« A grande bande-annonce, grande déception »… J'ai trouvé le 4x10 « Cuffed » intéressant, mais il aura été pour moi un de ces épisodes où je finis par me demander si leur histoire a un sens… Et vous, qu'en avez-vous pensé ?
Un grand merci pour les pas moins de huit reviews reçues pour le chapitre précédent. Je ne m'y attendais pas du tout ! Quel bonheur ! On recommence pour celui-ci ?
Salut donc à Ayahne (je te prends au pied de la lettre pour ce chapitre, j'espère que tu ne seras pas déçue ! Merci !), adrian009 (review succinte mais toujours fidèle, merci !), PurpleInMyBrokenHeart (et voilà pour toi, la suite ! Bisous !), sonia (merci de tes compliments, tu me lis pour t'améliorer et je suis d'autant plus ravie de t'avoir pour fan. A bientôt !), L'angedémoniaque (héhé, merci ! Ce chapitre te comblera-t-il pareillement ? A bientôt !), Chouckett (quelle avalanche de compliments dans ta review complète, construite et surtout si flatteuse ! Quel bonheur, tu m'as motivée à bloc pour l'écriture de ce chapitre 5, alors n'hésite surtout pas à me faire part de tes réflexions ! A bientôt !), Squilla (ce fut un plaisir d'échanger ces messages, j'espère que ce chapitre répondra également à tes attentes. J'attends tes réactions ? A bientôt !), Madoka.ayu (tiens, première revieweuse, tu es de retour, youpi ! Merci, et à bientôt peut-être ?)
Une pensée aussi pour VIVI81 (tu étais impatiente de voir si j'allais introduire Martha, je crois qu'elle a ici le beau rôle, qu'en penses-tu ?).
Pour vous remercier de votre présence, je me suis efforcée d'écrire et poster pour ce week-end. Fidèle à son nom, ce chapitre 5 tout juste achevé incarne une sorte de parenthèses dans l'enquête et se concentre davantage sur les personnages. J'espère que vous apprécierez et j'attends vos réflexions.
Et maintenant, bonne lecture à tous…
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2011. November.
L'air préoccupé, Beckett poussa la porte du sous-sol et remonta le couloir. Par habitude elle suivit sans même y penser le chemin qui allait à la morgue. Combien de fois l'avait-elle fait le nez dans un dossier, ou plongée dans l'écriture d'un texto destiné à son équipe pour gagner du temps ?
Cette fois-là, elle ne se rendait pas dans le fief incontesté de Lanie Parish pour examiner un corps ou recueillir de précieuses informations, mais bien pour solliciter sa meilleure amie en matière de conseils. Plus les heures avaient passé ce jour-là, et plus cette histoire d'enquête sous couverture au Four Seasons lui avait pesé sur la conscience. Elle aurait pu relier cette vague angoisse au fait qu'elle n'avait pas encore décidé de sa tenue et qu'elle souhaitait être crédible au milieu des politiciens ou des plus grandes fortunes de New-York – et c'était ainsi qu'elle aurait prétexté sa venue à la morgue devant n'importe qui. Malheureusement, et Lanie allait certainement le comprendre très vite, le choix de sa robe était le cadet de ses soucis.
Si on lui avait dit deux ans auparavant, après leur première mission sous couverture, qu'elle connaîtrait le même état de nervosité à l'idée de faire une nouvelle apparition mondaine aux côtés de Castle, Beckett aurait certainement ri de sa propre stupidité.
Elle essaya de relativiser, de mettre le doigt sur ce qui la stressait tant dans l'idée de jouer encore les tandems en tenue de soirée avec Castle. Les fois précédentes, il s'était révélé être un coéquipier relativement peu gênant, plutôt sérieux et aidant, parfois même un remarquable gentleman, bien le contraire de certains playboys pour qui ne pas faire la une des tabloïds le lendemain matin était une infraction à la règle. Et pourtant il semblait bien qu'elle avait peur. Elle fronça les sourcils, maudissant ses propres faiblesses. Vraiment, elle se trouvait ridicule à angoisser ainsi…
Elle arriva enfin en vue du bureau de Lanie, voisin de sa salle d'autopsie, et se réjouit de constater que la porte était ouverte et la lumière allumée : elle finissait probablement de remplir ses dossiers de la journée. Kate soupira de soulagement : si Lanie n'était aucunement dérangée par le fait d'examiner ou recoudre des cadavres pendant leurs discussions « entre filles », cette perspective était moins bien acceptée par son amie qui trouvait ça un poil trop glauque. Elle ralentit cependant puis s'arrêta au milieu du couloir sombre en apercevant Lanie assise à son bureau, la tête dans les mains, et elle devina aussitôt ce qui avait dû se passer : l'une des unités de la 12e s'occupait d'une affaire de double kidnapping qui avait tourné au désastre. Lanie avait dû être le médecin légiste chargé de l'autopsie.
Et Kate, qui la connaissait depuis longtemps, savait qu'il était une chose que la très professionnelle Lanie Parish ne supportait pas de voir sur sa table : le corps sans vie d'un enfant. Alors deux dans la même journée…
A l'idée que dans la pièce voisine, deux corps minuscules et couverts d'un simple drap attendaient qu'on – probablement leurs parents ! – vienne les identifier, Beckett eut un haut-le-cœur. Ses problèmes étaient si dérisoires comparés à ce qui se passait chaque jour dans les bas-fonds de New-York…
Elle baissa un instant les paupières pour se reprendre, se résignant sans mal au fait que cette fois-là, elle n'était pas celle qui aurait le plus besoin de soutien. Mais avant qu'elle ait pu faire un geste pour rejoindre son amie, Esposito apparut dans son champ de vision : il avait dû passer par l'entrée sud de la morgue. Silencieux derrière Lanie, il parut hésiter puis posa une main sur l'épaule du médecin légiste, qui ne l'avait pas entendu arriver. Malgré la douceur évidente de son geste, Lanie sursauta vivement et fit pivoter son siège d'un quart de tour pour le vriller d'un œil noir. Beckett eut une grimace, persuadée que Lanie allait réagir comme elle le faisait avec la plupart des gens qui la surprenaient dans un tel état de faiblesse : quelques mots bien sentis, un regard qui valait celui du lieutenant en matière de menaces, puis l'éjection propre et nette de son lieu de travail. Kate elle-même avait droit à ce genre d'accueil il y avait de ça quelques années encore. Et à en croire le léger recul d'Esposito, la tension qu'elle avait perçue le matin même sur leur scène de crime existait toujours entre eux. Pourtant, le détective ne battit pas en retraite devant la mine toujours plus sombre de Lanie.
- J'ai… appris que tu étais sur cette affaire d'enlèvement.
Lanie se contenta de plisser les paupières et pincer les lèvres, sur la défensive. Même depuis le couloir plongé dans la pénombre, Kate pouvait voir les yeux de son amie, embués de larmes honteuses à la lueur des néons. Esposito l'avait très certainement remarqué lui aussi mais n'en montra rien : il la connaissait décidément bien, car la fière médecin légiste n'aurait pas apprécié qu'il présente la moindre once de pitié. Le visage neutre, il la scruta un long moment dans le blanc des yeux avant de murmurer.
- Je venais voir… si je pouvais faire quelque chose.
Au tressaillement de Lanie, Beckett crut d'abord qu'il avait commis un faux-pas, qu'elle allait l'envoyer paître sans coup férir. Mais à sa stupéfaction, l'expression crispée du médecin légiste se détendit, et ses traits se nimbèrent d'une triste lassitude qu'elle lui avait rarement vue. Sans un mot, Lanie se leva de sa chaise et se blottit dans les bras du détective, qui l'enlaça cette fois sans hésiter. Lorsqu'un frisson agita les épaules de la jeune femme, Esposito déposa un baiser sur ses somptueux cheveux noirs et resserra doucement son étreinte.
Une intense impression de vide empoigna le cœur de Beckett. Elle fit volte-face et s'éloigna aussi silencieusement qu'elle put. La stupeur et l'indécision la torturaient. Quelques années auparavant, Lanie, elle aussi femme dans un métier d'homme, aurait préféré mourir plutôt que d'avouer sa faiblesse devant quelqu'un, fusse-t-il son petit ami. Mais elle avait changé, et à en croire la confiance qu'elle pouvait désormais accorder à Esposito, tout était pour le mieux.
Beckett sentit le poids de la solitude tomber sur ses épaules. Et elle ? Avait-elle changé comparée au lieutenant fraichement promu qui avait un jour débarqué en grande pompe dans cette morgue pour sa première enquête comme telle ? Etait-elle toujours cette femme seule et sans amour, uniquement motivée par le désir de venger sa mère ? Pire… Allait-elle le rester tout sa vie ?
Comme toujours lorsqu'elle osait l'envisager, cette idée lui fit peur.
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Chapter 5
Silence before the Storm
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- "If I can make it there, I'll make it anywhere…!
La porte de l'entrée claqua tandis qu'une voix chaude et familière chantait avec aisance le célèbre refrain. Des talons-aiguilles frappaient le parquet en cadence, et Martha Rodgers fit irruption dans le salon, pleinement concentrée sur son interprétation librement inspirée de l'œuvre de Franck Sinatra. Un sourire radieux aux lèvres, elle déposa un peu partout ses sacs, manteau et écharpe, toujours avec cette grâce nonchalante et vaguement précieuse qui lui était propre, héritée de ses glorieux passages sur les plus prestigieuses scènes de Broadway.
- It's up to you, New-York…
Ses yeux bleu acier, illuminés d'une passion pour l'art qui ne s'éteindrait probablement jamais, se posèrent sur l'homme en costume noir de jais qui arrivait d'un couloir adjacent. Martha acheva sa danse improvisée d'une révérence théâtrale, et son sourire éclatant fit écho à celui amusé de son fils.
- …New-York !" …Oooooh my dear, tu es magnifique ce soir. Tu sors ?
- Oui Mère, répondit Castle en faisant face à un miroir pour attacher son nœud papillon. Et non, tu ne sauras pas où ça se passe.
Elle eut un geste élégant de la main, comme si elle chassait un insecte importun, et prit une pose joliment dédaigneuse.
- Qu'à cela ne tienne, je n'avais pas l'intention de m'y inviter cette fois-ci. Avec l'équipe nous avons choisi de passer la soirée en ville, Jenny ma professeur de claquettes connaît un très bel endroit, ambiance music-hall garantie semblerait-il !
- À la bonne heure…
Castle sourit de la voir aussi enthousiaste. Depuis que la demande de prêt de Martha avait été acceptée, son projet de fonder une école de théâtre ne cessait de prendre de l'ampleur. De nombreuses connaissances de Martha dans le milieu du spectacle, jeunes et moins jeunes, s'étaient déjà ralliées à sa cause, participaient par l'apport de matériel, de savoir-faire ou d'argent. Elle comptait désormais dans sa future équipe des professeurs émérites et quelques assistants dans d'autres disciplines qu'elle ne pourrait enseigner. Dans quelques mois, l'école Martha Rodgers ouvrirait ses portes…
L'éternelle artiste croisa les bras et regarda par en dessous son fils unique qui, rêveur, bataillait avec son nœud papillon. Un sourire malicieux étira ses lèvres.
- Et donc ? Tu dois retrouver Beckett à quelle heure ?
La boucle de satin noir que Castle avait peiné à mettre en place lui glissa entre les doigts. Il eut une moue excessivement étonnée.
- Qui te dit que c'est d'elle qu'il est question ?
Martha ne répondit pas, mais son regard plus qu'éloquent dans le miroir n'échappa pas à son fils, qui rendit les armes et recommença sa tâche laborieuse.
- Bon, d'accord, je dois passer la prendre devant chez elle dans une demi-heure. C'est donc si évident ?
- Mon pauvre ami, je te connais comme si je t'avais fait, ironisa Martha en s'approchant. Attends, tourne-toi… Ce qui est étonnant, c'est de constater que depuis plus de dix ans que tu joues dans la cour des grands, tu ne sais toujours pas faire un nœud papillon correct…
Castle obéit de mauvaise grâce et laissa ses mains expertes, au vernis carmin flamboyant, faire le nœud récalcitrant avec une facilité déconcertante.
- Et ce n'est guère compliqué de comprendre avec qui tu sors ce soir. Je ne t'ai pas vu aussi nerveux depuis ton premier rendez-vous avec cette Kyra il y a 20 ans, alors…
- Nerveux ? Non, désireux de bien faire. C'est pour une enquête en infiltration.
- C'est ça, c'est ça, soupira Martha en parachevant son œuvre. J'aurais éventuellement pu te croire si je n'avais pas vu ce sublime et langoureux regard que vous avez échangé après cette prise d'otages la semaine dernière. Dieu que c'était émouvant, c'était… !
Castle se raidit, stupéfait.
- Si la magie du moment t'avait effectivement frappée, pourquoi t'es-tu permise de tout gâcher ?
Coupée dans ses élans dramatiques, Martha resta une brève seconde sans voix. Elle lui tapota l'épaule et fuit ses yeux bleus rancuniers.
- …Oh, tu sais, en ce qui vous concerne, une occasion ratée de plus ou de moins, vous ne comptez plus, n'est-ce pas ?
Et d'une élégante pirouette elle se détacha de lui, ignorant le rictus désabusé de son fils. Dans un frou-frou de sa longue robe colorée, elle se dirigea vers le comptoir avec l'intention de se servir un verre.
- Si encore l'un de vous osait faire le premier pas !
- Et si c'était déjà fait ? lança-t-il abruptement.
Sa mère s'arrêta net. Elle se retourna vivement, mais son grand sourire incrédule et ébahi s'effaça lorsqu'elle vit le visage de Castle, qui contrairement à ce qu'elle avait cru, était tout sauf triomphant. Elle faillit poser la question qui lui brûlait les lèvres, à savoir lequel des deux avait enfin voulu faire avancer les choses, mais elle connaissait trop bien son fils : le regarder lui suffit pour comprendre.
- Oh, Richard…
Elle hésita, toute sa bonne humeur disparue, et parut chercher ses mots. Doucement elle se tordit les mains.
- Et… Quelle a été sa réponse ? souffla-t-elle, redoutant en secret le pire.
- Il n'y en a jamais eu. Elle ne s'en souvient pas.
Court silence. Puis Martha Rodgers littéralement se décomposa.
- Attends… Tu te fiches de moi, là ?
Devant sa mère, debout et stupéfiée en plein milieu du salon, Castle eut une courte inspiration, presque comme un enfant pris en faute, sur le point de dire un mensonge et qui s'arrête juste à temps sous le regard intransigeant de ses parents. Ses épaules s'affaissèrent, et soudain le grand Richard Castle en Dolce & Gabbana redevint pour quelques instants Richard Alexander Rodgers, simple écrivain. Il leva à nouveau les yeux vers Martha, cette artiste dans l'âme qui avait concilié comme elle l'avait pu sa passion avec son instinct de mère. Quand elle était venue s'installer chez eux après avoir tout perdu face à un escroc, il avait cru que l'excentrique vieille femme serait une gêne. Force lui avait été de constater, grâce à cette cohabitation imprévue, qu'ils se ressemblaient bien plus qu'il ne l'aurait souhaité, et il avait fini par apprécier leurs discussions, celles anodines comme celles plus sérieuses.
Elle l'avait écoutée ce fameux soir où Beckett et lui s'étaient violemment disputés, mettant ainsi fin à leur partenariat sur un coup de tête. Sa mère était la seule personne à qui il avait jamais confié ses doutes dus à la relation étrange qu'il menait avec Kate, la peur qu'il ressentait alors à l'idée qu'il arrive quelque chose à sa coéquipière. Fidèle à elle-même, Martha avait été sincère, tranchante, catégorique dans ses observations et ses conseils. Elle avait su mettre des mots sur les sentiments que lui, écrivain renommé, craignait même d'évoquer…
« Ne gâchez plus une seule minute de votre temps… »
Alors ils s'assirent, et les mots soudain lui vinrent en pagaille. Il lui raconta tout. Le soir où Montgomery avait été tué, lorsqu'à la demande de ce dernier, Castle avait emmené Beckett contre son gré, loin du danger. Sa déclaration aussi passionnée que désespérée à Kate, blessée et mourante. Leur discussion à l'hôpital, où une nouvelle fois il avait vu toutes ses espérances se dissoudre quand la jeune femme lui avait avoué ne se souvenir de rien. Martha écouta sans mot dire, attentive, et quand il eut terminé, elle prit une minute pour tout intégrer.
- Evidemment, pour un écrivain de ta trempe, une situation pareille ne devrait pas m'étonner, souffla-t-elle enfin. Mais depuis tout ce temps, tu n'as jamais essayé de lui en parler ?
- Ca m'a effleuré, mais… non. Ç'aurait été… gênant. Ce n'est pas le genre de choses qu'on répète.
- Quelle importance, si elle ne se souvient pas de la première fois ?
- Justement, il y a des jours où… où j'ai des doutes.
Martha scruta un long moment le visage de son fils, où l'hésitation se mêlait à la tristesse. Les lèvres pincées, elle lui prit une main et la serra entre les siennes.
- Ecoute, Richard… Je ne connais pas Kate Beckett aussi bien que toi, mais je la comprends peut-être. Imagine, juste un instant, que tu lui aies fait une telle déclaration dans un contexte beaucoup plus banal. Vois-tu cette jeune femme te répondre dans la seconde, et ce quelle que puisse être cette réponse ?
L'écrivain se plongea dans ses yeux gris, parut réfléchir puis à contrecœur, hocha doucement la tête.
- A vrai dire… non, je ne crois pas. Pas pour quelque chose qui aurait paru… important. Ou en tout cas, important pour moi.
- Maintenant, rappelle-toi de l'état de Kate à son réveil. Si elle s'était effectivement souvenue… N'aurait-elle pas souhaité prendre de la distance pour réfléchir ? Attendre d'être à nouveau en pleine possession de ses moyens ? Et d'ailleurs, n'était-elle pas encore avec ce Josh à l'époque ? Elle était déjà très affectée, peut-être ne voulait-elle pas davantage compliquer les choses.
Les yeux fixes alors qu'il considérait ces hypothèses, Castle fronçait les sourcils, l'air peu convaincu. Martha haussa les épaules.
- Moi, en tout cas, c'est ce que j'aurais fait. Gagner du temps… Surtout si je n'étais pas sûre de ce que j'avais entendu. Et dis-toi bien qu'avec le recul ta déclaration fait plutôt « fleur bleue » et que ce n'est pas, il me semble, le style de Beckett. Tu ne l'as certainement pas habituée à ça, kiddo.
Elle chercha son regard et eut un sourire compatissant, un brin malicieux. Pensif, Castle la scruta un long moment, puis à son tour sourit faiblement.
- Voilà un discours bien désillusionné, Mère, pour quelqu'un qui se complait depuis toujours dans ses rêves d'artiste de Broadway.
- Oh darling, s'exclama-t-elle en hochant la tête, tu n'as aucune idée de ce que peut traverser une véritable artiste pour réaliser ses rêves. Désillusion est ma deuxième maîtresse, juste après Célébrité.
Elle lui serra brièvement la main en signe d'encouragement puis se leva, expliqua qu'elle devait se préparer pour sa propre soirée. Il ne répondit qu'un vague « D'accord », l'esprit ailleurs. Au moment de quitter la pièce, Martha eut une hésitation. Lentement elle se retourna et contempla son fils, resté assis sur le canapé, comme trop souvent plongé dans ses réflexions depuis qu'il la connaissait. À l'en croire, Beckett ne se rendait pas compte des sentiments qu'il nourrissait à son égard. Mais lui, avait-il conscience qu'il la troublait peut-être davantage encore ?
Du haut de ses nombreuses années, Martha ne comprenait que trop bien l'engrenage complexe de sentiments et de souvenirs qui à la fois rapprochait et séparait ces deux êtres obstinés qu'étaient son écrivain de fils et sa muse. A leur place, elle aurait déjà saisi – peut-être même forcé – sa chance depuis longtemps. Mais sans doute était-ce de par son caractère… ou parce qu'elle avait atteint un stade de la vie où l'expérience et les déboires vous ont appris qu'il n'y a plus une minute à perdre.
- Richard ?
Il se tourna vers elle, interrogateur. Sa mère eut une inspiration sourde, puis se décida.
- Il n'y a qu'à voir la manière dont tu la décris pour comprendre que Beckett est une jeune femme formidable. Alors voilà mon conseil, et prends-le comme tu le sens, kiddo : qu'importe qu'elle ne se souvienne de rien ou qu'elle fasse comme si. Si tu penses qu'elle en vaut la peine, alors joue la carte de la sincérité, encore une fois. Peut-être n'attend-elle que ça ? …Et il n'y a qu'ainsi que tu le sauras.
Castle resta interdit quelques secondes, puis se leva à son tour.
- Tu sais, Kate a inspiré l'héroïne de mes livres, dit-il en rajustant les pans de sa veste noire. Mais au final, mon personnage est quand même très romancé.
Martha eut un petit rire amusé, mais son sourire, non plus moqueur, était même tendre.
- Voyons, Richard, ce n'était pas à Nikki Heat que je faisais allusion… Mais à la femme lieutenant dont tu nous parles sans cesse depuis trois ans.
Et sous les yeux étonnés de Castle, Martha Rodgers disparut de sa démarche tranquille et pleine d'assurance, que ni l'âge ni le temps ne semblaient pouvoir entamer.
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Elle éteignit le sèche-cheveux, et à la soufflerie succéda un silence pesant, presque étourdissant. La radio qu'elle avait mis en sourdine lui parvint de nouveau depuis le salon, étouffée. L'air absent, d'un geste pourtant expert, elle redessina au fer ses boucles brunes, travailla quelques mèches plus claires, acheva sa coiffure par le placement stratégique d'une barrette à l'arrière de son crâne, qui ainsi laissait échapper une partie de sa longue chevelure en une cascade brune sur ses épaules graciles, découvertes par la serviette nouée autour de sa poitrine. Elle se saisit ensuite de sa trousse de maquillage, se farda longuement d'une poudre discrètement dorée pour simuler un léger hâle, rehaussa un peu plus encore la teinte de ses joues. Pleinement concentrée sur ce qu'elle faisait, elle farda ses paupières de plusieurs nuances de vert, de la plus délicate à la plus foncée, tranchée. Eye-liner, mascara, blush, gloss, tout cela choisi et appliqué avec une minutie plus qu'inhabituelle. Lorsqu'enfin elle put reposer le dernier flacon dans sa trousse, elle-même eut du mal à se reconnaître. Un petit sourire étira ses lèvres nacrées : le résultat valait nettement le temps passé courbée devant le miroir de sa salle de bain. Qu'allait en penser Castle ?
Son sourire victorieux s'effaça sur un mince rictus apeuré. À l'idée qu'il allait arriver dans moins d'une heure, Beckett sentit l'angoisse lui soulever à nouveau l'estomac. Cela l'exaspéra plus encore. Ce n'était qu'une mission sous couverture, bon sang ! Et ça n'était certainement pas la première qu'ils accomplissaient ensemble. Alors pourquoi depuis presque deux heures qu'elle était rentrée, elle ne parvenait pas à se concentrer sur le but premier de leur infiltration – à savoir écouter les rumeurs, sonder la foule et peut-être localiser plusieurs suspects – et ne faisait que penser à lui, à sa réaction si elle mettait telle robe ou tel parfum, à ce qu'elle allait lui répondre s'il faisait une remarque ?
La réponse lui parut tout à coup évidente : parce qu'il y avait toujours eu quelque chose ou quelqu'un d'autre. Une raison pour les séparer.
Lors du premier gala de charité, il n'était pas question pour elle, femme flic qui par conséquent devait préserver sa réputation, de sortir avec celui qu'elle considérait encore comme le playboy par excellence. À l'époque, il alignait comme toujours les conquêtes d'un soir, alimentant malgré lui les rumeurs et les tabloïds.
Après il y avait eu Demming pour elle. Puis Gina pour lui. Puis Josh. À Los Angeles, le médecin avait constitué sa principale excuse pour ne pas se laisser tenter. Du moins, il aurait dû. Malgré toutes ses antiques résolutions sur la fidélité, elle avait failli. Sans un revers du Hasard qui avait fait partir Castle juste avant qu'elle ne se décide et revienne en arrière…
Bref, cette fois, c'était sans filet. Aucune barrière, aucune limite entre le rôle probable d'un couple qu'ils auraient à jouer à cette soirée… et la réalité. Aucune excuse si elle venait à réaliser qu'elle avait fait le mauvais choix. Aucune issue, aucune retraite possible. Pour la maniaque du contrôle qu'elle avait toujours été, et plus ou moins paranoïaque désormais, c'était excitant… et effrayant. Merde, pourquoi fallait-il toujours qu'il la mette dans des états pareils ?
Comme pour la narguer, Drive me Insane des Billy Boys On Poison démarra dans la pièce voisine. Exaspérée, elle ferma d'un geste brutal sa trousse et se haussa sur la pointe de ses pieds nus, s'étendit au maximum pour la ranger sur l'étagère au-dessus de l'évier, quand la douleur explosa dans sa poitrine. Le souffle coupé, elle crut sentir – entendre – son sternum se briser sous l'impact de la balle. Une lance brûlante et acérée la déchira de part en part, vrilla ses poumons sans pitié. Comme en réponse à cette attaque foudroyante, son cœur battit à tout rompre, plus fort, plus vite, cogna contre sa peau comme un oiseau en cage se jette sur les barreaux dans l'espoir de s'enfuir.
Dans un cri étranglé elle manqua s'affaler sur l'évier, se rattrapa juste à temps de ses mains tremblantes, blanches tant elles étaient crispées. Quand elle sentit la douleur atteindre son paroxysme, elle crut que sa conscience n'y résisterait pas : dans un réflexe instinctif, elle se laissa glisser sur le carrelage. Agenouillée à même le sol, son bras gauche paralysé, blotti contre son buste, elle gémit longuement, chercha à inspirer un peu d'air. Parce qu'elle était seule, et parce que la crise semblait plus forte que jamais, elle lâcha prise face à la douleur, perdit brièvement contact avec la réalité. À ses oreilles bourdonnantes, les cris d'un autre temps résonnaient sans fin.
« Tout le monde à terre ! À terre ! »
« Kate ! »
Son sang qui s'écoulait hors d'elle à chaque battement de cœur épuisé.
« Beckett est blessée ! Appelez une ambulance ! »
Ses membres qui s'engourdissaient peu à peu, sa raison qui vacillait, qui s'effilochait au fur et à mesure qu'elle tentait de la rassembler.
« Central ! Ici matricule 59205, envoyez une équipe de secours aux funérailles ! Un officier à terre, je répète, un officier à terre ! »
Ses mains qui la tenaient, impuissantes. Sa voix…
« Je vous en supplie, Kate ! Restez avec moi… »
Quand elle rouvrit les yeux, elle était repliée sur elle-même, la respiration lourde et sifflante. Le carrelage creusait la peau de ses genoux, douleur lancinante mais infime qui lui servit de fil rouge, la ramena lentement à elle. Ahanante, elle attrapa le rebord de l'évier au-dessus d'elle, se hissa sur ses jambes dans un gémissement. Enfin calmé, son cœur avait repris un rythme lent et sourd, mais chaque inspiration lui procurait encore un vif élancement dans la poitrine. Elle resta quelques instants appuyée à l'évier, puis leva enfin les yeux vers le miroir, serra les mâchoires en constatant la pâleur soudaine de son teint. Elle s'était toujours refusée à penser fatalisme, mais elle ne pouvait que l'admettre : à chaque crise, c'était de pire en pire…
D'un geste pressé, presque honteux, elle effaça les quelques larmes de douleur qui allaient gâter son maquillage. Ses doigts tremblants hésitèrent, puis allèrent se poser sur le nœud de la serviette de bain et doucement, la détachèrent. L'étoffe humide acheva de glisser sur ses hanches, et ses yeux vides s'emplirent d'amertume et de dégoût entremêlés. En silence, elle contempla dans le miroir la cicatrice ronde et irrégulière, qui marquait désormais la chair tendre à la naissance de ses seins. Cercle hypersensible et rosâtre sur la peau blanche, preuve tangible d'une douleur invisible, immense et mortelle. Rappel constant de ce qu'elle avait traversé…
Une chose de plus qu'elle ne voulait montrer à personne. À aucun prix.
Nauséeuse, elle se détourna. Jusqu'à ce matin-là, elle n'avait pas réalisé que les quelques robes de soirée qu'elle s'était jamais procurées présentaient toutes un point commun : depuis le superbe fourreau bleu qu'elle avait porté avec orgueil lors de la fête de lancement de Heat Wave, jusqu'à l'impériale robe rouge que Castle lui avait offerte, elles avaient toutes un décolleté pour lequel le mot « plongeant » n'était encore qu'un doux euphémisme…
Nerveuse, elle quitta la salle de bain et alla revêtir la tenue qu'elle venait d'acheter pour la soirée. Avisant l'heure, elle se dépêcha de récupérer son Glock et de le glisser dans son holster de cuisse, s'attacha à dissimuler l'ensemble sous sa robe en se défendant de songer à ce que dirait Castle si elle avait à dégainer ce soir-là. Elle vida ses placards, trouva enfin l'ample manteau noir qu'elle cherchait – le seul suffisamment distingué qu'elle possédait – et repassa devant la psyché avant de s'arrêter, interpellée par son reflet. À la boutique, pressée d'en finir, vaguement gênée par les regards perçants et scrutateurs des vendeuses avides de commissions, elle n'avait observé son apparence que sous un aspect purement pratique…
Et comme là-bas, elle se concentra avant tout sur le bustier, tout juste assez échancré pour souligner ses formes comme il se devait, mais sans rien laisser paraître de sa cicatrice. D'un geste machinal, elle redressa les bretelles piquetées de faux diamants, replaça ses épaisses boucles brunes ramenées par la barrette sur sa nuque, où elles couvraient avec opulence la peau laissée nue de ses épaules et de son dos. Le bustier de taffetas plissait sur ses hanches, soulignant ainsi avec grâce la finesse de sa taille mais dissimulait sa – trop ? – grande minceur, autre héritage tenace de sa convalescence. Une broche de diamants posée sur sa hanche droite prolongeait l'effet plissé – cachant ainsi habilement son holster et son arme – puis lâchait en longs et amples replis le drapé de la robe, qui frôlait le sol dans un murmure à chacun de ses pas. L'étoffe, d'un vert profond aux reflets assombris tel du velours, renvoyait à l'émeraude constamment changeante de ses yeux, qui maquillés avec goût dans les mêmes tons, semblaient plus perçants et insondables que jamais. L'ensemble était complété d'une écharpe de soie vaporeuse, dont elle s'enveloppa les épaules dans un frisson qui n'avait rien à voir avec la température de la pièce.
Elle ferma les yeux et eut un profond soupir. Il y avait des années de cela, elle s'était juré de ne pas trouver le repos tant que sa mère n'aurait pas été vengée. Quelques mois auparavant, elle avait manqué mourir, de la main même de ceux qui avaient probablement signé la condamnation de Johanna Beckett. Et pourtant, alors qu'elle s'efforçait de se reconstruire, se débattait jour après jour, heure après heure contre la déprime et la peur qui menaçaient de l'engloutir, elle se surprenait par instants à rêver d'une autre vie, plus légère, plus simple, plus heureuse. Sans douleur ni cicatrices. Mais elle qui défendait vaillamment la mémoire de sa mère depuis si longtemps, en avait-elle le droit ?
Et en avait-elle la force ? À se voir ainsi dans le miroir, méconnaissable, impressionnante, différente, elle avait envie d'y croire. Le pas qu'elle s'était toujours refusé de sauter avec Castle était-il une réponse à ce qu'elle recherchait ? Mais que voulait-elle au juste ? Pourquoi avait-elle si peur de changer, de se lancer ? Par crainte de la déception, encore ? De finir seule ? Mais n'était-ce pas déjà le cas ? Et n'avait-elle pas toutes les cartes en main depuis ce fameux jour ?
« Je t'aime, Kate… »
De voir Lanie s'abandonner aussi facilement aux bras d'Esposito, sans honte ni colère, lui avait fait un choc, avant de la questionner sur sa propre situation. La vie l'avait-elle donc abimée au point qu'elle ne puisse jamais plus faire confiance à quiconque ?
Dans un doux froissement de robe, Beckett alla à la fenêtre et se perdit dans la contemplation de New-York, toujours plus animée au creux de cette froide nuit de novembre. Un bruit sourd de moteur la sortit de sa torpeur, et d'abord étonnée, elle avisa la superbe voiture noire qui se garait en bas de son immeuble. Lorsqu'elle vit qui en descendait, elle crut que son cœur allait s'arrêter sous le coup de l'appréhension. Incidemment, elle qui l'observait depuis des années, elle perçut presque aussitôt la nervosité du conducteur.
Elle eut un sourire rêveur, tandis qu'une lueur de défi embrasait ses prunelles. Assez d'hésitations et de questions : il ne tenait qu'à elle que cette soirée ne soit qu'une enquête sous couverture, ou au contraire un test quant à ce qui pourrait être.
Ce soir, que ce soit pour l'affaire ou pour Castle, elle irait à l'instinct.
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Nonchalamment adossé à sa voiture et portable en main, il s'apprêtait à appeler Beckett pour la prévenir de son arrivée, quand la porte de son immeuble s'ouvrit. Par réflexe Castle ne jeta qu'un coup d'œil à la femme qui en sortait mais se figea, en oublia de respirer quand il la reconnut. Silencieuse, elle s'avança jusqu'en haut des marches qui séparait son perron du trottoir, s'arrêta, parut prendre une inspiration forcée puis posa les yeux sur lui. Estomaqué, il s'égara malgré lui dans la contemplation de sa silhouette élégante et familière. Depuis des années qu'il admirait du coin de l'œil sa prestance, cette démarche féline qu'elle adoptait sans en avoir conscience, il aurait dû y être habitué. Et pourtant, cette fois encore, il la redécouvrait, gracieuse et renversante dans cette robe probablement hors de prix. Les vêtements de flic qu'elle portait chaque jour ne lui rendaient pas justice. Bien loin de là…
Avec un petit sourire contenu, elle le laissa quelques secondes supplémentaires à son ébahissement. Elle en profita pour l'observer d'un coup d'œil, puis baissa un bref instant les paupières et se mordit discrètement la joue. Lui qui pourtant était toujours en costume, ce soir plus que jamais il dégageait cette aura d'élégante assurance et de charme… La soirée promettait d'être intéressante.
À cette pensée, elle se ressaisit dans un léger raclement de gorge, et Castle foudroyé parut reprendre ses esprits. Vivement il se détacha de sa voiture et fit quelques pas vers elle, son éternel sourire séducteur aux lèvres. D'un signe du menton, elle désigna le véhicule derrière lui.
- Wow, vous avez sorti la Lamborghini, Castle ?
Encore un peu sous le choc, il suivit par réflexe son regard impressionné vers la splendide voiture noire.
- En effet. Rien n'est trop beau pour le Four Seasons…
Elle descendit l'escalier avec précaution, retenant les pans de sa longue robe pour éviter de marcher dessus. D'un geste tout naturel, il lui tendit une main qu'elle saisit sans réfléchir, et elle franchit les dernières marches pour s'arrêter près de lui. Après une courte hésitation, leurs regards se croisèrent à nouveau.
- …ni même pour vous, Beckett. Vous êtes magnifique.
Il eut un petit salut pour accompagner son compliment, l'air sincèrement ébloui. Pas loin de rougir sous son regard, Beckett resta sans voix quelques instants, avant d'esquisser un mince sourire de remerciement. L'ambiance ressemblait soudain – et beaucoup trop ? – à celle de la soirée de lancement de Heat Wave.
« C'est la vérité. Vous êtes extraordinaire, Beckett. »
- Vous n'êtes pas mal non plus, Castle, s'entendit-elle dire d'un ton qu'elle s'efforçait de faire paraître anodin. Très classe, vraiment.
Le sourire de l'écrivain se fit plus large encore, et elle se dépêcha de détourner la tête, se rendit compte qu'elle avait toujours sa main dans la sienne. Elle se retira promptement mais faisant celui qui n'avait rien remarqué, il l'invita d'un geste à s'avancer vers la Lamborghini. Comme par magie la portière papillon du siège passager s'ouvrit dans un ronronnement discret.
- Si vous voulez bien vous donner la peine…
Secrètement flattée de ses manières, elle lui décocha un avertissement de ses yeux verts. Elle obéit néanmoins, prit place dans la somptueuse voiture de sport.
- Arrêtez votre cinéma, Castle, pour l'instant il n'y a personne à impressionner.
- Toujours aussi charmante, Lieutenant ! répliqua-t-il sans rien perdre de son assurance.
Il fit refermer la portière d'une pression sur la télécommande dans sa poche. Tandis qu'il contournait la Lamborghini pour s'asseoir au volant, Castle retenait à grand-peine un sourire radieux.
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- J'ai continué à visionner les vidéos de surveillance du Four Seasons, annonça Ryan d'un ton débordé. Pour le moment je n'ai rien vu qui pourrait faire avancer nos deux affaires. En revanche, le 41e District vient de nous envoyer les relevés de comptes de Ted Jackson, notre médecin tué par balles dans le Bronx. Voyez un peu.
Le détective fit laborieusement pivoter sa chaise – le van qui allait leur servir de QG pour la soirée n'était vraiment pas grand – et afficha des colonnes de chiffres sur les multiples écrans qu'il avait à sa disposition. Assise sur le seul autre fauteuil, Beckett examina les données puis fronça les sourcils.
- Pour un chirurgien en fonction et qui menait un tel train de vie, ça n'est vraiment pas brillant…
Debout derrière elle, Castle plissa les paupières en consultant les dossiers par-dessus son épaule, puis eut un sursaut de stupeur.
- Il était endetté jusqu'au cou, oui !
Ryan opina du chef tout en ouvrant d'autres dossiers au fur et à mesure qu'il les commentait.
- M. Ted Jackson était vraisemblablement possédé par le démon du jeu. À en juger ses relevés de carte de crédit, il misait gros – et mal – dans les courses de chevaux, les sites de poker en ligne, les machines à sous virtuelles ou les casinos… Rien qu'hier soir en une heure, il a perdu un bon demi-millier aux tables de jeu du Four Seasons. À sa mort, sa banque était sur le point de geler ses comptes.
- Un chirurgien de sa trempe gagne certainement bien sa vie, mais c'est difficile de croire qu'il tienne depuis aussi longtemps en brûlant ainsi la chandelle par les deux bouts, fit remarquer Castle. Il aurait une autre source de revenus ? Du genre… pas très licite ?
- Ce qui pourrait expliquer sa présence en plein Bronx au beau milieu de la nuit, compléta Beckett.
- Pour l'instant, je n'ai encore rien détecté qui puisse paraître frauduleux dans ses activités, reprit Ryan. Pourtant, il est clair que son boulot, aussi lucratif soit-il, ne pouvait pas couvrir toutes ses dépenses. Je suis en contact avec les gars de la 41e, selon eux, le quartier où Jackson a été tué abrite un trafic de médicaments et d'anesthésiants, et un chirurgien comme lui aurait facilement pu les fournir en morphiniques et autres substances médicales réglementées.
- Dans certains milieux, ce genre de produits se revend aussi cher que des stupéfiants classiques, murmura Beckett, pensive. Donc Jackson, après une nouvelle soirée de jeu complètement débridé, se retrouve sans rien pour rembourser ses débiteurs au Four Seasons. Il est obligé de se rendre dans le Bronx pour emprunter à ses collaborateurs ou leur échanger de nouvelles marchandises… et là, il se fait abattre par le pistolet de Volivera. Mais celle-ci était morte noyée dans la piscine du Four Seasons depuis au moins deux bonnes heures…
- L'assassin de Volivera avait peut-être connaissance des honteuses petites affaires de Jackson, avança Castle. S'il est lui aussi médecin, il a peut-être voulu participer au trafic ou même faire chanter Jackson. Et pour peu que Volivera ait été témoin de quelque chose ces derniers jours, le tueur a préféré faire disparaître tout le monde plutôt que de gâcher un contrat juteux ?
Jusque là attentive, Beckett secoua la tête.
- Très belle histoire mais ne vous emballez pas, Castle. Avant toute chose, il faut identifier les raisons de la présence de Jackson dans le Bronx. On sait que sa mort et celle de son ex-femme sont liées, mais ça s'arrête là.
- Et voici la liste des personnes proches de Jackson ou de Volivera que vous allez très certainement croiser ce soir.
Ryan fit apparaître une série de portraits issus des listes de clients du Four Seasons. Castle et Beckett y reconnurent bien évidemment Sofia Volivera et Ted Jackson, et leur collègue attira leur attention sur une troisième photographie, celle d'une femme brune aux traits asiatiques.
- Pendant nos recherches, il a semblé que Jackson avait une relation épisodique avec cette autre congressiste. À en croire leurs notes de café, de restaurant et de cinéma, ils sortaient ensemble depuis au moins six mois.
- Comment s'appelle-t-elle ? questionna Beckett tout en imprimant dans sa mémoire le visage de poupée de porcelaine de la jeune femme.
- Sun Nashburn, 35 ans. Elle est médecin anesthésiste dans le même hôpital que Jackson. Nous n'avons pas eu l'occasion de l'interroger aujourd'hui au Four Seasons, son nom n'est sorti de nos recherches par recoupement qu'il y a une heure ou deux. Personne parmi les amis de Jackson ne nous a mentionné son existence. Si elle entretenait bien une relation avec Ted Jackson, c'était probablement en secret.
- Sun Nashburn… Comme la famille Nashburn, qui tient la société d'import-export du même nom ? émit Castle.
- Tout à fait, elle est la fille unique de Walter Nashburn, l'un des cofondateurs de la société et accessoirement l'un des meilleurs amis du maire.
- Je l'ai rencontré, grommela Castle. Un type hautain et calculateur, qui passe son temps à jeter l'argent par les fenêtres parce qu'il en aura gagné deux fois plus en Bourse le lendemain. Il déteste mes livres et ne s'est pas privé pour me le dire.
Beckett risqua un regard vers son coéquipier, un sourire difficilement contenu tiraillant le coin de ses lèvres. Elle préféra le laisser bouder et se tourna à nouveau vers Ryan, un peu décontenancé.
- Fais des recherches sur cette Sun Nashburn, notamment sur ses dépenses au cours des derniers mois. Si elle sortait bien avec Jackson, peut-être lui a-t-il emprunté de l'argent. De notre côté, on essaiera de lui parler ce soir. Peut-être qu'elle sait ce qu'il aurait pu aller faire dans le Bronx à 4 heures du matin.
- Compris.
Une série de coups à la porte du van les fit sursauter, et Esposito apparut, un peu essoufflé, à la main un énorme sac de nourriture fast-food.
- Yo ! Castle, elle est à vous la Lamborghini garée juste là ?
- La Murcielago ? Une beauté, hein ?
- Je pensais pas en voir une en vrai un jour ! Vous me laisseriez l'essayer ?
- Eh bien…
Devant l'hésitation de Castle, Esposito perdit ses yeux de chiot et son sourire émerveillé de gosse un matin de Noël.
- Ou alors je vous colle une contravention pour stationnement non réglementaire et pollution sonore quand vous aurez fait démarrer ce petit bijou.
Catastrophé, Castle chercha un secours en la personne de Beckett, qui eut un haussement d'épaules. Sans trop le vouloir, Ryan lui sauva la mise.
- C'est maintenant que tu débarques, Espo ? s'insurgea-t-il en retirant son micro-casque. T'as une idée du nombre de mégaoctets d'images de surveillance que je viens de me visionner depuis que tu es soi-disant parti chercher un casse-dalle ?
- Désolé, vieux, il y avait du monde, s'excusa son collègue.
- « Du monde » ? Ca fait presque trois heures, tu es allé le chercher où, ton hamburger ? A l'autre bout de la ville ?
Mais Esposito ne semblait pas vouloir en dire plus.
- Désolé, répéta-t-il en regardant ailleurs.
A l'inverse de Castle et Ryan, qui accueillaient avec étonnement l'absence de justification plausible d'Esposito, Beckett resta silencieuse, se contentant de fixer son subordonné d'un air pensif. Une lueur de compréhension illumina ses prunelles songeuses.
- Esposito ? Comment va-t-elle ?
Le détective, qui s'attendait à des représailles pour avoir ni plus ni moins abandonné son poste pendant quelques heures, lui adressa un coup d'œil surpris. Puis il parut comprendre.
- Mieux, je crois.
- Alors merci pour elle.
Ils eurent un dernier regard entendu, puis leur supérieure se concentra à nouveau sur les photos affichées à l'écran, signifiant que l'incident était clos. Un peu perdu, Castle néanmoins n'intervint pas. Ryan eut un dernier coup d'œil pour son coéquipier, non plus furieux mais vaguement inquiet, interrogateur. Esposito eut un léger signe négatif de la tête, comme pour dire qu'il lui expliquerait – peut-être – plus tard.
- Merci pour tes recherches, Ryan, reprit Beckett. Personne là-bas hormis l'amie de Volivera, Helena Wood, ne sait que leurs deux collègues ont trouvé la mort la nuit dernière. Entre les rumeurs qui doivent courir sur leur disparition, la raison de la virée de Jackson dans le Bronx et la nature de sa relation avec cette Sun Nashburn, ça nous fait pas mal de pistes à creuser pendant cette mission sous couverture…
Elle replaça son manteau noir qui avait glissé de ses épaules et se leva dans un froissement de tissus. L'esprit ailleurs jusque là, Esposito écarquilla les yeux à la vue de la tenue de sa patronne – avec autant d'ébahissement que son coéquipier lorsqu'elle était montée dans le van quelques minutes plus tôt. Elle lui adressa une œillade moqueuse et se tourna vers son écrivain.
- On est partis, Castle.
- Prête à affronter les requins et les paparazzis, Lieutenant ? plaisanta-t-il en reprenant sa propre expression.
- Tant que vous ne me lâchez pas parmi les fauves…
Comme si c'était la chose la plus naturelle au monde, elle prit le bras qu'en parfait gentleman il lui tendait, et Esposito s'écarta sur leur passage. Une fois qu'ils furent sortis, le détective interrogea de ses yeux stupéfaits son propre partenaire.
- Ils sont sincères, ou ils jouent juste très bien leur rôle ?
Avec un rictus amusé, Ryan hocha la tête et remit son casque, paré à affronter une nouvelle série d'enregistrements.
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Dans un ronronnement de moteur, la Lamborghini s'arrêta au bout de la courte file de voitures qui menait au tapis rouge. Les cris des journalistes, les cliquetis incessants des flashes et les exclamations des badauds leur parvenaient déjà dans l'habitacle, pourtant étouffés. Il lui jeta un regard en coin, s'aperçut qu'elle fronçait les sourcils, les yeux fixes, comme quand elle se tenait face à son tableau blanc, lorsque l'enquête connaissait un revers ou une impasse. Bref, une complication.
Elle n'aimait pas être le centre de l'attention, ça n'était guère dans sa nature. Et il pouvait concevoir que depuis l'été dernier, elle était encore moins encline à se laisser entourer par une foule en délire, d'être la cible de tous les regards. Les flashes la rendaient nerveuse. Il l'avait déjà vu frémir quelques fois dans la rue, lorsqu'un moteur pétaradait, que quelqu'un la bousculait ou qu'un passant criait après un autre. Elle menait en tout point une vie normale, mais il avait souvent la sensation que cela lui demandait chaque jour des efforts insoupçonnés.
Il aurait souhaité pouvoir l'aider, mais si seulement il avait su comment… et surtout, si seulement elle l'avait laissé faire !
- Ca ira, Beckett ?
Tirée de ses réflexions, elle le scruta sans mot dire. Dans la pénombre des vitres teintées, ses yeux émeraude semblaient étinceler dans leur écrin de maquillage.
- J'imagine que vous vivez dans un monde impitoyable, monsieur l'écrivain millionnaire, mais depuis le temps, vous devriez pourtant savoir que je suis plus solide que j'en ai l'air.
- C'est vrai, lieutenant, lui accorda-t-il en se concentrant sur la voiture devant eux, redémarrant à sa suite.
Elle continua de le fixer en silence.
- Et puis, je fais équipe avec la personne la mieux indiquée pour ce genre de situation… Que demander de plus ?
Il s'arrêta. Plus qu'une voiture avant le tapis rouge. Muet, il osa de nouveau affronter son regard, et elle ne cilla pas. À nouveau coupés du monde extérieur, ils prolongèrent quelques secondes cet échange sans paroles, sans gestes ni contact, qui semblait ne pouvoir exister et perdurer qu'entre eux. Beckett hésita, puis un sourire naquit sur ses lèvres nacrées, le plus simple et le plus beau qu'il lui ait jamais vu.
La voiture précédente redémarra, libéra enfin la place fatidique devant le tapis rouge, et comme dans un songe, Castle s'y avança. Un dernier regard vers sa coéquipière et muse, qui désormais tournée vers la vitre, prenait une inspiration comme si elle était sur le point de plonger en eaux profondes, puis il activa un bouton. Les portes papillons de la Lamborghini s'ouvrirent, et sous une pluie soudaine de lumières, de sons, de cris et de flashes, leur bulle de silence complice éclata.
Il sortit de sa voiture, la contourna tout en saluant la foule hurlante et surexcitée, alla se poster près du siège passager. Il tendit une main, que Beckett saisit avant de se lever avec une grâce un peu hésitante mais charmante. Sur son visage, un mince sourire insondable et mystérieux, qui se fit un rien plus chaleureux quand elle lui prit le bras et leva les yeux vers lui.
Et ils comprirent : entre eux, le silence complice existait et existerait toujours. Par un regard, un sourire. Aveu muet et inexplicable qui semblait être depuis toujours, depuis leur rencontre.
L'aveu d'une histoire encore inachevée, qui d'une manière ou d'une autre, ne demandait plus qu'à s'épanouir. Peut-être une réponse à ce que tous les deux, avant même de se rencontrer, cherchaient déjà…
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Ce soir-là devant le Four Seasons Hotel New York, les rumeurs allèrent bon train sur la mystérieuse inconnue qui accompagnait le Master of Macabre, l'éternel célibataire Richard Castle. Beaucoup parièrent sur une énième conquête d'un soir, peut-être une ancienne star du mannequinat ou encore une actrice. D'autres émirent l'hypothèse d'une personnalité dans le monde de l'édition, ce qui expliquerait cette aura ingénue, légèrement hésitante que n'ont plus les habitués du tapis rouge… Peut-être son nouvel agent. Bien peu d'entre eux, connaisseurs, songèrent à la fameuse KB, célèbre muse à qui chaque volume de Nikki Heat était dédicacé, et qui boudait depuis des années la lumière des projecteurs.
Mais nul ne parvint réellement à imaginer l'inconnue, à la démarche féline et envoutante dans sa sublime robe émeraude, jouant le rôle dangereux et ingrat d'un simple lieutenant de police…
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2011. November. Lateatnight…
Un corps qui s'abandonne au sol. Une voix qui murmure, paniquée.
- Non, non ! Accrochez-vous… Restez avec moi !
L'eau teintée de rouge. L'obscurité porteuse de mort.
- … Réveillez-vous ! Tenez bon !... Les secours arrivent !
Du sang. Il y a du sang partout. Sur le carrelage, sur leurs vêtements. Sur ses mains.
Le souffle qui ralentit…
- …Non ! S'il te plait ! Reste, je t'en prie !
Du sang. Partout.
- Je t'en supplie… !
« Reste avec moi ! »
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Le temps de quelques lignes, on renoue avec le prologue… Le futur vous effraie-t-il ?
A très bientôt,
Elenthya
