Bonjour à tous !

Tout d'abord, un grand merci à tous pour votre soutien au travers de vos reviews et messages privés, tous plus adorables et enthousiastes les uns que les autres. J'ai profité de cette très longue pause pour remettre de l'ordre dans ma vie, et si je n'ai jamais vraiment cessé d'écrire pendant ce temps, me revoilà cette semaine avec le goût de fignoler et publier, pour je l'espère votre plus grand plaisir.

A savoir, ce très attendu chapitre 12 devait être divisé en plusieurs parties comme son prédécesseur, car j'ai remarqué que de nombreux lecteurs n'arrivent pas à tout lire d'un coup et que cela nuit à leur attention, souvent aussi à leur volonté de laisser un commentaire. Puis j'ai pensé aux autres lecteurs qui comme moi ne supportent pas les chapitres courts et arrivent à la fin trop vite à leur goût… Et donc voici 25 pages word, d'un bloc, à savourer sans modération !

Un chapitre d'ailleurs très « Caskett » - et sous le signe du Ship en général… L'émotive en moi a provisoirement gagné sur la fan de thriller. J'espère que ses écrits sauront tout aussi bien vous emporter.

A LIRE :

Je vous rappelle que cette fic commençait une semaine après l'épisode de la prise d'otages de la New Amsterdam Bank, soit le 4x07 « Cops and Robbers », et ne prenait donc pas en compte les évènements psychologiquement déterminants du reste de la saison 4 tels que l'affrontement du sniper du 4x09 « Kill shot ». D'où l'état d'esprit particulier de Kate – instable car encore régulièrement en lutte contre son traumatisme – ou même de Rick.

Paradoxalement, certaines réflexions des personnages pourraient facilement correspondre à une fanfic qui donnerait suite au magnifique 4x23 « Always »… Je vous laisse en juger.

De même, certains lecteurs assidus m'ont fait part de leur volonté de relire toute ma fic pour se remémorer l'histoire avant de s'attaquer à ce chapitre 12… Je ne peux que vous conseiller de faire de même. De plus, les chapitres ont tous été revus et corrigés depuis leur première parution. La lecture ne devrait en être que plus agréable.

PS : Pour les lecteurs attentifs, oui, l'établissement Mayfield est un humble clin d'œil à la série « HouseM.D. » ainsi qu'à son équipe, qui à mon sens a su conclure son histoire avec brio – et qui depuis sa première diffusion en France en 2006 berçait toutes mes années d'études médicales, également révolues récemment.

Bonne lecture…

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Chapter 12

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Rising Sun

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Il eut une profonde inspiration avant d'ouvrir les yeux, contempla un long moment le plafond blanc et sans défaut. La pénombre régnait encore dans la chambre. Serein comme il ne l'avait pas été depuis longtemps, il aurait pu se rendormir, au moins pour quelques minutes. Mais la respiration lente et régulière à ses côtés l'en dissuada.

Il tourna la tête dans sa direction, encore ensommeillé. Ses lèvres esquissèrent un léger sourire alors que les souvenirs de la nuit précédente lui revenaient. Couchée sur le côté, elle dormait encore profondément. La bretelle de son haut avait glissé de son épaule, révélant tout juste la naissance d'un sein blanc de neige. Craignant de la réveiller, il se retint de caresser sa peau pâle, d'embrasser ses lèvres entrouvertes sur un souffle léger, de glisser ses doigts dans ses longs cheveux, vaguement ondulés, étalés avec opulence sur l'oreiller. Une mèche plus claire lui frôlait la joue, se soulevant au rythme de sa respiration, et gênée elle fronça le nez un court instant.

Son sourire s'élargit, à la fois amusé et attendri : déjà très belle en temps normal, elle avait un air presque angélique lorsqu'elle dormait. Et pourtant ce n'était qu'une apparence : au lit, elle était loin d'être sage, et il était désormais bien placé pour le savoir. Encore une autre facette de sa personnalité, une parmi tant d'autres qui chaque jour depuis des années, continuaient de le captiver… Et dire qu'ils étaient sur le point d'officialiser. Même si leur histoire durait depuis déjà quelques temps, d'une certaine manière entre eux, ça ne faisait que commencer.

Elle grimaça derechef, et renonçant à toute prudence, il écarta la mèche récalcitrante puis déposa un baiser sur son front, avant de l'enlacer avec précaution. Par réflexe elle se lova tout contre lui, et eut un profond soupir de bien-être.

- Hey, souffla-t-elle après un long moment de silence.

- Hey…

Recroquevillée dans ses bras, elle leva le visage vers lui, les yeux encore fermés, et il l'embrassa avec tendresse, la sentant peu à peu s'éveiller sous ses lèvres. Lorsqu'il se recula, elle avait le même sourire comblé. Elle se blottit davantage contre lui et murmura.

- Je crois que je ne m'en lasserai jamais…

- Quoi donc ?

Elle ouvrit enfin les yeux, le contempla dans la pénombre.

- …De tes réveils.

- Moi, c'est cette nuit que je vais avoir du mal à oublier…

Bien qu'encore un peu somnolente, elle eut un sourire carnassier.

- Celle-là plus qu'une autre ?

Elle l'embrassa à son tour, et doucement le repoussa sur le dos, le surplomba de son corps menu mais qu'il trouvait parfait depuis le premier jour. De plus en plus vive, elle rompit leur baiser langoureux, suivit la ligne de son menton pour aller flatter de ses lèvres la gorge palpitante de son amant. Ses mains fines glissèrent sur son torse, aussi légères que des papillons, et il eut du mal à ne pas s'abandonner à ses caresses faussement ingénues.

- Pas ce matin. J'ai du boulot qui m'attend…

- Et alors ? Moi aussi…

- L'équipe doit se retrouver à 8 heures…

- Avec la courte nuit que tu viens de passer, lui souffla-t-elle à l'oreille, ils comprendront.

- On a tous veillé tard, donc Beckett n'acceptera pas une telle excuse.

- Je ne parlais pas de ton enquête.

- Ça m'aurait étonné, dit-il dans un petit rire.

Elle eut un grognement déçu. Elle cessa de taquiner le lobe de son oreille et se plongea dans ses yeux bleus.

- Tu restes au poste jusqu'à des heures indécentes, tu mènes des enquêtes sous couverture dont tu n'as pas le droit de me parler, ta supérieure te sonne au beau milieu de la nuit et tu disparais sans explications. Dis-moi, Kevin Ryan, ai-je des raisons d'être jalouse ?

Elle croisa les bras et s'appuya sur son torse, comme pour lui signifier qu'il n'irait nulle part tant qu'elle n'aurait pas eu sa réponse. Elle avait pris un ton exaspéré et soupçonneux, mais il savait qu'elle n'était qu'à moitié sérieuse. D'une main tendre il replaça quelques mèches dorées et ondulées derrière son oreille.

- Tu sais bien que non, Jen'.

Elle eut un sourire satisfait, et il baissa les yeux sur son décolleté, plus que mis en valeur – intentionnellement ? – par ses bras croisés.

- De toute manière, comment pourrais-je avoir envie d'aller voir ailleurs quand tu portes cette nuisette ?

Jenny eut un petit cri faussement outré et frappa son torse du plat de la main, mais son sourire était à nouveau éclatant.

- Crétin d'irlandais… !

En représailles il l'attrapa à bras le corps en riant. Après un court moment de résistance – pour la forme – elle l'enjamba prestement et s'assit à califourchon sur ses abdominaux.

- … Mais ravie qu'elle te plaise…

Elle l'embrassa avec une fougue qui peu à peu se fit languissante, tendre, attentive, tandis que ses mains fines fourrageaient dans ses cheveux courts. Il lui caressa la cuisse puis remonta lentement dans son dos, et elle eut un gémissement accompagné d'un subtil déhanché, le faisant frémir. Une nouvelle fois il fut sur le point de se laisser aller – et tant pis pour le boulot…

Jenny rompit alors leur baiser avec douceur, effleura une dernière fois ses lèvres avant de se reculer, son regard pétillant de malice.

- On va être en retard, souffla-t-elle.

Et sans lui laisser une seconde pour se reprendre, elle quitta le lit. Il se redressa, hagard, les cheveux en bataille, et la vit ramasser sa chemise qu'elle enfila avec un sourire narquois.

- Allumeuse… ! lança-t-il d'un ton rauque.

Pour toute réponse elle eut une moue parfaitement innocente avant de disparaître dans la salle de bain voisine. Il poussa un soupir à fendre l'âme et se laissa retomber sur le matelas, le front plissé. Maintenant, il n'était plus tout à fait sûr de vouloir être à l'heure…

Comme en écho à ses pensées, son portable posé sur la table de nuit sonna : un appel du poste.

- Ryan, marmonna-t-il en décrochant.

- C'est Maggie. Dites donc, l'équipe Beckett, vous ne dormez jamais ?

- Euh…

Ryan ne sut que répondre, autant parce qu'il était surpris par une telle entrée en matière, que parce que Jenny repassait quelques instants dans la chambre, toujours vêtue de sa chemise qui n'était pas beaucoup plus longue que sa nuisette. Il secoua la tête et se concentra tant bien que mal sur la voix revêche de la standardiste du 12e.

- Que puis-je pour vous, Maggie ?

- J'ai le directeur d'une certaine clinique psychiatrique sur l'autre ligne. L'établissement Mayfield. Vous auriez cherché à les joindre cette nuit pour une enquête.

- C'est le cas, je prends l'appel. Merci Maggie.

La standardiste, acariâtre comme à son habitude – et plus encore en fin de garde de nuit – marmonna quelque chose, puis une tonalité s'éleva quelques secondes, tandis que Ryan attrapait son carnet et son crayon dans la poche de son pantalon, abandonné au pied du lit.

- Kevin Ryan, NYPD, annonça-t-il lorsque la communication fut établie.

- Dr Jeffrey-Levine, directeur de la clinique Mayfield. Mes employés viennent de me transmettre votre message. Veuillez nous excuser pour ce contretemps, mais ils n'ont pas le droit de donner d'informations médicales par téléphone. De quel patient est-il question ?

Lorsqu'au beau milieu de la nuit, Beckett et Castle avaient chacun de leur côté compris que Jared Wagner était le véritable assassin, sa supérieure avait chargé Ryan de compiler en vitesse un maximum d'informations sur le suspect, et de se rendre avec une équipe d'intervention à son domicile dès qu'il aurait obtenu son adresse. Au cours de ses recherches, il avait identifié la clinique dans laquelle Jared Wagner avait été interné pendant près de quinze ans. Mais malgré l'urgence de la situation, l'équipe de nuit avait été intraitable vis-à-vis du règlement, et avait attendu une heure un peu plus décente pour informer son directeur de la requête du NYPD.

Ryan retint un soupir : désormais Jared était hors d'état de nuire, et même si sa culpabilité était plus qu'évidente et attestée par deux témoins – Castle et Helena Wood – Beckett souhaiterait probablement connaître tous les tenants et aboutissants de l'affaire, et ne laisserait donc rien au hasard. Depuis six ans qu'il travaillait avec elle, Ryan comprenait ce professionnalisme, et avait d'ailleurs le même sentiment quant à cette enquête. Pourquoi un patient tel que Jared Wagner avait été relâché n'était qu'une des innombrables questions qui se posaient. Il réexpliqua donc sa demande au directeur, mais garda les détails de l'enquête sous silence. Le psychiatre, ignorant tout des meurtres, décrivit le cas Wagner en quelques mots.

- Jared présente des troubles mentaux depuis sa préadolescence, mais grâce aux dernières avancées médicales et à une longue psychothérapie, nous avons pu mettre au point un traitement qui lui permettait de mener une existence quasiment normale. Ses évaluations ont plusieurs fois montré qu'il n'était dangereux ni pour lui-même, ni pour autrui. Sous la garde d'un tuteur compétent, il était tout à fait en mesure de quitter la clinique et de continuer un suivi par un psychiatre indépendant.

Ryan ne fit aucun commentaire, mais trouvait la situation bien ironique.

- Jared a perdu ses parents et sa sœur il y a des années déjà, et je ne lui ai trouvé aucune famille proche, reprit-il tout en notant quelques détails dans son carnet. Qui s'est proposé comme tuteur ?

- Un ami de la famille Wagner, que Jared a recontacté l'an dernier. Il est avocat consultant pour une entreprise pharmaceutique et sa femme est infirmière. Ils étaient prêts à accueillir Jared chez eux le temps qu'il retrouve ses repères et postule pour un emploi à sa mesure.

- Le nom de cet ami, et comment le joindre s'il vous plait…

Après quelques secondes d'attente, le directeur put le renseigner, et Ryan se redressa brusquement.

- Excusez-moi, vous pouvez répéter ?

Dans la cuisine, Jenny se figea : si les paroles de Kevin lui parvenaient jusque-là de manière inintelligible, en revanche elle perçut très bien son changement de ton, qui de neutre et professionnel se fit pressant. L'oreille tendue tandis qu'elle cassait un premier œuf, elle l'entendit remercier rapidement son interlocuteur, puis composer un autre numéro sur son portable tout en se précipitant dans la salle de bains.

- Javi ? C'est à propos de Jared Wagner…

Il fit couleur l'eau à flots, rendant le reste de ses paroles totalement inaudible. Elle soupira et reposa son deuxième œuf intact, retira la poêle du feu. Elle beurra rapidement deux toasts qu'elle plia et plaça dans une assiette, remplit un mug du café brûlant tout juste torréfié, fit un crochet par le réduit qui leur servait de buanderie pour se saisir d'une cravate et d'une veste de costume fraichement repassées, et apporta le tout à l'entrée de leur appartement. Au même moment son fiancé sortait de la salle de bains après des ablutions expresses et un rapide coup de peigne, enfila un pantalon et une chemise propre, toujours en grand conciliabule avec son coéquipier.

- Non je ne joue pas les Castle en pleine illumination, j'ai juste un pressentiment !... Ben voyons, si c'était Beckett qui t'appelait, tu serais déjà dehors ! Lève-toi et rapplique !... Quoi, « Lanie » ? Qu'est-ce que Lanie a à voir là-dedans ?

Jenny étouffa un rire à l'entente de cette moitié de conversation, imaginant sans peine la réaction d'Esposito, qu'elle avait l'impression de connaître depuis toujours grâce à ce que lui avait raconté Kevin. D'un geste habitué, elle sortit d'un tiroir son Glock et son badge, les posa sur la commode bien en évidence alors que Ryan quittait la chambre et traversait en trombe l'appartement.

- Je contacte la sécurité du Mercy au cas où. Je t'envoie son adresse, on se retrouve devant chez lui !

Et négligeant les protestations de son partenaire, il raccrocha.

- Non mais, il en a de bonnes ! Moi aussi j'ai quasiment pas dormi de la nuit, grommela-t-il tout en prenant le mug que Jenny lui tendait. Merci…

- Lanie lui en veut toujours pour notre soirée ratée ? demanda-t-elle d'une voix désolée, tandis qu'elle nouait la cravate au cou de son fiancé.

- Plus ou moins, répondit Ryan entre deux gorgées de café. Mais ils essaient de se remettre ensemble. Espo est toujours sur le qui-vive… Je ne sais pas comment l'aider sur ce coup-là, je crois qu'il l'aime vraiment.

Elle l'aida à enfiler sa veste puis il glissa son arme et son badge dans sa poche, reprit sa tasse et s'efforça de la vider sans se brûler.

- Tu es son coéquipier et son ami. S'il a besoin d'aide, il sait déjà que tu n'es pas loin. Sois présent, tout simplement, dit Jenny en rajustant sa cravate.

Elle lui fit un sourire doux et sincère, un rien timide, celui-là même qui l'avait fait craquer la première fois qu'ils s'étaient rencontrés. Il regarda tour à tour sa tenue impeccable, sa tasse puis les toasts beurrés qu'elle lui tendait, et contempla la jeune femme avec étonnement et gratitude.

- Mais comment je faisais, avant ?

Jenny haussa les épaules, ses mains défroissant pensivement son col de chemise, puis l'air soudain bien sérieux, elle se haussa sur la pointe des pieds et l'embrassa longuement. Les deux mains occupées entre la tasse et les toasts, il ne put que fermer les yeux et savourer l'instant.

- Maintenant, c'est parfait… murmura-t-elle ensuite, les lèvres s'effleurant encore.

Elle se recula et lui caressa la joue. Ses yeux bleus un peu fuyants trahissaient son inquiétude.

- Cette nuit, ça aurait pu être toi dans l'ambulance… Fais attention à toi.

Après un court instant, Ryan lui dédia son plus beau sourire.

- Promis.

Elle sourit à son tour, d'une manière un peu plus hésitante. Puis elle se mordit la lèvre, et lui glissa à l'oreille.

- Revenez vite, monsieur l'agent, j'ai une autre nuisette neuve que je meurs d'envie d'essayer…

Elle sentit avec satisfaction son homme se raidir, lui planta un dernier baiser sur la joue puis se saisissant de sa tasse à moitié vide, s'écarta de son passage.

- Tu vas être en retard, répéta-t-elle de la même voix innocente qu'un peu plus tôt.

Figé, il eut une inspiration un peu forcée.

- Un jour, tu auras ma mort sur la conscience, Jen'.

- Ta main me suffira, répondit-elle avec candeur.

Il hocha la tête, retenant un sourire, et sur un dernier regard partagé entre l'exaspération et la tendresse, il quitta l'appartement. Restée seule, Jenny eut un long soupir. Elle frissonna, réalisant soudainement qu'elle avait froid, et resserra autour d'elle les pans de la chemise qui portait son odeur. Elle prit une gorgée de café, et eut un sourire rêveur en songeant à ses dernières paroles – le genre de choses qu'elle ne se permettait de dire que lorsqu'ils étaient seuls.

Au moins, elle pouvait être sûre qu'il penserait à elle jusqu'à ce qu'il soit arrivé à destination… !

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La boule au ventre, il contemplait son réveil depuis plusieurs heures, incapable de trouver le sommeil. Dans sa tête, tournait en boucle sa conversation de la veille avec cette flic, le lieutenant Kate Beckett. Après de nombreuses questions sur Marina sa première femme, morte il y a quinze ans des complications de sa maladie, elle et son coéquipier avaient paru satisfaits, et on l'avait finalement laissé partir, non sans lui préciser de ne pas quitter la ville. Il avait joué la surprise, était parti les épaules basses, mais l'angoisse ne le quittait plus.

Tôt ou tard ils vérifieraient son alibi, son emploi du temps, ses finances, ses déplacements, et ils découvriraient le pot aux roses. Mais qu'est-ce qu'il lui avait pris ? Après plusieurs années d'alcoolisme et de désespoir, il menait désormais une vie saine et rangée, s'était remarié, avait eu une petite fille au printemps dernier. Et pourtant, il avait tout risqué dans cette machination qui durait depuis des mois. Terence Lawmann tournait et retournait sa situation dans tous les sens, rongé par le remords, et en arrivait toujours à la même conclusion : tout était perdu.

Il éteignit le réveil juste avant qu'il ne sonne, se retourna pour déposer un baiser sur le front d'Abby, sa femme, et la contempla avec regret. Elle qui l'aimait tant, qui l'avait porté à bout de bras depuis le décès de Marina, elle serait mortifiée lorsqu'elle apprendrait la vérité…

Le cœur battant, il quitta le lit conjugal et se dirigea vers son bureau. Il ne pouvait plus attendre désormais, les flics comprendraient d'une heure à l'autre. Il en était convaincu.

Aujourd'hui, il passerait à l'action.

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Jusque-là obscur et impénétrable, le ciel noir d'encre s'éclaircissait peu à peu. La nuit touchait à sa fin, mais l'aube tardait encore à percer les nuages, à s'élever au-delà des ruelles sombres et des immenses gratte-ciels. Une lumière grise, faible et unie planait sur la ville, en éveil mais comme indolente, encore vaguement somnolente. Novembre et sa grisaille s'achevaient, Décembre et ses promesses festives n'étaient guère loin.

Dans l'appartement, en marge de l'activité peu à peu fourmillante des rues de New-York, un profond silence régnait. L'esprit ailleurs et vagabond, il fixait de ses yeux entrouverts l'écran de son ordinateur portable, posé sur la table basse devant lui, depuis longtemps à court de batteries. Il aurait dû mettre à profit cette longue nuit où le sommeil lui était interdit pour s'avancer dans la rédaction de Frozen Heat : avec cette tournée de fin d'année à travers tout le pays, les prochaines semaines n'allaient certainement pas lui laisser beaucoup de temps pour écrire.

Mais pour rien au monde il n'aurait souhaité bouger. Il baissa un court instant les paupières, savourant cette quiétude empreinte d'étrangeté qui l'habitait depuis plusieurs heures : ça n'était pas réellement du bonheur, et pourtant il était là, immobile et apaisé comme il ne l'avait pas été depuis bien trop longtemps. L'impression demeurait, à mi-chemin entre l'incrédulité et la félicité, sensation insaisissable qui semblait pouvoir s'évanouir à tout moment s'il avait le malheur d'amorcer le moindre mouvement.

L'impression d'être à sa place, enfin.

Comme pour infirmer cette note d'irréalité, de temps suspendu, la respiration lente et tranquille à ses côtés s'intensifia quelques secondes. Tiré de ses songeries, il rouvrit les yeux et les baissa : rêveur, il esquissa peu à peu un sourire tendre.

Elle était là. Recroquevillée au creux du canapé, les bras croisés sur sa poitrine, tout contre lui. Malgré sa volonté de jouer les garde-malades jusqu'au retour de Martha, les récents évènements avaient eu raison d'elle : elle avait sombré aux toutes premières lueurs de l'aube, sa tête glissant jusqu'à finalement reposer sur son épaule. En s'efforçant de ne pas la déranger, il se pencha légèrement afin de contempler son visage : ses traits tirés s'étaient enfin détendus, et il croyait même distinguer une ombre de sourire sur ses lèvres.

Après un long moment passé à l'observer, il reposa sa tête, grimaçant légèrement lorsque son occiput encore pansé frôla le dossier pourtant rembourré du canapé. Il ferma les yeux, se concentra quelques instants sur sa respiration lente et régulière, puis laissa de nouveau son esprit vagabonder.

« …Vous ne vous souvenez vraiment… de rien ? »

Sa question avait plané entre eux, hésitante. Elle avait cherché sa main, l'avait serrée avec un empressement qui l'avait alerté. La dernière fois qu'ils s'étaient ainsi adonnés à un geste aussi simple que symbolique, lui-même venait de frôler la mort face au 3XK, ce tueur en série désormais en cavale.

Leurs regards qui s'étaient croisés, l'émoi qu'il avait lu en elle, supplanté par une soudaine détermination.

« …Je t'ai dit que je t'aimais. »

Et le monde qui avait brusquement cessé de tourner à cet aveu inespéré bien qu'indirect. La stupéfaction, l'étonnement, l'incrédulité, la joie qui tour à tour l'avaient envahi. Elle qui s'était faite confuse, mortifiée devant son silence qu'elle devait prendre pour un reproche muet.

Ses yeux verts qui s'étaient illuminés lorsque d'un simple sourire il avait balayé tous ses doutes, toutes ses peurs.

Ses lèvres sur les siennes… son souffle mêlé au sien, brûlant, un rien tremblant comme sa main qui douce et légère, s'était posée sur sa joue et l'avait maintenu alors qu'ils s'embrassaient, encore et encore. Indéfiniment, savourant chaque seconde comme deux adolescents qui se déclarent et se découvrent enfin.

Aucun empressement. Juste le contact de simples baisers. Juste l'instant présent, aux sensations décuplées par trois années de retenue et de secrets inavoués, plusieurs heures d'angoisse et d'incompréhension, ponctuées d'une intense dispute.

Et quelques secondes d'éternité

Lorsqu'ils s'étaient séparés, presque à contrecœur, le souffle court, elle avait posé son front contre le sien, comme désireuse de prolonger encore cette étrange communion entre eux, qui avait enfin dépassé le cap du simple jeu de regards.

« Ça fait beaucoup pour une seule nuit» avait-elle murmuré, paupières baissées. « Et tu es blessé. »

Elle avait alors rouvert les yeux, et il s'était plongé sans remord dans ces prunelles ensorcelantes, qui dès le premier jour l'avaient captivé. Sa main à elle s'était resserrée sur la sienne, rassurante, possessive, comme pour tempérer ce qu'elle s'apprêtait à dire.

« Et… j'ai besoin d'un peu de temps, Castle. Moi aussi. »

Dans ses paroles, il avait entendu l'écho de sa propre volonté : elle avait feint l'amnésie, et quand il l'avait su, cette déception avait bien failli signer la fin de leur histoire à peine ébauchée.

« Je peux imaginer pourquoi vous m'avez menti. Mais ce n'est pas pour ça que je vous pardonne. »

Il était revenu, certes, et il lui avait annoncé avec sincérité qu'il ne pouvait pas se passer d'elle. Mais la rancœur était encore là, quelque part, bien présente, qui exigeait explication, réparation. Qui demandait du temps.

Alors, partagé entre cette amertume malgré tout persistante, sa fierté d'homme blessé dans la confiance qu'il lui portait, et l'incommensurable amour qui si longtemps renié ne demandait plus qu'à s'exprimer, il avait embrassé sa paume jusque-là posée sur sa joue, avant d'acquiescer d'un murmure. Puis il avait ajouté dans un sourire, espérant qu'elle saisirait l'allusion :

« "Tant pis, on peut très bien juste se faire un câlin"… »

Après un court instant de stupeur, elle avait eu un rire muet, habitée du même souvenir de ce stand de tir où, au tout début de leur partenariat, il avait feint d'être un novice au maniement des armes pour s'attirer ses bonnes grâces – et jouer un peu avec ses nerfs, accessoirement. Cette réplique taquine et aguicheuse qu'elle avait eue à l'époque avait été parmi les premières d'une – très – longue liste…

Encore étonnés de la tournure qu'avait pris leur relation après cette interminable nuit, ni l'un ni l'autre n'étaient pressés de brûler les étapes. Il l'avait embrassée de nouveau, longuement, tendrement, sans exiger davantage…

Mais désormais les questions silencieuses s'amoncelaient une à une. Ils avaient peut-être rendu les armes et mis de côté les doutes, les peurs et la rancune, pour profiter du temps mort implicite de cette nuit obscure. Mais sous la lumière peu à peu grandissante de l'aube, la réalité soudain s'affirmait, et il fronça les sourcils, ne pouvant plus ignorer cette vague angoisse qui le taraudait.

Et maintenant… ?

Ils n'avaient guère brusqué les choses. Ils avaient gardé le silence, chacun satisfait de la simple présence de l'autre, comme dans l'accord tacite que tout était encore loin d'être réglé.

Dans l'espoir d'évincer cette angoisse qui lentement montait en lui depuis qu'elle s'était endormie, il avait essayé de rassembler ses souvenirs, mais en vain. La déclaration qu'elle lui aurait faite au Four Seasons, son sauvetage et jusqu'à la présence de Beckett près de cette piscine, tout cela était définitivement absent de sa mémoire. Quelle importance cela pouvait-il avoir, maintenant qu'elle était là, avec lui ?

Et pourtant, l'inquiétude le tenaillait. Pour rien au monde il ne regretterait cette nuit riche en dangers et en révélations, mais il craignait la réaction de Kate à son réveil. Son attitude, implorante et si touchante lorsqu'elle s'était déclarée, lui était allée droit au cœur, mais un tel abandon ne lui ressemblait pas. Reculerait-elle encore, une fois confrontée à la réalité ? S'excuserait-elle de son comportement, oserait-elle lui tenir le même discours de rupture qu'à l'hôpital, prétextant qu'elle voulait le protéger ?

Et quant à lui, d'ailleurs ? Il pouvait dire ce qu'il voulait, invoquer du temps supplémentaire soi-disant pour se remettre de la « trahison » de sa partenaire, mais les faits étaient bien là : chaque jour il lui était un peu plus difficile de ne pas la côtoyer. Les journées sans enquête – et donc sans excuse valable pour la rejoindre – lui semblaient ennuyeuses à en mourir. Les deux derniers étés passés chacun de leur côté, dans l'ignorance du devenir de l'autre, lui avaient été un véritable supplice : de fait, rien que cette tournée de dédicaces et donc l'idée de quitter New-York d'ici quelques jours lui était une torture.

Loin d'elle, il dépérissait. Ses écrits étaient sans saveur, sa plume indécise. Les minutes, les heures devenaient interminables, et la vie ne retrouvait un certain rythme que lorsqu'elle se rappelait à lui, d'un souvenir, d'un geste ou d'une parole au détour d'une conversation anodine.

Mais voilà qu'enfin près d'elle, alors que leur histoire était peut-être sur le point d'évoluer, l'incertitude ne le quittait pas. Il avait beau redouter l'éventualité de la perdre, il ne pouvait s'empêcher de penser à son dernier mensonge. Elle savait pertinemment ce qu'il ressentait depuis la fusillade, et pendant des mois elle avait préféré se taire, avait entretenu l'illusion, joué l'indifférence en pleine connaissance du mal qu'elle lui faisait.

A l'hôpital le lendemain de son intervention, faible et sans ressources, elle avait été capable de le regarder dans les yeux, et de lui affirmer que non, elle ne se rappelait pas. Pas même du coup de feu. Rien. Castle déglutit au souvenir cuisant de ces quelques paroles qui avaient réduit tous ses espoirs à néant. Pas une seule seconde il n'avait alors songé à remettre cet aveu en question…

« Ma vie n'était plus qu'un chantier et Josh était encore là… Vous avez agi sur le coup de l'émotion, Castle, je ne pouvais pas vous répondre à l'époque, et j'ai fait au mieux ! »

Avec douleur il revit sa partenaire telle qu'elle lui avait fait face, à peine quelques heures auparavant, lorsqu'elle croyait qu'il jouait les amnésiques pour se venger : la voix rendue rauque par la rancœur et la déception, ses yeux brun-vert étincelants de larmes. La fusillade avait été profondément traumatisante pour Beckett, et elle avait surmonté l'évènement comme elle avait pu : il voulait – il devait – le comprendre et l'accepter. Mais qu'est-ce qui avait changé aujourd'hui ? Qu'est-ce qui lui affirmait que cette fois-ci était la bonne, qu'il ne serait pas un Josh, un Demming qui ne parvient pas à s'inclure dans sa vie et dont elle ne veut plus jamais entendre parler ensuite ? Est-ce que lui, qui enchaînait les déceptions amoureuses et les mariages ratés, qui était tombé sous le charme de la femme la plus extraordinaire mais la plus insaisissable qui soit, pouvait encore espérer construire une relation durable ? Ou bien cette complicité vieille de trois années n'était-elle elle aussi qu'un mensonge, qu'une comédie sans lendemain possible, un rêve totalement surfait, d'où leur peur et leur réticence communes… ?

Après tant de secrets, d'hésitations, de déceptions et de non-dits, étaient-ils prêts à franchir le pas ? Le seraient-ils jamais ?

Beckett eut alors un curieux soupir. Tiré de ses orageuses pensées, Castle s'aperçut que sa respiration était plus courte, moins sereine contre lui, la jeune femme s'était soudain crispée. Avec un mélange d'espoir et d'appréhension, il crut d'abord qu'elle était réveillée.

- …Kate ?

Son murmure resta sans réponse, et la respiration de l'interpellée s'accéléra encore. Frissonnante, elle se recroquevilla davantage sur elle-même, tant et si bien que sa tête glissa peu à peu de son épaule. Alarmé, il se redressa avec précaution et l'installa plus confortablement, allongée dos contre lui, sa tête dodelinant posée sur ses genoux. Il écarta ses boucles brunes de son visage et la scruta attentivement : profondément endormie, elle semblait lutter pour respirer convenablement. Une de ses mains se plaqua contre sa poitrine, se resserra sur son pull alors qu'elle retenait un autre soupir, presque un infime gémissement.

Déjà au cours de la semaine précédente, à de rares occasions il avait cru la voir pâlir et se tendre, comme traversée d'une vive douleur. Par respect pour elle qui semblait tout faire pour le cacher, il avait feint l'ignorance, mais avait commencé de nourrir des soupçons quant à son rétablissement qu'elle disait optimal. Désormais il n'avait plus aucun doute : elle souffrait encore, terriblement. Son rendez-vous de la veille chez son chirurgien n'avait probablement pas été porteur de bonnes nouvelles.

« Je vais bien Castle, ne vous en faites pas. C'était une simple visite de contrôle. »

Et comme toujours, elle avait préféré garder ça pour elle…

La gorge nouée, il la regarda se débattre dans un probable cauchemar sans savoir que faire. La réveiller ? La connaissant, elle ne supporterait pas de se retrouver en telle position de faiblesse : toute tentative de discussion serait probablement caduque et dans l'état actuel des choses, il redoutait plus que tout qu'elle fuie encore. Hésitant, il attrapa sa veste abandonnée sur l'accoudoir voisin et en couvrit sa partenaire tremblante et toujours assoupie. Avec douceur il lui caressa les cheveux, comme jadis avec Alexis lorsqu'elle faisait un mauvais rêve. Après un court laps de temps sa respiration se régula, et elle parut se détendre, replongeant dans un sommeil profond mais encore agité, à en juger l'anxiété et la douleur persistantes sur ses traits. Tandis qu'elle gardait la main refermée sur son pull, là où le sniper l'avait atteinte, elle avait les larmes aux yeux. Il esquissa un sourire amer, partagé entre l'admiration et la rancœur. Souffrir en silence, c'était tout elle…

Telle était Kate Beckett : forte et fière, indomptable, définitivement à sa place dans ce monde d'hommes qu'était celui de la police criminelle. Certainement pas infaillible, mais toujours prompte à le faire croire. Et pourtant, dès les premiers temps de leur partenariat, en la suivant comme son ombre dans ses déplacements comme dans ses raisonnements, il avait peu à peu deviné les failles de son armure rompue aux combats et aux déboires de la vie. Peut-être était-ce pour cela qu'elle avait toujours refusé de former un tandem comme celui d'Esposito et Ryan : travailler en partenariat impliquait une proximité toute particulière, et quand on s'investissait dans une enquête comme elle le faisait, on dévoilait tôt ou tard ses convictions mais aussi ses faiblesses…

Il se remémora leurs premières enquêtes, son apparence, son maquillage sombre et ses regards farouches, sa manière de parler ou de sourire, et lui revint avec netteté le contraste saisissant qu'elle offrait à l'époque, et qui avait nourri le mythe de Nikki Heat : aussi dangereuse et intouchable, que vulnérable pour qui savait viser juste. Un cœur écorché vif sous une armure d'airain.

La fusillade avait certes réveillé les anciennes blessures dues au passé, mais Esposito avait raison : elle avait bien changé depuis le premier soir où ils s'étaient croisés. « Vous étiez là, Castle. » lui avait-elle murmuré dans cette suite au sommet du Four Seasons, comme un secret, un aveu qui n'avait peut-être pas seulement concerné les quelques mois après la fusillade. « Juste là, avec moi. C'était ce dont j'avais besoin. Tout simplement. »

Tout était possible. Il fallait simplement qu'il y croie encore, comme il y croyait depuis déjà plus de trois ans. Qu'il patiente. Après tout, elle l'avait rejoint quand elle avait appris sa sortie de l'hôpital, cela en dépit de sa décision de ne plus le revoir. Elle était restée cette nuit, malgré leur effroyable dispute et les paroles blessantes qu'il lui avait assénées, malgré le fait qu'il soit parti en claquant la porte.

En dépit de tout, et peut-être même à deux reprises, elle lui avait dit qu'elle l'aimait. Rien qu'à ce souvenir, le monde semblait s'éclairer comme jamais auparavant. Pour l'instant, cela lui suffirait.

Comme Kate se crispait à nouveau, il lui serra l'épaule avec douceur, cherchant à lui communiquer sa sérénité enfin de retour, sa confiance en l'avenir. Sa tendresse.

- Kate… Tout va bien.

Dans son sommeil, elle marmonna quelque chose qu'il ne comprit pas malgré tous ses efforts, puis se pelotonna davantage contre lui. Sur ses lèvres, se dessina une ombre de sourire.

Les premiers rayons de l'aube commençaient enfin de poindre entre les gratte-ciels de New-York, illuminèrent peu à peu l'appartement silencieux. Sous leur lueur dorée, les larmes de Kate parurent étinceler.

.

.

.

Un frisson la parcourut tout entière. Epuisée, peinant à rester éveillée, elle n'arrivait plus à garder les yeux ouverts. Le froid, qui jusque-là l'avait transpercée de mille aiguilles, l'engourdissait désormais, traître, meurtrier. Elle aurait dû se relever et se battre, s'efforcer de tenir, encore un peu, quelques minutes, quelques secondes. Après tout, il était là, avec elle…

Parce que son visage raidi par le froid la lançait vivement à la moindre mimique, elle se contenta d'un sourire intérieur. Elle allait mourir, et pourtant une étrange paix l'envahissait au fil des minutes. Cela semblait tenir à l'unique fait qu'il était auprès d'elle, et elle ne cherchait plus à comprendre pourquoi. Elle décroisa péniblement les bras et tendit une main tremblante dans sa direction…

…Et ne rencontra que le vide. Ramenée à elle par une soudaine appréhension, elle ouvrit ses yeux cernés, ourlés de givre, et regarda avec stupeur les alentours.

Elle était toujours enfermée dans ce container, cernée par la glace. Prise au piège, et seule. Désespérément seule. Où était-il ? Lui qui l'avait serrée dans ses bras pour la réchauffer, qui l'avait soutenue de sa voix tremblante mais bien présente, si réconfortante ? ?

Portée par l'angoisse, elle se leva en chancelant et s'avança vers le milieu du container, promena un regard épuisé et perdu autour d'elle. Elle se passa une main nerveuse dans les cheveux, laissant retomber sa capuche au passage. Le froid l'assaillit un peu plus, mordant, mais elle n'y prêtait plus la moindre attention.

- Castle ?

S'était-elle assoupie un court instant ? Le terroriste était-il revenu, l'avait-il emmené ? Non, même sous la menace d'une arme, jamais il ne l'aurait laissée ! Pas lui !

- Castle !

« Oubliez-moi. »

Ses paroles, tranchantes, méprisantes, lui revinrent à l'esprit, tombèrent tel un couperet, si vives, si poignantes qu'elle en eut le souffle coupé. Elle ferma les yeux et chercha à ordonner ses souvenirs, qui prenaient un malin plaisir à la fuir comme de l'eau coulerait entre ses doigts. En sa mémoire embrumée, demeurait nette et sans appel une seule certitude.

Il avait su. Il l'avait su. Qu'elle lui avait menti.

Et il était parti !

Elle respirait sourdement, submergée par une angoisse terrible et irrationnelle. Elle allait mourir là, seule, sans lui, parce qu'elle l'avait trahie…

Les larmes lui vinrent, et à peine nées cristallisèrent sur ses paupières. Meurtrie, à bout de forces, elle allait se laisser tomber à genoux lorsqu'un claquement de métal se fit entendre. Par réflexe elle se saisit de son Glock et fit volte-face. La porte du container. Elle venait de s'ouvrir.

Le cœur battant à tout rompre, elle s'avança à pas lents et précautionneux, scrutant de ses yeux écarquillés l'interstice ouvert sur l'inconnu. De l'autre côté, aucune lumière, aucun son. De l'épaule, son Glock tenu devant elle prêt à tirer, elle repoussa le lourd battant d'acier, qui s'ouvrit en grinçant.

Et incrédule, elle pénétra dans son propre appartement. Stupéfaite, elle jeta un coup d'œil derrière elle : de l'autre côté de la porte, l'intérieur d'acier et de glace du container semblait attendre, déversant un filet de vapeur blanche sur le parquet de son hall d'entrée. Elle fit volte-face et continua pourtant jusqu'à se retrouver au milieu de son salon obscur et vidé de ses meubles. Comme au premier jour, il n'y avait que la peinture d'Alex Gross, gigantesque toile posée contre le mur, et son mystérieux personnage : cette femme voilée et emmitouflée, comme écrasée par le chagrin et la peine, qui luttant contre vents et marées traversait à pas lents le pont de sa destinée, indifférente aux avions qui la survolaient telles autant de menaces de mort dans le ciel anthracite. A ses pieds, un poupon délaissé, comme en souvenir d'une enfance trop vite achevée, d'une insouciance estropiée, mise au rebut au profit d'un destin bien plus noble, mais aussi bien plus douloureux.

Image envoûtante, chaotique. Terrifiante. Inconsciemment elle s'y était reconnue dès le premier regard.

Et devant le gigantesque tableau, seul autre objet présent mais guère à sa place, se trouvait sa psyché. Interloquée, elle baissa son arme et à pas lents, s'approcha. Son reflet fit de même.

A sa stupéfaction, l'image que lui renvoyait le miroir n'avait rien en commun avec elle. Certes c'était bien elle, mais vêtue d'un simple jean noir et d'une chemise blanche, ses cheveux non plus bouclés et somptueux, mais raides et ternes. Elle était pâle et plus maigre, comme elle l'avait été durant sa convalescence. Alors qu'elle restait immobile, prisonnière du regard neutre et vide de son double, le reflet contre toute attente porta les mains à son propre cou et doucement, mécaniquement, défit un à un les boutons de sa chemise. Dans la pénombre, sa cicatrice apparut, rouge et enflée, plus visible que jamais, comme encore en voie de guérison. Le reflet effleura de ses doigts légèrement tremblants la marque, et la douleur bien connue fusa sous ses propres vêtements. Elle porta à l'identique sa main à sa poitrine, puis revint sur le visage de son double : de ses yeux mornes, deux larmes roulaient sur ses joues. Derrière elle, dans le miroir, une porte s'ouvrit sans bruit. Un homme apparut, et elle reconnut sans peine Josh tel qu'il était lorsqu'ils s'étaient séparés. Par réflexe elle jeta un coup d'œil par-dessus son épaule, mais rien n'avait changé : l'appartement était toujours vide et plongé dans la pénombre, uniquement éclairé par la lueur bleue et irréelle du container.

Elle revint sur les images silencieuses que dispensait le miroir, prise d'un violent malaise. Josh ne souriait plus, et fixait même son double avec incertitude, pitié et angoisse alors qu'elle lui tournait le dos. Elle la vit baisser la tête alors que de nouvelles larmes coulaient de ses yeux cernés, puis froncer les sourcils et refermer les pans de sa chemise sur sa poitrine dénudée. Josh repartit par où il était venu, sans un regard en arrière.

Et son double releva la tête, la fixa droit dans les yeux. Soudain toute neutralité parut s'envoler de son visage accablé, et elle lut dans ces prunelles identiques aux siennes un effroyable désir de vengeance, de violence. De meurtre.

Depuis ce jour-là, elle n'était plus la même. Le sniper avait parachevé l'œuvre de l'homme qui avait assassiné sa mère. Elle n'était plus la Kate Beckett d'autrefois, encore tellement insouciante, tellement confiante en l'avenir malgré la perte d'un parent.

On lui avait pris sa mère, on lui avait volé son passé et meurtri son présent. Le sniper avait tenu son corps, son esprit, son âme entre ses mains, et les avait broyés sans la moindre pitié. Incapable de l'endurer, de l'épauler, Josh était parti, l'avait abandonnée métaphoriquement dès l'instant où il avait vu toutes ces épreuves matérialisées en sa cicatrice. Indifférente, elle ne l'avait pas retenue, l'avait même repoussé lorsqu'il avait maladroitement tenté de surmonter son dégoût. Et pourtant avec son départ, s'étaient écroulées sa maîtrise de soi, sa fierté, et quelque part, sa féminité. Stigmatisée par le regard effrayé de son amant d'alors, elle se refusait à de nouveau se montrer, de dévoiler ces faiblesses qui la taraudaient. On l'avait brisée, une bonne fois pour toutes, et jamais elle ne redeviendrait celle qu'elle était autrefois. Jamais elle ne pourrait s'allonger le soir et espérer trouver le repos, chacun de ses rêves hanté par l'ombre du sniper…

Voilà du moins ce que les yeux cruels et embués de larmes de son double lui hurlaient. Livrée au chaos de ses pensées, elle essaya de secouer la tête, de renier tout en bloc. Son reflet haussa le menton, dévoilant à nouveau sa cicatrice, comme la défiant de nier l'évidence : elle n'était plus rien.

Non, elle avait tort… !

- Il y a… lui !

Son reflet resta d'abord interdit, puis hocha négativement la tête, dévastée, impériale dans sa souffrance et ses larmes. D'un coup d'œil muet et pourtant criant de sens, elle lui signifia que lui aussi faillirait. Il la laisserait tomber un jour ou l'autre, lassé de ses remords, de ses peines et de ses douleurs, de ses regrets, de ses secrets. Tout ce qu'elle, son propre reflet, symbolisait.

Ou alors il mourrait, comme Johanna sa mère, comme Mike Royce son ancien partenaire, comme n'importe quelle victime dans les innombrables enquêtes dont elle avait eu à s'occuper. Mais quelle différence, semblait murmurer son double en haussant les épaules ? Tôt ou tard, d'une manière ou d'une autre, elle se retrouverait seule.

Debout au milieu de son appartement silencieux, elle n'arrivait pas à détacher son regard de cette autre qui disait tout haut ce qu'elle pensait tout bas, dans ses cauchemars. Et soudain, il apparut, là où s'était tenu Josh un peu plus tôt. Elle le reconnut, se réjouit de le savoir sain et sauf. Sans réfléchir elle s'approcha du miroir et effleura son image.

- Castle…

Grave et attentif, l'écrivain ne parut pas la voir, mais fixait avec intensité son double qui lui tournait le dos. Elle déglutit avec peine, eut un douloureux sourire. Non elle n'était pas « rien ». Elle l'avait lui. Depuis quelques mois qu'elle avait repris les enquêtes, il était là, pour la soutenir de sa présence. De son regard.

Toujours.

Et un jour, elle arriverait enfin à tout lui dire, tout lui révéler. Il saurait pourquoi elle avait menti, il saurait ce qu'elle traversait en cet instant-même. Il l'écouterait comme il l'avait si souvent fait, il saurait être patient, lui laisser le temps de se réconcilier pleinement avec ce corps qui l'avait trahie et lui faisait horreur, quand Josh n'avait fait qu'esquiver le problème, sans doute hanté par le même traumatisme – celui d'avoir dû faire l'opération de la dernière chance sur sa propre petite amie.

Du moins, elle espérait que Castle serait patient…

Son reflet la considéra avec mépris, persuadé qu'elle avait tort. Alors par ce sens inné et qu'elle ne s'expliquait pas, son autre lui communiqua qu'il suffisait d'essayer pour savoir qui avait raison. Avec effroi elle vit son double rouvrir le haut de sa chemise, dévoilant l'infâme cicatrice. Ses yeux cruels et rougis de larmes la toisèrent avec froideur, et doucement, elle commença de se tourner vers Castle.

- Non…

La gorge nouée, elle la supplia d'une voix rauque de ne pas faire ça. Elle n'était pas prête ! Elle avait encore bien trop de choses à régler, à surmonter seule, elle ne voulait pas, il ne fallait pas qu'il la voie ainsi !

Pas alors qu'elle n'était qu'une épave sans repères, une coquille vide qui ployait sous le chagrin et la douleur, submergée par le désespoir et les idées les plus sombres, emportée par le flot d'une vengeance qui la noyait sans répit. Ce n'était pas ça qu'il voyait depuis des années et qu'il idéalisait dans ses livres. Ce n'était pas de ça qu'il était tombé amoureux !

Il fallait d'abord qu'elle se reconstruise, qu'elle redevienne celle qu'elle avait été pendant ces trois dernières années !

Qu'elle se retrouve, enfin !

- …Ne fais pas ça !

Mais l'autre, les yeux baissés, achevait son volte-face. Comme Josh, Castle eut un recul…

- Ne fais pas ça !

Et à son désespoir, ses yeux si bleus, si pétillants d'énergie d'ordinaire, se voilèrent d'effroi et de tristesse.

- Non !

Refusant de voir le dégoût et le mépris apparaître sur ce visage si familier, elle frappa avec violence la psyché, et sous son poing le miroir se fractura. Dans un fracas de verre brisé, l'image vola en éclats. Les stores de son appartement se soulevèrent brusquement, l'un après l'autre, et la lumière jaillit, aveuglante. Un grondement s'éleva, brutal, profond, et soudain les vitres explosèrent. Jetée à terre par une bourrasque brûlante, elle se recroquevilla sur elle-même. Dans la tourmente, son arme lui échappa. Les dents serrées, les oreilles sifflantes, elle attendit que le souffle de l'explosion s'estompe. Après de longues secondes, un silence pesant retomba.

La respiration heurtée, la poitrine en feu, elle rouvrit les yeux avec précaution. Les murs de son appartement avaient été soufflés, tous sans exception, et pourtant elle n'était pas encore à l'air libre. Au sol gisait la psyché brisée, imprégnée de son sang, mais la peinture d'Alex Gross avait disparu. Avec stupeur, elle reconnut les locaux enfumés et dévastés de la New Amsterdam Bank.

Couverte de poussières et de gravats, elle se remit debout et s'épousseta tant bien que mal, puis chancelante, s'avança vers la grille qui la retenait prisonnière. Elle n'était pas verrouillée. Le souffle court, elle l'ouvrit dans un grincement qui soudain raviva ses souvenirs. Interloquée elle contempla la petite pièce où elle avait atterri, reconnaissant enfin le réduit où l'on avait parqué les otages peu avant l'explosion de la banque. L'endroit était désert, mais par réflexe elle posa un regard décontenancé là où elle l'avait retrouvé lui, un peu secoué comme tous les autres, mais indemne. Il lui avait souri, elle avait coupé ses liens et transportée de joie, elle avait manqué de tout lui dire.

Mais la place était vide. Encore une fois, elle était seule.

- Castle…

- Beckett ?

Elle sursauta, le cœur battant, explora de ses yeux écarquillés les lieux déserts et saccagés. La fumée était omniprésente. Mais lui restait invisible.

- Castle !

- Beckett !

Mue d'un fol espoir elle s'élança parmi les décombres, trébucha plusieurs fois mais n'en accéléra pas moins.

- Beckett !

Sa voix venait de l'extérieur du bâtiment. Oublieuse de toute prudence, elle s'élança dans sa direction, passa les portes fracturées par l'explosion. La lumière l'accueillit, l'aveuglant une nouvelle fois. Lorsqu'elle put rouvrir les yeux, son estomac se noua avec une telle force qu'elle se crut sur le point de vomir.

Elle était au beau milieu du cimetière. A quelques pas de l'endroit même où elle avait frôlé la mort.

Il n'y avait pas âme qui vive. Etrangement, les gratte-ciels de New York étaient invisibles : la plaine herbeuse jalonnée de tombes blanches s'étendait à perte de vue. Comme ce jour-là, le soleil n'était pas encore tout à fait levé, et régnait une lumière unie, fraiche et ouatée. Sur le qui-vive, elle s'avança entre les sépultures, regrettant comme jamais d'avoir perdu son Glock. D'un regard inquiet et apeuré elle fouillait les alentours, craignant à chaque pas d'entendre le son fatidique d'un coup de feu. Elle se sentait observée, mais curieusement ce n'était pas cela qui lui faisait le plus peur. Cette sensation de solitude et d'abandon était bien pire…

Elle finit par arriver dans l'allée où s'érigeait désormais la tombe de Montgomery, et à sa stupeur, l'estrade était toujours là, dressée au milieu de nulle part. Nauséeuse, terrifiée, elle se sentit malgré tout obligée de s'en approcher, effleura le bois frais balayé par le vent, et avec le sentiment d'un condamné à mort montant à l'échafaud, elle gravit les deux marches.

Sur le présentoir, son discours l'attendait toujours, mais à l'instant où elle voulut s'en saisir, une rafale de vent l'emporta au loin. Elle regarda les feuilles tournoyer au gré des vents, et peu à peu une lourde torpeur l'envahit.

Et soudain le coup de feu claqua au loin, étouffé. La panique la paralysa : d'un instant à l'autre, la balle allait la transpercer, et elle agonirait là une fois de plus, seule…

- Kate… Tout va bien.

La sensation d'être observée se renforça, curieusement rassurante. Mieux même, elle se sentait protégée. Les premiers rayons de soleil s'annonçaient par delà les collines, la baignèrent d'une agréable tiédeur. Peu à peu aveuglée, elle ferma les yeux, goûta son étreinte, eut l'apaisante sensation de s'effacer, de se dissoudre dans l'atmosphère dorée. Elle cessa de lutter contre la torpeur qui douce et accueillante, la submergeait.

Il était là, quelque part. Il avait toujours été là.

- Tout va bien…

La balle ne vint jamais. A l'horizon, le soleil se levait enfin.

.

.

.

Elle eut une lente et profonde inspiration, que d'instinct elle regretta presque aussitôt. Mais sa crainte de la douleur bien connue fut cette fois-là infondée, et elle savoura cette maigre satisfaction tout en émergeant lentement des tourbes du sommeil. Une très légère nausée persistait, comme toujours après ses cauchemars : à la différence des précédents, elle n'avait que peu de souvenirs de celui-ci et s'en contentait parfaitement. Derrière ses paupières résolument fermées pointait la lumière du soleil, dorée et déjà vive, et elle supposa qu'elle avait encore oublié de fermer ses rideaux.

Elle prit une autre inspiration cependant moins ample, et habitée d'une quiétude somme toute étrange après son présumé cauchemar, s'apprêtait à se rendormir quand la réalité d'une deuxième respiration attira son attention.

Elle hésita puis eut un léger sourire. Doucement elle ouvrit les yeux, craignant d'avoir rêvé. Le temps pour elle de s'habituer à la lumière du soleil levant, et elle reconnut le salon, l'ordinateur portable éteint posé sur la table basse.

Elle baissa les paupières pour rassembler ses esprits. Sur le qui-vive malgré elle – ça n'était guère dans ses habitudes de s'endormir sur les genoux d'un homme – elle s'obligea à se détendre, et remarqua sa propre main crispée sur son pull, là où se trouvait sa cicatrice. Contrairement à ses autres cauchemars, elle ne s'était pas réveillée en sursaut, hurlante et en nage, mais la nausée persistait, tenace signe de mal-être. Elle se retint de se mordre la lèvre : même si elle n'avait fait que gémir, en proie aux affres de ses songes, l'avait-il entendue ?

Elle tendit l'oreille, mal à l'aise, redoutant un soupir, un raclement de gorge gêné, n'importe quoi qui affirmerait que cet autre secret avait été éventé, de surcroît de la pire des manières. Mais le silence perdura, et peu à peu elle se laissa à nouveau bercer par sa respiration tranquille, se réhabitua à la chaleur de son corps contre son dos, au contact innocent de sa main posée sur son épaule. Son cœur retrouva un rythme normal, et la sensation de nausée s'effaça. Le croyant lui aussi assoupi, elle se recroquevilla davantage contre lui et envisagea très sérieusement de se rendormir. Elle ne voulait pas se poser de questions. Pas encore. Juste profiter de sa simple présence…

Malheureusement, au bout de quelques minutes, un léger cliquetis la tira de sa somnolence, et elle dût se rendre à l'évidence qu'il ne dormait pas. Il eut un court et curieux soupir, qu'après des années à le fréquenter elle savait être un rire silencieux. Devinant qu'il pianotait sur son portable, elle eut une inspiration aussi profonde que le lui permettait son ancienne blessure et changea légèrement de position, comme quelqu'un sur le point de s'éveiller. Elle entendit le cliquetis s'arrêter, sentit sa main quitter son épaule. Elle retint un sourire, garda les yeux fermés.

- Castle… Vous dormez ?

Sa voix était vaguement rauque, et elle s'éclaircit discrètement la gorge. Elle sentit qu'il se crispait, probablement surpris. Elle s'aperçut qu'elle l'avait vouvoyé, mais c'était davantage par habitude que par politesse, et elle espéra qu'il ne s'en formaliserait pas. Elle attendit sa réponse avec une impatience qu'elle ne se reconnut pas. Son léger sourire lui échappa quand elle entendit sa voix, enjouée comme lorsqu'il la saluait le matin, avec cependant dans son murmure une once de tendresse qui l'étonna… mais ne lui déplaisait pas.

- Non, puisque vous me l'avez interdit.

- Très juste, souffla-t-elle sur le même ton.

Après quelques instants, il reposa sa main sur son épaule et se détendit.

- Pardon si je vous ai réveillée.

- Ce serait plutôt à moi de m'excuser. J'aurais pu m'endormir ailleurs…

- En ce qui me concerne, ce fut un plaisir.

Le silence revint entre eux, et elle le savoura avec une quiétude inhabituelle. Le portable de Castle émit une discrète vibration, signe qu'elle ne s'était pas trompée.

- Que faites-vous ? demanda-t-elle pourtant.

- Je répondais à Alexis. Lever à 6h30, les profs ne plaisantent pas pendant ce voyage scolaire.

Elle eut un rire silencieux tandis que les cliquetis reprenaient.

- Votre crâne, ça va ?

- Plutôt bien. Ça me lance parfois, mais ce n'est rien de plus qu'une légère migraine.

- Vous êtes sûr ?

- Certain, ne vous en faites pas. J'ai un rendez-vous de contrôle ce matin de toute manière…

Les cliquetis cessèrent, et elle l'entendit poser son portable sur l'accoudoir. Elle déglutit discrètement, et comme souvent au cours de leurs enquêtes, elle fut intimement persuadée qu'il la fixait. N'y tenant plus, elle ouvrit les yeux, redécouvrant le salon baigné de quelques timides rayons de soleil, puis tourna la tête dans sa direction.

Leurs regards s'accrochèrent, et comme quelques heures auparavant ne se quittèrent plus. Jusque-là hésitante quant à la conduite à avoir, elle fut surprise par la douceur de son expression, la tendresse de son sourire, auquel elle répondit presque sans y songer.

Puis elle écarquilla les yeux alors qu'elle le scrutait un peu plus objectivement.

- Vous êtes vraiment sûr que tout va bien ?

Comme il haussait les sourcils en une question muette, elle leva une main vers lui.

- Vos blessures…

Elle effleura du bout des doigts son arcade droite : en quelques heures, les bleus hérités de sa rixe avec Jared s'étaient encore assombris. Sous cette caresse, Castle eut un rictus de douleur. Elle voulut baisser la main, honteuse.

- Désolée…

Pour toute réponse, il saisit sa main dans la sienne et les yeux fermés, la conserva sur sa joue indemne.

- Maintenant, ça va, murmura-t-il. Vraiment.

Troublée elle n'osa plus bouger, et malgré ces paroles rassurantes, le contempla avec une culpabilité et une inquiétude grandissantes. Paradoxalement, ainsi contre la joue de Castle, sa paume semblait la brûler sourdement, et elle résista à l'envie de s'abandonner une deuxième fois au bien-être que lui procurait sa simple présence, de ne plus penser à rien. Lorsqu'il la scruta à nouveau, elle détourna la tête, incapable de le regarder en face. Après une longue minute d'hésitation, elle souffla enfin la question qu'elle retenait depuis plusieurs heures.

- Pourquoi es-tu parti ?

Telle était l'interrogation qui l'avait taraudée à l'hôpital, tandis qu'il oscillait entre la vie et la mort : le pourquoi d'un acte stupide qui l'avait amené à se blesser gravement, à défaut de bien pire.

- Pardon ?

Elle lui adressa un regard noir. En voyant l'expression tendre de Castle disparaître peu à peu, elle regretta presque d'avoir remis la question sur le tapis. Mais il leur fallait éclaircir cette histoire s'ils voulaient avancer, et elle espérait qu'il comprendrait…

Il n'avait pas lâché sa main en dépit du tour amer que prenait la conversation. Elle se radoucit, caressa du pouce sa joue indemne alors qu'elle le regardait droit dans les yeux, demandant implicitement sa franchise.

- Cette nuit… Pourquoi t'es-tu précipité au Four Seasons pour sauver Helena Wood ? Tu savais que le tueur y était. Alors pourquoi y es-tu allé seul ?

Il cilla un court instant avant de resserrer son étreinte sur sa main, et murmura, légèrement sur la défensive.

- J'ai essayé de te prévenir, mais tu n'as jamais répondu. À aucun de mes appels.

- Je n'avais pas mon téléphone sur moi, mais tu aurais pu joindre Espo, ou Ryan, ou n'importe qui d'autre au poste, répliqua-t-elle à mi-voix. Tu aurais pu alerter la sécurité de l'hôtel, leur intervention aurait même été plus rapide.

- C'est vrai.

Il relâcha la main de Beckett, qui la ramena contre elle, interloquée. À en juger la stupeur qui se peignait sur le visage de Castle, ces alternatives ne l'avaient pas même effleuré à l'instant crucial. Alors qu'il baissait les yeux, vaguement penaud, elle retint un douloureux sourire : depuis toujours et faute d'une formation policière, Castle était de ces gens qui s'enflamment lorsque la solution de l'énigme vient à leur apparaître. Elle-même, quand elle était encore une novice, avait eu droit à quelques sévères réprimandes de Royce son ex-instructeur, lorsque son instinct aiguisé lui faisait entrevoir la vérité et l'amenait à commettre des imprudences sur le terrain. Maintes fois Castle l'avait amusée par son enthousiasme, lorsqu'ils résolvaient une affaire à la force seule de leurs raisonnements. D'une certaine manière il avait ravivé en elle cette passion qu'entraîne la découverte d'une vérité, félicité émoussée au fil du temps et des enquêtes sordides…

Mais cette spontanéité, cette « candeur » qui avaient participé à rendre un sens à sa vie et son métier, avaient conduit Castle à négliger la prudence la plus élémentaire. Elle lui en voulait de s'être mis en danger aussi bêtement.

- Je ne sais pas ce qui m'a pris. Dans l'urgence, je n'ai pas réfléchi…

Beckett l'observa tandis qu'il rassemblait ses souvenirs à la recherche d'une excuse un tant soit peu plausible à son comportement, et son cœur se serra devant les bleus qui marbraient la peau de l'écrivain. Aussi profond que pouvait être son ressentiment envers lui, ce n'était rien comparé à sa propre culpabilité. D'eux deux, elle s'était toujours considérée comme la plus responsable, la plus clairvoyante quant aux risques qu'ils encouraient. Mais au fur et à mesure que les enquêtes s'ensuivaient, elle avait peu à peu oublié sa prudence. Si Castle s'était ainsi jeté tête baissée face au danger, c'était aussi à cause de son laxisme…

- Je voulais juste trouver Wood le plus vite possible, la mettre en lieu sûr en t'attendant…

- C'était stupide, souffla-t-elle avant de détourner la tête et de reprendre sa position initiale, dos contre lui, les yeux perdus dans sa contemplation du soleil levant.

- Je sais, admit-il, vaincu.

Ils se turent. Craignant qu'ils ne s'enlisent dans un silence accablant de reproches et de non-dits – ce qui pour l'un comme pour l'autre aurait été tout aussi insupportable que leur récente dispute à bâtons rompus – Castle lui serra l'épaule avec hésitation. Comme en réponse à cette excuse tacite, elle ferma les yeux et posa sa main sur la sienne, et ils restèrent quelques minutes ainsi, à éprouver ce sentiment de communion étrange et unique qui désormais ne s'exprimait plus par de seuls regards.

- …Je voulais prouver à Gates ce dont j'étais capable, reprit Castle à mi-voix. Je croyais que si je parvenais à sauver Wood, elle réviserait son jugement.

Beckett soupira discrètement : ce quiproquo quant à un renvoi de Castle par Gates leur avait décidemment bien compliqué les choses.

- Je vois…

- Et je voulais te changer d'avis.

- À propos de quoi ?

Castle n'eut qu'une infime hésitation avant de se jeter à l'eau.

- Que ma place est auprès de toi.

Et comme il l'avait escompté – même craint, Beckett se crispa contre lui. Elle lui adressa un long regard perçant et insondable, puis les lèvres pincées, se redressa avec lenteur et se rassit à ses côtés. Elle chercha ses mots.

- Castle, c'est…

Inévitable, la question du bienfondé de leur partenariat revenait, et avec amertume Castle sut qu'elle n'avait guère changé d'avis en dépit de leur rapprochement. Il comprenait cette volonté de mettre fin à leur partenariat : lui-même avait été transitoirement du même avis au cours de la nuit, et n'avait pas protesté lorsqu'elle y avait involontairement fait allusion à son chevet à l'hôpital. Mais à la différence de cette fois précédente, il savait où ils en étaient, il savait ce qu'il voulait. Et il avait préparé ses arguments.

Beckett finit par secouer la tête avec renoncement.

- …Ça n'est pas aussi simple.

- Si, ça l'est, murmura-t-il avec calme mais conviction. Ça l'a été pendant trois ans. Ça peut l'être encore.

Elle eut un soupir tremblé qu'il ne lui avait encore jamais entendu jusque-là. D'une main incertaine, elle écarta le rideau de somptueuses boucles brunes qui lui barrait le visage, et son regard brillant le scruta sans faiblir. Encore épuisée après ses quelques maigres heures de sommeil, elle paraissait avoir vieilli de dix ans, et lui-même n'était probablement pas en meilleur état.

- Je t'ai cru mourant, déclara-t-elle simplement. Tu sais aussi bien que moi ce que ça signifie.

Il cilla. Face à sa soudaine franchise, à cette exacerbation d'émotions particulièrement inattendue venant d'elle, ses arguments lui parurent mesquins et obsolètes. Presque par réflexe, il lui prit la main dans un geste de réconfort, qu'il accompagna d'un sourire d'excuse.

- Je te jure de ne plus jamais agir en solo. Crois-moi, j'ai compris la leçon.

Elle se dégagea vivement, comme si le simple contact de sa paume l'avait brûlée.

- Ça ne change rien, que je sois là ou pas.

Avec un regain de cette fierté qui la caractérisait, elle essuya l'air de rien ses paupières, exemptées de maquillage suite à son départ en trombe pour le Four Seasons. Femme soignée, d'apparence toujours impeccable, il ne l'avait que rarement vue sans apprêts, et elle semblait ignorer le charme qu'elle exhalait même ainsi, naturelle.

- Tu pourrais être blessé de toute manière.

Sa voix légèrement mordante, contraste saisissant avec son allure éreintée, le ramena à la réalité de leur conversation. Elle le toisait avec un mélange poignant de rancœur et d'inquiétude.

- Et alors ? répondit-il avec un rien de la même animosité.

Elle le fixa encore quelques instants, surprise, puis baissa la tête, se mordilla la lèvre en papillonnant des paupières. Il la poussait dans ses derniers retranchements, il en avait bien conscience. Entre les paroles qu'il lui assénait et les regards déroutés, douloureux, coupables qu'elle promenait par instants sur lui – ses contusions, comprit-il – elle semblait profondément mal à l'aise. Qu'elle continue pourtant de lui faire face le confortait dans sa volonté de tout régler, maintenant. Quitte à déclencher une nouvelle dispute, ce serait toujours plus productif que leurs éternels silences, leurs aveux inachevés ou un autre quiproquo…

- Et alors, je ne veux plus endurer tout ça, murmura-t-elle après quelques instants. Te voir comme ça, c'était…

Sa voix s'éteignit d'elle-même, et elle s'entoura frileusement de ses bras, le regard fuyant.

- C'est trop dangereux.

- Et qu'est-ce que je suis censé dire, moi ? reprit-il doucement.

Les yeux verts revinrent sur lui, cernés mais limpides, inquisiteurs malgré eux. Il les affronta sans peine, et elle eut un haussement d'épaules impatient pour se redonner contenance.

- Je suis flic, Castle. C'est mon métier que de prendre des risques.

- Ce n'est pas une excuse, Kate, et tu le sais.

Immobile, elle le contempla en apparence sans réagir. Digne et droite, seuls ses yeux la trahirent, peu à peu voilés. Il eut un soupir vaincu.

- Je ne peux pas t'empêcher d'être ce que tu es, ajouta-t-il dans un murmure. Mais je connais ton quotidien mieux que personne, et quand je ne suis pas avec toi sur le terrain, je m'inquiète…

- Pas autant que moi, Castle.

La main de Beckett chercha soudain la sienne, et la serra si fort que ses jointures en blanchirent. Sa voix mourut sur ses lèvres, tandis que ses yeux se perdaient dans le vide, comme rivés à un souvenir connu d'elle seule.

- Pas autant que moi, répéta-t-elle lentement.

Sa voix, sourde et monocorde, était malgré tout chargée d'un quelque chose de puissant et d'effrayant, qui arracha un frisson à l'écrivain. Il reconnut avec émoi le ton lourd qu'elle avait pris, la fois où elle lui avait révélé les circonstances de la mort de Johanna Beckett.

« Ma mère… Elle a été poignardée… »

Comme en un écho tacite à ses pensées, les yeux ternes de la jeune femme s'emplirent à nouveau de larmes. À la fois attendri et torturé par une telle marque d'abandon, Castle lui empauma la joue, chassant du pouce une perle d'eau qui solitaire y glissait sans un bruit. Les prunelles aux reflets de jade de Beckett quittèrent son obscur passé pour se concentrer sur lui, l'observant avec une limpidité nouvelle alors qu'il se penchait sur elle. Tant d'espoir, mais aussi tant de questions et d'inquiétudes dans ce regard qu'il chérissait tant… Elle qui semblait toujours si sûre d'elle, si confiante, qui était-il pour la désarçonner à ce point ? Depuis quand éprouvait-elle à son encontre une telle angoisse ?

Jusqu'à quel point le fait de le croire mourant l'avait-il marquée ?

- Pas autant que toi ? Ne sous-estime pas l'emprise que tu as sur moi, Kate Beckett, souffla-t-il d'une voix rauque, si proche qu'il sentait le souffle tremblant de Kate sur sa peau. Pendant la prise d'otages la semaine dernière, lorsque tu as passé la porte de la banque avec ton brancard, sans arme et déguisée en secouriste… J'ai cru que mes pires cauchemars devenaient réalité.

- Je ne savais pas quoi faire d'autre…

Elle baissa les paupières avec douleur.

- Je me suis portée volontaire pour aller reconnaître le terrain, mais la seule chose qui comptait vraiment pour moi, c'était de te voir vivant. Ça aussi, c'était stupide.

- Peut-être… Sûrement. Mais ce n'est pas de ça que je veux me souvenir aujourd'hui.

Et avec une douceur infinie, il caressa ses lèvres des siennes, craignant d'abord un recul, un refus qui à son soulagement ne vint jamais. Il l'embrassa lentement, longuement, et ensemble ils reprirent le dialogue simple, sans paroles et enivrant des heures précédentes.

- Rappelle-toi toutes ces enquêtes que nous avons résolues, tous ces gens qui peuvent faire leur deuil grâce à nous. Et ton sourire à notre réveil, après qu'on nous ait tirés de cette chambre froide. Ton rire juste après que j'ai désactivé la bombe l'an dernier. Et la manière dont tu as surgi dans cette banque dévastée l'autre jour, quand tu m'as vu… C'est de ça qu'il faut se souvenir. Nous avons survécu, Kate, à chaque fois... Je t'en prie, laisse-moi t'accompagner.

Il scella cette ultime volonté d'un dernier baiser, chaste et tendre.

- Fais-nous confiance, Kate. Laisse-nous une chance.

Et il se recula, regrettant déjà le contact soyeux de ses lèvres. En silence, il scruta son visage étonnement serein, dans l'expectative. Elle eut un soupir, rouvrit les yeux et contempla sa propre main, qu'il n'avait en revanche pas encore lâchée. Elle murmura enfin.

- Je suis fatiguée, Castle…

Il sentit son estomac se tordre sous la déception. Il déglutit, encore incrédule, craignant pourtant déjà la suite de ses paroles. Son ton, ses mots ressemblaient trop à ce qu'elle lui avait dit six mois plus tôt, à l'hôpital, juste avant qu'elle ne lui demande de prendre ses distances.

Elle leva les yeux, et la lumière du jour naissant dansa au fond de ses prunelles couleur de jade. Doucement elle posa son autre main sur les siennes, resserra son étreinte.

- J'en ai assez de réfléchir pour deux. De toujours suivre ma raison. J'en ai assez de lutter…

Castle resta de marbre, n'osant croire à des paroles aussi ambivalentes. Elle eut un sourire résigné, caressa rêveusement le col de sa chemise, comme elle l'avait fait quelques jours auparavant, juste après l'explosion de la banque. Un geste anodin, comme pour s'assurer qu'il était là, bien vivant, avec elle.

- Même si je le voulais, je crois que je ne pourrais plus avancer sans toi à mes côtés.

Il en tomba des nues. De sa part, un tel aveu valait toutes les déclarations.

- Ce qui veut dire… que tu acceptes ?

Elle le scruta droit dans les yeux, muette. Lorsqu'elle vit le visage jusque-là empreint de gravité de Castle, elle eut un rire silencieux.

- Attendons de voir ce que Gates aura à nous dire pour le fiasco de la nuit dernière. Mais en ce qui me concerne…

Elle se pencha vers lui.

- …Ai-je le choix ?

Envoûté, il allait souffler un « Non » mais elle ne lui en laissa pas le temps, l'embrassa avec douceur. Tout comme elle, il ferma les yeux.

Pour la deuxième fois, le monde parut s'arrêter de tourner. Avec un rien d'étonnement, ils retrouvèrent cet élan à la fois tendre et empressé qui les avait surpris durant la nuit. Leurs dernières réticences désormais exposées au grand jour, l'indécision et la retenue jusque-là maîtresses s'effacèrent, et leur étreinte s'enflamma d'une ferveur nouvelle. Sans remords, l'un comme l'autre s'y abandonnèrent.

De lent et comme dans l'expectative, leur baiser devint fougueux, pressant. Dans un soupir elle noua ses mains autour de son cou, lui arrachant ainsi un frisson délicieux. Il quitta ses lèvres pour aller goûter la peau tendre de sa gorge, s'enivra de son odeur qu'il connaissait déjà par cœur et qui subtile et entêtante, n'avait cessé de le poursuivre depuis leur toute première étreinte au beau milieu d'une ruelle sombre, lors de cette « diversion » qui avait toujours été bien plus qu'une simple comédie. Elle eut un sourire tout en s'adonnant à la caresse de ses lèvres, l'invita à poursuivre en glissant ses mains dans ses cheveux. Le toucher rugueux de son pansement lui fit froncer les sourcils, ravivant dans un éclair ses souvenirs. Le souffle court, elle rompit leur étreinte pour se plonger dans ses yeux bleus, à la fois légèrement et agréablement surpris, peu à peu nimbés d'un voile de désir que le soleil levant n'arrivait pas à dissiper. Elle déglutit, elle-même le cœur battant d'une chamade brûlante qu'elle croyait avoir oubliée depuis longtemps. Elle embrassa ses ecchymoses, avec une tendresse qui le fit tressaillir, puis ses lèvres, fiévreusement.

- Je ne veux pas te faire mal, souffla-t-elle tout contre lui.

- Comment pourrais-tu… ?

Il captura ses lèvres, et elle se lova davantage contre lui, toutes ses pensées s'effaçant à nouveau sous la puissance des sensations qu'il éveillait en elle, familières et grisantes. Oublieuse de tout ce qui n'était ni elle ni lui, elle se laissa guider, retrouvant sa chaleur, éprouvant sa présence masculine, robuste et rassurante. Ses bras l'étreignirent d'une force mesurée et malgré tout surprenante, qui la fit frémir alors qu'ils échangeaient un nouveau baiser impétueux, sans fard, rythmé de soupirs qu'aucun ne cherchait plus à retenir.

Exalté, peinant à ne pas perdre définitivement pied lorsqu'elle se pressa plus encore contre lui, il glissa une main le long de ses reins, sous son pull, apprécia l'énergie qui courait, latente dans ce corps de liane. Il savoura la douce chaleur de sa peau tandis que lentement il remontait vers ses épaules, glissait insidieusement vers le flanc…

Elle se raidit aussitôt. Une main agrippa vivement le poignet de Castle, stoppant net sa progression, interrompit du même coup leur baiser. L'écrivain rouvrit les yeux, surpris, tandis que Beckett se reculait avec précipitation.

- Kate ?

La respiration bloquée, elle le scrutait sans le voir, muette d'effarement. Il l'appela plus doucement, inquiet, puis hésitant lui frôla la joue du bout des doigts : elle tressaillit à ce contact, parut revenir brutalement à elle. Elle baissa les yeux et avisant sa main convulsée sur le poignet de son partenaire, relâcha aussitôt son emprise, confuse.

- Excuse-moi, souffla-t-elle avec précipitation. C'est…

Elle se leva et recula de quelques pas, très pâle, avant de se retourner sans un mot. Intrigué, troublé, il allait se lever à son tour lorsqu'il jeta un rapide coup d'œil à son bras endolori, et vit les quatre petites demi-lunes qui meurtrissaient sa peau, laissées par les ongles de Kate. Abasourdi, il l'observa avec attention tandis qu'elle regardait par la fenêtre, contemplant la ville sans vraiment la voir. Malgré lui, il capta l'infime tremblement de ses mains alors qu'elle les portait à son visage, puis les glissait nerveuse dans ses cheveux. Après une longue minute d'attente, il quitta le canapé.

- Kate.

Il vit ses épaules se crisper davantage, et patienta en silence. Elle eut une courte inspiration, puis lentement lui fit face, un poing sur la hanche dans une attitude qui se voulait sûre d'elle, et cependant incapable d'affronter son regard.

- Désolée d'avoir réagi comme ça. C'est… ça n'a rien à voir avec toi.

- Non… c'est ma faute. Je savais que ta blessure était encore sensible, mais je ne pensais pas que c'était à ce point.

Elle eut un léger sursaut, et trouva enfin le courage de le regarder dans les yeux, étonnée. Sans mots ils se comprirent, et Kate pâlit un peu plus.

- Depuis quand es-tu au courant ?

- Il y a une semaine, le lendemain de la prise d'otages. Tu étais au téléphone, et sans raison tu t'es figée. Je faisais du café dans la salle de repos, mais même de là, je l'ai vu.

Elle déglutit, honteuse, mais ni l'un ni l'autre ne cilla. Elle se souvenait de cette toute première fois où sans prévenir, sans qu'elle exécute le moindre effort susceptible de réveiller ses courbatures, la balle s'était manifestée, brutale, cuisante. La douleur avait été si vive, si accaparante qu'elle aurait été incapable de répéter ce que son interlocuteur avait dit au cours des cinq secondes suivantes. Stupéfiée par la douleur, nauséeuse, elle avait pourtant réussi à garder le silence. Ryan et Esposito étaient partis aux archives, et avec Castle hors de vue, elle avait cru que cet instant d'égarement était passé inaperçu : le sternum encore endolori, hantée par la peur que cela se reproduise sans crier gare, elle avait repris ses activités, tant bien que mal.

- Et tu n'as rien dit, murmura-t-elle.

Castle tiqua sous son regard blessé, étrangement presque accusateur. Il hocha négativement la tête.

- Ton attitude m'en a dissuadé. Mais je n'ai pas pu m'empêcher d'être attentif depuis. J'aurais voulu pouvoir faire plus…

Elle le fixa sans rien dire, les lèvres pincées, les bras résolument croisés.

- …Mais ça ne « me regarde pas », n'est-ce pas ?

Sous les yeux perçants de sa partenaire muette, Castle finit par baisser les siens. Dans le salon tout juste éclairé par le soleil matinal, plana cette question, comme un rappel cruel et péremptoire de ce qui avait été dit la veille même, au commissariat.

« Beckett, tout va bien ? »

« Ça vous regarde ? »

En vingt-quatre heures, leur vie, leur relation si particulière avaient semblé connaître un essor qu'il n'avait même plus osé espérer. Mais il était des choses qui ne changeaient pas. Qui ne changeraient sans doute jamais, selon toute vraisemblance.

La gorge serrée, Castle se rassit, vaincu. Un long silence persista, pesant, interminable. Puis feutrés, quelques pas incertains s'élevèrent, ainsi qu'une respiration à peine perceptible, quelque peu rapide, tout près de lui. Lorsque l'écrivain releva la tête, ce fut pour croiser à nouveau les deux prunelles impénétrables de Kate : sans remords il se laissa captiver par cette couleur indéfinissable, oscillant entre le vert et le brun doré. Elle avala discrètement sa salive, l'air d'hésiter, puis lui tendit une main, encore vaguement tremblante. Il la saisit : glacée, elle le serra cependant avec conviction. Sans un mot, les yeux brillants de larmes, elle esquissa un timide et douloureux sourire…

On frappa lourdement à la porte, et les deux partenaires rompirent leur étreinte dans un même sursaut. Leurs regards convergèrent sur la porte d'entrée, qui résonna d'une nouvelle bourrade doublée d'un grésillement strident de sonnette. Une voix étouffée leur parvint de derrière le battant rouge verni, rauque, pâteuse et inintelligible, mais familière pour Castle qui eut une mimique embarrassée. L'écrivain lança un coup d'œil inquiet à sa muse, qui les sourcils haussés de stupeur, l'invita d'un hochement de tête à aller ouvrir, ignorant le pourquoi de son hésitation. Castle s'exécuta aussitôt, et sans passer par l'œilleton, ouvrit la porte qui pour la troisième fois tremblait sous les coups répétés. Dans le couloir, appuyée d'une main à l'embrasure de la porte, se tenait une Martha en robe de soirée et légèrement vacillante. Comme aveuglée elle cligna des yeux – son maquillage très travaillé ne pouvait cependant pas cacher ses cernes – et après un temps de profonde réflexion, baragouina quelque chose que Beckett ne parvint pas à saisir malgré tous ses efforts.

- …et tu as oublié tes clés, n'est-ce pas, Mère, l'interrompit pourtant l'écrivain, donnant l'air de terminer sans mal la phrase que Martha avait si laborieusement commencé.

Celle-ci eut un hochement de tête pour tout acquiescement. Imperturbable, son fils se saisit de son sac à main, l'ouvrit et sans même regarder à l'intérieur, en tira un trousseau de clés. L'actrice contempla l'objet avec une stupéfaction toute théâtrale, puis dans un haussement d'épaules pénétra dans l'appartement, d'une démarche qu'elle voulait impériale mais qui grâce à ses – trop – hauts talons, fut tout au plus claudicante. Martha jeta son manteau en travers d'une chaise et traversa le loft sans donner l'impression d'avoir remarquer Kate, qui mal à l'aise et désœuvrée se tordait discrètement les mains debout au milieu du salon.

- Ces jeunes savent faire la fête, marmonna Martha tout en se dirigeant – grosso-modo – vers l'escalier. Si seulement on avait eu ces DJ du temps de ma fringante jeunesse… !

- Je te prépare ta tisane « spéciale cuite », Mère ? demanda Castle d'un ton résigné.

Comme si exécuter plusieurs actions à la fois était un luxe qu'elle ne pouvait plus s'offrir, l'interpellée, qui gravissait l'escalier d'un pas raide, attendit d'être au sommet pour répondre.

- Merci, kiddo, mais le seul vrai remède qui me conviendrait pour le moment, c'est mon oreiller de plumes et une profonde méditation d'une bonne quinzaine d'heures.

Et sur ces mots, elle disparut à l'étage. En soupirant Castle revint vers Beckett, qui hésitant entre l'amusement et la consternation, esquissait un sourire incertain. Il lui répondit d'un haussement gêné de sourcils.

- C'était une situation assez courante les dimanches matins quand j'étais jeune, les soirées de première étant souvent bien arrosées. C'est probablement suite à ça que je me suis promis de ne jamais rentrer bourré à des heures où mes enfants pouvaient me voir.

Beckett eut un petit rire silencieux, et il la scruta attentivement du coin de l'œil, soulagé de la voir reprendre des couleurs. Elle sentit l'intensité de son regard, le lui rendit sans fard, encore sur la défensive, mais peu à peu troublée. Il perçut son malaise, chercha à meubler le silence une nouvelle fois de retour. Il consulta sa montre et opta pour un sourire de façade.

- Je dois être à l'hôpital dans vingt minutes, le médecin urgentiste ne m'a laissé partir qu'à la condition que je revienne ce matin dès la première heure pour un dernier check-up… Je vais me changer, et appeler un taxi.

Surprise, Beckett hocha de la tête, mais Castle s'était déjà détourné. Un claquement de talons fit lever les yeux à la détective, vers le haut de l'escalier d'où l'interpella Martha de retour.

- Oh, et Kate, my dear, quand je me réveillerai j'aurai probablement oublié la majeure partie des douze dernières heures, mais j'espère que vous ne vous formaliserez pas de cet aspect plutôt échevelé de ma personnalité. Et je compte sur vous pour me raconter l'origine de ce magnifique pansement sur le crâne de mon fils, qui cependant va bien si j'en juge sa présence dans ce salon et non dans un hôpital. Je pourrais interroger Richard, mais il est toujours si avare de détails, il croit que ça m'évite de m'inquiéter, le bougre. Vous repasserez très bientôt, n'est-ce pas, Kate ?

- Bien sûr, Martha, répondit Beckett à cette belle tirade. Je n'y manquerai pas.

L'artiste la remercia d'un sourire – et d'un clin d'œil, Beckett en aurait juré – et se retira à l'étage, vacillante. Jusque-là amusée, l'expression de Kate se fit songeuse. Elle ramassa sa propre veste sur le canapé et l'enfila, chercha par habitude son portable, avant de se rappeler qu'il était hors d'usage depuis son plongeon dans la piscine du Four Seasons : dès l'instant où elle avait quitté son appartement et son téléphone fixe cette nuit, elle n'avait plus été joignable par le commissariat. Elle se mordit la lèvre en réalisant ce manquement certain à son devoir, puis haussa finalement les épaules : elle n'était plus à une gaffe près désormais, et avec la nuit que son équipe venait de passer, elle aurait très probablement été la dernière à être appelée en cas de nouvelle affaire de meurtre. Pour plus de sûreté, elle allumerait sa radio et contacterait le Central dès qu'elle aurait rejoint sa voiture de fonction.

Elle secoua la tête et se maudit de se préoccuper d'un tel détail dans un moment pareil. La gorge nouée, elle revit le recul qui l'avait éloignée de Castle : ç'avait été incontrôlable, quasi instinctif, et à ce moment précis des bribes de son rêve décousu lui étaient revenus. Elle contempla ses mains, encore un rien tremblante. A la seule idée qu'il voit cette cicatrice, elle avait tout simplement paniqué… C'était très clair : elle avait beau l'avoir refoulée pendant des mois, la réaction de Josh la hantait toujours. Même si elle avait tourné la page avec lui, elle avait un jour eu confiance en cet homme, avait espéré qu'il saurait surmonter ses démons, son dégoût. Mais elle s'était trompée : peut-être était-ce de sa faute à lui, peut-être était-ce de la sienne qui avait préféré fuir, comme souvent. Peut-être n'avaient-ils jamais eu d'avenir ensemble. Nul ne le savait.

Aujourd'hui, c'était de Rick Castle qu'il était question. Et faire confiance, encore une fois. Dans son rêve, cela avait été douloureusement simple. Mais la réalité était tout autre… n'est-ce pas ?

Elle tergiversait encore quand Castle revint dans le salon, absorbé par son téléphone. Beckett l'observa quelques instants, puis se décida.

- Laisse tomber le taxi, Castle. Je te dépose à l'hôpital.

Et sans attendre de réponse – ou plutôt sans oser croiser son regard, se maudit-elle – elle se dirigea vers la sortie.

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- Terence ? Tout va bien ?

Songeur, il leva le nez de sa tasse de café vers Abby, qui le contemplait avec interrogation. Il eut un sourire de façade.

- Oui chérie. Je me réveille, c'est tout.

Son épouse eut un petit rire, puis entreprit d'essuyer le menton de leur fille Cayla, huit mois et demi, qui s'appliquait à déguster son petit-déjeuner autant qu'à le répandre un peu partout armée de sa cuillère.

- Devon, tu vas être en retard ! lança-t-elle en direction du premier étage. Dépêche-toi un peu !

- C'est bon Maman, pas la peine de hurler ! répondit une voix jeune et bougonne tandis qu'on dévalait les escaliers quatre à quatre.

Un garçon d'une dizaine d'années surgit dans la cuisine et vint s'asseoir à la place restante, ignorant superbement son beau-père, puis sa mère qui lui tendait la joue en vain et secoua finalement la tête, résignée. Comme à l'écart de toute cette agitation, Terence sirotait son café. Alors qu'il observait les siens à leur insu, tantôt amusé tantôt attendri, il sentait sa boule au ventre grandir, s'alourdir au point de lui donner la nausée. Les minutes passèrent effroyablement vite, tandis que lui, submergé par la tension et l'angoisse, avait l'impression d'agir au ralenti.

Abby finit par se lever et prit dans ses bras sa fille, aux cheveux aussi roux que les siens.

- Va te laver les dents, Devon, et frotte bien ! Je change Cayla et on t'attend dans la voiture.

Terence Lawmann reposa son café à peine entamé et se leva à son tour.

- Laisse, chérie. C'est moi qui l'emmène à l'école, pour une fois.

Son épouse le regarda avec stupeur.

- Tu es sûr ? C'est à l'opposé de la ville. Tu ne risques pas d'être en retard au boulot ?

- Ne t'en fais pas. Et puis, ça fait longtemps qu'on n'a pas parlé, avec Devon.

Abby acquiesça, malgré tout étonnée, et regarda son mari disparaître dans le couloir. Sur la table, ses œufs brouillés refroidissaient, intacts. Pourtant, il adorait ça.

Sur le tableau de la cuisine, parmi les listes de courses, les portraits de Devon et Cayla, les emplois du temps et les clichés des dernières vacances en famille, figurait une vieille photographie froissée de Marina et Terence, comme une évidence.

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The Secret – Rising Sun

To be continued…

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Merci d'avoir lu. N'oubliez pas que chaque auteur, en publiant son travail, vous fait un don de lui-même. Manifester votre enthousiasme et vos remarques constitue le plus beau cadeau que vous puissiez lui offrir.

A très bientôt, pour la suite de « The Secret »… En attendant, je vous invite à vous pencher sur ma petite dernière, « Near-Death Experience », disponible également sur le fandom Castle !

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Quelques secondes après la fusillade. Face à la mort, Beckett se prend à regretter d'être passée à côté de l'essentiel. Mais si d'autres choix avaient été faits, les choses auraient-elles vraiment pu être différentes ? Alternative Universe, ou presque…