Avant tout, une bonne année 2012 à tous !
Et un grand merci pour vos commentaires toujours plus nombreux et enthousiastes. Je m'excuse d'ailleurs de ne pas avoir pu répondre plus vite à vos attentes, mais cette dernière année d'études très chargée ne me laisse que peu de temps pour écrire. Je fais de mon mieux !
Merci entre autres à Virginie31 (ce fut un plaisir d'échanger ces quelques messages ! Je te souhaite toute l'inspiration possible pour cette année 2012, et j'espère avoir prochainement ton avis sur ce nouveau chapitre. A bientôt !), MissA0805 (je voulais me racheter pour la précédente coupure sadique, mais je crois que c'est raté… Enfin, j'attends ton avis ! A bientôt !), Chouckett (ô ma chère, tu m'as gâtée sur ce coup-là ! Mais c'est quand que tu t'inscris, hein, que je puisse te répondre avec une foule de détails – et te donner l'adresse du site sur lequel est présentée la fameuse robe ? Bref, merci de tes reviews toujours aussi enthousiastes. J'espère que le premier flash-back de ce chapitre te plaira tout autant ! A très bientôt j'espère, et encore une fois, mille mercis !), Mel (oui je suis méchante et j'en suis fière… Mais merci d'être passée outre ma petite manie des fins crispantes et d'avoir laissé une trace de ton passage. A bientôt ? Bonne lecture !), Squilla (Comme promis, tu as été l'une des premières averties… Alors je suis désolée de te l'apprendre, mais finalement ce n'est pas dans ce chapitre que Kate « va lui sauter dessuuuuus »… Mais il y a quand même de bons moments ! A très bientôt, bisous !), Cordelia (le suspens en surcouches, c'est ma marque de fabrique… J'espère que cette suite te rassurera quant au sort de Beckett. Merci de ton commentaire, et à bientôt ?), Manooon (trrrès chèrrre, voici la suite ! A bientôt !), bethceu (vous aurais-je ôté les mots de la bouche dans votre dernière review ? Merci en tout cas de votre soutien. A bientôt !), bisounours1998 (Que de majuscules dans cette review qui pétait littéralement le feu ! Ce fut un plaisir, j'espère que la suite te plaira tout autant ! A bientôt !), sonia (fidèle lectrice, je suis contente de te retrouver plus enthousiaste que jamais. Le Caskett te plaira-t-il aussi dans ce numéro 7 ? A bientôt !), Niennaju (encore une fois, ce fut une joie que de te compter parmi mes revieweurs. Promis, dès que ma foutue vie sera un peu moins overbookée, je me ferais un plaisir d'aligner tes fics pour une lecture en bonne et due forme ! D'ici là, bon chapitre à toi ! Et à bientôt !), Ayahne (la première, et pas des moindres… J'ai beaucoup aimé nos échanges, c'était fort concis mais explicite. A bientôt !).
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Dédicace toute spéciale à mon héroïne du jour, avec qui j'ai accessoirement vécu un spectaculaire délire par mails interposés sur un simple « a » paumé dans le texte (on se comprend)… j'ai nommé ma bêta Tootouts ! Merci encore pour tes yeux de lynx et ta plume sévère mais ô combien juste !
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L'enquête prend un tour décisif dans ce chapitre, et le Caskett passe lui aussi à un autre niveau…J'espère que vous apprécierez !
NB : Les quelques paroles anglaises dans ce chapitre ainsi que son titre renvoient à la nouvelle version du chapitre 1, « The Bullet and the Secret ». La chanson utilisée est « Soldier », d'Ingrid Michaelson : chacun de ses mots semble taillé pour Beckett…
youtu. be/ QHWQ9-OJH5E
(veillez à enlever les espaces dans l'adresse)
Et maintenant, bonne lecture…
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2011. May.
- Ici matricule 47-2 en provenance d'Evergreen'sCemetery. Femme de 31 ans, plaie par balle à la poitrine. Inconsciente, tachycarde, ventilation sous oxygène pur. Hémorragie massive malgré compressions. Préparez un bloc trauma et trois unités d'O négatif. Arrivée dans 6 minutes !
Toutes sirènes hurlantes, l'ambulance prend un virage serré sur la droite. Par réflexe il s'accroche comme il peut à ce qu'il trouve, serre les dents tandis que le véhicule gémit sur l'asphalte, stabilise sa trajectoire, et accélère de plus belle.
Le ronronnement indistinct de la radio à l'avant. Le bip lancinant du scope, rapide, trop rapide. Les « Paramedics » qui multiplient les produits et les injections. Lanie Parish qui insensible au sang qui macule ses mains, ses bras, sa robe, maintient les compresses comme si c'était sa propre vie qui tentait de s'échapper sous ses doigts tremblants.
De ses yeux hagards il embrasse le tableau cauchemardesque et sens dessus dessous. Ça va s'arrêter, ça doit s'arrêter. Ça ne peut pas être réel, pas aujourd'hui, pas maintenant. Tout va bien trop vite. On ne peut pas pleurer un ami perdu un matin, et dans l'heure qui suit en voir un autre s'effondrer, mourant à son tour. On ne peut pas consciemment souhaiter arracher la vie de quelqu'un ainsi, lâchement, avec cruauté, sous les yeux de tous ses proches.
Ça ne peut pas être Kate, cette femme inerte et à chaque seconde un peu plus pâlissante. Ça ne peut pas être son sang qui coule et s'écoule sur l'uniforme d'apparat noir de la NYPD, ça ne peut pas être son cœur qui accélère ainsi au-delà de l'imaginable, comme prêt à se rompre à tout instant.
Elle respirait encore il y a tout juste quelques minutes. Elle bougeait, elle parlait, elle le regardait. Même en larmes, même hurlante de désespoir auprès de Montgomery le soir de son décès, même silencieuse et comme étouffée par le chagrin ce matin-là, elle est la vie même. Elle est sa vie.
Elle ne peut pas partir, pas comme ça. Pas tout de suite. Pas maintenant ! Il tend une main et saisit la sienne, et ce n'est pas le sang qui tâche et durcit ses gants blancs qui lui arrache un frisson d'horreur : c'est le fait de la sentir à peine tiède. De percevoir cette main qu'il voyait toujours douce, calme, intransigeante ou meurtrière quand l'urgence l'exigeait, désormais flasque et sans réponse.
L'alarme retentit soudain, stridente, continue. Sur l'écran du scope, une longue ligne verte, désespérément plate.
- On la perd !
- Putain de merde, Kate, reste avec moi ! s'écrie Lanie dans un sanglot.
Il lâche sa main, foudroyé. Il n'arrive pas à penser. Il n'arrive pas à prier. Il ne peut même pas hurler, jurer, tempêter. Agir. Il est vide, vide comme cette poupée de chair, ce mensonge étendu là et qui n'est qu'un affront révoltant à tout ce que Kate Beckett a été. L'univers n'a pas de sens sans elle. Depuis qu'elle a fermé les yeux, le temps est comme suspendu, en attente. Oublié.
Dans quelques minutes, le choc passera, le monde recommencera de tourner. Et alors la douleur, la peine, l'horreur, toutes l'assailliront et le noieront comme autant de vagues, traitresses, cruelles, injustes, démesurées. La culpabilité l'étreindra, celle de ne pas avoir réagi à temps, de ne pas s'être jeté au-devant d'elle. Ne pas avoir pu prévoir… ni la sauver.
« Il n'y a pas de victoires, seulement des batailles. »
Mais pour l'instant, il ne pense qu'à elle, qu'à sa voix claire qui semble encore résonner à ses oreilles.
« Le mieux que l'on puisse espérer est de trouver notre place en ce monde. Et avec beaucoup de chance, de rencontrer quelqu'un qui veuille rester à nos côtés. »
Ce regard qu'elle lui a jeté pendant ce discours poignant, cette lueur de vie et d'espoir qui perçait vaillante dans ses prunelles noyées de chagrin. Il n'a pas pu répondre sur l'instant, solennel, attristé qu'il était alors. Maintenant il veut savoir, il veut comprendre. Il veut la comprendre.
« Je t'aime, Kate. »
Qu'importe sa réponse en fin de compte. Tout ce qu'il souhaite, c'est qu'elle vive. Près de lui ou à l'autre bout du monde, avec ou sans Josh, concernée ou indifférente à son sort, qu'importe.
Qu'elle vive, tout simplement… !
L'ambulance pile, les portes s'ouvrent, et dans un fracas de cris et d'ordres, la réalité s'affirme. La lumière l'éblouit et efface l'ultime image de cette femme en uniforme noir, belle et digne dans son chagrin, les yeux brillants d'un aveu destiné à lui seul. Des mains, des bras inconnus emportent Kate inerte sur son brancard. Chancelant, nauséeux, il la suit.
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Chapter 7
Battle with the Heart
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But how do I know if I'll make it through?
How do I know? Where's the proof in you?
And so it goes, this soldier knows
The battle with the heart isn't easily won…
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Mais comment savoir si je vais réussir ?
Comment savoir ? Qu'est-ce qui en toi me le prouve ?
Et c'est ainsi, le soldat le sait
La bataille du cœur n'est jamais gagnée d'avance…
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2011. November.
- Espo, Ryan, vous avez tout entendu ?
- En poussant au max la capacité de votre micro, on a capté la majeure partie, répondit Esposito. Alors ça pourrait être Wood ?
- Elle a un mobile, et on a déjà tué pour moins que ça. Elle a prétendu être restée dans sa chambre toute la nuit dernière au moment des meurtres. Est-ce qu'on avait pu vérifier son alibi sur les vidéos de surveillance ?
- Pas exactement, reprit Ryan, les caméras à l'étage où sont logés nos suspects ont connu comme par hasard quelques soucis techniques la nuit des meurtres. Tout un couloir est concerné. On n'a aucune image de la porte de la chambre de Wood.
- Et les caméras des ascenseurs ?
- Aucune trace de Wood aux heures critiques, mais elle aurait pu passer par les escaliers de service. Ils ne sont pas surveillés et pour la plupart jamais verrouillés.
- Bien. Passez au peigne fin tout ce qu'on a sur cette jolie tablée, en premier lieu sur Helena Wood, Sun Nashburn et nos deux victimes : il faut qu'on ait des preuves tangibles de tout ce qu'a pu avancer cette Karen. Je vais profiter que Wood soit encore sous le choc pour l'interroger. Soyez prêts à contacter la sécurité de l'hôtel si nécessaire.
- Entendu. Elle est partie sur votre droite, il y a des toilettes au bout du couloir. Bonne chance, Boss.
Esposito s'attela aussitôt à la tâche demandée, et sur ses écrans annexes s'affichèrent successivement les dossiers des différents convives.
- Je dois passer un coup de fil.
Avant même qu'Esposito, absorbé par ses recherches, ait pu répondre, Ryan avait déjà posé son micro-casque, attrapé sa veste et quitté le van. Le claquement métallique de la porte arracha le détective à ses pensées, et il jeta un coup d'œil aux écrans de Ryan : les vidéos du Congrès, toutes mises en pause, présentaient non pas Helena Wood mais Sun Nashburn, l'anesthésiste. Il fronça les sourcils, interloqué devant les images qui lui semblaient toutes normales. Qu'est-ce que Ryan avait vu ?
Intrigué, il retourna à ses recherches en espérant que son collègue soit rapidement de retour et lui apprenne ce qui clochait. Tandis qu'il épluchait les relevés téléphoniques du bureau de Volivera à l'affut d'un contact avec le directeur du Presbyterian Hospital – ce qui aurait pu corroborer les paroles de Karen quant à une proposition de poste en Arizona pour Jackson – un mouvement inhabituel attira son regard sur un écran annexe. La caméra de surveillance de la salle de réception, qu'il avait faite zoomer sur la table de Beckett et Castle pour transmettre des informations en temps réel à sa patronne, filmait toujours : l'écrivain, qui aurait pourtant dû rester tranquillement à table, venait de se lever d'un bond, l'air paniqué. Au même moment, un sursaut agita la foule de convives, comme à l'entente d'un bruit soudain, et Castle devint blanc de craie. Esposito, qui n'avait plus le moindre petit retour son depuis que Beckett avait quitté la salle, élargit en vitesse l'angle de vue de la caméra et suivit les regards étonnés des invités, qui pointaient tous vers un serveur qui venait de déboucher avec brio une bouteille de champagne. Quelques convives applaudirent même, admiratifs.
Mais Castle, lui, ne se rassit pas, continuait de jeter des coups d'œil inquiets vers la porte principale comme s'il s'attendait à voir débarquer les braqueurs de la New Amsterdam Bank d'une seconde à l'autre.
- Mais… qu'est-ce qu'il fabrique ?
Pour la première fois de la soirée, il regretta de ne pas avoir donné ne serait-ce qu'une oreillette à Castle, ce qui aurait permis de communiquer sommairement avec lui et de l'empêcher de faire une bêtise ou pire, de griller la couverture de Beckett. Interloqué, il contempla l'écrivain qui essayait discrètement – bien en vain – de lui montrer un objet qu'il tenait à la main. Comme il n'obtenait aucune réaction – qu'attendait-il de toute manière, que la caméra fixée dans un coin au plafond hoche de gauche à droite ? – Castle bredouilla probablement une excuse et quitta la table à son tour, sous le regard inquiet et soupçonneux des autres convives. Exaspéré, Esposito secoua la tête en le voyant hésiter une fois arrivé dans le couloir, et finalement prendre la direction contraire à celle qu'avait suivie Beckett.
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- Elle est partie sur votre droite, il y a des toilettes au bout du couloir. Bonne chance, Boss.
Beckett rabaissa son bracelet et s'assura que nul ne l'avait surprise, mais le corridor d'un bout à l'autre était désert. Suivant les indications d'Esposito, elle remonta le couloir au sol molletonné de moquette rouge bordeaux et au somptueux papier peint blanc et or. Au loin la musique et les conversations s'amenuisaient peu à peu, et un épais silence finit par l'envelopper, laissant ses oreilles quelques instants bourdonnantes. Elle atteignit la porte en question, effleura la poignée dorée et le battant s'entrebâilla sans un bruit : dans l'interstice, elle aperçut Helena Wood penchée sur une rangée de lavabos en marbre blanc et rose. Dans le reflet du gigantesque miroir qui couvrait tout un mur, le visage doux et avenant de la pédopsychiatre, maquillé avec soin, était strié de larmes.
Beckett analysa brièvement la situation. Parce qu'elle avait été l'auteur présumé d'un message qui avait attiré Volivera près de la piscine, Helena Wood avait fait partie des premiers suspects. Au sortir d'un interrogatoire, Ryan et Esposito avaient conclu qu'elle n'avait probablement rien à voir avec le meurtre, principalement parce qu'elle avait déclaré le vol de son portable avant même que Volivera soit retrouvée noyée. Mais ce n'était qu'une parole, et la vidéosurveillance défectueuse ne blanchissait pas totalement Wood. Sans compter qu'elle avait omis de signaler un rendez-vous – galant ? – avec la deuxième victime, Ted Jackson, le matin précédant sa mort. Et avec cette histoire d'amour qui la poursuivait depuis plus de quinze ans, Wood avait un excellent mobile…
Machinalement Beckett passa une main sur le nœud de drapés de sa robe, qui dissimulait son holster de cuisse. Il n'était pas exclu que Wood dispose de la clé de la chambre de Volivera – clé magnétique disparue depuis – et qu'elle se soit procuré le pistolet qui avait abattu Jackson – arme encore introuvable. Si elle ne s'en était pas encore débarrassée, il y avait un risque pour que Wood panique à la vue de la police et cherche à se défendre…
Wood avait oublié son sac dans la salle de réception, et d'un coup d'œil sur sa tenue, une robe qui multipliait les couches de soie bleue vaporeuse, Beckett supposa qu'elle n'avait pas caché d'arme sur elle. Elle renonça donc à empoigner son Glock, ce qui de toute manière aurait été une initiative plutôt disproportionnée face à une simple suspecte – et une excellente manière de griller sa couverture. De plus, dans une pièce aussi petite, elle aurait plus vite fait de maîtriser Wood en cas de menace. Elle ne s'entraînait pas au combat rapproché depuis tant d'années pour rien…
Beckett poussa la porte et entra. Une fragrance de jasmin et de magnolia embaumait l'air, issu d'un encensoir disposé dans un coin. Elle haussa les sourcils : les hôtels cinq étoiles, c'était vraiment un autre univers. Rien que ces toilettes égalaient en superficie et peut-être même en valeur marchande le quart de son appartement – entre le sol de marbre, les lustres d'or et les cabines de bois poli.
- Helena ?
L'interpellée eut un sursaut et reconnaissant la jeune femme brune dans le miroir, essuya ses larmes avec maladresse. À la lumière chaude que projetaient les lustres, elle semblait épuisée et minée par le chagrin.
- Oh… Stana. Désolée. Je ne voulais pas me donner en spectacle comme ça, murmura-t-elle d'une voix encore chargée de sanglots.
- Non… Ne vous inquiétez pas. Je venais juste voir si je pouvais faire quelque chose.
La jeune quadragénaire la remercia d'un sourire aussi doux que torturé. D'une main tremblante, elle prit l'une des serviettes propres posées près des lavabos et ouvrit les robinets dorés, imbiba le linge pour s'en tamponner le visage avec précaution. Beckett s'approcha tout en jetant un discret coup d'œil circulaire : toutes les cabines, situées face à aux lavabos, étaient vides. Parfait.
- J'avais oublié à quel point Karen pouvait être insupportable, souffla Wood d'une voix amère. Elle est d'autant plus crispante depuis qu'elle a épousé un bon parti et qu'elle peut se consacrer aux cancans les plus divers.
- Je suis sûre que ce n'est pas aussi sordide qu'elle a voulu le faire paraître. Vous aviez l'air sincère devant Nashburn.
Wood lui adressa un regard hésitant, puis reconnaissant.
- Cette Volivera… C'est une de vos amies ? hasarda Beckett.
- Nous travaillons ensemble depuis cinq ans maintenant, mais nous étions colocataires et très amies à la fac. C'était… Enfin, c'est quelqu'un de bien.
- Pourtant, elle est prête à revoir Jackson, même à le faire venir en Arizona alors qu'elle sait combien cela vous déstabilise.
Wood eut comme un frisson réprimé alors qu'elle se penchait sur le miroir pour effacer les traces d'eye-liner qui avait coulé. Elle baissa les yeux.
- Elle est le chef de son propre service, elle a beaucoup de responsabilités… Et Jackson est quelqu'un de talentueux, souffla-t-elle comme une excuse.
Elle fit une pause, complètement perdue dans ses pensées.
- Et puis, je ne lui ai pas dit ce que je ressentais. Après tout, c'est son ex-mari.
Elle avait buté sur ce dernier mot, et Beckett plissa légèrement le front : elle avait senti sans peine l'animosité qui un très bref instant, avait percé dans sa voix atone.
- Vous voulez dire qu'elle ne s'en est jamais douté ? demanda-t-elle, sa surprise n'étant qu'à moitié simulée. Alors que c'est votre amie ?
Comme soudain très absorbée par le réarrangement de son maquillage, Wood ne répondit pas. La tension dans ses épaules n'échappa guère au lieutenant, experte des salles d'interrogatoire.
- Et… si vous lui disiez ? Peut-être comprendra-t-elle. Vous avez si peur que ça de sa réaction ?
Wood tressaillit, se mordit pensivement la lèvre. Depuis son interrogatoire, elle était a priori la seule convive au courant de ce qui était arrivée à Sofia Volivera. Mais ça, Stana n'était pas censée le savoir…
Baissant un court instant les yeux, Beckett vit les poings de la suspecte se serrer, si fort que ses jointures en blanchirent. Wood lui accorda un long regard, et ses traits s'assombrirent sous le remords. Etait-ce celui d'une amoureuse transie… ou bien d'un assassin ?
- C'est… compliqué comme histoire, souffla-t-elle pour toute réponse. Vous savez probablement ce que je ressens.
Wood eut une longue inspiration un peu tremblée, déglutit et esquissa un petit sourire forcé, infiniment doux et presque bienveillant.
- Vous êtes amoureuse de Castle, n'est-ce pas ? Pourtant il suffit de lire une seule page de Heat Wave pour comprendre que c'est une cause perdue.
Beckett entrouvrit les lèvres, voulut protester vivement, mais pas un son ne sortit de sa gorge. Elle sourit pour donner le change, mais elle savait son rictus complètement faux.
- Quoi ?
- C'est très discret, mais vous êtes sur la défensive dès que quelqu'un fait allusion à elle. Et il n'y a qu'à voir le regard de M. Castle quand il en parle.
Beckett écarquilla les yeux de stupéfaction. Voilà bien le problème de ce genre de mission sous couverture, la recherche d'informations n'avait strictement rien à voir avec un interrogatoire en règle, où le suspect par convention restait bien sagement sur sa chaise à attendre les questions. Au vu du tour que prenait la conversation, elle regrettait vraiment cette routine…
- Je ne vois pas de quoi vous parlez. Castle est mon patron, voilà tout, répondit-elle en priant pour que jamais personne – et surtout pas l'intéressé – n'entende un truc pareil de sa bouche.
- Stana, je n'en ai probablement pas l'air ce soir, mais n'oubliez pas que je suis psy.
Peut-être, mais elle se trompait complètement sur la nature de sa gêne. Qui n'aurait pas paru sur la défensive tandis que tout le monde à table parlait d'un personnage qui était inspiré de sa propre existence ? Elle aurait pourtant dû en être fière, Castle en toute bonne foi cherchait à l'en convaincre depuis le début…
Beckett se secoua mentalement, se refusant à se laisser déconcentrer – surtout par cet écrivaillon qui n'était même pas présent – et chercha un moyen de ramener la conversation sur Wood.
- Être la muse d'un écrivain aussi talentueux… Cette femme a bien de la chance, souffla la pédopshychiatre en se lavant consciencieusement les mains.
- Elle n'est pas intéressée, répliqua Beckett sans réfléchir.
- Vous en êtes bien sûre ? Je n'ai pas besoin de les voir ensemble pour comprendre qu'il y a un lien peu commun mais très fort entre eux. Toutes les dédicaces lui sont destinées, j'en suis certaine maintenant que j'ai rencontré M. Castle en personne. Et elle ne le laisserait pas écrire de telles choses pour Nikki Heat, si elle n'éprouvait pas de pareils sentiments pour son auteur. Je suis désolée pour vous, Stana, mais oubliez-le, c'est mon conseil.
D'un geste vif, presque brutal, elle referma le robinet doré. Sa voix douce se fit glacée.
- Oubliez-le, avant de faire une bêtise et de le regretter toute votre vie.
La respiration de Beckett se ralentit tandis qu'elle scrutait la jeune femme de ses yeux verts pénétrants, comme à l'affût.
- C'est la psy en vous qui parle, Helena ?... Ou bien la femme ?
Wood se mordit la lèvre, baissa les paupières un bref instant tandis qu'elle se séchait les mains dans une serviette. Beckett les observa une brève seconde : elles étaient belles mais nerveuses, osseuses, beaucoup moins délicates que le reste de son anatomie. Auraient-elles pu lever une arme et actionner la gâchette sans hésiter ? Avaient-elles étranglé une autre femme sans le moindre scrupule ?
Lorsqu'elle croisa de nouveau le regard de la pédopsychiatre, elle y vit une souffrance folle, amère, à peine masquée. Doucement, sans ciller, l'autre posa la serviette chiffonnée près du lavabo et lui fit face.
- Les deux, Stana. Les deux…
Un étrange et pesant silence tomba soudain entre elles. Imperturbable, le lieutenant essayait de le déchiffrer, quand…
- Beckett ? KATE !
Wood eut un sursaut effrayé, tout son aplomb envolé, tandis que l'interpellée écarquillait les yeux, stupéfaite. À en juger la cavalcade qui succédait au hurlement étouffé, quelqu'un courait à perdre haleine dans le couloir voisin.
- KAAAAATE ! reprit la voix paniquée – et ô combien familière – dans un decrescendo significatif.
- Castle ! cria-t-elle, à peine moins fort mais avec toute la frustration qui convenait. Ici !
Le bruit de course cessa aussitôt, puis revint vers elles, s'arrêta derrière la porte. Avec un profond soupir, Beckett entreprit de sortir son insigne sous les yeux ébahis d'Helena Wood. Il y eut un temps de flottement, puis la poignée de la porte s'abaissa avec lenteur et dans l'entrebâillement brilla le regard bleu et inquiet de son partenaire. Il repoussa le battant avec un grand soupir essoufflé.
- Vous êtes là ! Super…
À son ton excessivement soulagé, on aurait dit qu'il remerciait tous les dieux de la création. Il s'appuya quelques instants contre le montant de la porte et reprit son souffle comme s'il venait de faire un cent mètres sprint. Interloquée, Beckett lui adressa une grimace consternée, dont le mutisme hurlait sans peine « Mais qu'est-ce qui vous prend ? ». Sentant qu'elle n'était pas loin de perdre son sang-froid légendaire, il ferma la porte derrière lui et entreprit de se justifier.
- Je peux tout vous expliquer, Beckett, c'est… Ah, et zut !
Il avait écarquillé les yeux, puis marmonné quelques jurons inaudibles mais probablement bien plus explicites. Sonnée par le coup d'œil cinglant de déception qu'il venait de promener sur elle, sa partenaire ne sut si elle devait s'offusquer.
- Quoi, qu'est-ce qu'il y a ?
- Votre insigne !
- Eh bien ?
- J'ai encore pas vu où vous l'aviez rangé ! couina Castle comme un enfant.
Beckett resta figée de stupeur une seconde supplémentaire, puis elle cligna plusieurs fois des paupières et secoua la tête, de plus en plus larguée.
- Et… c'est important, là tout de suite ?
- Oui ! J'ai l'intention de faire enquêter Nikki dans les hautes sphères du pouvoir, ce qui implique qu'elle devra infiltrer le même genre de soirée. Et jusque-là je ne sais toujours pas comment elle pourrait cacher son arme et son insigne sous une robe disons encore plus ajustée que celle que vous portez en cet instant même ! Et s'en saisir sans avoir de geste trop déplacé, évidemment…
Le lieutenant le fixa un long moment, comme se demandant quelle réaction avoir – le frapper tout de suite ou l'enguirlander avant ? - puis se mordit la lèvre, plissa les yeux dans une volonté de garder son self-control.
- Et… vous ne pouviez pas me le demander, tout simplement ?
Les yeux de Castle s'arrondirent de stupeur puis d'émerveillement.
- La dernière fois, c'était « secret-défense » ! Vous me le diriez ? Vraiment ?
- Non.
- Lieutenant !
- Et je ne peux pas croire que vous fantasmiez sur un truc pareil.
Ce fut au tour de Castle d'avoir l'air offusqué. Il carra les épaules et haussa le menton, défiant le regard profondément désabusé de sa coéquipière.
- Katherine Beckett, c'est dans un but strictement professionnel. Mon seul « fantasme », pour reprendre vos propos, est celui d'être fidèle à la réalité, comme toujours.
Pour appuyer ses dires, il la regarda droit dans les yeux. Elle eut cette petite moue qui signifiait qu'elle le jaugeait, la même que ce jour où elle avait finalement accepté de le laisser revenir dans l'équipe s'il résolvait en premier l'affaire du moment – pari qu'il avait remporté d'ailleurs, mais il la soupçonnait très fortement de l'avoir laissé gagner…
Sans un mot, l'air neutre en apparence, elle brandit son insigne entre deux doigts à hauteur de son visage. Puis elle le fit descendre, d'une telle manière qu'il crut tout d'abord – avec un frisson d'anticipation – qu'elle allait dissimuler le fameux badge dans son décolleté. Finalement elle ramena l'objet à hauteur de sa taille et le glissa dans les replis de sa robe, le fixa sous la broche d'argent et de diamants qui retenait le plissé de la jupe. Elle posa ensuite les poings sur sa taille fine, accentuant la cambrure de ses reins d'un subtil déhanché, puis releva les yeux vers Castle, haussa un sourcil. Ainsi rangé, le badge était invisible pour le non-averti.
L'écrivain déglutit discrètement – et pas seulement à cause de l'ingéniosité de la cachette – puis affronta de nouveau le regard de sa partenaire, qui semblait le narguer de derrière ses longs cils ourlés de nuances de vert. Il eut une petite inspiration hachée.
- D'accord. Mais pour la robe rouge que je vous avais offerte, je suis certain qu'il n'y avait aucun artifice de ce genre. Alors comment aviez-vous fait ?
- Ça, Castle, c'est secret-défense.
Au tour de Castle de plisser les yeux.
- Et pour votre arme ?
- Ehm, excusez-moi… ?
Ramenée à la réalité, Beckett reporta vivement son attention sur Helena Wood, qui les fixait avec une stupeur grandissante.
- Alors… alors en fait c'est vous, cette femme ? « KB » ?
Elle les regarda tour à tour, et peu à peu sa stupéfaction laissa place à un fin sourire qui rappelait très fortement à Beckett le petit rictus satisfait de son propre psy. Avant que la conversation ne prenne encore un tour gênant, elle ressortit par réflexe son badge avec une telle aisance que Castle la soupçonnait de s'être entraînée.
- Veuillez nous excuser. Lieutenant Beckett, NYPD. Désolée pour le malentendu, nous enquêtons sous couverture sur le meurtre de Sofia Volivera.
« Ou du moins, on essaie. » ajouta-t-elle en pensée tout en décochant un regard noir acéré à Castle.
Comme prévu il saisit sans peine son reproche muet, et se prit brutalement d'un intérêt tout particulier pour un lustre en fer forgé.
- Oh… je vois, acquiesça Wood en battant des paupières, comme ramenée de force à la triste réalité. Vous avez du nouveau ?
- Pas pour l'instant, mais nous poursuivons nos investigations.
- Mais, l'époux de cette patiente, Marina Wagner ? J'en avais parlé à vos collègues ce matin…
- Une impasse. Il a un alibi solide.
Wood hocha doucement la tête, les lèvres pincées. Son regard se fit brillant, et elle détourna les yeux.
- Je n'arrête pas de penser à cette photo que vos collègues m'ont montrée ce matin… Comment on a pu faire ça à Sofia ?
- Ne vous en faites pas, intervint Castle d'une voix distante. Nous avons d'autres pistes.
Il sortit de sa poche un téléphone portable et le tendit à Beckett, qui l'interrogea en silence.
- Quoi, vous croyez que j'aurais débarqué ici sans une très bonne raison ? marmonna-t-il. C'était dans ses affaires.
Beckett se saisit du téléphone et plissa le front à la lecture du texto qui s'affichait à l'écran.
- Mais… c'est mon portable ! s'exclama Wood dans un timing que Castle jugea parfait. Vous l'avez retrouvé ?
- Mme Wood, j'aurais quelques questions supplémentaires à vous poser.
Castle eut un minuscule sourire satisfait : au son de sa voix, neutre mais implacable, Beckett passait à l'attaque. Et ce grâce à une preuve qu'il lui avait apportée…
- Comment expliquez-vous que vous soyez en possession du portable qui a envoyé le message responsable de la mort de Sofia Volivera ? Portable dont vous aviez par ailleurs déclaré le vol pour vous innocenter ?
- Mais qu'est-ce que vous racontez ?
- Il était dans votre sac. Je me suis permis de le prendre car sa sonnerie finissait par incommoder tout le voisinage. J'ai pensé que c'était une urgence.
Un petit mensonge. Castle savait qu'il n'aurait jamais dû fouiller dans les affaires de quelqu'un, suspect ou non. N'importe quel avocat aurait déjà réfuté une preuve obtenue dans de telles conditions. Mais Wood ne le savait probablement pas…
- C'est bien avec ce portable qu'on a attiré Sofia Volivera sur le lieu de sa mort. Qu'en dites-vous, Mme Wood ?
Foudroyée, l'interpellée blêmit. Pour appuyer ses accusations à peine voilées, Beckett lui présenta l'écran du téléphone.
« Il faut qu'on parle. C'est urgent. Retrouve-moi à la piscine. »
- Attendez, Stana… Je veux dire, Lieutenant, je… vous croyez que j'ai… ?
- Répondez-moi, s'il vous plait.
Wood eut une inspiration profonde et hésitante. Elle secoua la tête, soudain nerveuse.
- Mais… Mais je me suis pourtant expliquée avec vos collègues ce matin, je n'ai pas bougé de ma chambre hier soir ! Ils ont dit qu'ils vérifieraient sur les caméras de surveillance !
- C'est intéressant que vous ameniez le sujet vous-même, déclara Beckett, la caméra devant votre chambre était hors service cette nuit-là.
- Une belle coïncidence, n'est-ce pas ? renchérit Castle. Encore un mauvais point.
- Mais je n'y suis pour rien ! Sofia était ma meilleure amie depuis plus de quinze ans ! Je…
- Mais c'est aussi celle qui n'a cessé de se dresser entre vous et Ted Jackson, l'interrompit Beckett en s'avançant d'un pas. Une femme brillante et sûre d'elle comme il semble les apprécier. Vous savez ce que je pense, Helena ? Je crois que vous avez toujours eu un faible pour lui, mais que vous étiez trop timide à la fac pour l'assumer. Pendant des années vous vous êtes refusée à le lui avouer en vous cachant derrière un soi-disant sens de l'honneur, parce qu'il était le mari puis l'ex de votre meilleure amie. Vous avez fini par quitter New-York dans l'espoir de l'oublier, et vous avez cru avoir réussi. Jusqu'à hier matin, quand Ted vous a annoncé dans ce café qu'il comptait intégrer l'équipe de Sofia. Que s'est-il passé, Helena ? Vous avez eu peur de replonger ? Vous lui avez avoué vos sentiments et il s'est moqué de vous en vous comparant encore une fois à Sofia ? Ou alors vous n'avez pas osé jouer cartes sur table, et vous avez préféré en parler à Sofia, pour la persuader d'abandonner l'idée d'embaucher Jackson ? Qu'a-t-elle fait, Helena ? Elle aussi, elle vous a ri au nez ?
- Non, non, souffla Wood qui semblait peu à peu crouler sous le poids des hypothèses de Beckett, Sofia ne savait rien ! Elle n'y était pour rien !
- Alors pourquoi toutes les preuves vont-elles dans votre sens ? Pourquoi comme par hasard vous n'avez plus aucun alibi pour le meurtre, et que fait ce portable ici ?
- Je ne sais pas…
Les yeux de Beckett lancèrent des éclairs, et Wood eut un mouvement de recul. La voix de l'enquêtrice se fit aussi brutale que sourde, telle une poigne de fer dans un gant de velours. Retenue, mais implacable.
- Toutes ces années à vous retenir et à écouter les autres se plaindre… Vous avez craqué, Helena. Votre monde s'écroulait une nouvelle fois et Sofia qui était pourtant votre meilleure amie a refusé de vous aider. C'en était trop, n'est-ce pas ? Vous avez voulu lui parler une ultime fois, mais quand vous l'avez vue seule et vulnérable, complètement saoule au bord de cette piscine, la solution vous a paru extrêmement simple, n'est-ce pas ?
- Non, non…
- Vous lui avez sauté à la gorge et vous l'avez tuée dans un accès de rage ! Mais pourquoi avoir suivi Jackson ensuite ? Pour essayer de le convaincre que vous valiez quelque chose, ou pour lui faire payer toutes ces années à l'aimer sans espoir ?
- Je n'ai jamais aimé Jackson, ce n'était rien d'autre qu'un salaud !
Castle eut un sursaut, et même Beckett dut se retenir de ne pas reculer devant la soudaine véhémence de la suspecte. Les yeux miroitants de larmes, Helena Wood les fixait en respirant sourdement, les poings serrés.
- Il a toujours su pour moi, murmura-t-elle d'une voix rauque et mal contenue. Sofia n'a jamais rien vu, et ça le faisait rire. Il ne se passait pas un jour à la fac sans que d'un regard, d'un mot anodin il ne se moque de moi. Et puis Sofia est tombée amoureuse de lui, et ils ont fini ensemble… Mais quelques mois seulement après leur mariage, il reprenait déjà ses anciennes habitudes et cavalait après toutes les infirmières. Sofia jouait les indifférentes, mais personne ne sait combien de fois j'ai dû la consoler ! Jackson était un menteur et un coureur, et il dépensait des fortunes au jeu. Il la rendait folle ! Oh, quand il est venu me voir hier pour me demander conseil pour son frère victime d'addiction, j'ai bien compris que c'était de lui-même qu'il parlait ! Cette ordure croyait que j'avais oublié toutes ces années où il avait martyrisé Sofia, qu'il lui suffisait de grandir un peu pour tout rattraper ! Dire que Sofia était prête à lui donner une nouvelle chance, à ce salaud ! Mais comment a-t-elle pu ? Il lui mentait encore ! Moi, je voulais juste la protéger de lui !…
Wood recula de quelques pas, chancelante, les joues trempées de larmes.
- …mais elle ne m'a pas écouté. Elle ne m'écoutait jamais pour tout ce qui concernait… tout ça…
- Ce n'était pas de Jackson que vous étiez amoureuse, n'est-ce pas ?
Étonné par le ton de Beckett – doux, vaguement amer – Castle glissa un regard vers elle, qui s'avéra impassible. Les yeux verts de sa partenaire, redevenus insondables, fixaient toujours Wood. Adossée au mur de marbre, celle-ci était prise de sanglots incontrôlés.
- …Non… Et seul Ted avait compris. Il m'avait dit à la fac que jamais Sofia n'accepterait… Qu'elle n'était pas « ce genre de fille ». Et il avait raison ! Quand j'ai tout dit à Sofia hier après le diner, elle m'a regardé comme si… j'étais…
Sa voix se brisa. Dans un long sanglot, elle se laissa glisser contre le mur et tremblante, se prit la tête dans les mains.
- Oh mon dieu… Qu'est-ce que j'ai fait !
Et elle éclata en pleurs, indifférente à tout ce qui l'entourait. Castle déglutit avec peine. Le message envoyé prenait tout son sens. « Rejoins-moi… c'est urgent »… Combien de fois dans ses livres avait-il évoqué cette pulsion monstrueuse et brutale qu'était le crime passionnel ? Mais jamais il n'avait eu une conscience aussi poignante des remords qui pouvaient ronger le plus déterminé des assassins.
Des remords à la hauteur de l'amour déçu ou trahi…
Il jeta un regard à Beckett, se demanda un bref instant si elle hésitait elle aussi. Mais le lieutenant parut s'extraire de sa contemplation songeuse, et imperturbable s'avança vers Wood.
- Une dernière fois, souffla-t-elle d'une voix neutre, avez-vous tué ces deux personnes ?
En hoquetant Wood leva des yeux bleus noyés de larmes vers elle, eut un signe indéfini des épaules et sanglota de plus belle. Avec une étonnante douceur, Beckett s'accroupit dans un froissement de sa robe et lui saisit les mains, la fit se relever. Elle la pria alors d'un murmure de se retourner. Tandis qu'à bout de nerfs et percluse de chagrin, Wood obtempérait, Beckett reçut les menottes que Castle, prévoyant, lui tendait déjà à contrecœur. Les cercles de métal claquèrent sur les poignets graciles de la pédopsychiatre, qui frissonna à leur contact.
- Helena Wood, je vous arrête pour les meurtres de Sofia Volivera et Ted Jackson.
Tandis que d'une voix atone, Beckett récitait le laïus propre à toute arrestation, Wood sanglota un peu plus fort. Pour la première fois depuis longtemps, Castle ne ressentit aucune félicité à ce qu'ils aient coincé leur tueur.
.
- Une voiture arrive du commissariat. Je fais installer Wood en cellule pour la nuit ?
- Non, mets-la en salle d'interrogatoire.
- Vous voulez que je la cuisine pour qu'on ait ses aveux complets avant minuit ?
- Non…
- Bah alors, pourquoi pas en garde-à-vue ?
- Non, en fait je…
Étrangement, et quoi qu'elle ait pu faire, l'image de Wood en larmes au milieu des autres personnes en cellule – souvent peu recommandables à cette heure-ci – lui était difficilement supportable. Beckett hésita en sentant l'étonnement de son subordonné. Elle eut une lente inspiration.
- Écoute, Esposito, j'aimerais mener cet interrogatoire. Je m'en occuperai en rentrant. Pour l'instant nous allons rester encore un peu ici. Elle est très choquée de toute manière, il vaut mieux qu'elle reste au calme une heure ou deux.
- Vous ne croyez pas qu'elle risque de se reprendre et de revenir sur ce qu'elle a dit ?
- Au pire, nous avons enregistré toutes les conversations de ce soir. Et les preuves ne manquent pas. D'une manière ou d'une autre, nous saurons la coincer si elle ne coopère plus.
- D'accord, Boss. Je l'installe en salle d'interrogatoire. Je peux même lui apporter un café, si vous voulez…
Il avait saisi l'essentiel. Beckett eut un mince sourire en discernant cette minuscule pointe d'affection dans la moquerie arrogante de ses mots, qui démentait complètement l'image de gros dur que l'hispanique cultivait avec soin. Peu de gens connaissaient cette facette de la personnalité d'Esposito – celle avec les inimitables yeux de chiot battu – et elle comprenait qu'il ait pu ainsi plaire à Lanie, cœur d'artichaut sous ses grands airs.
- Merci, Espo.
- De rien, Boss. Profitez bien de votre soirée.
Et il coupa la communication avant qu'elle ait pu ne serait-ce qu'analyser ce qu'il venait de dire. Dans un haussement d'épaules, elle baissa son bras porteur de son propre bracelet-micro après l'avoir désactivé. Non loin de là dans le couloir, Castle regardait les membres de la sécurité de l'hôtel emmener Wood menottée. Il eut un profond soupir tandis que Beckett se postait sans bruit à ses côtés.
- Et voilà, une nouvelle enquête sur le point de s'achever… C'est quand même triste, cette histoire. Elles étaient amies depuis près de vingt ans…
Beckett acquiesça de la tête tandis que d'un pas lent ils remontaient le couloir.
- …et l'une n'a jamais osé se dévoiler, compléta-t-elle d'une voix songeuse. Tandis que l'autre ne voyait rien.
- Ou n'a rien voulu voir, corrigea Castle. Dommage, de la part d'amies de longue date, on aurait pu s'attendre à un peu plus de confiance et de tolérance.
Beckett lui lança un bref regard, troublée, mais cilla et n'ajouta rien. Était-elle la seule à vouloir mettre un double-sens dans ces paroles ? Oui, certainement…
Sans s'en apercevoir, ils étaient revenus à l'entrée de la salle de réception. Le diner était terminé, et les convives quittaient désormais les tables en direction d'une autre double-porte, qui menait à une salle plus vaste encore d'où s'échappait une musique entraînante en l'honneur du bal débutant. Beckett eut un soupir de soulagement : l'équipe de sécurité avait été très discrète dans son intervention, elle doutait que qui que ce soit ait remarqué l'arrestation d'Helena Wood et puisse lui exiger des explications. Cependant, elle aurait vraiment peu apprécié d'avoir à se rasseoir parmi ces gens qu'elle ne connaissait guère et continuer de jouer ce rôle de plus en plus grotesque d'attachée de presse. Elle n'était vraiment pas faite pour les mondanités…
Comme s'il avait lu dans ses pensées, Castle hésita avant de poser un regard dubitatif sur elle, ne put s'empêcher d'admirer la grâce de sa silhouette sous cette robe d'une coupe banale et pourtant si seyante.
- Enfin… J'imagine que cette mission sous couverture n'a plus de raison d'être maintenant, n'est-ce pas ?
Arrachée à ses pensées, Beckett eut un léger sursaut et croisa son regard, en resta prisonnière quelques instants. Elle eut un raclement de gorge et concentra son attention ailleurs.
- Non… Plus maintenant.
- Voilà…
Castle fit de même et explora la salle d'un œil neutre, intérieurement déçu. De son côté, Beckett baissa les paupières un bref instant, se mordit discrètement la lèvre. Pourquoi avait-elle répondu un truc pareil ? Qu'est-ce qui les empêchait de profiter encore un peu de cette opportunité ?
À l'inverse, comment pouvait-elle penser à s'amuser – était-ce le bon mot si l'on était à ce point stressée par l'idée – quand une tonne de paperasses et un interrogatoire en règle l'attendaient au poste ?
Lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle aperçut la grande et belle silhouette blonde en robe noire qui s'éloignait avec les autres convives vers la sortie. Comme douée d'un sixième sens, Karen Bishop leva la tête vers eux, postés dans la pénombre du couloir, et un magnifique sourire anima ses lèvres pulpeuses. Une discrète inspiration rehaussa avec maestria sa poitrine déjà parfaitement mise en valeur par l'audacieux décolleté, et elle eut un signe gracieux de la main, exclusivement destiné à Castle bien entendu. À son désarroi, Beckett capta du coin de l'œil le salut poli de l'écrivain. Après un dernier regard qui en disait long, Karen s'éloigna de son pas de panthère, certaine de son effet.
Beckett baissa la tête, la sourde douleur reprenant vie dans le creux entre ses seins. Elle détestait son décolleté trop sage mais désormais indispensable, tout comme elle haïssait cette femme qui pouvait jouer de son apparence sans la moindre arrière-pensée, complètement ignorante de ce que ça pouvait être que de se sentir diminuée, différente. Et en cet instant, elle haïssait encore plus Castle qui marchait si bien dans son manège…
L'espace d'une seconde, elle ne comprit que trop bien Wood. Pas au point de vouloir étrangler cette satanée Karen qui croyait que le monde était à ses pieds – encore que… – mais l'idée de la balancer dans la piscine pour effacer son sourire de déesse était une perspective en soi plutôt réjouissante.
- Je crois que quelqu'un vous attend, Castle, s'entendit-elle dire d'une voix neutre.
L'écrivain parut s'extraire de pensées bien lointaines – dont Beckett croyait pouvoir en imaginer sans peine la teneur – et posa sur elle ses yeux bleus, profonds comme la nuit à la faveur de la pénombre. À sa surprise, il n'eut aucunement l'air gêné et ne chercha pas à se justifier d'une quelconque rêverie douteuse. Il esquissa simplement un sourire, ce sourire rare et franc qu'il n'avait d'ordinaire que pour Alexis ou Martha.
Elle ignorait qu'elle en était la troisième unique et heureuse bénéficiaire…
- Impossible. J'ai déjà une cavalière…
Son sourire resta sincère mais devint un rien hésitant. Le grand Richard Castle, dans l'expectative, ébranlé dans sa confiance dite légendaire ?
- …Et si elle est partante, j'ai bien l'intention de passer le reste de cette soirée avec elle.
Beckett réprima un recul, le souffle suspendu. Elle choisit d'ignorer son estomac qui soudain se tordait sous une délicieuse – et capricieuse – appréhension, et réagit comme d'habitude face à une situation de danger : en répondant au quart de tour, de préférence avec humour comme si elle prenait les faits à la légère.
- Serait-ce une invitation, Castle ? souffla-t-elle dans un sourire mince mais séduisant.
Passé maître dans ce petit jeu, Castle parut reprendre son assurance.
- La deuxième de la journée, oui. Mais une vraie, celle-ci. Stana Katic était un personnage intéressant, mais ne vous déplaise, je préfère définitivement Kate Beckett.
Elle eut un petit rire en secouant la tête, promena ses yeux verts pétillants sur la salle avant d'oser revenir sur lui. Un sourire étira doucement ses lèvres.
- Pourquoi pas ?
Au même instant la musique s'arrêta dans la salle voisine. Des applaudissements lui succédèrent, et quelqu'un prit la parole au micro. On était sur le point de débuter une vente aux enchères au profit de l'association organisatrice, qui militait pour améliorer le quotidien des enfants hospitalisés. Castle se promit de leur déposer un chèque fabuleux dès le lendemain, et eut une petite grimace tandis que le commissaire priseur entamait son discours d'une voix un peu trop forte.
- Un endroit un peu plus calme vous conviendrait-il, Lieutenant ? lâcha-t-il sans réfléchir.
Il regretta presque aussitôt ses paroles. Lorsqu'on connaissait Beckett comme il la connaissait, on ne pouvait qu'imaginer le bond en arrière qu'elle allait faire face à une proposition aussi franche – et pourtant anodine en ce qui le concernait.
Mais Beckett ne bougea pas. Contrairement à ses habitudes, elle ne lui retourna pas sa proposition d'une réponse trop enjouée ou par une mise en garde bien sentie. Elle ne cilla pas, ne battit pas des paupières ni n'eut cette moue embêtée de celle qui ne sait pas comment présenter un refus sans faire trop de casse. Elle continua de le regarder dans les yeux, et même si son sourire avait disparu, dans la pénombre, ses prunelles étincelaient.
- Avec plaisir, Castle.
Il la contempla un long moment, pris au dépourvu, prisonnier de son regard limpide, de la note expectative de ses lèvres entrouvertes. Puis comme à maintes reprises dans la soirée, il lui tendit le bras tel un parfait gentleman, n'osant pas encore croire à sa chance. Beckett baissa les yeux et après une éphémère marque d'hésitation, lui prit le bras avec une douceur confondante, qui n'avait rien à voir avec le naturel des fois précédentes. Elle ne jouait aucun rôle désormais. Plus de Stana, plus de flic en couverture. Juste elle, Kate.
Il crut comprendre qu'elle avait pris une décision, le temps d'une courte seconde qui avait tout changé. Leur habituel et simple échange de regards et de sourires qui n'appartenait qu'à eux depuis des années, était sur le point de passer à une toute autre dimension. Ils touchaient du doigt quelque chose d'insondable et de nouveau, sans trop savoir jusqu'où cela les mènerait.
Enfin.
.
- …Merci, Espo.
- De rien, Boss. Profitez bien de votre soirée.
La porte du van s'ouvrit, et Ryan monta prestement à bord tandis qu'Esposito reposait son micro-casque.
- Ben t'en as mis du temps ? Un simple coup de fil, hein ?
Comme il n'avait pas vu son coéquipier revenir au bout d'une dizaine de minutes, Esposito en avait déduit que son interlocuteur ne devait être autre que Jenny, sa fiancée. L'irlandais en avait probablement eu assez des coups d'œil goguenards que son coéquipier ne se privait pas de lui lancer à chaque fois qu'il était au téléphone avec sa future femme. Sinon pour qui d'autre serait-il resté dehors tout ce temps, par un soir glacé de novembre ?
Mais Ryan ne répondit pas à la question posée d'une voix moqueuse, et quand Esposito se retourna vers lui, il perdit son sourire amusé, oubliant sur l'instant de lui parler de l'arrestation : plongé dans ses pensées, son coéquipier fixait ses écrans d'un œil sombre.
- Hey, Bro ? Un problème ?
- Oui, souffla par réflexe Ryan, avant de revenir complètement à lui. Regarde un peu ça.
Il retourna à son poste et sans prendre le temps de s'asseoir, il rembobina une des vidéos puis la relança. A l'écran s'afficha l'enregistrement d'une des conférences, mais Ryan zooma aussitôt vers le coin supérieur de l'amphithéâtre. Parmi les congressistes à l'écoute, Esposito aperçut Sofia Volivera et Helena Wood, mais aussi Sun Nashburn l'anesthésiste, et assis quelques places plus loin, son petit ami caché, Ted Jackson. Tandis que la vidéo continuait, Ryan en fit défiler d'autres sur les écrans annexes, et appliqua une mise au point à chaque fois sur un endroit précis de l'image. Après quelques instants, Esposito comprit que Sun Nashburn était la seule personne commune à toutes les images sélectionnées, observée à son insu dans l'un des restaurants de l'hôtel, au sortir d'une conférence ou encore dans le hall à son arrivée.
- Qu'est-ce que tu vois ? demanda Ryan en croisant les bras.
- Une trentenaire tout à fait normale, répondit son coéquipier après quelques temps de réflexion. Plus intéressée par Ted Jackson que par le sujet de la conférence, si tu veux mon avis. Sur cette vidéo elle le dévore des yeux.
- Mais à part ça ?
Il afficha une dernière vidéo, et Esposito reconnut aussitôt l'enregistrement du repas qu'il suivait en temps réel quelques minutes plus tôt. Assis à l'une des tables rondes, Beckett et Castle discutaient avec les proches de leurs deux victimes, et si leur patronne semblait absorbée par leurs conversations mondaines, son regard aiguisé – le même qu'en salle d'interrogatoire – ne trompait pas ses collègues quant à la nature de ses véritables pensées. Quelques secondes plus tard, la sulfureuse Karen Bishop faisait de l'œil d'une manière éhontée au malheureux serveur, Jared, puis Sun Nashburn le lui reprochait et devenait aussitôt la cible de ses foudres. Esposito suivit avec attention la discussion silencieuse qu'il avait déjà entendue via le micro de Beckett, puis sans surprise Sun Nashburn quitta la table d'un pas furieux. Ce fut le tour quelques minutes plus tard d'Helena Wood, qui s'éclipsa l'air dévasté, et peu après de Beckett.
- Eh bien quoi ? dit-il finalement en haussant les épaules tandis que Ryan faisait revenir en arrière l'enregistrement.
- Regarde Nashburn. Regarde ses gestes.
Esposito obtempéra, puis fronça peu à peu les sourcils, passa à un autre écran. Sur chacun des enregistrements, Nashburn avait le même geste inconscient de tirer et triturer les manches de ses chemisiers, comme pour les allonger davantage. Sur les images du gala, elle semblait refreiner ce tic que ses longues et fragiles manches de soie auraient difficilement supporté, mais elle avait tendance à croiser les bras un peu trop souvent, et à masser pensivement le creux de ses coudes.
- Après quelques mois chez les Stup', je ne comptais plus le nombre de suspects qui avaient le même genre de manies.
Avant de rejoindre la Police Criminelle et le 12e District, Ryan avait travaillé dans la Brigade des Stupéfiants pendant des années. Esposito cilla, l'esprit tournant à plein régime.
- Attends, tu veux accuser la fille de Walter Nashburn, le magnat de l'import-export à New-York, d'être une droguée ? Je fais confiance à ton flair, mais avec des preuves pareilles, tu risques gros, vieux.
- Sun n'a pas toujours fait des études de médecine. Je crois me rappeler qu'avant d'aller à la fac, elle a fait plusieurs fois la une des tabloïds pour des conduites tout à fait répréhensibles.
- Comme la plupart des gosses de riches dans cette bonne vieille ville de New-York, tempéra Esposito. Les paparazzis guettent ces gamins à chaque sortie de boîte pour quelques clichés juteux à mettre en première page. C'était déjà le cas il y a vingt ans. Et puis son casier est vierge.
Il afficha le dossier de Sun Nashburn pour appuyer ses dires.
- De toute manière, on n'aurait jamais laissé quelqu'un avec des antécédents de consommation de drogue devenir médecin. Encore moins anesthésiste, ils manipulent des stupéfiants tous les jours pour leur boulot.
- Mais la famille Nashburn était déjà puissante à l'époque. Si Sun avait été arrêtée, son père aurait aisément pu la protéger en passant quelques coups de fil à des gens bien placés.
Au regard que lui lança son coéquipier, Ryan sentit qu'ils étaient enfin sur la même longueur d'onde. Jackson était soupçonné de tremper dans un trafic de drogue, ce qui aurait expliqué sa présence incongrue dans le Bronx mais aussi l'état désolant de ses comptes, incompatible pourtant avec le train de vie qu'il menait. Mais s'il avait eu un, ou plutôt une complice ?
- Tu appelais qui tout à l'heure ?
- Un ancien de la Brigade des Stup', répondit Ryan, il a été mon coéquipier et mon instructeur pendant mes premières enquêtes là-bas. Il bossait déjà quand Sun Nashburn a commencé à faire parler d'elle dans le milieu. Lycéenne, elle a été plusieurs fois arrêtée en compagnie de jeunes accusés de détention et de consommation de stupéfiants. Comme beaucoup de ses petits camarades, elle prenait un peu de tout ce qui passait dans les soirées de la « jet set », mais principalement de l'héroïne. Elle a toujours nié les faits, mais ses analyses sanguines ne mentaient pas. Quand le District a commencé à avoir un dossier solide sur elle, l'ordre est venu « d'en haut » de laisser tomber. Walter Nashburn en personne est passé chercher sa fille en salle d'interrogatoire et personne n'a rien pu faire pour l'en empêcher : d'un coup de téléphone il aurait pu faire virer toute l'équipe. La famille Nashburn a réussi à étouffer le scandale, et pendant quelques mois Sun a disparu de la circulation. On a supposé qu'elle était partie en cure de désintox', car un an plus tard elle était clean et entrait dans l'une des facultés de médecine les mieux cotées du pays. Elle n'a à notre connaissance plus commis une seule incartade.
- Et comme par hasard, il n'y a aucune trace de ces arrestations sans suite dans le dossier de Sun Nashburn, conclut Esposito.
- Un casier blanc comme neige, oui. Idem pour son dossier médical. Mais mon contact avait copié par prudence quelques pièces compromettantes. Il nous les envoie sur le serveur du commissariat.
- Bon, O.K., Sun Nashburn a été une droguée notoire pendant ses années de lycée, résuma Esposito. Mais après ? Tu veux qu'on entre et qu'on aille l'interroger comme ça, sans prévenir ? Ou bien que Beckett l'emmène au poste sous les yeux de son père ? Je te rappelle que Walter Nashburn participe à ce gala en ce moment-même, et Beckett n'aura pas fini de présenter son badge à Sun qu'on aura déjà tous les avocats de la famille Nashburn aux fesses ! En plus Gates sait qu'on a déjà arrêté un suspect et qu'on n'attend plus que ses aveux. Je ne crois pas qu'elle s'opposera s'il prend l'envie à Nashburn de nous faire rétrograder, Bro. On lui a fait assez de crasses récemment pour qu'elle en saisisse l'occasion.
- Vous avez arrêté qui ? releva Ryan, étonné. Helena Wood ? En si peu de temps ?
- Tu as raté le meilleur moment, vieux. Castle a trouvé dans le sac de Wood le portable qui a servi à attirer Volivera près de la piscine.
- Le portable qu'on lui avait volé ?
- C'est ça. Elle dit qu'elle ne sait pas comment il est arrivé là. Mais Beckett lui a mis juste ce qu'il faut de pression pour qu'elle craque. Elle était amoureuse de Volivera depuis la fac, et elle haïssait Jackson. Et encore, le mot est faible…
- On a ses aveux ? le questionna Ryan, l'air soudain pressé.
- Non, rien d'explicite pour l'instant. Mais à la manière dont elle a pété un plomb sous le nez de Beckett, le mobile est tout trouvé…
Ryan se précipita vers ses écrans et afficha la liste gigantesque d'enregistrements vidéo que leur avait fournie le Four Seasons.
- Volivera était sur le point de débaucher Jackson du New-York Presbyterian Hospital pour l'engager dans son propre service en Arizona, c'est ça ? Et Nashburn n'aurait eu connaissance de cette histoire que ce soir, hein ?
- Grâce à Karen Bishop la femme du directeur du Presbyterian, oui…
- Mais si d'une manière ou d'une autre, elle l'avait su avant ?
Esposito écarquilla les yeux tandis qu'une toute nouvelle pièce venait compliquer leur puzzle.
- Nashburn aurait eu un excellent mobile. Pour les deux meurtres. D'autant qu'elle logeait au même étage que Wood, donc on n'a aucune façon de vérifier son alibi pour elle aussi.
- Alors regarde ça. Sur le coup je n'ai pas fait le lien, mais ce sont les images de deux caméras voisines, l'une avant un coin de couloir, l'autre après.
Sur un écran, Sofia Volivera parlait au milieu dudit couloir avec son ex-mari, Ted Jackson. Sans tourner à la dispute, la discussion était cependant animée, et malgré l'absence de son, il était aisé de comprendre que Volivera n'était pas de bonne humeur : une expression d'intense déception – voilée de tristesse – faisait briller ses yeux. Face à elle, Jackson paraissait tout tenter pour la convaincre de quelque chose, mais son ex-femme se reprit en secouant la tête, le visage à nouveau dur et sévère. Au moment où elle semblait sur le point de s'en aller, Jackson la retint et d'un geste vif retroussa ses propres manches et lui montra l'intérieur – intact – de ses coudes. Elle le repoussa violement mais la discussion reprit de plus belle.
- Volivera l'a su, en conclut Esposito. D'une manière ou d'une autre elle a compris que Jackson sortait avec Nashburn, et qu'au moins l'un d'eux trempait dans des histoires de drogue. Elle a cru qu'il se droguait lui aussi. Elle envisageait peut-être de retirer son offre de poste, et il essaye probablement de la persuader de la maintenir.
- Mmh, mais regarde qui s'amène…
Sur les images de l'autre caméra, au détour du couloir, une jeune femme aux longs cheveux noirs et aux traits asiatiques s'arrêta à l'entente des probables éclats de voix de Jackson et Volivera. L'oreille aux aguets, dissimulée par le coin, Sun Nashburn écouta. Son expression songeuse se transforma en grimace tandis que Volivera semblait agonir d'accusations Jackson, et lentement l'anesthésiste croisa les bras, empoignant à s'en faire mal l'intérieur de ses coudes dissimulés sous ses manches longues. Les deux anciens époux échangèrent encore quelques mots, puis d'un geste furieux Volivera mit un terme à la conversation et s'éloigna à grand pas, indifférente aux appels de Jackson. Elle tourna au coin du couloir et trop en colère, passa devant Nashburn sans la voir, l'anesthésiste s'étant de surcroît reculée dans le renfoncement d'une fenêtre.
Mais le regard que Nashburn posa sur Volivera n'échappa ni à la caméra ni à Ryan, qui mit la vidéo en pause au moment propice. Un regard noir, brûlant de rage, qui arracha un frisson aux deux détectives.
- Ces vidéos ont été enregistrées le soir qui a précédé les deux meurtres, annonça Ryan. Nashburn savait que Jackson allait la quitter pour rejoindre Volivera. Même si ce n'était que pour des raisons purement professionnelles, Jackson allait la laisser tomber.
- Et si Nashburn a effectivement des problèmes d'addiction et que Volivera l'a appris, ça fait un mobile de plus pour vouloir la réduire au silence.
- Mais cette histoire de texto, alors ? Que vient faire Wood là-dedans ?
Les deux compères se turent, refroidis par ce détail. Le portable retrouvé dans le sac de Wood était quand même une preuve accablante pour la pédopsychiatre… Y aurait-il eu deux tueuses ? Même dans un livre de Castle, un tel scénario aurait été tiré par les cheveux !
Soudain les yeux de Ryan s'illuminèrent tandis qu'Esposito bondissait de son siège.
- Le soir avant les meurtres, Nashburn a rejoint la table de Wood pour discuter ! s'écria Ryan qui en remerciait les longues heures passées à éplucher chaque vidéo de surveillance. C'était un diner-spectacle et il faisait sombre dans la salle pendant certains numéros, elle aurait très bien pu lui prendre son portable !
- Et à l'instant même pendant le repas, elle était la voisine de table de Wood, compléta Esposito. Karen attirait suffisamment l'attention. Nashburn n'aurait eu qu'à tendre le bras pour laisser retomber le portable volé dans le sac de Wood !
À cet instant précis, un message s'afficha sur l'un des écrans de Ryan. De son côté, Esposito entama une rapide recherche par images pour découvrir où était passée Sun Nashburn depuis son coup d'éclat dans la salle de réception. Il se disait aussi, que sa réaction était un peu trop exubérante !
- Ce sont les rapports de mon ancien instructeur chez les Stup', déclara Ryan en lisant ledit mail. Il dit qu'il vient d'appeler un de ses collègues encore en service… Le Presbyterian fait l'objet d'une enquête en interne depuis que l'étude de leurs registres a révélé des disparitions régulières de produits anesthésiants. Sun Nashburn est l'une des principales suspectes !
- Elle est remontée dans les étages… Et elle est armée !
Sur l'écran d'Esposito s'affichait la vidéo de surveillance d'un des ascenseurs de l'hôtel, enregistrée quelques minutes plus tôt : Sun Nashburn fouillait avec frénésie dans son sac quand tout à coup elle se figea, puis en sortit d'une main tremblante un pistolet. Le même modèle que celui qui avait abattu Jackson.
- Merde ! Préviens Beckett, j'appelle des renforts et je rassemble la sécurité de l'hôtel !
Tandis qu'Esposito s'éjectait du van, Ryan se saisissait de son micro-casque et entreprenait de joindre leur supérieure.
En vain. Son oreillette était désactivée.
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Muette, elle referma le poing sur le minuscule dispositif encore tiède, baissa un court instant les paupières, eut une lente inspiration.
La mission était terminée, n'est-ce pas ? Elle pouvait se le permettre. Et de toute manière, quoi qu'il puisse arriver, elle ne voulait pas que qui que ce soit d'autre entende ce qui allait se dire.
En toute discrétion, Beckett rangea son oreillette avec son insigne, s'assura que son bracelet-micro était bien désactivé. Puis elle risqua un coup d'œil vers Castle. Son attention entièrement tournée vers l'affichage lumineux au-dessus des portes de l'ascenseur, l'écrivain n'avait rien surpris de son manège. Sur le panneau de contrôle brillait le bouton du dernier étage, leur destination. « C'est une surprise » avait-il simplement dit quand elle l'avait interrogé du regard.
Elle se rendit alors compte qu'elle ne contrôlait rien mais que surtout, cela ne la dérangeait pas. Avec Demming, elle n'acceptait ses propositions qu'après mûre réflexion, et seulement lorsqu'elle se savait capable de maîtriser la situation. Et avec Josh, n'en parlons même pas : dès l'instant où elle s'était sentie perdre pied, elle s'était enfuie en courant.
Castle était le seul qu'elle n'avait jamais su contrôler, depuis le début. Pas pour des choses banales de la vie quotidienne, non, mais pour des questions véritablement importantes comme sa place dans l'équipe ou la relation qu'ils vivaient. Il avait toujours été l'électron libre, à bouleverser ses enquêtes parfois pour le pire mais plus souvent pour le meilleur, à chambouler son existence paisible avec ses nouveaux bouquins qui avaient fait rougir de honte et trembler d'appréhension une flic au cœur pourtant bien accroché comme elle. Il avait été voir ailleurs un nombre incalculable de fois, mais c'était une facette de sa personnalité et elle avait fini par s'y résigner : en attendant, c'était toujours vers elle qu'il revenait. Et depuis presque un an, il ne l'avait plus quittée, malgré Josh, malgré la fusillade et son long silence, malgré sa convalescence autant physique que mentale.
Elle ne contrôlait que peu de choses le concernant, et cela aurait dû la terrifier. Pourtant ce soir, dans cet ascenseur qui allait elle ne savait où, elle n'avait plus peur.
Elle lui faisait confiance.
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And so it goes, this soldier knows
The battle with the heart isn't easily won…
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But it can be won
But it can be won…
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L'étau se resserre…
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Un petit commentaire pour soutenir la pauvre étudiante déprimée que je suis ? D'ailleurs, qu'avez-vous pensé en particulier du flash-back au début ? (je vous demande car ma très chère bêta est littéralement tombée en pâmoison à sa lecture…quel bonheur)
Merci à tous et à bientôt !
Elenthya
