bien un autre ADN que celui de Volivera, mais il reste inconnu des fichiers de police. Quant à la boue non identifiée, je ne sais toujours pas d'où elle vient. Elle est d'une composition telle que j'en suis même à douter qu'elle provienne d'un sol de chez nous. J'ai demandé d'autres analyses, mais ça va prendre un bon bout de temps.

- Des traces d'activité sexuelle ?

- Rien de concluant. Si c'est le cas, il portait un préservatif.

Beckett acquiesça en silence. Bien. Au moins, on ne pouvait pas rajouter le viol à la liste des atrocités qu'avait connu la victime avant de mourir.

- Et le fameux logo présent sur ses vêtements ? demanda Castle.

- Ah ! Ca c'est plutôt bizarre, s'exclama Lanie en se saisissant des habits conservés dans un sachet plastique. La facture de son ensemble montre clairement que c'est de la fabrication en série, mais le logo a été cousu main. Même chose pour le maillot de bain, c'est un modèle accessible à tous, mais le logo a été rajouté de manière artisanale. Et un tel dessin ne figure pas dans mes bases de données.

Castle fronça les sourcils, les yeux rivés à la curieuse spirale stylisée, qui rappelait par son entrelacs compliqué de lignes l'art des bijoux celtes – appelés ainsi de manière erronée.

- Pourtant, plus je regarde ce logo, plus il m'est familier…

Lanie haussa les épaules d'un air sincèrement désolé.

- En tout cas, il ne dit rien à mon ordinateur.

- Je vais chercher de mon côté, peut-être qu'il a un rapport avec une ancienne affaire, dit Beckett en sortant son portable pour prendre une photo en gros plan du symbole.

Castle faisait de même quand il se figea, son téléphone à la main. Progressivement, il écarquilla les yeux.

- Attendez… Vous avez dit qu'elle avait de la boue sous les ongles et dans les cheveux, c'est ça ?

- Oui, ainsi que d'infimes traces sur le reste du corps, dans le dos notamment.

- Une boue qui n'est pas répertoriée dans vos fichiers de relevés géologiques, c'est ça ?

- Pas sur New-York en tout cas, répliqua Lanie, un peu perdue.

Castle reporta son attention sur Beckett. Une lueur étrange dansait dans son regard, tandis qu'un sourire mal retenu tiraillait le coin de ses lèvres.

- Et notre victime aimait prendre soin d'elle, c'est ça ?

- Euh… oui, mais où voulez-vous en venir ? Castle ?

Sans répondre, il se saisit du maillot de bain empaqueté que tenait toujours Lanie, tapota le signe inconnu qui y était décalqué. Puis il le rendit brusquement au médecin légiste – sans se soucier de si elle l'avait bien en main – et se précipita vers la sortie de la morgue.

- Je crois que je sais où le meurtre a eu lieu !

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- Et voilà ! Le Nevyann' Beauty Institute !

Triomphant, Castle pointa du doigt l'écran où un site venait d'apparaître : sur un fond bleu cyan agrémenté de dessins stylisés de plantes et de photos de somptueuses salles de massages, hammams, saunas et spas, le Nevyann' Beauty Institute présentait ses atouts d'une écriture fine et distinguée. Les mâchoires de Ryan et Esposito faillirent tomber de concert, et Beckett ne parvint pas à cacher son propre ébahissement : sur la page d'accueil, tournait une animation hypnotique et envoutante de la fameuse spirale retrouvée sur les vêtements de la victime.

- Ils ont ouvert il y a moins d'un mois, ce doit être pour ça que leur logo n'apparaît pas dans les bases de donnée de Lanie. Ils ont dû avoir mon adresse par un intermédiaire, ils m'avaient envoyé une montagne de publicités pour leur lancement ! Je savais bien que ce dessin me disait quelque chose…

Assis devant son écran qui avait été réquisitionné par Castle revenu en trombe de la morgue, Ryan hochait mécaniquement de la tête, impressionné, tandis qu'Esposito debout à ses côtés commençait de visiter le fameux site.

- Massages shiatsu, californien, hot stone… Masques aux algues et huiles essentielles… Ah, regardez : « le rituel Songes d'Amazone, un gommage en douceur aux noix exotiques, suivi d'un enveloppement du corps à base de terre amazonienne… ». Je vous parie ma paye de ce mois-ci que la fameuse boue qu'on a trouvé sur la victime provenait de l'un des massages proposés là-bas.

- Ouais… Le prix aussi laisse songeur, glissa Ryan en priant pour que sa fiancée ne tombe jamais sur le site en question. Qui paye autant pour de la boue ?

- Notre victime aurait donc été cliente là-bas peu avant sa mort, ce qui expliquerait sa tenue, conclut Beckett.

- On dirait bien, l'ensemble de sport beige et le maillot de bain sont offerts à tout nouveau client d'après ce qui est écrit là…

- Mais après tout, ça fait quatre jours qu'elle est à New York, lança Ryan. Elle y est peut-être juste allée pour un soin et a gardé l'ensemble et le maillot en souvenir ? Rien ne nous dit que cet institut est directement lié à son meurtre…

- Le Nevyann' n'est pas une structure indépendante, ajouta Castle. Il est situé dans les locaux du Four Seasons, il me semble…

Esposito se retourna vivement vers l'écrivain qui eut un léger sursaut.

- Le Four Seasons? Le Four Seasons Hotel New York? Le cinq étoiles ?

L'écrivain avait à peine acquiescé que le détective fouillait déjà dans ses dossiers.

- J'ai reconstitué la majeure partie de l'emploi du temps officiel de Volivera, elle avait une voire deux conférences à assurer chacun des jours qu'elle passait ici, lors de congrès ou en fac de médecine. Et c'était sans compter les différentes réunions auxquelles elle était inscrite…

Il retrouva enfin le papier qu'il cherchait.

- Voilà… Le Four Seasons Hotel accueille depuis hier le Congrès International de Chirurgie Thoracique et Cardiaque. Sofia Volivera était maître de conférence toute la matinée d'hier, et elle devait encore faire cet après-midi un exposé des nouvelles techniques de greffe cardiaque mises en place dans son établissement.

Beckett eut un petit sourire satisfait : c'était une bien trop belle coïncidence !

- Et la cerise sur le gâteau ?

Castle s'empara de la souris et activa la visite 3D du somptueux Four Seasons Hotel.

- Regardez ce qui est juste attenant au Nevyann'

A l'écran apparut, voisine de l'institut de beauté suspecté, la photographie d'une gigantesque piscine intérieure.

- Je rêve d'un bon massage, souffla Castle d'une voix que le sentiment de victoire rendait confiante et charmeuse. Beckett, ça vous dit une séance avant qu'ils ferment pour cause de meurtre ?

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Première piste… Et pour vous, ça tient la route ?

A bientôt,

Elenthya