4. Retrouvailles
Konoha, village caché du Pays du Feu, huit heures du matin.
En cette belle matinée de mai, le centre du village de Konoha était déjà bien animé. Les enfants couraient dans tous les sens, les plus jeunes dans les jupes de leur mère, leurs aînés en direction de l'Académie, histoire de ne pas faire gronder par Iruka pour retard injustifié. Les Genins de l'année, tout juste diplômés, arboraient fièrement leur bandeau frontal flambant neuf, parés à chasser les chats perdus et récolter les patates des anciens du quartier Nord. Les Chuunins et les Jounins se dirigeaient, plus ou moins motivés, vers la Tour de l'Hokage, qui pour remettre un rapport, qui pour recevoir une mission. Les employés administratifs fourmillaient dans le hall de la Tour, chargés de papiers, forçant le passage à coup de « Pardon ! » et de « Excusez-moi, je suis pressé ! », qui sonnaient étrangement comme des « Mais cassez-vous de mon chemin, merde ! » et « Putain, elle fait chier la vieille ! ». Les Anbus, moins bêtes que le commun des mortels, passaient directement par les fenêtres du bureau de Shizune, évitant ainsi le demi-kilomètre de couloir embouchonné qui menait chez l'Hokage. Et l'Hokage, justement, plongée dans ses papiers jusqu'au bout des couettes, rouspétait consciencieusement, proférant des injures à l'égard « du connard qui avait créé Konoha», « du pauvre con qui l'avait poussée à devenir ninja » et « des vieilles peaux qui ne faisaient que critiquer ». Autrement dit, dans son grand respect des anciens, Tsunade insultait méthodiquement son propre grand-père, son ancien professeur et les deux membres du Conseil de Konoha.
A l'opposé de la fourmilière du centre, les abords du village étaient d'un calme effrayant. Les terrains d'entraînement se succédaient, chacun entouré de son grillage de protection et muni de sa plaque descriptive affichant le numéro du terrain et les équipes qui y étaient affectées.
En l'occurrence, le terrain d'entraînement numéro sept, avec ses trois poteaux de bois, sa petite rivière et son bosquet, demeurait inhabité depuis plus de six ans. Il fallait dire que ce terrain semblait quelque peu maudit.
Les Trois Ninjas Légendaires s'y étaient entraînés. Aujourd'hui, l'un avait déserté et était entré dans le Top Trois des plus grands ennemis de Konoha, un deuxième était devenu pervers de renommée nationale et la dernière roupillait régulièrement dans son fauteuil d'Hokage, une bouteille de saké à la main. Magnifique.
On pouvait citer également l'équipe Minato. Des quatre membres, l'un avait fini écrabouillé par un rocher pendant la Troisième Grande Guerre Ninja, la deuxième était morte pas longtemps après, le sensei avait suivi quelques années plus tard en scellant le Démon à Neuf Queues, et le seul membre restant était un épouvantail borgne et pervers, blasé au possible. Fantastique.
Et bien sûr, on ne pouvait oublier la dernière équipe en date. Un sensei, qui n'était autre que l'épouvantail précédemment cité le Réceptacle du Démon à Neuf Queues, blond excentrique, intenable, inépuisable et malheureusement très puissant le dernier membre du Clan Uchiwa, avec un léger délire de puissance depuis le meurtre de son clan par son grand frère psychopathe et la disciple de la buveuse de saké mentionnée dix lignes plus haut, apparemment légèrement dérangée mentalement depuis une mission d'infiltration dans une des plus grandes organisations criminelles mondiales. Magistral.
A l'heure actuelle, le blondinet excentrique cité précédemment, Uzumaki Naruto pour ne pas le nommer, se tenait assis, pour ne pas dire avachi, contre le poteau en bois central du terrain numéro sept, les bras croisés, la bouche pincée et les sourcils froncés, signe chez lui d'intense concentration ou de grande bouderie.
Là, en l'occurrence, c'était un peu des deux. Indigné de s'être fait battre par Sasuke à l'épreuve des clochettes (l'autre corbeau pouvait dire ce qu'il voulait, il soutenait que c'était un match nul), Naruto réfléchissait donc soigneusement à la façon dont il allait se venger de son éternel rival et meilleur ami, à savoir Monsieur Uchiwa Sasuke en personne. Entendant des cris qui augmentaient d'intensité de manière difficilement supportable pour ses pauvres oreilles, Naruto leva la tête, intrigué.
Quand on parlait du loup. Sasuke arrivait, suivi par Juugo, duo d'imperturbables impassibles, et derrière eux se tenaient Karin et Suigetsu, encore et toujours en train de se crêper le chignon. Ou plutôt, Suigetsu provoquait allègrement la rousse qui répliquait en criant, sa voix montant d'une octave à chaque phrase. Niveau discrétion, c'était pas encore ça pour la Team Taka.
Une ombre cacha soudainement le soleil à Naruto. Se retournant, le blondin se retrouva nez-à-nez avec Kakashi, accroupi sur son poteau, son éternel livre pervers à la main. Souriant (ou du moins bougeant la partie visible de son visage en ce que l'on pouvait interpréter comme un sourire), le ninja copieur leva une main en les saluant d'un ton enjoué.
« Yo ! »
Naruto ouvrit des yeux ronds comme des soucoupes.
« Kakashi-sensei ! Vous êtes à l'heure ?! Vous avez bu quoi ce matin ? » , demanda-t-il d'un air suspicieux.
Le ninja copieur afficha une tête étonnée.
« Moi ? Rien du tout. Pourquoi ça ?
- Arrêtez votre cinéma, y'a forcément un truc pour que vous arriviez à l'heure ! »
Pendant que Naruto tempêtait contre un Kakashi qui semblait ne rien comprendre à ce qui se passait, Sasuke se demandait pourquoi il était revenu dans ce village de cinglés. Entendant les deux énergumènes roux et bleu se disputer pour la énième fois derrière lui, il se fit la réflexion qu'au moins, ces deux-là ne faisaient certainement pas tache à Konoha.
« Allez, si vous avez pas bu, dites-moi ce que vous avez fumé !
- Mais bon sang Naruto, puisque je te dis que je vais très bien et que, non, je n'ai pas pris de substances illicites !
- Arrêtez, je sais très bien que-
- Hey, salut Kakashi, ça farte ? »
Coupé dans son élan, Naruto se retourna pour voir qui venait de lui couper la parole. La mâchoire de l'Uzumaki se décrocha en se rendant compte de l'identité de son interlocuteur.
« Ah, c'est toi Sakura. » , fit Kakashi d'un air blasé.
Naruto, les yeux ronds comme des billes, regardait la jeune femme comme si on lui avait annoncé qu'Ichiraku avait fermé. Bouche grande ouverte, clignant bêtement des yeux, complètement figé. Ridicule, selon l'avis commun de Kakashi et Sasuke.
Celui-ci regarda vaguement la rose. Elle avait l'air aussi ennuyante qu'avant... Quoique. Un petit truc semblait changé chez elle. Bizarrement, l'image du cinglé d'Akatsuki qui vénérait l'explosion comme un art lui vint à l'esprit.
« Hem, Sakura, tu pourrais me redire à quelle heure le rendez-vous était fixé ? , demanda Kakashi, un rien suspicieux.
- Hum ? Ah, bah ça dépend. Pour vous, c'était six heures. Pour les autres, c'était huit heures. Vu que vous êtes toujours à la bourre de deux heures et quelque, comme ça tout le monde est à l'heure ! » , expliqua la rose avec son désormais habituel grand sourire un peu foldingue, mélange de confiance en soi, d'idiotie et d'une pointe de sadisme.
Une goutte de sueur coula dans la nuque de Kakashi. L'équipe numéro sept finirait fatalement par avoir raison de ses nerfs. Pourquoi le Troisième du nom avait-il eu l'idée ô combien saugrenue et suicidaire de placer ces trois-là dans la même équipe ? Ou plutôt non, pourquoi lui avait-on confié cette équipe à lui ? Il était gentil pourtant, non ? Il n'était pas pervers comme Jiraya, ne fumait pas comme Asuma, ne s'habillait pas de façon à faire honte à la profession de ninja comme Gai, ne buvait pas comme Tsunade, alors pourquoi ? Pourquoi c'était lui qui prenait ? Pourquoi ?
Pendant que Kakashi désespérait intérieurement, Naruto s'était remis de l'apparition soudaine de Sakura en face de lui.
« Sakura-chaaaan ! Tu m'as manqué ! Dis donc, tu n'as pas du tout changé ! » , s'exclama le blond.
Une goutte d'eau apparut derrière la tête de Sasuke. Il était con ou quoi ? Question stupide, se morigéna le brun, évidemment que Naruto était con. Le jour où il deviendrait intelligent, il pleuvrait de la merde.
A l'entente de son prénom, la rose tourna la tête vers Naruto, l'air de s'apercevoir de sa présence.
« Naruto ? Ah, je me disais bien que y'avait pas cinquante personnes qui sentent les ramens à vingt mètres à la ronde. »
Le tout sur un ton blasé, comme si c'était normal que quelqu'un pue la soupe aux nouilles sur vingt mètres carrés. Pourquoi était-il revenu à Konoha ? Pourquoi ?
« Suigetsu je vais te tuer ! »
Les trois membres de l'équipe sept tournèrent la tête juste à temps pour voir une furie rousse envoyer son poing dans la tête d'un jeune homme aux cheveux bleutés et au sourire carnassier. Tête qui explosa comme une bombe à eau sous le choc. Avant de se reformer comme si de rien n'était.
« Hé hé, encore raté ma belle. , ricana Suigetsu sans se départir de son sourire un rien sadique.
- Toi ! Espèce d'empaffé ! Je vais te démolir ! » , rugit Karin en se jetant sur lui.
Naruto, Sasuke et Juugo suivirent la scène d'un air blasé. Kakashi déprimait toujours dans son coin, maudissant le sadisme des dirigeants de Konoha. Sakura, elle, cligna des yeux une fois avant de se diriger vers Suigetsu et de s'arrêter juste à côté de lui. Bras croisés dans une posture pensive, la rose se pencha en avant, mettant son visage à deux centimètres de celui de Suigetsu.
« Hé, salut, heu... Sakura c'est ça ? L'autre blond a pas arrêté de parler de toi depuis qu'on l'a rencontré ! , s'exclama l'homme aqueux avec le même grand sourire. Heu... Dis tu m'écoutes ? Tu fais quoi là ? » , demanda-t-il tandis que Sakura se rapprochait encore plus, le regardant dans les yeux avec un sérieux effrayant.
Puis, brusquement, la jeune femme recula. Bizarrement, l'Uchiwa sentit venir une connerie digne de Naruto.
« Bon sang, mais c'est quoi ce truc ? Orochimaru invente vraiment des trucs bizarres. T'es quoi au juste ? Un déboucheur de chiottes vivant ? Un aquarium autonome ? » , s'exclama la rose, les sourcils froncés d'incompréhension.
Et voilà. Qu'est-ce qu'il avait dit ? Une deuxième goutte d'eau fit son apparition derrière la tête de Sasuke. Apparemment, Sakura était encore plus frappée que Naruto. Le pire ? A en croire l'expression qu'elle arborait, elle était parfaitement sérieuse et attendait visiblement que Suigetsu réponde à sa question.
Ledit Suigetsu, justement, en était resté sur le cul. Il était juste en état de cligner des yeux, le cerveau apparemment en mode off. A côté de lui, Karin, après un petit moment de choc, se mit à ricaner.
« Hum ! Tu vois, il n'y a pas que moi qui trouve que tu ne ressemble à rien, pauvre kappa* ! » , fit la rousse avec un sourire vainqueur.
A ces mots, Suigetsu sembla se réveiller et se tourna vers Karin.
« Parce que tu crois que tu ressembles à quelque chose toi ? Quelque chose d'humain, s'entend ? , se moqua l'homme poisson, un sourire railleur sur le visage.
- Espèce de sale poisson ! , hurla Karin en retour, rouge de colère. Tu vas voir si mon poing ne ressemble pas à quelque chose ! Je vais te démolir, te massacrer, te trucider, te-
- Heu, ça t'ennuierait de crier moins fort ? , intervint Sakura. Non, parce que bon, t'as une haleine sacrément puissante quoi... » , ajouta-t-elle en agitant sa main devant son nez.
Suigetsu explosa de rire, se tenant les côtes, plié en deux. C'était déjà jouissif de remballer Karin, mais là, c'était vraiment le pied ! Même si cette fille aux cheveux roses semblait un peu bizarre. La rousse justement, oscillait entre le blême et le cramoisi. Blême de rage d'avoir reçu pareil critique, et cramoisie de honte de l'avoir reçue en public, et surtout devant Sasuke-kun. Finalement, ce fut la rage qui l'emporta, et Karin se jeta comme une furie sur Suigetsu toujours mort de rire, prête à le scalper. Ce fut sans compter sur Juugo qui se mit entre les deux.
« Calmez-vous, tous les deux. », dit le géant de sa voix calme et grave.
Sakura regarda Juugo un moment, avant de lâcher, d'une voix étonnée :
« Tiens, il parle lui ? Je croyais qu'il était muet. »
A ces mots, Suigetsu repartit dans son fou rire, tandis qu'une troisième goutte d'eau venait rejoindre les deux précédentes derrière la tête de l'Uchiwa. Arrivant à sa limite de patience, Sasuke décida de clore les débats, aussi futiles soient-ils.
« Bon, ça suffit. On n'est pas ici pour ça. »
Comme elle l'avait fait pour Juugo, la rose se tourna vers lui en entendant ses paroles.
« Ah ? Bah t'es là, toi ? »
Naruto sentit un fou rire pointer en voyant que, de une, Sakura avait bien mis dix minutes à s'apercevoir de la présence de Sasuke, et que, de deux, ce dernier semblait outré (pour un Uchiwa) par ce même fait. Autrement dit, une aura noire entourait Sasuke, et pour un peu, l'Uzumaki aurait pu sentir des plusions meurtrières. Ignorer un Uchiwa, même involontairement, pouvait s'avérer particulièrement délétère pour la santé.
Pendant ce temps, Sakura regardait Sasuke sans gêne aucune, le détaillant de haut en bas, passant des cheveux en piques au haut de kimono blanc ouvert jusqu'au nombril, puis à la jupette prune maintenue par une cordelette violette dans laquelle était passée un katana, pour finir par les sandales noires et les protège-poignets noirs également. Finalement, son analyse physique terminée, la jeune femme planta ses yeux dans ceux de Sasuke, pas du tout déstabilisée par le regard tueur que lui envoyait l'Uchiwa, la dissuadant d'ouvrir encore une fois la bouche.
« Je savais pas que t'aimais les jupes. , lâcha finalement la rose après quelques instants de réflexion. M'enfin, chacun ses goûts. Au fait, ça fait longtemps que t'es gay ? Je suppose que tu es uke**, hein, bah oui, pourquoi tu t'habillerais féminin sinon ? Mais tu sais, tu devrais éviter de te balader à moitié à poil comme ça, parce que y'a quand même des individus peu recommandables qui se baladent la nuit dans les rues. Et puis... »
Naruto n'entendit jamais la suite du monologue de Sakura. Il était trop occupé à rire aux éclats, un bras sur le ventre, à genoux par terre en train de frapper le sol du poing. Suigetsu, quelques mètres plus loin, était dans le même état. Karin était figée, les yeux exorbités derrière ses lunettes, la mâchoire pendant jusque par terre, et Juugo, fidèle à lui-même était rigoureusement impassible, regardant les nuages au-dessus du Mont Hokage.
Sasuke, lui, après une bonne minute de bug, avait baissé les yeux dix millisecondes sur le bas de sa tenue, avant de lâcher un « Tsss » méprisant et de s'en aller dignement (pour peu qu'il lui resta un peu de dignité).
Néanmoins, le lendemain matin, en arrivant au terrain numéro sept, Naruto nota que Sasuke portait un débardeur et un pantalon.
*kappa : dans la mythologie asiatique, un kappa est un esprit aquatique.
** uke : dans les relations homosexuelles entre deux hommes, le dominant est appelé seme (prononcez sémé) et le dominé uke (prononcez ouké).
