Chapitre 4 : Éclipse du Dimanche
Quelque chose s'était figée en elle. Shizuru elle-même était figée. Elle semblait se trouver dans un couloir avec l'impression dérangeante d'être empêtrée dans une marée noire. Les couloir était sombre, de plus en plus de noirceur semblait suinter des murs. Toutes les ombres s'agglutinant autour d'elle l'oppressaient, engourdissaient son corps. Une ombre indistincte se formait au loin tout en se dirigeant vers elle. Son cerveau avait arrêté de fonctionner, seules ses émotions contrôlaient son corps : l'angoisse de l'arrivée de cette ombre, la peur de l'ombre elle-même, cette silhouette non identifiée, le désespoir face à l'immobilité de son corps. Shizuru se mit à tourner la tête frénétiquement de tous les côtés, à la recherche d'une sortie, dune aide, un échappatoire, n'importe quoi mais pas les ténèbres.
Une lumière lui apparut au bout du couloir, du côté opposé de l'ombre. D'abord faible tel un petit scintillement dans la nuit noire, la lumière devint de plus en plus forte, de plus en plus près. Son corps s'était mis en marche, courant à toutes jambes vers cet espoir. Shizuru ne put s'empêcher de regarder derrière elle à la recherche de l'ombre qui semblait la poursuivre. Mais elle ne vit qu'un amas de noirceur opaque dont les formes étaient happées par la luminosité. Bien que le désespoir disparut, la peur et l'angoisse étaient toujours présentes, alors son corps continua de s'élancer à toute vitesse. Plus en elle rapprochait de la lumière, plus elle devait plisser les yeux pour les protéger de sa virulence. Elle arriva au point où elle dut fermer complètement les yeux. Aveuglée, ne sachant où elle mettait les pieds, elle diminua graduellement sa vitesse jusqu'à une marche lente. Puis Shizuru s'arrêta, leva une main au niveau de ses yeux rubis afin d'être prête à les protéger de la lumière et elle ouvrit les yeux.
Elle ne put retenir ses émotions. La peur, l'angoisse, la frustration, la colère, le désespoir. En croyant atteindre la lumière elle était retombée dans les ténèbres. Des ténèbres qui prenaient forme par à-coup. De retour dans le couloir, cette fois-ci des néons clignotaient de temps en temps, apportant une bref moment de lumière, de clarté. Où les ténèbres prenaient forment. Son ombre aussi, celle qui semblait sortie de nul part entrait dans le couloir grâce à une porte. Malgré la lumière éphémère, le couloir lui semblait encore plus terrifiant que la noirceur totale. L'ombre, plus distincte, lui paraissait plus menaçante. Quelque chose s'était figée en elle. Ses poumons, Shizuru retenait inconsciemment son souffle. L'ombre se rapprochait, les jointures des mains de Shizuru étaient blanches à force de serrer. Shizuru était figée. L'angoisse, la peur, le désespoir. Shizuru se rendit compte que l'attitude de l'ombre n'était pas menaçante, c'était juste elle qui le ressentait ainsi. Alors qu'elle se mettait à tourner frénétiquement la tête dans tous les sens, Shizuru commença à se dire que tout ne pouvait pas recommencer. Les cercles de désespoir infini n'existaient dans la réalité. La noirceur ne suintait pas des murs, les ombres indistinctes ne vous poursuivaient pas et Natsuki viendrait la sauver. Elle devait rêver, elle avait juste à se pincer et elle se réveillerait.
-xox-
Face contre sol, le cauchemar de Shizuru prenait fin. Un cauchemar sans son, sans bruit ni paroles, en noir et blanc. Seule face à une terreur sans nom, un désespoir sans fond. Shizuru prit une grande inspiration et expira, plusieurs fois. Toujours face contre terre, profitant de la froideur du carrelage pour réconforter son visage brûlant. Vidant ses poumons en même temps que son esprit. Après avoir repris une respiration calme, Shizuru remonta sur le lit. Elle constata qu'elle était toujours habillée, elle devait avoir succombé à la fatigue sans s'en apercevoir résultat ses vêtements étaient totalement démis et chiffonnés. Baillant à s'en décrocher la mâchoire, elle en profita pour s'étirer. Sa main trouva un petit papier en mauvais état, elle avait sûrement dû lui passer et repasser dessus pendant son cauchemar avant de tomber par terre, mettant ainsi fin à son calvaire.
Je suis partie chercher les croissants,
A toute suite ma belle
Natsuki
A peine, le mot lu, le sourire de Shizuru s'était étiré sur tout son visage. Elle savait bien que Natsuki l'aurait sauver de son cauchemar si elle avait été là. Natsuki. Son sourire s'agrandit. Si Natsuki était là, elle volerait à son secours et combattrait les ombres maléfiques et les couloirs sans fin. Si Natsuki était là, elle l'aurait réveillé, la voyant mal en point confrontée à son rêve, Natsuki qui observait son visage endormi, l'aurait réconforté. La malchance a voulu que son subconscient choisisse ce moment précis pour l'attaquer, vulnérable sans sa preux demoiselle au destrier mécanique. Natsuki.
Irritée face à l'impuissance ressentit dans son rêve, Shizuru soupira. Non pas qu'elle puisse faire quelque chose à ce sujet en ce moment précis. Alors elle préféra partir à la recherche de son portable et de l'heure par la même occasion. Apparemment, elle avait été assez consciente pour le mettre sur la table de chevet. Malheureusement, son portable n'avait plus de batterie. Regardant le chiffre neuf s'affichait sur l'écran du réveil de Natsuki, elle se laissa retomber dans le lit. Elle aurait le temps, plus tard de recharger son portable. Sa petite-amie ne devait pas être parti depuis très longtemps, elle allait bientôt revenir.
Ramenant ses jambes vers le haut de son corps, Shizuru rabattit la couverture sur elle et observa par la fenêtre le soleil se levait paresseusement dans le ciel bleu. Elle se prit à penser que la pluie aurait été bien venu aujourd'hui. Pourquoi aujourd'hui plus qu'un autre jour. Il est vrai que s'il pleuvait Natsuki et elle seraient restées au lit une bonne partie de la journée. Mais n'empêchait de le faire s'il faisait beau. Son subconscient essayait-il de lui parler, de lui faire par de ses envies ? Cette pensée ne décrocha pas un sourire à Shizuru.
Elle se contenta de continuer à regarder le soleil se lever dans le ciel. Petit à petit. Son esprit entièrement concentrait sur cette tache, se vidant de toutes pensées superflues. Ses yeux se refermèrent tout doucement, alors que la lumière de soleil devenait plus vive. Shizuru finit par fermer les yeux complètement et plongeait doucement dans les bras de Morphée, au sein des ténèbres.
-xox-
Shizuru se réveilla en sursaut. Même ténèbres sans fond. Même ombre indistincte. Même faute espoir. Même peur. Même angoisse. Même cauchemar. Plus de désespoir. Elle était plongée dans les ténèbres. Néanmoins elle se savait dans le lit de Natsuki. Le parfum de Natsuki. Cette fois elle ne s'était pas réveillée en s'écrasant par terre. Un son persistant l'avait fait revenir au monde réel. Un bruit de sonnette ou de téléphone.
Aspirant profondément, elle se reconcentra. Shizuru était chez Natsuki. Il faisait presque nuit. Natsuki n'était pas en vue. Alors elle appela Natsuki. D'abord d'une voix timide puis de plus en plus fort. La panique face à l'absence de sa petite-amie et le mix d'émotions négatives ressenties lors de son cauchemar n'arrangea pas sa patience. Elle décida de se lever doucement et fit lentement le tour de l'appartement. Pas de trace de Natsuki.
Négligeant aucune piste, Shizuru se dit qu'elle avait du essayer de l'appeler mais comme son portable n'avait plus de batterie, elle n'a pas réussi à la joindre. Elle avait du oublié ces clés, être bloquée dehors puis décider d'appeler Shizuru de chez un ami. Les pensées de Shizuru fusaient à toute vitesse alors qu'elle cherchait le chargeur qu'elle laissait dans son sac. Une fois le portable en charge, Shizuru s'imagina les appels en absence, les messages angoissées de Natsuki. Une fois le portable en marche, il se mit aussitôt à sonner. Shizuru décrocha précipitamment :
- Allô ?
- Shizuru ? C'est Alyssia. Où es-tu ? Qu'est-ce que tu fous ?
- Alyssia ? Désolé, je peux pas te parler maintenant. Il faut que j'appelle Natsuki.
- Shizuru ? Mais Shizuru, tu m'écoutes ?
- Je te rappellerai plus tard, kanina.
Shizuru raccrocha sans plus de cérémonie et composa le numéro de Natsuki. Pressant le combiné à son oreille, elle se crispait de plus en plus jusqu'au premier bip, reconnaissance sonore du contact établit. Le deuxième bip n'eut le temps de retentir que l'on tambourinait à la porte de l'appartement, agrémentait de « Shizuru ouvre cette porte ».
-xox-
Téléphone toujours en main, Shizuru se dirigea lentement vers la porte. Puis elle s'arrêta devant. Sans pour autant l'ouvrir. Quelque chose s'était figée en elle. Elle aussi était figée. La peur, l'angoisse, le désespoir s'éclipsèrent. L'espoir prit place. Promesse de bonheur. De paix. De bien-être. De Natsuki. N'attendant pas plus longtemps, Shizuru ouvrit la porte, prête à retrouver sa petite-amie, prête à mettre fin à cette journée merdique, prête à revivre.
Ombre indistincte. Shizuru recula d'un pas. Le couloir sombre suintant de noirceur était apparu. L'ombre se tenait dans l'encadrement de la porte. L'angoisse. La peur. Le désespoir. Shizuru se retenait à grande peine de fuir. Hélas, quand l'ombre esquissa un pas en avant, les jambes de Shizuru s'élancèrent. En moins de dix secondes elle était enfermée dans la chambre de Natsuki. Le téléphone toujours à la main. Oublié. Seul comptait le bruit des pas se rapprochant. S'arrêtant au pied de la porte. La poignée se mit à tourner sans pouvoir ouvrir la porte. Puis on se remit à taper à la porte. L'appelant. Lui demandant d'ouvrir. Mais Shizuru savait que si cette ombre entrait à la lumière. Si elle prenait forme, la menace deviendrait réelle. Lui apportant l'angoisse, la peur et le désespoir. Alors elle couvrit ses oreilles de ses mains et se tourna vers la fenêtre. Observait la nuit noire mais imaginant le soleil s'élevait paresseusement dans le ciel. L'ombre menaça d'enfoncer la porte. La porte fut enfoncée. L'ombre entra. Shizuru regardait le ciel bleu. Dans cette chambre plongée dans le noir, seule un réverbère permit de clarifier la silhouette de Youko. Cette dernière resta quelques minutes à observer Shizuru. Puis elle laissa échapper un soupir et commença à parler, les larmes se traçant un chemin sur les joues.
- Fujino-san ? Fujino-san ? Shizuru ? Vous ne pouvez pas rester comme ça, enfermer dans l'appartement de Na-Natsuki. Depuis dimanche, sans boire ni manger. Il n'y a rien ici. Vous aurez beau l'attendre, vous aurez beau l'appeler : ça ne sert à rien. On ne peut plus rien faire. Je ne peux plus rien faire. Natsuki est partie. Pour toujours. Vous l'avez vu à l'hôpital. Elle est partie. Elle n'appellera pas. Elle ne reviendra pas. Jamais. Vous aurez beau sourire, vous êtes quand même en train de pleurer. Elle... Elle aurait dû vous en parler. Dire qu'elle était malade. Elle aurait pu-
Impassible, Shizuru s'appliquait à imaginer un soleil rayonnant dans un ciel bleu. Peu importe les mots qu'elle n'entendait pas. Elle devait juste attendre. Parce que Natsuki ne serait pas partie. Parce que Natsuki allait revenir. Parce que Natsuki allait la sauver. Parce que Natsuki allait la réveiller. Parce que c'était juste un mauvais rêve. Parce que Natsuki ne pouvait pas mourir.
