Merci à Tootouts, toujours disponible pour rassurer l'angoissée perfectionniste que je suis.
Et merci à vous tous, qui suivez cette histoire avec passion…
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Sans plus tarder, bonne lecture…
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« …Vous ne vous souvenez pas ? De moi ? De ce… De ce que j'ai dit ? »
« Mais Beckett… De quoi parlez-vous ? »
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Chapter 11
Endless Night – Part 2
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« Him »
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2011. November.
Earlier in the night…
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Une lame qui étincelle dans la nuit. Le cri de terreur d'une femme brune.
Un choc. Vertige.
Le hurlement des sirènes. Le grondement d'un moteur, le crissement des pneus. Apesanteur.
Un clapotis d'eau.
Silence.
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« Castle… ! »
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Un frémissement. Cette voix…
Douleur. Des images, de flash en flash.
Le carrelage froid sous lui.
Le sol dur qui s'efface sous son propre poids. L'eau. Manque d'air. Panique.
Une pression sur ses yeux, une lumière à gauche, à droite. Des cris, comme un écho, indistincts.
Silence. Nausée.
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« Castle ! »
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Deux bras qui l'enserrent. Une femme brune qui supplie dans la pénombre.
Douleur. La réalité qui se trouble encore…
Le fracas métallique d'un brancard. Une sonnerie stridente, incessante. Des voix étouffée, inconnues, incompréhensibles.
Une chute sans fin…
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« Castle ! RICK ! »
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Un contact sur ses lèvres. Léger. Brûlant.
Flash. Un son lancinant. Des ordres indistincts qui fusent autour de lui. « Il s'enfonce »…
Silence.
Froid. Engourdi.
Un sanglot. Des larmes.
Sa voix.
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« Ne me laisse pas ! »
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Il ouvrit les yeux en sursaut, le souffle coupé. Il était assis à une table, face à une chaise vide. Alentours des murs de briques nues, grises, ainsi qu'une porte fermée. Un coup d'œil à sa droite et il cligna des paupières, ébloui par la lumière blanche et crue qui lui parvenait par une fenêtre, émaillée par de vieux stores. Dans un coin, fixée au plafond, une caméra de surveillance semblait le pointer de l'objectif. Un silence pesant régnait. Il contempla la petite pièce, le cœur battant à tout rompre sans qu'il puisse l'expliquer. L'endroit lui était comme familier…
Une douleur sourde vrillait l'arrière de son crâne. Avec une grimace, il porta une main hésitante à sa nuque, persuadé qu'il saignait. Mais quand il regarda sa paume, elle était propre. Aucune blessure.
De plus en plus dérouté, il se retourna sur sa chaise et regarda derrière lui : une vitre sans tain occupait tout le mur du fond. Son reflet, en chemise blanche, pantalon de smoking et certainement pas rasé de frais, lui adressa un regard déboussolé. Il quitta son siège et s'approcha du pseudo-miroir, effleura sans comprendre sa barbe tout juste naissante, son visage un peu plus fin que d'habitude. Ses yeux bleus, légèrement cernés, le fixaient avec incompréhension. Il baissa un court instant les paupières et eut un soupir, la bouche pâteuse. Une folle nuit, hein ? Ça faisait longtemps…
Il promena un regard circulaire autour de lui, et enfin il comprit : il était au commissariat, dans une de ces vieilles salles d'interrogatoire qui ne servait plus depuis près de trois ans. Il avait pourtant entendu dire qu'elles avaient été reconverties en archives…
Confus il alla vers la porte sur sa gauche, et s'aperçut qu'elle était fermée de l'extérieur. Il fronça les sourcils, la nuque toujours douloureuse, puis eut un rire un peu forcé. C'était sûrement une blague d'Esposito et Ryan pour le punir de sa probable cuite.
- Bravo les gars, je suis mort de rire, lança-t-il à la caméra d'une voix plate. Ouvrez cette porte.
N'obtenant aucun semblant de réponse, il revint vers la vitre sans tain, y frappa quelques petits coups avant de s'incliner dans une parodie de salut.
- Les mecs, c'est très spirituel. Faites-moi sortir maintenant.
Aucune réaction. Déconcerté, il se plaqua à la vitre, les mains autour des yeux, et essaya de voir à travers…
- Ryan ? Esposito ? Vous êtes là ?
…En vain, la pièce adjacente devait être plongée dans l'obscurité, comme toujours.
- …Beckett ?
Il plissa les yeux dans l'espoir de distinguer le sourire très certainement goguenard de ses amis. Au même instant, la porte de la salle s'ouvrait.
- Que les choses soient claires, c'est « Lieutenant Beckett » ou « Madame », même pour vous. Asseyez-vous.
Castle renonça à distinguer quoi que ce soit de l'autre côté de la vitre et fit volte-face, un sourire aux lèvres à l'entente de cette voix familière. Sourire qui s'effaça presque aussitôt à la vue de celle qui venait d'entrer. Ignorant son trouble, la jeune femme jeta négligemment un dossier sur la table, posa un poing sur sa hanche et d'un regard autoritaire, lui indiqua la chaise face à elle.
- J'ai dit « Assis », M. Castle.
Il était si surpris qu'il obéit par réflexe, contourna la table et s'installa sur l'autre chaise. Le souffle suspendu, il la regarda avec de grands yeux ébahis tandis qu'elle restait debout, plongée dans la lecture de son dossier. Pantalon noir à faux pli et chemise couleur bordeaux au col entrouvert, cheveux bruns très courts, comme coiffés à la va-vite… Un maquillage bien plus sombre, une bouche un peu boudeuse mais vierge de tout rouge à lèvres. Et des yeux à la couleur verte indéfinissable, constamment changeante.
C'était Beckett.
- Vous avez un casier plutôt bien rempli pour un auteur de best-sellers, murmura-t-elle à son intention. « Conduite contraire aux bonnes mœurs », « refus d'obtempérer »…
Elle devait attendre une réponse, car après quelques instants elle posa un regard interrogateur sur lui, et fronça les sourcils devant son expression consternée.
- Un problème ?
- Qu'est-ce que… Qu'est-ce que vous avez fait à vos cheveux ?
Il regretta presque aussitôt ses paroles, totalement hors de propos. Elle parut décontenancée par sa question. Probablement que de tous les suspects qu'elle avait eu à interroger, il était le premier à lui sortir un truc pareil pour donner le change.
La seconde d'après, ses yeux verts le vrillaient sans pitié.
- M. Castle, avec ce qui vient de se passer, je vous conseille de vous tenir à carreaux ou je vous mets en garde à vue pour les 24 prochaines heures. Et croyez-moi, vos compagnons de cellule n'auront certainement pas votre sens de l'humour. Encore moins ma patience.
Elle soutint son regard effaré jusqu'à ce qu'il cille et accuse le coup d'un signe de tête. Elle posa ensuite le dossier sur la table et s'assit à son tour, le visage neutre, l'air comme toujours à son aise.
- Parlons plutôt de ce qui s'est passé la nuit dernière.
De plus en plus perdu, Castle mit un temps avant de réaliser qu'elle attendait une réponse. Son crâne le lançait par instants, si fort qu'il était persuadé de n'avoir jamais autant souffert après une cuite. Sa mémoire était floue… Mais était-ce bien l'abus d'alcool qui cette fois encore l'avait amené jusque dans un commissariat ?
- Que voulez-vous savoir ? demanda-t-il en croisant les mains sur la table.
Tout se mélangeait dans sa tête. Pourquoi Beckett était-elle aussi distante, lui donnant du « M. Castle » comme elle ne le faisait plus depuis bien longtemps ? Et pourquoi se sentait-il obligé de marcher dans son jeu ? Sa mémoire lui faisait faux bond, mais son instinct lui soufflait que quelque chose clochait. Il adressa à la jeune femme un regard innocent, espérant gagner du temps pour rassembler ses idées…
…Et resta prisonnier de ses yeux verts ourlés de noir, tandis qu'elle le fixait avec un mélange d'étonnement et de froideur. Dieu qu'elle était déjà belle ainsi…
Elle était exactement comme il l'avait rencontrée, ce jour marqué d'une croix où elle était venue lui apprendre qu'un psychopathe reproduisait ses crimes fictifs. Elle était là, cette « femme flic » d'allure moins féminine, moins portée sur son apparence, mais déjà dotée d'une prestance extraordinaire. Sexy et diablement autoritaire.
Le lieutenant pour qui il avait eu le coup de foudre. C'était aussi simple que ça.
Sauf que cette Beckett-là, sérieuse et l'air passablement énervé, n'avait pas du tout le sourire facile. Pas même ce petit rictus moqueur qu'elle lui avait servi à outrance dès le premier jour, lorsqu'elle l'avait interrogé dans cette même salle à propos de l'affaire Tisdale.
Il la fixa dans les yeux, partagé entre la stupeur et l'étrange excitation à l'idée de revivre cette journée – cette rencontre ! – qui avait changé sa vie. D'une seconde à l'autre elle éviterait son regard pénétrant avant d'enchaîner sur une réplique cinglante ou railleuse, débutant ainsi ce petit jeu qui allait durer pendant les trois années suivantes.
Mais comme insensible à cette tension qu'eux seuls partageaient depuis toujours, Beckett roula des yeux et reprit la parole.
- Ce que je veux savoir, c'est ce que vous faisiez près de cette piscine.
Elle sortit des photographies de son dossier, et Castle s'attendit à retrouver celles de l'affaire Tisdale, soit de la scène de crime qui avait si bien illustré son roman Flowers to Your Grave. Mais en lieu et place de la jeune femme pudiquement couverte de pétales de rose, les yeux cachés par deux fleurs de tournesol, ce fut trois cadavres qu'elle lui présenta.
Une quadragénaire au cou marbré de bleus, ses cheveux blonds encore humides plaqués sur sa peau laiteuse. Un homme du même âge, la poitrine en sang, abandonné dans une ruelle sombre. Une deuxième femme aux traits asiatiques, pâle comme la mort et ses yeux vides rivés au plafond, le creux de ses coudes grêlé de cicatrices.
Il n'était pas question de l'affaire Tisdale, un double meurtre qui avait conduit Beckett droit à lui et permis la naissance de leur partenariat. C'était Sofia Volivera, Ted Jackson et Sun Nashburn. Les trois victimes du Four Seasons.
- Parlez-moi de Jared. Jared Wagner.
Castle eut une courte inspiration. Il n'y comprenait plus rien.
- Le serveur ? Il…
Il déglutit péniblement, luttant pour rassembler ses pensées sous le regard intransigeant de Beckett. Ce bourdonnement dans ses oreilles était difficilement supportable…
- Il… C'est quelqu'un qui avait de gros problèmes psychiatriques. Volivera, Jackson et Nashburn avaient été les médecins de sa sœur, et lorsqu'elle est morte, il les a tenus pour responsables. Pendant des années il a rêvé de se venger… Helena Wood était la suivante sur sa liste. Est-ce qu'elle va bien ? demanda-t-il précipitamment à son souvenir. Elle était blessée…
Beckett haussa les épaules sans le quitter de son regard aiguisé.
- Elle est vivante, et pour le moment c'est tout ce qui devrait vous importer. Quant à Jared, il est mort des suites de ses blessures.
La douleur battait un rythme lancinant à l'arrière de son crâne. Il n'arrivait pas à se concentrer. Que s'était-il passé déjà ? De quelles blessures parlait-elle ? L'image d'un couteau ensanglanté lui revint comme un flash. Il crut se voir en train de saisir l'arme, la lever contre son agresseur… Puis secoua la tête. Non, jamais il n'aurait pu. Il l'avait désarmé, certes, mais ensuite il avait mis le poignard hors de portée. Parce que justement il se savait incapable de frapper à son tour…
Il était tombé à l'eau. Il se rappelait de l'étreinte glacée, du poids de son corps inerte qui s'enfonçait dans les profondeurs. Il avait senti des mains se resserrer sur son cou… Ou n'était-ce pas plutôt le vécu de Volivera ? Volivera telle qu'il l'avait imaginée au moment de son propre meurtre…
Tout se mélangeait. Ses craintes, ses souvenirs, ses suppositions, ses théories. Son imagination fertile se jouait de sa mémoire. Mais le couteau… le couteau avait bien existé, lui.
Tuer, même pour sauver sa peau…Il n'avait quand même pas fait ça, n'est-ce pas ?
- Qu'est-ce qui vous a pris, M. Castle ? Pourquoi n'avez-vous pas contacté la police ?
Les nerfs à vif, il allait répliquer qu'il avait effectivement essayé et qu'elle, Beckett, n'avait pas voulu l'écouter. Mais il se reprit à temps. A quoi cela aurait-il servi ? Elle ne le croirait pas, et les choses ne feraient que s'envenimer…
Et avant tout, pourquoi avait-il la furieuse impression d'être revenu trois ans en arrière, face à une Kate Beckett qui se comportait comme s'ils ne s'étaient jamais croisés ?
- Je savais cette femme en danger, répondit-il finalement. J'étais peut-être le seul à pouvoir intervenir à temps. Je n'y ai pas réfléchi à deux fois.
- C'est justement le problème, M. Castle, fit Beckett d'une voix détachée et insensible, tout en parcourant d'un œil distrait son dossier. Vous n'avez pas réfléchi.
Castle sentit sa gorge se serrer. Elle agissait avec lui comme avec n'importe quel autre suspect, et s'il avait aimé l'observer en action jusque-là, c'était une autre histoire que de se retrouver sur le banc de l'accusation. Mais où voulait-elle en venir ?
- Vous avez la belle vie, M. Castle. Entre votre fortune et votre renommée, qu'avez-vous encore à prouver ?
« Cette mascarade a assez duré ! Puis-je compter sur vous pour régler cette histoire avec lui ? »
La voix cassante de Gates au téléphone le heurta de plein fouet. Un flot de souvenirs le submergea.
L'image d'une femme en robe émeraude, souriante sur le pas de sa porte, et la même quelques heures plus tard, au milieu du hall d'un luxueux hôtel, l'air désolé et résigné. Un baiser échangé à la faveur de la pénombre, la chaleur de son corps lové contre le sien.
Sun Nashburn agonisante sur le sol de sa suite, Beckett qui tout en essayant de la ranimer, levait vers lui un regard empreint d'angoisse. Lui-même, à nouveau seul dans son appartement obscur.
Une monumentale erreur. D'un simple coup de fil, Gates avait signé la fin de leur partenariat long de trois années.
« Je crois qu'on devrait parler de… de ce qui s'est passé. »
Et Beckett ne s'y était pas opposé.
Ce qu'il avait à prouver ?
- …Que ma place est auprès de vous.
A quoi bon se mentir ? S'il s'était ainsi précipité au Four Seasons, c'était pour sauver Helena Wood d'une mort certaine. Mais c'était aussi pour montrer de quoi il était capable. Pour convaincre Gates d'au moins lui laisser une chance, pour gagner à juste titre ce droit qu'il s'était arrogé trois ans auparavant.
Le droit de suivre Kate Beckett où qu'elle aille…
Celle-ci releva la tête et le contempla avec surprise.
- Excusez-moi ?
Castle se mordit la lèvre, désorienté, et baissa la tête. Mais que se passait-il à la fin ?
- …Que je peux être utile à la police, corrigea-t-il avec lassitude.
Le lieutenant le scruta un long moment, ses yeux plus insondables que jamais. Doucement elle ramassa les trois photographies et les rangea dans son dossier, qu'elle referma avant de croiser les mains dessus. Elle battit des paupières et s'humidifia les lèvres, comme hésitante sur la marche à suivre, avant de se pencher légèrement vers lui.
- Vous avez bien une famille, M. Castle ? Qui sait, une femme, une petite amie ?
Sa voix était un peu plus douce, et elle eut même une ombre de sourire qui littéralement transforma ses traits. Avec la même surprise que trois ans auparavant, Castle s'émerveilla de cette capacité insoupçonnée de Beckett, sexy mais toujours sérieuse, toujours sévère, qui soudain pouvait se métamorphoser d'un simple sourire charmant.
- Intéressant que vous me demandiez ça, souffla-t-il sur le même ton, transporté. Le poste vous tente ?
Elle leva les yeux au ciel, et le reproche muet qu'elle lui adressa lui rappela douloureusement où il était. Il battit en retraite, penaud. Si seulement cette douleur lancinante dans sa tête cessait, il pourrait enfin y voir plus clair…
- Ehm… J'ai une fille. Alexis. Elle est au lycée…
Beckett se leva et fit quelque pas vers la fenêtre, parut regarder au dehors.
- Une adolescente, confirma-t-elle d'une voix neutre. A son âge, on est plutôt fragile, et on se fait facilement du mouron. Vous croyez qu'elle a besoin d'un père qui prend des risques inconsidérés ?
Elle se détourna de la fenêtre et le contempla avec circonspection. La lumière blanche et irréelle projetait des reflets roux dans ses cheveux bruns, qui descendaient à peine plus bas que ses oreilles.
- Parce que, je suis navrée, M. Castle, mais se jeter tête baissée dans ce genre de problèmes, sans arme, sans protection, ce sont des risques inconsidérés. Et encore, le mot me paraît faible.
- Mais vous n'étiez pas loin, hasarda-t-il. Comme toujours… ?
Elle parut ignorer sa remarque, hocha la tête en soupirant avant de revenir vers la table.
- M. Castle, la vidéosurveillance en atteste, c'était de la légitime défense. Ce qui ne pourra que jouer en votre faveur au tribunal. Mais écoutez mon conseil…
Elle ficha son regard dans le sien et murmura d'une voix aussi prévenante qu'impérieuse.
- Arrêtez de pirater les fréquences radio de la police et cantonnez-vous à ce que vous faites vraisemblablement de mieux : les racontars. Nous avons suffisamment de travail comme ça, sans avoir en plus à protéger les civils qui se prennent au jeu du gendarme et du voleur.
Elle se saisit de son dossier et s'autorisa un léger sourire, qui cependant ne s'étendit pas à ses yeux toujours froids.
- Vous avez il me semble un certain talent, et vous vivez de votre passion. Que vous faut-il de plus, M. Castle ?
De plus en plus mal, nauséeux même par instants, Castle eut malgré tout un pauvre sourire. Ça au moins, ça n'avait pas changé…
- Vous reconnaissez que vous aimez ce que j'écris, lieutenant ?
Beckett haussa les épaules.
- Aucune idée, je n'ai pas lu un seul de vos polars. Mais c'est ce que tout le monde dit, non ?
Au moment de quitter la pièce, elle sentit son regard effaré posé sur elle, et parut regretter ses paroles.
- Sans vouloir vous offenser, M. Castle, je suis plutôt roman historique… ou grande littérature. Je vois des meurtres et des scènes de crime toute la journée, je ne tiens pas plus que ça à faire des heures sup' une fois rentrée chez moi.
- Mais ça ne vous redonnerait pas un peu de cœur à l'ouvrage, des histoires qui finissent bien ?
Elle semblait ne pas comprendre où il voulait en venir.
- C'est justement ce que sont vos livres, M. Castle. De simples histoires.
Il sentit comme un grand vide se creuser soudain dans sa poitrine. Le vertige l'assaillit, brutal, alors que le bourdonnement se renforçait à ses oreilles, étouffant, étourdissant.
Si Beckett avait su faire le rapprochement entre les deux premières et étranges mises en scène de l'affaire Tisdale, c'était parce qu'elle était fan de ses livres. Si elle avait surgi un soir, badge en main et sourire narquois aux lèvres, pour solliciter un interrogatoire en bonne et due forme au grand Richard Castle, c'était parce qu'elle connaissait – par cœur ? – chacune de ses histoires.
Mais cette Beckett-là n'avait jamais ouvert une seule de ses œuvres. Ils ne s'étaient jamais croisés.
- Des gens sont morts ce soir. Et vous avez failli y rester vous aussi. Il est temps de prendre vos responsabilités, M. Castle. Grandissez un peu.
Cette femme n'était pas Beckett. Ou plutôt, si, c'était elle, plus que jamais. Mais sans ce macabre petit coup de pouce qu'avait été l'affaire Tisdale, sans l'intérêt et donc la patience qu'une fan éprouvait pour son auteur favori, sentiments masqués par sa fierté de flic et de jeune femme fondamentalement indépendante. Sans l'admiration, le respect mutuel et la tendresse qui s'étaient développés entre eux au cours des années, sans l'attraction surréaliste et pourtant si puissante qui les liait depuis le tout premier regard. Aucune alchimie, aucune étincelle. Rien.
Mais qui que puisse être cette Beckett, illusion, fantasme ou réalité… Ses paroles sonnaient cruellement justes.
- Au revoir, M. Castle.
A l'instant où elle quittait la pièce, laissant Castle aux prises avec le désespoir et le chaos de ses pensées, la lumière blanche se renforça derrière la fenêtre. De tamisée elle se fit étincelante, agressive. Ebloui, il leva par réflexe les mains devant ses yeux. La douleur lovée dans son crâne et le rythme effréné de son cœur battaient à l'unisson.
La lumière l'engloutit.
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- Il revient à lui… Monsieur, vous m'entendez ?
Un éclat de lumière sur sa rétine droite, puis gauche. Il cilla, voulut détourner la tête mais en vain. Comme bloqué dans un cocon, il était incapable de remuer le moindre membre. Gêné, il referma les yeux.
- Monsieur, serrez ma main. Vous sentez ?
Dans le brouillard de ses sensations, il perçut comme une légère pression sur ses doigts. Après un long moment, il parvint enfin à y répondre. Faiblement.
- Monsieur, regardez-moi. Comment vous appelez-vous ?
Il rouvrit avec peine les paupières, fixa la silhouette floue près de lui, environnée d'une lumière qui meurtrissait sa rétine. Hagard, empêtré dans ce sentiment de lourdeur qui précédait le sommeil, il devait lutter pour rester conscient.
- Quel est votre nom, monsieur ?
- Ri… Richard…
Sa voix était à peine audible. La moindre parole, le moindre son portait au centuple la douleur dans son crâne.
- …Alexander… Rodgers…
Il y eut comme des soupirs de soulagement dans l'assemblée indistincte autour de lui. Et il ajouta, machinalement.
- Nom de… plume… Castle…
- Vous êtes à l'hôpital, monsieur. Tout va bien. Essayez de rester éveillé. Où avez-vous mal ?
« Partout », aurait-il voulu dire. Mais ça n'aiderait personne. Autant parer au plus pressé.
- Ma… tête…
- Vous avez reçu un mauvais coup. Vous vous rappelez comment ?
Sa mémoire s'effilochait au fur et à mesure qu'il essayait de la reconstituer. Il se souvenait du gala, de leur erreur. De la décision de Gates de le renvoyer, et de Beckett qui s'y était pliée sans sourciller. De sa mine désolée et mal à l'aise, juste avant qu'il ne la quitte. De son refus de répondre à tous ses appels par la suite.
Il se souvenait de Jared, d'Helena Wood et de leur lutte pour lui survivre, de son acte inconsidéré tandis qu'il criait à la psychiatre d'aller chercher de l'aide. De sa chute, de l'eau qui le submergeait…
Après ça ses pensées se brouillaient, prenaient un malin plaisir à mêler souvenirs et visions en une succession d'images chaotiques.
L'affaire Tisdale, leurs premières enquêtes, leurs engueulades et leurs coups de génie, leurs innombrables petites piques et leurs quelques compliments.
Le gala au Four Seasons, leur « aveu » muet dans la suite Penthouse.
Le baiser de diversion dans la ruelle, ce lointain soir d'hiver. Sa décision à la va-vite, et l'imprévisible empressement dont elle avait fait montre. La plus stupéfiante, la plus fantastique des expériences jamais vécues auprès d'elle, transcendante à tel point qu'il croyait encore sentir le contact doux et brûlant de ses lèvres sur les siennes… Et la volte-face qu'elle avait opérée ensuite. Comme si ça n'avait pas eu d'importance. Comme si ça n'avait réellement été qu'une diversion. Qu'une comédie. Comme d'habitude.
Leur lente agonie dans la chambre froide, le corps à peine tiède et frémissant de Beckett entre ses bras.
Sa silhouette de liane, souple et chaude, tout contre lui alors qu'elle évinçait – pour la bonne marche de l'enquête – la sulfureuse Karen Bishop. Son sourire indéfinissable ce soir-là, ce même sourire qu'à Los Angeles quand le destin semblait vouloir enfin leur donner leur chance… Occasion perdue elle aussi.
La fusillade. Kate mourante dans ses bras. Kate qui criait son nom à s'en briser la voix, qui surgissait d'entre les fumées de l'explosion de la banque, l'apercevait enfin et esquissait un sourire rayonnant.
Kate sortant de la piscine, méconnaissable et surprenante en pseudo-bimbo trafiquante d'armes. Aussi attirante qu'inaccessible.
Kate allant se réfugier dans les bras de Josh. Plus lointaine encore.
Kate qui acquiesçait à l'ordre de Gates. Qui accourait vers lui alors qu'il s'apprêtait à quitter le Four Seasons. Qui murmurait avec hésitation qu'ils devaient parler.
Kate qui attrapait sa veste et quittait le commissariat sans un regard en arrière. Kate dans son appartement, quelques heures avant la mort de Montgomery, qui le vrillait de ses yeux pleins de haine et de ressentiment. Qui d'une voix houleuse lui martelait qu'il ne la connaissait pas.
Qu'il n'y aurait jamais rien entre eux. Qu'elle voulait qu'il parte.
Six mois plus tard, ses mots étaient toujours aussi âpres et mordants dans ses souvenirs.
« Que cherchez-vous, M. Castle ? »
La voix suave mais intransigeante de l'autre Beckett murmurait à son oreille.
« Que voulez-vous de plus ? »
Le vertige revint, la torpeur s'emparait de lui. Epuisé, le cœur lourd et l'esprit embrumé, il baissa les paupières.
« Cette mascarade a assez duré. »
Il en avait assez d'espérer.
« Je crois qu'on devrait parler de… ce qui s'est passé. »
Il ne pouvait pas être celui qui la sauverait, elle, et admettre cette triste vérité lui avait été impossible pendant bien longtemps. Mais il n'en pouvait plus d'attendre. Il n'en pouvait plus de souffrir. Il état temps qu'il pense un peu à lui, qu'il avance. Même seul. Même sans elle. Surtout sans elle.
« Vous ne vous souvenez pas de… du coup de feu ? »
Depuis le début, il ne faisait que courir après une chimère. Pour lui, pour ses proches, pour Alexis, il fallait qu'il l'accepte avant qu'elle ne le détruise. Il le fallait… !
- Atténuez un peu les lumières s'il vous plait, souffla un médecin.
L'infirmière s'exécuta. Sur les tempes de leur patient alité, des larmes coulaient sans cesse.
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Il avait abandonné.
Epuisé, blessé, il avait mis de longues minutes à s'extraire de ce songe étrange et révélateur. Il avait manqué de mourir, et son subconscient avait tiré la sonnette d'alarme : ça ne pouvait plus continuer ainsi. Le simple baiser dans la suite Penthouse, vite oublié par Beckett, était comme tous ces moments qu'ils avaient partagés : il ne valait pas cette inquiétude constante, toutes ces années d'attente incertaine, toutes ces prises de risque. La voix de sa conscience, paradoxalement incarnée en la personne d'une Kate Beckett froide et intransigeante, avait parlé.
Elle l'avait fasciné pendant toutes ces années de par sa persévérance, ce caractère qui la menait à considérer son travail fait et bien fait uniquement quand l'affaire était mise en pleine lumière, le coupable sous les verrous, ses aveux couchés sur le papier, la famille informée et réconfortée. Un dévouement qui parfois tenait plus de l'entêtement, et qui par définition face à une impasse, risquait de la submerger.
Ainsi en était-il pour le meurtre de Johanna Beckett. Trop impliquée, Beckett était incapable émotionnellement de se concentrer sur autre chose tant que l'affaire demeurerait irrésolue : elle avait été très claire sur ce point, ce fameux jour où elle s'était présentée à sa séance de dédicaces après trois mois d'absence, comme si de rien n'était – comme s'ils s'étaient quittés seulement la veille. Alors que durant l'été il avait parfois envisagé de se déclarer de nouveau, cette révélation et ce « mur » dont elle lui avait parlé, l'avaient résigné à garder le silence.
Elle n'avait jamais entendu sa déclaration au cimetière, et le traumatisme de la fusillade avait bâti un nouveau non-dit entre eux. De là, il aurait peut-être dû réfléchir, se rendre à l'évidence que c'était une cause perdue. Accepter le fait qu'il ne pouvait pas la suivre éternellement, à attendre qu'elle daigne enfin poser les yeux sur lui.
Mais pour tout remettre en question, pour enfin évaluer leur relation d'un œil objectif, il avait fallu qu'il la croie prête à se séparer de lui si on lui en donnait l'ordre. Et qu'il frôle la mort, accessoirement.
La croyance populaire avait raison d'affirmer que face au trépas, les situations les plus inextricables devenaient soudain extraordinairement limpides. Pour Kate il avait changé ses habitudes, mis sa vie sentimentale entre parenthèses, mais elle ne l'aimait pas, ou si peu : tous ces moments intenses et pleins de promesses dont elle avait refusé de parler en étaient la preuve. Prisonnière de son passé, elle ne pourrait peut-être jamais franchir le pas.
Et après trois ans d'espoir, la réponse subconsciente de Castle était claire.
« Grandissez un peu. »
Alors, vaincu, il avait abandonné. Pour lui, pour sa fille et pour ses proches, c'était le choix le plus judicieux et il en était bien conscient. Mais de le savoir ne rendait pas cette décision moins pénible à tenir.
Comme pour appuyer ce revirement – tel un symbole de la toute dernière fois où ils seraient sur la même longueur d'onde – Beckett avait elle aussi préféré couper les ponts.
« C'était une erreur… Au revoir, Castle. »
Lorsqu'elle l'avait rejoint à l'hôpital, il s'était senti coupable de feindre le sommeil, incapable qu'il était pour le moment de mettre sa décision à exécution. Avec une lâcheté dont il n'était pas fier, il avait envisagé de quitter New-York dès le lendemain, de passer les quelques jours suivants dans les Hamptons, seul, puis d'enchaîner sur sa tournée de dédicaces à travers le pays. La distance et le temps aidant, il se serait conforté dans ses convictions, aurait pu commencer de nouveaux projets, ou que savait-il encore…
L'objectif final était de pouvoir revenir un jour à New-York tout en renonçant à s'approcher d'elle. La ville serait bien assez grande pour eux deux… « Loin des yeux, loin du cœur ». Ils ne se reverraient jamais…
Mais voilà que malgré toutes ses bonnes résolutions, le doute l'avait assailli une fois rentré chez lui. Comme pour le narguer, sa plume au travers de Nikki et Jameson avait relaté une histoire criante de double-sens et de clins d'œil envers sa relation déchue, mettant en scène une femme qui contrairement à sa muse, passait par tout un éventail de réactions – larmes, colère, haine, passion, résignation, amour – au lieu de rester dans la plus blessante des attitudes lorsqu'on aimait quelqu'un : l'indifférence.
Et alors qu'il était à un cheveu d'effacer tout son disque dur, d'attraper une valise et de s'envoler pour dieu savait où, la fiction s'était soudain faite réalité.
Elle avait débarqué comme ça, sans s'annoncer, sans un mot. Jamais en plus de trois ans de partenariat, il n'avait été aussi heureux de la retrouver…
…ni aussi terrifié. Car il n'était pas prêt. Ni à entendre de sa voix neutre l'ordre de Gates enfin autorisée à le virer, ni à lui annoncer qu'il partait et ne reviendrait probablement jamais dans sa vie.
Etrangement, alors qu'il l'avait toujours imaginée comme allant droit au but pour ce genre de missions, elle avait essayé d'arrondir les angles, s'était faite prévenante, compréhensive, attentive… Comme avec les membres d'une famille éplorée, lorsqu'elle était porteuse de mauvaises nouvelles. À bien y repenser, peut-être que cette attitude empreinte de pitié et d'hésitation était encore pire.
Au fil de leur échange, il avait appris qu'il n'avait jamais été question de le virer du commissariat, mais ce n'était qu'une mince consolation, maintenant qu'il s'était persuadé de ne pas y avoir sa place. Alors il avait pris les devants, s'était fait acerbe et catégorique. À sa stupeur Kate s'était avérée de moins en moins en phase avec les mots décisifs qu'elle avait eus à l'hôpital, et il avait souffert de la voir ainsi ambivalente – comme toujours, avait-il constaté avec une amertume retenue mais qui ne cessait de l'étouffer.
Le ton était monté. Il avait vu Kate se décomposer au fur et à mesure que les secondes passaient, que les paroles cinglantes fusaient. Il ne l'avait pas habituée à ça, mais avec à son actif deux divorces avec des femmes de caractère, elle aurait dû s'y attendre… Rien qu'à cette pensée, absurde dans un tel moment, il avait eu la nausée.
Et soudain elle avait soufflé des paroles qui l'avaient cloué sur place, tant par leur sens que par leur note implorante.
« Vous avez failli mourir, Castle… Sous mes yeux ! »
Et en quelques secondes l'un des plus invraisemblables quiproquos de leur histoire avait volé en éclats. Encore inconscient de l'impact qu'aurait son attitude, il l'avait questionnée sur cet hypothétique moment qu'ils avaient passé là-bas, au Four Seasons, près de cette foutue piscine dont il n'avait que des souvenirs imprécis. Il avait supposé que Wood, tandis qu'il affrontait Jared, était allée chercher de l'aide, et qu'il avait été sauvé in extremis par l'équipe de sécurité de l'hôtel. Persuadé jusque-là que Beckett n'avait quitté son appartement qu'en apprenant qu'il avait failli mourir, il voyait soudain se profiler l'idée à la fois absurde et tenace qu'elle avait été présente.
Que c'était elle qui l'avait tiré de l'eau – et non pas Wood, comme il l'avait d'abord déduit des lambeaux de souvenirs chaotiques et irréels qui lui restaient… Mais ensuite ?
Ensuite ?
Sourcils froncés, il essayait de rassembler ses esprits depuis un long moment, quand il eut une grimace et porta la main à son crâne, la douleur devenant plus intense quelques instants. Mâchoires serrées, il attendit que l'élancement cesse, et commença à regretter de n'avoir pris que la moitié de ses antalgiques, qui l'auraient probablement assommé jusqu'au lendemain. Le médecin, après avoir épuisé tous ses arguments pour le retenir à l'hôpital, avait été très clair : personne n'était à l'abri de faire un nouveau malaise à la suite d'un traumatisme crânien, parfois plusieurs heures après le choc en cause. Par mesure de précaution, il fallait lui éviter de s'endormir pour les douze prochaines heures, tandis que sa famille devait rester vigilante…
Suite au traumatisme, le médecin avait recherché d'éventuels troubles neurologiques, entre autres un phénomène d'amnésie rétrograde, courant dans ce genre de situations. Comme Castle avait été en mesure de décrire assez précisément les circonstances de son accident – récit en accord avec ce qu'avait dit Helena Wood, elle aussi hospitalisée pour sa blessure au bras – le neurologue n'avait pas testé plus longtemps sa mémoire.
Mais que s'était-il passé, entre le moment où il avait sombré dans les profondeurs de la piscine, les mains de Jared contractées sur sa gorge, et celui où il avait rouvert les yeux à l'hôpital ?
Pris d'un soudain malaise à l'idée qu'un pan – même minime – de sa vie lui échapperait désormais, Castle releva les yeux vers Beckett et sentit sa gorge se nouer. Statufiée, comme sonnée par leurs précédentes paroles, elle le fixait avec un mélange de tristesse, de stupéfaction… et même de panique.
« Vous ne vous souvenez pas ? De moi, de la piscine ?...De ce que j'ai dit ? » avait-elle soufflé d'une voix éteinte, question à laquelle il avait répondu par la négative. Depuis, un épais silence planait entre eux.
Castle déglutit, mis à mal par son regard empli de détresse. Il avait peut-être oublié quelques secondes, quelques minutes… Et alors ? Cette prise de conscience semblait la secouer au-delà du raisonnable. Avait-elle bien été là ? Qu'auraient-ils pu se dire ou faire pour que de ne pas s'en souvenir soit un véritable drame ?
Il secoua la tête en signe d'excuse.
- Beckett, je…
- C'est pour ça que vous êtes si distant… Vous vous vengez, c'est ça ?
Il tressaillit, foudroyé par le timbre soudain glacial de Beckett. Les larmes aux yeux, elle le fixait avec insistance.
- Je ne vois pas ce que…
- Oh je vous en prie, Castle, gronda-t-elle en réprimant un sanglot. Pas à moi ! Pourquoi vous ne m'avez rien dit ? J'avais fini par croire que même ça, ça n'avait pas eu d'importance pour vous ! Que vous ne pensiez pas sérieusement ce que vous aviez dit au cimetière !
Castle haussa les épaules, de plus en plus perdu.
- Mais de quoi vous parlez encore ?
Elle croisa les bras et eut un hochement nerveux de la tête, balaya la pièce d'un regard acculé et déçu. La seule fois où il l'avait vue aussi troublée, c'était à son retour de convalescence, lorsqu'elle présentait les premiers signes d'un syndrome de stress post-traumatique.
- Quand est-ce que vous avez compris ? N'allez pas me dire que c'est la rumeur, Castle, je ne l'ai avoué à personne d'autre que mon psy !
- Beckett, je vous le répète, je ne sais pas de quoi vous voulez parler !
- Vous frôlez la mort, je vous déballe tout et vous, vous affirmez ensuite qu'à cause du choc vous êtes amnésique ? Vous voulez me faire croire que c'est un pur hasard ? Ne vous foutez pas de moi, Castle ! J'avais des circonstances atténuantes, l'assassin de ma mère avait voulu me descendre et j'étais restée sur la table d'op pendant plus de six heures ! Ma vie n'était plus qu'un chantier et Josh était encore là… Vous avez agi sur le coup de l'émotion, je ne pouvais pas vous répondre à l'époque, et j'ai fait au mieux !
- Des… « circonstances atténuantes » ? Ce que j'ai dit au cimetière… ?
Il réfléchit à toute vitesse, négligeant la douleur lancinante qui battait à l'arrière de son crâne. Soudain les paroles acérées de sa partenaire prirent du sens. Il écarquilla les yeux, foudroyé.
- Parce que vous… vous vous souvenez ?
En proie à la stupéfaction, il avait à peine murmuré ces mots. Malgré cela, elle s'arrêta net, interloquée.
- Depuis le début, Beckett… Depuis tout ce temps, vous… vous le saviez ?
« Kate, je t'en prie ! Ne me laisse pas… »
Soudain mortifiée, très pâle, elle ne répondit pas. Elle n'eut pas à le faire. Les deux pas de recul instinctifs qu'elle esquissa étaient bien assez parlants. Le cœur battant à tout rompre, il la dévisagea comme si c'était la première fois qu'ils se voyaient. Et son estomac se souleva d'angoisse lorsqu'elle cilla puis se passa ses mains crispées sur son visage. Toute sa hargne semblait s'être évaporée.
- Je… Je peux tout expliquer, bredouilla-t-elle avant d'oser le regarder à nouveau.
Figé, il la considéra sans mot dire, en réalité sous le choc. Elle se mordit la lèvre, mal à l'aise sous son regard pénétrant.
- Ecoutez…
- Non.
Il baissa la tête, haussa les sourcils et papillonna des paupières.
- J'ai besoin d'air.
Sans plus se préoccuper d'elle, il ramassa sa veste jetée sur un fauteuil et se dirigea d'un pas presque mécanique vers la porte, le visage inexpressif. Le souffle court, les épaules raides, Beckett le suivit des yeux.
- Castle… S'il vous plait.
Sa voix, non plus hargneuse ou désespérée, juste suppliante, le fit à peine hésiter alors qu'il ramassait ses clés sur le bar.
- Oubliez-moi, gronda-t-il.
La porte d'entrée claqua derrière lui. Restée seule, Beckett contempla un long moment le battant rouge, puis avec une lenteur interdite, se rassit sur le canapé. Doucement elle se plaqua une main tremblante sur sa bouche, et ferma les yeux. En silence, deux larmes roulèrent sur ses joues.
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