Chapitre 2
« Comment va-t-il ?
– Il est toujours inconscient. »
Comme chaque matin depuis une dizaine de jours, en arrivant dans le laboratoire du Docteur, Jo demande des nouvelles du Maître. Plus par habitude que par véritable intérêt. Elle-même n'est pas encore allée le voir dans la chambre d'hôpital "de haute sécurité" qui a été aménagée spécialement dans l'établissement sanitaire militaire de la région. Mais le Docteur y passe tous les jours.
« C'est curieux vois-tu, ajoute le Seigneur du Temps, sa guérison est extrêmement lente. Aucune de ses fractures n'a véritablement commencée à se ressouder. Même un être humain, à se stade-là, serait en bien meilleur état.
– Un être humain serait mort, Docteur !
– Bien sûr, Jo, répond-il en souriant. Mais notre capacité de récupération est bien supérieure à la vôtre. Même sans aide médicale appropriée – je veux dire : telle qu'il en aurait reçue sur Gallifrey – il devrait être guéri à soixante dix pour cent au moins.
– Le fait qu'il soit toujours inconscient, est-ce que cela joue ?
– Là, je ne comprends pas ! »
Le Docteur fait un instant les cents pas, en se grattant la nuque avec perplexité.
« Les appareils les plus sophistiqués de votre époque primitive ont scruté son crâne en long, en large et en travers et il n'y a rien ! Absolument rien qui justifie qu'il ne se réveille pas. À tel point que je me demande…
– Quoi donc, Docteur ? questionne Jo, comme celui-ci se tait et fronce les sourcils en se mordillant les lèvres.
– Si ce n'est pas volontaire de sa part. Un Seigneur du Temps est parfaitement capable de simuler la perte de connaissance… et même la mort – pour un temps réduit, bien entendu.
– Quel serait son but en faisant ça ?
– S'attirer ma pitié. Et ainsi me donner envie d'utiliser une des machines plus avancées que je possède dans le TARDIS pour en savoir plus.
– Il simulerait l'inconscience pour s'introduire dans le TARDIS ?
– Oui, Jo… »
À cet instant, le téléphone sonne. La jeune femme va décrocher.
« Le Docteur, dit brièvement une voix d'homme au bout du fil.
– Je vous le passe. »
Elle tend le combiné au Docteur et celui-ci murmure, en réponse à son interlocuteur :
« Hum, oui. D'accord, j'arrive tout de suite. »
Il raccroche et va prendre sa cape au porte manteau.
« Il vient de se réveiller. J'y vais, Jo.
– Je viens avec vous, Docteur ! »
ooo
Le Brigadier avait raison en parlant de bunker. La chambre où repose le Maître se trouve au sous-sol de l'établissement, derrière trois portes blindées, chacune gardée par un soldat. À chaque étape, il faut montrer patte blanche, c'est-à-dire sa carte de l'UNIT ou une accréditation spéciale.
Le garde qui est à la porte de la pièce la déverrouille pour eux. Jo constate alors que, à l'intérieur même de la chambre, sont postés deux autres soldats, leurs mitraillettes pointées vers le blessé.
« Il a vraiment pris toutes les précautions, murmure-t-elle au Docteur.
– Impressionnant, n'est-ce pas ? » répond celui-ci sur le même ton.
Le Maître est assis dans son lit qu'on a redressé, ses poings serrés, posés sur les draps. Il est branché à toutes sortes d'appareils qui mesurent ses signes vitaux – dont deux pour ses deux cœurs. Tout le haut de son corps et sa tête sont pris dans un plâtre. Sa jambe droite aussi.
Il tourne les yeux vers eux à leur arrivée.
« Docteur, dit-il d'une voix lente. Mademoiselle Grant. Quel honneur de vous recevoir dans mon modeste pied à terre ! »
Jo ressent un malaise indéfinissable. Il regarde vers eux, mais pas tout à fait dans la bonne direction. Elle se déplace silencieusement pour contourner le lit. Le Docteur lui emboîte le pas. Les yeux du Maître ne suivent pas leur mouvement.
« C'est coquet ici », répond-elle à sa plaisanterie.
Seulement alors, il tourne les yeux vers eux, mais à nouveau il ne les regarde pas vraiment. Il semble fixer un point légèrement à leur gauche. Elle s'approche du lit et passe rapidement la main devant son visage. Il ne réagit pas.
« Comment vas-tu, mon vieux ? demande le Docteur.
– Bien, parfaitement bien », répond-il.
Il a toujours ce débit très lent qui n'est pas sa façon habituelle de parler.
« Comme tu peux le voir, on a même pensé à me procurer de la compagnie. Assez peu bavarde cependant, j'en ai peur. »
Le Docteur regarde les courbes qui s'inscrivent sur les moniteurs. Puis il s'exclame d'un ton joyeux que dément son visage grave.
« C'est parfait ! Je suis content. Nous allons te laisser, maintenant. Plein de choses à faire, tu sais ce que c'est. Je repasserai demain.
– À demain, Docteur. Mademoiselle Grant, ce fut un plaisir. »
Ils se dirigent vers la porte et toquent à celle-ci. Cependant, au moment où ils vont la franchir, le Docteur fait signe à la sentinelle de la refermer, en les laissant rester à l'intérieur. Il met un doigt sur ses lèvres pour inciter Jo à ne pas faire de bruit.
Les croyant partis, le Maître se laisse aller sur son oreiller, ferme les yeux, et déplie les mains. Jo peut voir alors le tremblement qui les agite. Tremblement qu'il avait réussi à maîtriser en serrant les poings.
Le Docteur fait signe à un des soldats qui gardent le malade, et celui-ci appelle son camarade de la porte.
« Hé Dave, tu peux me laisser sortir une seconde ? »
Les deux visiteurs s'éclipsent discrètement. Ils ne commencent à échanger leurs impressions qu'une fois passé le dernier barrage du bunker.
« Il est aveugle, n'est-ce pas ? demande alors Jo.
– Oui, mais pas que ça. As-tu remarqué sa façon de s'exprimer ?
– Il parlait très lentement.
– Pour pouvoir prononcer chaque phonème correctement.
– Ses mains tremblaient, ajoute Jo. Qu'est-ce que ça veut dire tout ça, Docteur ? Et pourquoi a-t-il tout fait pour nous cacher qu'il n'y voyait rien ?
– Par vanité. Pour ne pas se montrer faible et sans défense devant moi.
– Vous croyez toujours qu'il simule, Docteur ? »
Tout en conduisant son vieux roadster jaune vers les locaux de l'UNIT, le Seigneur du Temps réfléchit.
« Je ne sais pas, Jo. Tout est possible avec lui. Mais s'il ne simule pas, il a un sérieux problème. Qui se cache probablement au fin fond de son crâne. Indétectable avec vos engins…
– … primitifs ! Oui, je sais Docteur, complète Jo. Vous allez l'amener dans le TARDIS, alors ?
– Hum ! C'est risqué, très risqué. Voilà un vrai dilemme, Jo. Pour quelqu'un d'autre, je n'aurais pas hésité. Mais lui… il est capable de tout. Et extrêmement rusé.
– Pourquoi nous dissimuler ses faiblesses, si son but est d'attiser votre pitié ?
– Aucune idée. Pour rendre la chose plus authentique peut-être.
– Vous voulez dire qu'il fait semblant de faire semblant d'aller bien pour que vous soyez persuadé qu'il va mal ?
– Oui… ça a l'air particulièrement tordu, n'est-ce pas ? » grimace le Docteur.
ooo
« Maintenant qu'il est réveillé, nous allons redoubler de vigilance, grogne le Brigadier.
– Je ne vois pas ce que vous pouvez faire de plus que deux sentinelles qui le menacent constamment de leurs armes, réplique le Docteur avec un léger ton de reproche.
– Je n'oublie pas qu'il peut être très "persuasif" avec les gens. Ces soldats ont été particulièrement mis en garde contre ses méthodes.
– Si vous songez à l'hypnose Brigadier, intervient Jo, je ne pense pas qu'on puisse le faire en étant aveugle.
– À condition que cette cécité soit réelle, rappelle Lethbridge-Stewart.
– Il a été examiné par un ophtalmologue ? demande le Docteur.
– Pas encore. Nous avons un spécialiste très réputé dans la région, mais ce n'est pas un militaire. J'hésite à le mettre dans le coup.
– Qu'importe, mon vieux ! Il nous faut savoir ! Faites venir votre professeur tout de suite !
– D'accord, Docteur, d'accord ! grommelle le Brigadier. Je vais demander au médecin-chef de le contacter. »
Quelques jours plus tard, le spécialiste confirme que le Maître est complètement aveugle. Par contre, il n'arrive pas à en expliquer la raison. Physiquement, le système visuel du Seigneur du Temps est parfaitement fonctionnel. Rien dans ses yeux ou la partie du cerveau qui correspond à la vue ne semble avoir été touché.
C'est le même problème pour les tremblements irrépressibles de ses membres supérieurs ou ses difficultés d'élocution.
Le Docteur est de plus en plus ennuyé, car il sait que la seule solution pour voir de plus près ce qui se passe, serait de déplacer le Maître dans le TARDIS et de l'examiner avec les appareils plus sophistiqués qui s'y trouvent. Mais la décision ne lui appartient même plus. Le Brigadier refuse catégoriquement que le détenu, donc la capture leur a donné tant de fils à retordre, quitte le cocon sécurisé qui a été mis en place pour lui.
« Excusez-moi, Docteur, argumente-t-il. Mais un Maître diminué physiquement me convient mieux qu'un Maître en pleine possession de ses moyens. Je suis certain que, même ainsi, les risques qu'il s'évade ne sont pas nuls.
– Vous n'avez sans doute pas tout à fait tort sur ce dernier point », soupire le Docteur.
