A quelques heures de la diffusion du fameux épisode 4x10, « Cuffed », mon humble enquête se poursuit et se complexifie… Amateurs de Caskett, j'espère que vous apprécierez ce chapitre qui se veut toujours fidèle à l'esprit de la série.

Certains passages font allusion à un de mes épisodes préférés de la saison 2. Cela remonte à loin désormais, mais je crois que même aujourd'hui, ni Castle ni Beckett n'ont réalisé à quel point ils s'étaient blessés l'un l'autre ces jours-là. Fans de flash-back, vous me donnerez votre avis…

Je salue au passage lily64 (merci beaucoup, respecter l'œuvre de base est un de mes leitmotiv et tes compliments m'ont fait très plaisir. A bientôt !), adrian009 (merci ! Pour le Caskett, je commence en douceur, merci de me dire ce que tu en auras pensé !), Ayahne (ravie de l'apprendre, à très bientôt ?), bisounours1998 (si tu aimes les flash-back, cet épisode risque de te plaire… Merci en tout cas ! A bientôt ? Bisou !), Meuline (ne m'en veux pas si le Caskett n'est pas encore à ton goût dans ce chapitre, promis ça va venir ! J'aime trop l'esprit de la série pour risquer d'aller trop vite… Merci et bonne lecture ! ), Sonia (pour les flash-back, il suffisait de demander ! Merci et à bientôt !), PurpleInMyBrokenHeart (Merci encore et bon courage à toi ! J'espère ne pas te décevoir avec ce chapitre. A bientôt !)

Salut également à Laorie, vir05, ddzzoonn, PititeBiBiche, torllusque89, Rauz, Anamika101 qui m'ont fait la joie ces derniers temps de m'ajouter à leurs listes. A un de ces jours, peut-être ?

Et maintenant, bonne lecture…

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2010. June.

- Sweetheart… Tu veux en parler ?

Ainsi Lanie l'avait-elle ramenée à la réalité, d'une voix hésitante et désolée. Le souffle coupé, elle avait levé les yeux pour les plonger dans ceux noirs et immenses de son amie légiste, et avait simplement hoché la tête.

- Non. Ça va.

Avisant les mines attristées de ses collègues et supérieur restés dans la pièce voisine, elle s'était détournée.

- L'affaire est bouclée. Je rentre chez moi.

Joignant le geste à la parole, elle était retournée à son bureau, y avait posé sa bouteille de bière pas même entamée, oublieuse du toast qu'ils étaient tous prêts à porter quelques minutes auparavant. Elle avait attrapé son manteau, son sac, et sans un coup d'œil pour Lanie qu'elle avait pourtant frôlé, elle était partie en direction de l'ascenseur.

- Kate !

Elle ne s'était pas retournée. Elle s'était refusée à rester une seconde de plus, à affronter les silences gênés et les paroles compatissantes de ses amis.

Elle n'avait gardé aucun souvenir du trajet, ni même de l'endroit où elle avait garé sa voiture. Tout n'avait été qu'inconscience, qu'automatismes.

Une seule et unique volonté de se préserver, coûte que coûte, jusqu'à ce qu'elle soit seule et en lieu sûr.

Elle pénétra dans son appartement, jeta ses affaires pêle-mêle sur le meuble de l'entrée et embrassa les lieux d'un regard perdu, vaguement hagard. Il y avait encore des cartons partout, son emménagement ne remontant qu'à trois jours, mais elle avait déjà pris ses habitudes en cet endroit qui avait été son coup de cœur dès la première visite. Elle eut un long soupir, plus ou moins rassérénée par cette sensation d'être enfin « chez soi ». Après une hésitation elle alla ouvrir un placard dans la cuisine, en sortit une bouteille d'une liqueur ambrée. Elle vida un premier verre d'une traite, s'en servit un deuxième puis se rendit au salon, esquiva les cartons qui jalonnaient le passage et se laissa tomber dans le canapé.

Et les minutes passèrent. Combien ? Elle essaya seulement de se concentrer sur le silence, appréciant pour une fois la douce léthargie d'un bon verre d'alcool sur son estomac vide. Encore choquée, elle entrouvrit les paupières dans un soupir et glissa un œil vers un objet rouge qui dépassait du carton à ses pieds, qu'elle avait commencé à déballer la veille au soir. Le front plissé, elle se redressa, posa le verre sur la petite table du séjour et d'un geste lent, presque hésitant, se saisit du livre. Elle négligea la quatrième de couverture et sa photographie, examina avec une minutie rêveuse, absente, le titre blanc en relief, la silhouette en ombre chinoise, féminine et armée, de Nikki Heat.

Heat Wave. Quelles n'avaient été sa stupeur et sa gêne lorsqu'elle avait entendu parler d'un tel titre… Elle s'était juré qu'elle vivante, jamais le bouquin – s'il paraissait – ne comporterait un intitulé aussi aguicheur, et c'était sans parler du nom à dormir debout de l'héroïne. Mais ces détails dignes d'une série de bas-étage ou d'un mauvais feuilleton, avaient été magnifiés par la plume toujours aussi agile et compétente de l'auteur, et la jolie flic au nom de strip-teaseuse était désormais acclamée par des milliers de fans. Comme quoi…

Elle ouvrit le livre à la première page, et son regard atone tomba sur la dédicace en italique.

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« A l'extraordinaire KB et à tous mes amis de la 12e »

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Un vide immense la happa soudain, la broya sans prévenir. Le souffle coupé, elle lâcha l'ouvrage et glissa ses mains dans ses cheveux, le visage crispé. Pourquoi ?

« Il a fait assez de recherches pour écrire cinquante bouquins. Quelles que soient les raisons de sa présence ici, vous voir avec un autre homme n'en fait sûrement pas partie. »

Pourquoi avait-il fallu qu'Esposito intervienne pour qu'elle ouvre enfin les yeux sur la réalité ? Pourquoi avait-il fallu qu'il annonce son départ pour qu'elle comprenne que leur duo n'était pas éternel ? Pourquoi fallait-il qu'il n'amène plus qu'un café le matin pour que tout à coup elle s'aperçoive de l'importance qu'avait prise cette habituelle petite attention ? Pourquoi le seul fait de le voir avec une autre femme lui donnait-il l'envie de lui crier dessus, bien plus fort que pour toutes les inepties qu'il avait pu commettre depuis qu'ils enquêtaient ensemble ?

Pourquoi fallait-il toujours qu'elle soit mise devant le fait accompli, pour qu'elle réalise à quel point il lui manquait ? A quel point sa voix, ses plaisanteries parfois vaseuses, ses raisonnements non conventionnels et son regard aiguisé sur les enquêtes, sa simple présence lui était devenues indispensables ?

Pourquoi attendre qu'il s'éloigne enfin, pour comprendre à quel point elle avait désormais besoin de lui ?

Et la douleur refoulée au commissariat revint, comme une vague houleuse et traître qui rasa le mur d'indifférence et de sang-froid, emporta tout sur son passage. Lorsque les premiers sanglots parvinrent à ses oreilles, les larmes coulaient déjà sur ses joues crispées. Repliée sur elle-même, Kate se laissa submerger par cet ouragan d'émotions qu'elle avait craint de ressentir toute sa vie durant depuis le décès de sa mère. Tempête de sentiments réprimés mais bien présents, qui tous ne menaient qu'à une seule et même personne, inaccessible désormais.

Et dire que si elle s'était réveillée et décidée quelques jours, quelques heures plus tôt, c'est elle qui serait à ses côtés en cet instant précis…

Cette simple idée lui arracha un nouveau et déchirant sanglot, qu'elle-même ne se reconnut pas. Elle se mordit les lèvres pour retenir ses pleurs, étouffée par une brutale et vive colère : comment avait-elle pu être aussi bête ? Depuis le temps qu'elle côtoyait Castle, n'avait-elle pas compris que tout grand écrivain qu'il puisse être, c'était aussi un coureur de jupons, un putain de bourreau des cœurs ? Il ne l'avait choisie que parce qu'elle était l'oiseau rare, une femme de caractère suffisamment solide pour évoluer dans ce monde d'hommes qu'était celui de la police. La suivre deux années durant l'avait probablement amusé, sa réserve et ses remarques piquantes avaient dû lui plaire, à lui, un homme habitué à ce que toutes les femmes se pâment sous son seul regard…

Sa rancœur retomba aussitôt face à ce déplaisant tableau. Non, Castle n'était pas comme ça, ou du moins ce n'était qu'une facette de sa personnalité. Elle l'avait vu, elle l'avait su des dizaines de fois au cours de l'année écoulée : aussi excentrique qu'il puisse paraître, et malgré son penchant pour la gente féminine qu'il ne cachait guère, c'était aussi quelqu'un de bien. Mais quelque part, certainement par peur d'être déçue, peut-être aussi par curiosité, elle s'était refusé à l'aborder comme toutes les autres : elle avait voulu attendre, voir s'il se déciderait à faire le premier pas. Contrairement à lui, elle ne cherchait plus les histoires d'un soir, et elle n'avait jamais pu croire à l'idée qu'il s'intéressait sérieusement à elle, simple lieutenant.

Ils avaient joué un temps, muse et écrivain, coéquipiers, complices jusqu'au bout. Et avec cette histoire de week-end à deux dans les Hamptons, il avait abattu ses dernières cartes. Tout avait dépendu d'elle. Face à ce soudain ultimatum, son histoire avec Tom Demming – qui en ce qui la concernait battait de l'aile depuis un moment déjà – n'avait pas pesé bien lourd…

Elle avait trop tardé, c'était stupide mais aussi simple que ça… Et Castle ne l'avait pas attendue plus longtemps. Mais quel genre d'homme pouvait faire une telle proposition à une femme, et finalement se rabattre sans remords sur une autre ?

Kate ne sut ce qui lui fit le plus mal à cette pensée : le fait qu'elle ne soit pas la gagnante, ou celui que Castle ait pu – par dépit, par tristesse ou par opportunisme, qu'importe – changer aussi promptement d'avis. Elle qui s'était juré de ne pas tomber dans le piège de la petite fan éperdument amoureuse de sa star, tout cela y ressemblait dramatiquement…

Le souffle court d'avoir tant retenu ses pleurs, elle entendit alors son portable sonner dans l'entrée. Elle songea d'abord à laisser filer, se jugeant incapable de répondre sans avoir l'air lamentable, puis s'imagina malgré elle… que c'était peut-être lui.

Avant d'avoir pu y réfléchir à deux fois, elle était déjà dans l'entrée, indécise devant son sac duquel s'échappait la sonnerie étouffée. Le cœur battant, elle glissa une main à l'intérieur et en retira son portable. Elle se maudit de sa propre stupidité quand elle vit avec déception que ce n'était pas son nom qui s'affichait. Jusqu'à quand cela allait-il durer ?

D'abord elle eut peur, puis un calme étrange l'envahit. Elle jeta un regard vers le séjour encombré de cartons, son verre qui l'attendait, à moitié plein, et Heat Wave posé à côté, comme un sourire moqueur face à son chagrin. Elle ne fut pas longue à se décider.

- Oui Esposito.

- Désolé patron, ils sont débordés à la 12e. On a une nouvelle enquête.

- Tu as une adresse ?

Avec honte elle comprit à son hésitation qu'il n'était pas dupe. Il lui donna néanmoins l'adresse de leur nouvelle scène de crime. Ça n'était qu'à quelques blocs de là, elle pouvait même s'y rendre à pied, histoire d'avoir le temps de se ressaisir.

Elle raccrocha après un rapide salut, passa son manteau. Dans le miroir lui apparut l'image d'une jeune femme aux yeux ternes et aux paupières rougies, la mine chiffonnée. Dans un soupir elle effaça de l'index son mascara qui avait coulé, rectifia les quelques épis dans ses cheveux bruns et raides qui désormais nimbaient sa nuque et ses épaules, défroissa sa chemise blanche. Pour ses yeux rouges elle ne pouvait pas faire grand-chose, elle espérait juste que l'air frais y remédierait.

« On se voit à la rentrée ? »

Elle quitta son appartement en s'efforçant de garder comme toujours la tête haute. Mais malgré la déception qu'elle éprouvait envers Castle et sa propre rage contre elle-même, elle ne put étouffer l'indicible envie que l'automne soit déjà là.

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Chapter 4

Researches and Dead Ends

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2011. November.

- Alors, qu'est-ce que tu as ?

Esposito lâcha des yeux l'écran de l'ordinateur que l'Intendant Thompson lui avait civilement permis d'utiliser, et avisa son équipier qui approchait. Soucieux, Ryan semblait relire les notes dans son carnet sans grande conviction.

- Hey, Bro. Je viens d'envoyer toutes les vidéos de surveillance au commissariat pour que Beckett puisse les visionner. Et nous avons les images du meurtre…

Il afficha lesdites données et laissa la place à son coéquipier. Comme lui, Ryan ne put retenir un frémissement face à la froide détermination du tueur, mais resta attentif jusqu'au bout, guettant un détail qui permettrait de confondre l'assassin. En vain.

- C'est bien dans la piscine de l'hôtel que ça s'est passé, le tueur s'est enfui avec le corps par une porte de service qui n'était pas surveillée, compléta Esposito en croisant les bras. En revanche, comme tu peux le voir, c'est inexploitable pour un quelconque portrait-robot.

- Oui, concéda Ryan en visionnant une nouvelle fois la vidéo sans grand espoir. Et avec un éclairage pareil, ce n'est pas étonnant. Comparé à Volivera, il ou elle mesure quoi ? Un mètre soixante, soixante-dix ? Corpulence moyenne.

- J'ai envoyé la vidéo à un spécialiste, peut-être qu'en améliorant l'image il pourra nous donner plus de détails. L'équipe scientifique est sur le point de terminer ses prélèvements mais je doute qu'ils obtiennent quelque chose de concluant. En revanche j'ai retrouvé le PDA de la victime, et le dernier sms reçu provient d'une certaine Helena Wood. Je l'ai convoquée, l'intendant nous a réservé la salle de réception au bout du couloir pour pouvoir l'interroger. Et toi, de ton côté ?

Ryan feuilleta sans entrain son carnet de notes.

- Rien de très utile au Nevyann'. Volivera était bien cliente chez eux depuis deux jours, et s'est offert plusieurs soins très coûteux dont je n'aurais même jamais soupçonné l'existence. Personne n'a pu me dire quoi que ce soit sur une éventuelle dispute avec un autre client, et elle n'a reçu aucun message ou coup de fil suspect lors de ses rendez-vous à l'institut. Ah, et la réceptionniste s'excuse encore et m'a demandé ton numéro.

- Et tu lui as répondu quoi ?

- Que tu étais avec une autre jeune femme aussi séduisante que surdouée avec des outils extrêmement tranchants ?

- Non, t'as pas dit ça ?

Ryan leva les yeux au ciel.

- Mais non, andouille. Voilà son numéro…

Il lui tendit une carte imprimée aux couleurs du Nevyann', au dos de laquelle une écriture fine et déliée avait inscrit une série de chiffres. L'air dubitatif, Esposito s'en saisit sous le regard aiguisé de Ryan, qui s'appuya nonchalamment sur le dossier de son fauteuil.

- Javier Esposito, fais bien attention à ce que tu comptes faire avec cette carte, insinua-t-il en plissant les yeux dans une tentative – assez cocasse – d'imiter le Regard de Beckett.

- Parle pour toi. Je suis pas fiancé, moi…

- Non, mais tu es en couple avec une femme qui connait une bonne demi-douzaine de façons de te tuer sans se faire épingler.

- En couple… De bien grands mots, tiens.

A son étonnement, Esposito eut un lent et silencieux soupir, puis presque à contrecœur, déchira la carte et la jeta dans une poubelle voisine. Alerté par son désarroi, son coéquipier se rassit plus convenablement.

- S'il y a un truc dont tu voudrais parler…

- Ouais… non. C'est pas important.

- Mmh…

Ryan resta dans l'expectative, et quand Esposito s'aperçut de son expression désolée, il fronça les sourcils et eut un recul.

- Quoi ? J'ai dit que c'était pas important ! Lanie a un foutu caractère, et parfois j'y comprends rien, c'est tout ! Fin de discussion !

- D'accord, d'accord, s'exclama Ryan en quittant son siège, les mains levées en signe d'apaisement. Tu sais où me trouver sinon, vieux. Ah, et tiens, ça te servira peut-être…

Il le contourna et lui tendit au passage une brochure du Nevyann' Beauty Institute. Esposito fronça les sourcils derechef.

- Quoi ? Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse ?

- Lanie adore les soins de beauté, non ?

- Bien sûr, mais…

- Eh bien, quoi que tu puisses avoir à te faire pardonner, je suis sûr que ce truc t'y aidera ! À entendre les clientes ce matin, ce salon est le Saint-Graal du soin de beauté.

Esposito le poursuivit d'un regard exaspéré, secoua la tête, hésita, puis glissa discrètement un œil dans la brochure, un petit sourire aux lèvres. Mais au bout de quelques secondes, il eut un frisson d'horreur.

- Mais c'est pas dans mes moyens !

Ryan qui s'éloignait déjà en direction de la salle de réception eut un rire silencieux.

- Tu l'aimes ou pas ? lança-t-il en se retournant.

Esposito eut une moue colérique et s'avança à sa suite dans le couloir – non sans avoir glissé la brochure dans une poche de sa veste.

- Oui… mais non ! Je suis qu'un flic, tu sais pourtant ce que ça veut dire, non ?

- On en reparlera quand je t'aurai montré les notes de frais de mon futur mariage !

- T'es vraiment qu'un crétin !

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- Helena Wood, elle est pédopsychiatre dans le même hôpital que la victime, commenta Esposito. C'est elle qui a envoyé un message cette nuit à Volivera pour lui demander de la retrouver près de la piscine.

- Pour un motif particulier ?

- Juste qu'elle voulait lui parler d'un truc urgent. Tu connais la suite.

- Ouais… Qui fait le mauvais flic ? demanda Ryan.

- Je pensais y aller à l'instinct pour ce coup-ci.

- O.K. Donc tu fais le mauvais flic.

- Voilà.

Et Ryan poussa la porte, pénétra suivi d'Esposito dans une vaste salle de réception aux murs lambrissés savamment sculptés et aux immenses fenêtres entourées de drapés rouge bordeaux. Bien qu'on ne fût encore qu'en milieu de matinée, le couvert avait déjà été mis en prévision du déjeuner des congressistes. Assise à une table préalablement débarrassée et simplement revêtue d'une nappe blanche immaculée, une femme étudiait un dossier. Lorsqu'elle vit approcher les deux hommes, elle rassembla ses feuillets, retira ses lunettes et leva un regard noisette attentif vers eux. Ses longs cheveux bruns étaient tressés et relevés sur sa nuque, et bien qu'elle eût à peu près le même âge que Sofia Volivera, il émanait d'elle une certaine aura de douceur juvénile et candide.

- Mme Wood, veuillez nous excuser pour l'attente. Je suis le détective Ryan, et voici mon collègue le détective Esposito.

L'air surpris, elle salua cependant avec politesse les deux hommes et les regarda s'asseoir de l'autre côté de la table, face à elle.

- J'avoue ne pas avoir compris lorsqu'on est venu me chercher en pleine conférence pour un soi-disant coup de fil urgent. Mais vous êtes ici à cause de Sofia ?

- Absolument, reprit Ryan tandis qu'Esposito, les mains dans les poches, se contentait de poser sur elle des yeux scrutateurs. Est-ce bien vous qui avez signalé la disparition de Sofia Volivera au personnel de l'Hôtel ce matin… vers 9h00 ?

- Tout à fait. Nous devons présenter cette après-midi les résultats d'une étude que nous avons menée en commun ces trois dernières années. Nous avions prévu de nous retrouver dans sa chambre une demi-heure avant le petit-déjeuner, afin de revoir nos notes une dernière fois. Mais lorsque je suis allée frapper à sa porte ce matin, personne n'a répondu. J'ai cru qu'elle était déjà descendue manger, et je n'ai pas insisté. C'est seulement lorsque les conférences ont recommencé sans qu'elle soit reparue que j'ai compris que quelque chose n'allait pas.

- Bien. J'ai cru entendre que ce n'était pas seulement une collègue pour vous ?

- Non, en effet. Nous avons fait nos études toutes les deux ici, à New York, puis je suis retombée sur elle plus ou moins par hasard, quand j'ai décroché un poste au Arizona Heart Hospital, il y a de ça cinq ans. J'ai pris l'habitude de suivre tous les enfants en attente de greffe dont elle a la charge, nous avons la même conception de leur accompagnement et ils le sentent. Ils sont plus en confiance, et vivent mieux l'attente d'un organe ainsi que leurs traitements.

La psychiatre eut un regard un peu gêné vers Esposito, qui la fixait toujours curieusement, mais ne dit rien et revint à Ryan, dont la mine avenante bien que sans sourire était plus engageante.

- Qu'y a-t-il ? Sofia a des ennuis ?

Les deux policiers échangèrent un bref coup d'œil, puis Esposito tira de sa poche un sachet plastique transparent dans lequel était conservé un PDA. Il effleura quelques touches, puis fit glisser l'objet sur la table. Helena Wood se pencha par pur politesse, et eut un froncement de sourcils en reconnaissant le PDA à l'écran brisé.

- C'est… C'est celui de Sofia ? Que lui est-il arrivé ?

- A vous de nous le dire, hasarda Esposito avec froideur. Vous lui avez donné rendez-vous cette nuit, c'était pour revoir vos notes aussi ?

- Mais je n'ai pas…

Elle lut enfin le sms qu'Esposito avait affiché à l'écran, et écarquilla les yeux.

- Je n'ai… Je n'ai jamais envoyé ce message ! Je…

Avant qu'elle ait pu en dire plus, Ryan plaça devant elle une photographie : allongée à même le sol de la décharge, Sofia Volivera fixait l'objectif de ses yeux vides et rougis. Helena Wood eut un petit cri étouffé et se détourna vivement.

- Oh mon dieu… !

Elle se plaqua une main sur la bouche et s'entoura de son autre bras, toute sa répartie et son sérieux envolés. Ryan patienta quelques instants, puis glissa devant elle une capture d'écran de la vidéo de surveillance. À quelques pas du rebord de la piscine, Volivera se tenait debout sous un rayon de lune, son PDA à la main.

- Elle, elle y était pourtant. Elle vous a attendue. Mais vous, où étiez-vous, Mme Wood ?

Incapable de regarder l'image de la scène de crime, l'interrogée se concentra sur celle de la caméra de surveillance où, moment choisi, Volivera semblait seule et vulnérable comme jamais. Les yeux brillants, elle secoua la tête, sous le choc.

- Je… je ne sais pas…

- Où étiez-vous entre 1h00 et 2h30 ce matin, Helena ? répéta Esposito d'une voix plus insistante.

- Je… Dans ma chambre, certainement… Je dormais…

- En avez-vous la preuve ?

- Non, évidemment que non ! J'étais seule…

Effarée, elle les interrogea tour à tour du regard, mais ils restèrent muets. Elle baissa finalement les yeux et enfin, affronta la photographie de la scène de crime. Elle parut s'attarder avec une horreur attristée sur les marques qui bleuissaient le cou de Volivera, toucha sa propre gorge d'une main tremblante.

- Elle a été… étranglée ?

- En quoi cela vous concerne-t-il ?

Elle frémit et lança un coup d'œil accusateur vers Esposito, qui ne cilla pas. Elle eut une profonde inspiration pour se reprendre, et se redressa.

- Parce que Sofia est mon amie. Et parce que ce n'est pas moi qui lui aie envoyé ce message.

Elle repoussa les deux photographies et croisa les bras, les yeux embués de larmes retenues.

- On a volé mon portable dans mon sac hier soir, pendant le diner. Je ne m'en suis rendu compte qu'une fois dans ma chambre. Vous pouvez demander à la réception, je les ai appelés vers 23h30 pour savoir si je ne l'avais pas laissé sur une table. Ils n'avaient rien trouvé. J'avais l'intention de déposer plainte ce matin mais avec l'absence de Sofia, j'ai oublié.

- Nous vérifierons, assura Esposito. Et nous avons les images de surveillance de votre étage, si vous avez quitté votre chambre pendant la nuit, nous le saurons.

- Vérifiez si ça vous chante, je ne l'ai pas… tuée, souffla-t-elle.

Elle cilla brièvement, les lèvres pincées comme pour retenir un sanglot.

- Alors elle a… elle a souffert ?

Malgré son regard suppliant, Ryan ne répondit rien. Elle baissa la tête.

- Elle qui mettait toujours un point d'honneur à ce que les enfants soient heureux, et souffrent le moins possible… Elle avait des idées très arrêtées sur la question. Combien d'anesthésistes et d'infirmières a-t-elle pu se mettre à dos…

- Avait-elle des ennemis qui auraient pu aller à ce genre d'extrémités ? Un collègue, un patient ?

- Non… Non, répéta-t-elle en secouant la tête. Pas à ce point. C'était des querelles en tout point professionnelles, les gens savaient qu'elle ne faisait que son boulot de chef de service. Les patients lui étaient pour la plupart reconnaissants, les familles aussi. Rien de très…

Elle se tut en plein milieu de sa phrase, les traits figés par une surprise grandissante.

- Attendez… Il y avait cette vieille affaire… Au Presbyterian Hospital

Neutres en apparence, les deux détectives tendirent l'oreille.

- C'était ici même, à New-York. Nous venions tous de décrocher nos diplômes, et il y a eu cette patiente… Marina, il me semble. Une femme en attente de greffe du cœur depuis des années, et c'était Sofia qui avait repris son suivi après le départ d'un médecin senior. Elle s'était beaucoup attachée à elle, il était prévu qu'elle lui fasse sa greffe dès qu'un cœur compatible s'avérait disponible. Mais cette patiente avait un groupe sanguin particulièrement rare, et l'attente s'est éternisée… Elle n'a pas tenu jusqu'au bout. Coup du sort, elle est morte le jour même où un organe disponible a été annoncé. Son mari était fou de douleur…

Plongée dans ses souvenirs, Helena eut une grimace vaguement apeurée.

- Il avait menacé toute l'équipe en charge de Marina. Il était persuadé que c'était de la faute de Sofia et Ted, qu'ils avaient truqué les dossiers ou je ne sais quoi… Ils ont failli déposer plainte pour harcèlement.

- Ted ? souligna Ryan, surpris. Ted Jackson, son ex-mari ?

- Oui, acquiesça Wood. Dans ce genre de dossiers sensibles, une équipe complète était désignée et devait être prête à intervenir dès que l'organe attendu se présenterait. Ted était le chirurgien thoracique censé assister Sofia lors de l'intervention. A l'époque ils étaient encore ensemble, mais cette affaire les a beaucoup chamboulés. Ils se sont séparés quelques mois plus tard. Puis Sofia est partie prendre un poste en Arizona.

Elle eut un sursaut.

- Attendez… Je ne me souviens pas avoir vu Ted ce matin, certains le disaient parti pour une intervention en urgence. Est-ce qu'il lui est… arrivé quelque chose à lui aussi ?

Esposito croisa le regard de son collègue, qui déboucha son stylo.

- Marina comment ? Vous vous souvenez ?

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- M. Terence Lawmann, merci d'avoir patienté.

L'homme, yeux gris et cheveux bruns roux, collier de barbe encadrant son visage remarquablement buriné pour sa petite quarantaine d'années, salua la jeune femme avec amabilité alors qu'elle prenait place face à lui.

- Je suis Katherine Beckett, lieutenant à la Criminelle. Et voici M. Castle, consultant dans nos services. Merci d'être venu aussi vite.

Lawmann salua d'un signe de tête le consultant qui préféra rester un peu en retrait, debout et appuyé d'un air détendu contre la vitre sans tain.

- Je vous en prie, fit Lawmann dans un sourire affable. C'était mon jour de repos, alors je n'avais pas grand-chose à faire. Que puis-je pour vous ?

- Le nom de votre première épouse était-il bien Marina Lawmann, née Wagner ?

Le sourire de l'homme se figea quelques instants, et il acquiesça doucement.

- Oui… Oui, c'est bien cela. Marina.

Castle resta sans réaction, mais il sentit sans peine l'infime hésitation dans la voix de Lawmann lorsqu'il prononça ce prénom. Même quinze ans après les faits, le chagrin de cet homme semblait toujours palpable.

- Veuillez m'excuser. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur elle ? demanda Beckett, ses yeux d'un vert profond, compatissants, rivés à ceux de l'interrogé.

L'homme quant à lui cilla. Il parut chercher ses mots, eut une grande inspiration, puis un sourire amer étira ses lèvres.

- Marina… avait 25 ans quand elle nous a quittés. Cela faisait presque sept ans que nous étions ensemble… Elle m'a toujours sidéré. Elle était malade depuis l'enfance, et les docteurs n'osaient jamais pousser le pronostic plus loin que l'année suivante. Et elle les faisait mentir comme personne. Elle faisait des études de droit, était bénévole dans plusieurs associations. C'était une femme courageuse… Mais ça n'a pas suffi.

Il parut revenir à la réalité, et son sourire rêveur s'effaça. Vaguement honteux, il se racla la gorge.

- Mais vous ne m'avez pas fait venir juste pour entendre parler de Marina, n'est-ce pas, Lieutenant ?

Beckett soutint son regard vieilli avant l'âge par le chagrin, puis ouvrit le dossier devant elle. Par-dessus son épaule, Castle aperçut la photo d'une jeune femme aux longs cheveux noirs et aux yeux rieurs mais cernés, voisine de celle de leur première victime.

- M. Lawmann, le nom de Sofia Volivera vous dit-il quelque chose ?

L'homme se raidit, cligna deux fois des yeux, son sourire définitivement disparu. Signes qui n'échappèrent à personne dans la petite pièce.

- C'était l'un des chirurgiens de ma femme.

- …Et ?

- Et nous avons eu un différent après la mort de Marina.

- Un différent ?

Beckett avait volontairement appuyé ce mot. Toute trace de compassion avait disparu de ses traits fins et insondables.

- Vous lui avez hurlé dessus en plein hôpital lorsqu'elle est venue avec son collègue Ted Jackson vous annoncer la mort de votre épouse. Vous avez dévasté son bureau et alliez en venir aux mains avec eux lorsque les membres de la sécurité vous ont arrêté. Vous avez saccagé leurs deux voitures et avez plusieurs fois tenté de vous introduire chez eux. Vous criiez si fort vos insultes que les voisins ont fini par appeler la police pour vous faire embarquer.

Alors qu'elle énumérait les faits, elle tirait une à une des photographies du dossier et les plaçait devant l'interrogé. Des images d'un bureau sens dessus dessous, d'une voiture aux vitres brisées, à la carrosserie rayée et grêlée d'injures.

- Je suis quelqu'un de consciencieux, M. Lawmann, j'ai lu les rapports d'expertise médico-légale. Votre femme était atteinte d'une cardiopathie rare qui n'a cessé de s'aggraver avec l'âge. Un nouveau cœur était pour elle l'unique moyen de survivre. Malheureusement elle était du groupe O négatif, qui exigeait un organe compatible à presque cent pour cent pour que la greffe ait l'espoir de prendre. Elle était déjà dans le coma depuis plusieurs jours lorsqu'enfin un cœur a été annoncé, et tous les médecins qui ont eu accès à son dossier étaient unanimes : même si elle recevait ce nouveau cœur, les dommages causés par les défaillances de l'ancien étaient irrémédiables. Dans le meilleur des cas, elle était incapable de marcher, de manger ou même de respirer seule. Et dans le pire, elle ne se réveillait pas. Alors le cœur est allé à un autre patient, qui en avait tout autant besoin mais qui était en meilleur santé, et pour lequel les chances de réussite de la greffe étaient plus grandes.

Beckett fit une pause, et à sa voix murmurante mais inlassable succéda un profond silence. Les yeux baissés sur ses mains, Lawmann respirait sourdement.

- Vous ne l'avez pas supporté, souffla-t-elle, et l'homme releva brusquement la tête, affronta les yeux verts qui le clouèrent sur place. Vous vous êtes révolté contre le système, contre cette femme médecin qui n'avait pourtant qu'à signer un simple formulaire pour que votre épouse reçoive ce cœur et continue à vivre.

- Mais elle l'a donné à quelqu'un d'autre. A cet homme. Un criminel.

Beckett se tut, croisa lentement les bras et attendit qu'il poursuive. Imperturbable, Castle la couva quelques instants du regard, admiratif. D'abord elle lui avait fait se souvenir de sa femme, du temps heureux où elle vivait encore. Puis elle avait retracé pour lui, de quelques mots, d'une main de maître, la lente mais inexorable déchéance de Marina, le long et épuisant calvaire de l'attente d'un cœur qui ne vient pas. Elle s'était délibérément mise à la place de Lawmann et avait usé de mots crus, durs, lourds de sens pour décrire l'effroyable injustice qui l'avait fait jadis sortir de ses gonds. En quelques minutes elle l'avait ramené à cet état d'esprit particulier qui selon son dossier, l'avait fait sombrer dans l'alcool et la dépression. L'histoire d'un homme sain et amoureux que la vie, cruelle, avait traîné dans la boue et jeté en pâture au désespoir. D'une seconde à l'autre, il allait reprendre son discours, exprimer enfin toute cette vieille haine qui avait peut-être coûté la vie à deux médecins…

Mais l'homme resta tranquille et humble. Le visage triste mais détendu, mû d'une étonnante sérénité, il soupira.

- J'ai payé un détective privé pour qu'il découvre à qui le cœur avait été finalement transplanté : c'était quelqu'un qui trempait à l'époque dans des affaires louches, et qui avec ça amassait des millions. Il ne m'a pas fallu longtemps pour imaginer qu'il avait payé cette… femme et son époux pour qu'ils lui donnent le cœur qu'aurait dû recevoir Marina. D'y croire m'a rendu fou.

D'une main légèrement tremblante, il se saisit d'une des photographies de ses méfaits, l'observa quelques instants avec un clair mépris, puis la reposa sur la table.

- Lorsque que Volivera a porté plainte pour harcèlement, ma sœur m'a payé un très bon avocat, et nous avons fini par conclure un accord : l'affaire restait en statu quo si les frais de réparation étaient avancés, si j'acceptais de partir en cure de désintox puis de suivre une thérapie au long cours pour ma dépression. Quand on y repense, ça aurait pu finir beaucoup plus mal pour moi… Pauvre Marina. Juste avant qu'elle ne perde conscience, elle m'avait fait jurer de continuer, de ne pas lâcher prise. J'ai fait pas mal de détours avant de pouvoir tenir ma promesse. J'ai retrouvé un boulot, m'y suis tellement investi pour oublier que j'ai désormais un solide avenir. J'ai même réussi à me remarier. Une de nos connaissances communes, infirmière. Ça ne fait qu'un an seulement, on s'est longtemps sentis coupables vis-à-vis de Marina. Mais elle est heureuse… et moi aussi je crois.

Terence Lawmann eut un long soupir, puis regarda tour à tour Beckett, impassible, puis Castle, qui accusait le coup beaucoup plus difficilement. Il croisa les mains sur la table devant lui.

- J'imagine qu'il fallait bien que je paye un jour pour cette chance inouïe. Volivera a finalement relancé les poursuites ? J'avais cru qu'il y avait prescription, marmonna-t-il pour lui-même.

Le silence revint dans la petite salle d'interrogatoire. La gorge sèche, Castle guetta la réaction de Beckett. A son étonnement, il la vit reprendre les photographies et les placer dans le dossier, au-dessus de l'image de la scène de crime qu'elle n'avait pas encore présentée. Elle referma la pochette et dans une pose similaire à celle de Lawmann, croisa les mains dessus.

- M. Lawmann, où étiez-vous cette nuit entre 1h00 et 5h00 ?

L'homme parut surpris, mais réfléchit succinctement à la question.

- Dans l'avion, déclara-t-il enfin. J'avais un meeting à Los Angeles hier, et mon vol décollait à 20h30 heure locale. J'ai atterri à New York à 6h00 ce matin, suis rentré chez moi en taxi et me suis couché aussitôt. Puis j'ai reçu votre appel un peu plus tard.

Il attendit la suite des questions, plus résigné qu'anxieux. Dans un raclement de chaise, Beckett se leva et lui tendit une main.

- Merci pour tout, M. Lawmann. Nous en avons terminé. Vous pouvez rentrer chez vous.

Effaré, l'interpellé lui serra la main par réflexe, à court de mots. Le lieutenant reprit son dossier et fit quelques pas vers la porte, hésita puis se retourna. Ses traits étaient d'une neutralité confondante… pour qui ne la connaissait pas aussi bien que Castle, qui en eut la gorge serrée.

- Je sais que ça remonte à très longtemps… Mais je suis désolée pour votre femme, M. Lawmann.

D'abord interloqué, l'homme lui adressa un long regard indéfinissable, puis inclina la tête en signe de remerciement. Et Beckett sortit.

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Assise à son bureau, Kate patientait au téléphone, le regard terne. Deux tasses de café tout juste torréfié dans les mains, Castle l'observait depuis la salle de détente. Il baissa les paupières quelques secondes, puis prit une inspiration et la rejoignit.

- Tenez, murmura-t-il en déposant l'une des tasses sur le bureau.

Sans accorder un regard au café, elle souffla par réflexe un merci et se concentra davantage sur la musique d'attente qui forte, émanait du combiné jusqu'à Castle. Ce dernier ne fit aucune remarque et s'assit dans le fauteuil qui lui était dévolu.

- Je vérifie auprès de la compagnie aérienne l'alibi de Lawmann, prétexta-t-elle en tapotant nerveusement un dossier de la pointe de son stylo. Ils le recherchent dans leur listing.

Castle acquiesça en réponse à ces paroles qui étrangement sonnaient presque comme une excuse. Beckett détourna les yeux et avisa l'article de presse toujours affiché à l'écran de son ordinateur. Le gros titre était plus que parlant.

« Un fou furieux saccage un hôpital et menace deux chirurgiens »

D'un geste vif elle ferma le dossier, pinça les lèvres en ajustant le combiné du téléphone contre son oreille. Enfin la musique d'ambiance cessa et une voix indistincte se fit entendre.

- Oui, je suis toujours là, parut répondre Beckett.

Son visage crispé se détendit au fur et à mesure que son interlocuteur parlait, mais Castle y vit plus de la déception que du soulagement.

- D'accord. Merci beaucoup.

Elle raccrocha.

- Ce n'est pas lui. Son alibi tient la route.

Elle posa son stylo et se prit la tête dans les mains avec un profond soupir.

- Encore une impasse… Il faisait pourtant un très bon suspect.

- Oh je vous en prie, la raisonna Castle, depuis le temps vous savez que ce n'est jamais le premier bon suspect qui s'avère être le meurtrier. Il n'y aurait pas d'histoire sinon.

- Mmh… J'espérais juste pouvoir clore ces deux affaires au plus vite.

Profitant qu'elle avait fermé les yeux et ne pouvait le surprendre, il scruta son visage fatigué, de plus en plus mince au fil des mois. L'ombre vaporeuse de ses cils sur sa peau, la ligne de son menton, la courbe boudeuse de ses lèvres, entrouvertes sur son souffle léger…

Il détourna vite la tête, déglutit très discrètement tandis qu'elle posait son visage sur ses bras croisés.

- Vous n'avez vraiment pas envie d'y aller à ce gala, dites-moi ? plaisanta-t-il pour donner le change.

- Je n'ai pas la même aisance que vous au milieu des paparazzis et des requins, Castle, murmura-t-elle. Chacun son domaine.

Castle eut un acquiescement silencieux. Ce qu'elle ignorait, c'était que sa maison d'édition le relançait presque tous les mois pour qu'il persuade sa fameuse muse de sortir de l'ombre et se présente à ses côtés lors d'une séance de dédicaces, histoire de faire un bon coup de pub. Mais gentleman, l'écrivain n'en avait parlé avec la concernée tout au plus qu'une fois et devant son refus, n'avait guère insisté…

- Ca va refroidir, lança-t-il soudain.

- Quoi donc, Castle ? La piste qu'on n'a pas encore trouvée ?

- Non, votre café.

Elle haussa un peu la tête, eut une mimique interrogatrice pour Castle qui lui désigna la tasse sur son bureau.

- Oh…

Vraisemblablement, elle ne l'apercevait que maintenant. Le front plissé, elle se saisit de la tasse et la ramena contre elle, gouta avec précaution au liquide brûlant. Elle ferma brièvement les paupières pour savourer l'instant, parut se radoucir.

- Vous savez…

Elle se tourna vers lui, mais son regard accrocha la porte de la petite salle d'interrogatoire, tergiversa.

- J'étais plus ou moins sûre de moi lorsque je l'ai fait venir, rien qu'en lisant son dossier. Mais une fois devant lui… Je ne savais plus. Sa gestuelle, ses mots, rien ne me paraissait concluant, les réponses en appelaient d'autres… Et il n'est pas le premier à me déstabiliser. Je ne me souviens pas m'être posée autant de questions par le passé. Avant, je n'hésitais pas comme ça.

- Avant ?

- Oui… avant.

Il comprit ce qu'elle voulait dire, à la façon dont elle prononça le mot, dont elle effleura presque inconsciemment son pull. Avant. Avant cet été. Avant la disparition de Montgomery. Avant le coup de feu.

Avant de regarder la mort dans les yeux.

Castle prit une gorgée de café le temps de réfléchir. Perdue dans la contemplation de sa propre tasse, Beckett gardait la tête obstinément baissée.

- Hésiter… En quoi est-ce gênant ?

Les yeux verts le fixèrent sans comprendre, limpides.

- Vous ne vous posiez pas autant de questions avant… et alors ? C'est subjectif. Peut-être que vous ne vous posiez simplement pas les bonnes auparavant ? Peut-être faisiez-vous des erreurs à l'époque sans le savoir, et aujourd'hui vous raisonnez autrement ? Vous arrondissez plus les angles, ménagez le suspect tant que vous ne sentez pas sa culpabilité non seulement avec vos tripes, mais aussi avec votre tête. Peut-être attendez-vous désormais d'avoir en main le détail crucial alors que l'an dernier, vous passiez simplement en force en disant « On verra bien ». Vous évoluez, Beckett, tout simplement.

Etonnée par un tel discours qu'elle ne savait pas trop comment prendre, elle l'écoutait cependant avec attention.

- Vous avez l'impression que votre instinct de super-flic ne fonctionne plus comme avant ? D'après ce que je viens de voir, moi ça ne m'inquiète pas. L'instinct, c'est bien. Doublé à l'expérience, c'est encore mieux. Et on apprend, lieutenant. En l'espace de toute une vie, on apprend tellement…

Jusque là à fixer dans le vague, il se plongea longuement dans le regard de sa coéquipière un peu décontenancée.

- Et puis, sincèrement, si vous ne doutiez pas un peu de temps en temps, jamais vous ne m'auriez inspiré une héroïne telle que Nikki Heat. Un personnage infaillible, au bout de quelques chapitres, c'est lassant.

Elle eut un franc sourire et leva les yeux au ciel en portant la tasse à ses lèvres : elle le reconnaissait bien là…

- Une hypothèse intéressante…

- Je sais, oui.

- Castle… Merci.

- De vous soutenir avec ma psychologie de comptoir ?

Ils échangèrent à nouveau un long regard, et peu à peu le sourire de Castle s'assagit, devint pensif.

- Toujours.

Elle acquiesça imperceptiblement, incapable de détacher son regard du sien. Un bref instant, le commissariat avec ses discussions, ses sonneries de téléphone, ses ronronnements d'ordinateur, parut s'effacer. Et pour une fois, Beckett réalisa que ça ne lui faisait plus vraiment peur. Qu'importe la réaction de ses collègues, après tout, Castle était l'un d'entre eux désormais, et ce depuis bien longtemps…

Richard Castle. De savoir que c'était avec elle et pour elle qu'il passait autant de temps dans un endroit pareil lui sauta aux yeux avec une netteté qui tirait vers l'absurde. Quinze mois plus tôt, lorsqu'il avait parlé de départ, avait-elle vraiment eu l'impression que le monde cessait de tourner ? Et surtout, si cela devait réellement arriver, éprouverait-elle la même chose ? Ca semblait si lointain et irréel…

Et pourtant, elle avait tellement souffert cet été là… Un an plus tard, était-elle prête à recommencer ? A tenter le tout pour le tout, à s'accrocher les yeux fermés à cette déclaration murmurée tandis qu'elle s'éteignait ?

« Vous ne vous souvenez pas de… du coup de feu ? »

Etait-elle prête à lever le secret qui depuis mai dernier, les maintenait séparés ?

Dans les tréfonds d'elle-même, la douleur s'éveillait, subite et lancinante comme toujours. Mais à se perdre ainsi dans les yeux de Richard Castle, comme elle l'avait fait ce jour maudit de l'enterrement, elle en venait presque à l'oublier…

- Dites…

Et le téléphone sonna. Beckett eut un vif sursaut et se détourna, soudain assaillie par le vacarme qui régnait en sourdine, habituel dans le commissariat. Castle cligna des yeux, eut un léger recul et tira son portable de la poche de sa veste, le fixa comme si c'était la première fois qu'il le voyait.

- Ah… Ehm, c'est Alexis, bredouilla-t-il en lui montrant l'écran.

- Oui, oui, allez-y, je termine le compte-rendu d'interrogatoire, articula précipitamment Beckett. Et j'appelle Esposito pour savoir s'ils ont d'autres pistes que Lawmann.

Castle se leva, eut une brève hésitation, puis haussa les sourcils et s'éloigna vers la salle de détente. Restée à son bureau, Beckett le suivit du coin de l'œil puis expira brusquement, catastrophée, ayant l'impression de s'éveiller d'un rêve étrange.

Qu'avait-elle été sur le point de lui dire ?

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- Papa, tu m'écoutes ?

Dans la salle de détente, Castle cessa de fixer le panneau des petites annonces – il était si ailleurs qu'il aurait été incapable de dire ce qui y était affiché – et se concentra sur la voix d'Alexis, perplexe et inquiète au bout du fil.

- C'est juste l'enquête, un vrai sac de nœuds cette histoire… Excuse-moi, tu disais ?

- Que tout était ok pour notre semaine de voyage scolaire. Finalement tu n'auras même pas à m'emmener à la gare cette aprèm, les parents de Beth se sont proposés pour m'y déposer avec elle après la fin des cours… Tu as une drôle de voix, tu es sûr que tout va bien ?

Castle hésita puis jeta un coup d'œil à travers la vitre : assise à son bureau, Beckett tapait son rapport avec vélocité, ses magnifiques yeux verts rivés sur son écran. Comme toujours. Comme si de rien n'était.

- Bien sûr que oui…

Gros mensonge. Il n'avait aucune idée de ce qui venait de se passer.

Et quand il réalisa que le gala dont il ne cessait de parler commençait dans quelques heures, lui, le fameux Richard Castle, qui se jouait avec aisance des photographes et dominait les soirées mondaines de sa nonchalance, eut une curieuse... appréhension.

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2010. Summer.

Discret mais incessant, le cliquetis des touches flottait dans la pièce. Par les fenêtres grandes ouvertes sur la nuit, les grillons lui faisaient comme un écho de leur chant doux et lancinant. Au loin, l'océan berçait l'oreille inattentive, comme une invitation à fermer les yeux et à se laisser emporter par son murmure sourd et continu.

A la lumière tamisée d'une petite lampe, les yeux rivés sur son écran, Castle était dans cet état de transe que lui apportait toujours l'inspiration. Ses doigts dansaient sur le clavier, comme animés d'une volonté propre, tandis que les pixels noircissaient la page électronique à la vitesse de sa pensée. Au fil des minutes, des heures, l'enquête se débloquait enfin, les méandres et les impasses incessantes que vivaient ses personnages se déployaient en une histoire complexe mais cohérente, et peu à peu la vérité approchait.

Il mit un point final à l'un des arcs les plus importants de son récit, et enfin se rejeta en arrière, le souffle court et les yeux douloureux. Il vérifia sa montre et resta figé quelques instants, estomaqué par l'heure qui s'avérait être plus que tardive. Il quitta son bureau, fit jouer dans un grognement les articulations de ses épaules et de son dos, que plusieurs heures de passivité avaient laissées ankylosées. L'esprit encore entièrement tourné vers son ordinateur, il alla ouvrir le frigo, en scruta longuement l'intérieur puis attrapa presque machinalement une bière.

Il étouffa un bâillement tandis qu'il explorait la maison silencieuse, sans but précis sinon celui de se dégourdir les jambes. Ses pas hasardeux le menèrent devant la chambre à coucher, et sans un bruit il s'appuya au montant de la porte, croisa les bras tandis que ses yeux s'habituaient à l'obscurité. Dans le grand lit aux draps pêle-mêle, une silhouette féminine dormait paisiblement, inconsciente du regard à la fois tendre et indécis posé sur elle. Las et courbaturé, il songea un court instant à la rejoindre, à la prendre dans ses bras et à s'endormir tout contre elle. Mais il resta un long moment sur le pas de la porte, songeur, et finalement retourna au salon. Là, l'océan parut l'appeler de ses murmures indistincts, et il ouvrit un volet, sortit sur la terrasse.

L'air frais et salé de la nuit l'accueillit alors qu'il s'avançait pieds nus sur la plage, sa chemise entrouverte battant dans la brise. A quelques pas de là, les vagues venaient inlassablement mourir sur le sable, lames d'écume argentée sous les rayons d'opale d'un croissant de lune. Il s'assit et, le regard perdu vers l'horizon, vida à petites gorgées sa bière.

Les Hamptons. Il aimait cet endroit qui lui apportait quiétude et sérénité depuis le premier jour. Même en hiver, quand les touristes et les riches propriétaires de New-York dédaignaient ces plages au profit de régions plus ensoleillées, il y revenait toujours avec plaisir. Lorsqu'il était devenu un auteur à succès, cette belle villa coloniale en bord de mer – pourtant l'une des plus simples et anciennes de la région – avait constitué l'un de ses tous premiers achats, et tant de souvenirs y étaient désormais rattachés. Cette maison avait vu grandir Alexis, avait abrité toutes leurs vacances d'été et parfois même leurs Noël, quand la pression de la renommée devenait trop étouffante à New-York.

Comme il aurait souhaité la lui faire découvrir, à elle

Il sentit sa gorge se serrer à son souvenir, et prit une bonne lampée de bière dans l'espoir de faire passer l'amertume de cette réminiscence. En vain. L'image de Kate, seule dans ce commissariat, qui lui serrait la main dans un sourire gêné, lui disait au revoir d'une voix distante... Il ne pourrait sans doute jamais l'oublier. L'espace d'un court instant, il avait cru qu'elle voulait lui parler d'une chose importante, suffisamment personnelle en tout cas pour qu'elle ne souhaite pas la présence de leurs amis. Quelques courtes secondes, il avait cru que…

« Je voulais vous dire… »

…Mais il avait eu tort. Comme toujours, son imagination débordante d'écrivain s'emballait et fuyait vers des contrées où la réalité ne pouvait la suivre. Il eut un profond soupir devant cette métaphore. Il avait le chic pour s'attacher aux femmes qui ne partageaient pas ses sentiments… Il aurait pourtant dû s'y être habitué depuis le temps.

Il scruta de nouveau l'horizon, vers lequel la lune amorçait sa course avec lenteur. Il ne s'inquiétait pas pour Kate, elle était d'une autre trempe que toutes celles qu'il avait connues. Indépendante, fière… Libre, comme le personnage fougueux et envoûtant qu'elle lui avait inspiré. Elle était probablement avec Demming en cet instant même. Endormie dans ses bras, un sourire aux lèvres… Ce flic arriviste avait-il seulement conscience de la chance qu'il avait ?

Une vague de jalousie l'étreignit, mais s'estompa aussi brutalement qu'elle était venue, depuis longtemps étouffée par la résignation. Kate avait fait son choix, et il la respectait bien trop pour lui en vouloir. Il était temps pour lui de tourner la page, et il avait intimement espéré que cette maison, loin de tous et de tout, lui apporterait un semblant de paix le temps d'un été. Avec l'expérience, il avait compris que l'amour fou, passionné, ça ne durait jamais. Que la suite n'était qu'une question, à défaut d'être heureux, d'être le moins malheureux possible.

Il s'allongea sur le sable, croisa les bras sous sa tête et explora le firmament du regard.

« On se voit à la rentrée ? »

Il ferma les yeux. Il ne savait pas encore la réponse à cette question que le temps nimbait de toujours plus d'espoir qu'elle n'en avait probablement comporté. Peut-être, peut-être pas ? Il prendrait le temps nécessaire. Il voulait être sûr de ne pas flancher la prochaine fois qu'il la croiserait.

Que Kate soit heureuse. C'était tout ce qu'il pouvait lui souhaiter pour le moment.

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Chapitre avec Caskett très platonique, encore une fois… Je n'aime pas aller vite. Votre avis ?

Allez, maintenant fermons les yeux et prions pour que le fameux 4x10 « Cuffed » qui sort demain soit aussi prometteur et Caskettesque que le suggèrent les photos et les vidéos promotionnelles…

Prochain chapitre, (enfin) le gala… et beaucoup d'autres surprises…

Merci encore, et à très bientôt ?

Elenthya