Arthur étouffa un bâillement et jeta un œil à l'horloge digitale du tableau de bord.

3:47

Il n'était pas du genre à se plaindre. D'ailleurs le salaire que lui versait l'héritier Bass valait bien quelques inconvénients. Mais là, franchement, ça dépassait tout entendement.

Il tourna à droite au croisement suivant. Il se demandait bien comment elle savait qu'un vendeur de hot-dog avait pignon sur rue dans cet endroit reculé de Brooklyn.

Sans doute, un vestige du temps perdu qu'elle avait passé avec ce type aux cheveux hirsutes et à l'allure de clochard qui se prenait pour un grand écrivain et qui les accompagnait parfois dans les soirées.

Il était prêt à parier tout son salaire du mois que son patron n'appréciait pas plus que lui leur petite virée nocturne et les raisons qui faisaient qu'elle connaissait par cœur l'adresse de l'emplacement.

Sérieusement ! ?

Espérait-elle vraiment que le pauvre bougre serait là, à presque quatre heure du matin, derrière ses fourneaux ?

Chacun devait manger, bien entendu, mais qui pouvait bien avoir envie d'un hot-dog à cette heure de la nuit ?

A part une femme enceinte, hystérique, qui obligeait son époux à prendre la limo pour s'aventurer dans un quartier pas très recommandé, qui ne devait jamais voir de tel véhicule, sous prétexte que son ancien amant avait jugé que ces hot-dogs étaient les meilleurs de tout New-York.

Il jeta un œil dans le rétro et aperçut la mine fatigué de son employeur.

Il avait eu l'occasion de le voir épuisé plus d'une fois, ou dans d'autres états qui dépassaient de loin l'épuisement.

Il était celui qui l'avait couvert quand le jeune adolescent faisait la fête et rentrait complètement ivre à à peine quatorze ans avec Monsieur Nathaniel.

Celui qui nettoyait le vomis et vidait les cendriers de toutes substances illicites et quelque peu hallucinogènes pour effacer toutes traces d'effractions légales.

Celui qui faisait semblant de ne pas voir les jupes trop courtes et le maquillage trop osé, sans parler de l'âge bien trop avancé, des filles qu'il ramenait au Palace à quinze ans.

Celui qui remplissait le mini bar pour que le grand Bartholomew Bass ne s'aperçoive pas qu'il avait été totalement vidé.

Quoi qu'il doutait fortement que celui-ci y accorde la moindre importance s'il avait réalisé tous les méfaits et gestes de son rejeton.

Arthur avait pris son service auprès de Bass Senior alors que le garçonnet entrait à l'école primaire et qu'il sortait lui-même tout frais émoulu du secondaire, son diplôme à peine en poche, et il n'avait jamais pu attester d'un seul geste tendre, ou même simplement humain, envers le petit garçon de la part de son père.

A vrai dire, il avait été témoin de tant de remontrances et humiliations qu'il n'avait même jamais remis en doute le fait de prendre le parti du gamin en toutes circonstances, même quand il dépassait largement les bornes.

Bien sûr, l'obturateur était censé l'isoler des passagers. Mais ce n'était pas vraiment ce qui avait garanti la discrétion la plus absolue du chauffeur pendant toutes ces années.

Il remerciait particulièrement l'auto radio et les baffles de bonnes qualités que son ami Pedro avait installés quand le jeune homme avait eu seize ans.

Jusqu'à une certaine soirée et l'ouverture d'un certain club, ses oreilles avaient été épargnées par certains bruits qui le faisait lui-même rougir, à son âge !

Mais depuis le passage d'une certaine brunette et la perte de sa virginité sur le siège arrière, il avait dû avoir recours à l'usage de protections auditives. Cependant, aucune n'était assez efficace pour camoufler la voix de la « Demoiselle » lorsqu'elle criait le nom de son jeune employeur.

Après la nuit fatidique, c'était encore lui qui avait dû nettoyer le véhicule et, s'il pouvait s'accommoder de gants et de désinfectant pour évacuer les préservatifs usagers, le cuir, lui, ne pouvait souffrir le sang et il fut obligé de faire complètement rénover l'assise du siège.

Il n'avait jamais été aussi gêné devant le garagiste, qui se contenta d'éclater de rire à ses explications des plus brèves et des moins imagées possible, avant de compatir. Moins de trois semaines plus tard, il lui proposait la dite sono.

Monsieur Chuck lui avait dit de lui faire envoyer la facture sans même sourciller.

Arthur vira à gauche au carrefour suivant, à trois cents mètres, conformément aux dires du GPS et ne put retenir un frisson lorsque la voix synthétique lui indiqua qu'ils étaient arrivés à destination.

Une bâtisse sombre, à l'allure peu ragoutante et pas très accueillante, se dressait devant lui, le numéro correspondant à l'adresse entrée dans l'appareil.

Il observa le jeune passager soupirer et froncer le nez en une grimace de dégoût avant de quitter l'habitacle.

- Attendez ici, ordonna-t-il au chauffeur.

Ce dernier ouvrit la boîte à gants pour vérifier que le petit calibre qu'il gardait toujours à portée de main était bien rangé à sa place habituelle.

Avec son employeur, il fallait s'attendre à toutes situations et il préférait prévenir que guérir.

Le petit objet métallique avait déjà été utile plus d'une fois et les avait sorti de quelques mésaventures périlleuses, du temps où le jeune homme écumait tous les bars de la ville jusqu'à ce qu'il soit incapable de mettre un pied devant l'autre.

C'est à ce moment là, que le fidèle employé entrait en piste, le traînant jusqu'à la voiture et le laissant s'effondrer sur la banquette arrière où il cuvait, avant de recommencer dés son réveil.

La spirale recommençait invariablement à chaque fois que les tourtereaux se séparaient. Et bien entendu, il était toujours aux premières loges pour le nettoyage.

Au moins, dans ces moments là, les capotes lui étaient épargnées. Car d'aussi loin qu'il s'en souvienne, malgré le nombre exponentiel de filles qu'il ramenait dans sa suite à l'Empire, aucune n'avait jamais souillé l'endroit sacré qu'était pour lui l'habitacle de la limousine.

Limousine qui, en cet instant précis, n'était pas le meilleur moyen de locomotion. Le véhicule attirait l'attention dans ce quartier de la ville et Arthur se demanda un instant s'il était plus en sécurité à l'intérieur ou à l'extérieur.

Tout à coup, une lumière s'alluma dans l'immeuble d'en face. Celui à la porte duquel son employeur avait tambouriné pendant au moins dix minutes.

Un type au visage inamical ouvrit une fenêtre au deuxième étage et conversa avec le jeune homme pendant encore une bonne quinzaine supplémentaires, avant d'apparaître dans l'embrasure de la porte, au rez-de-chaussée et de le laisser s'engouffrer dans le local qui était censé être un lieu de restauration.

Une demi-heure plus tard, il en ressortit avec un emballage aluminium, qui semblait bel et bien contenir de la nourriture et remonta prestement dans le véhicule.

- En route, Arthur, ne perdons pas de temps, commanda-t-il d'une voix autoritaire.

Mais derrière son masque, l'employé en livrée pouvait dire qu'il n'était pas plus rassuré que lui et encore moins à l'aise d'avoir, plus que certainement, été contaminé par toute une horde de germes et de bacilles, dans cette cuisine à l'hygiène plus que douteuse.

Le chauffeur embraya et tourna la clef de contact, trop heureux lui aussi de quitter cet endroit affreux et hostile, qui aurait tout aussi bien pu être le trou du cul du monde, pour rejoindre la contrée paisible de l'Upper East Side.

Enfin de retour au bercail, le jeune homme descendit de la limousine, tout sourire malgré ses traits fatigués, et le gratifia d'un bonus bien mérité en le saluant.

- Bonne nuit, Arthur.

- Bonne nuit, Monsieur.

L'employé toucha sa casquette de sa main droite tandis qu'il enfournait les quelques billets à l'effigie de Benjamin Franklin dans la poche gauche de son pantalon.