Chapitre 3

Jo paresse un peu chez elle, ce matin-là. C'est son jour de congé et elle en profite pour se détendre.

L'ambiance est assez électrique au bureau en ce moment, entre un Docteur mécontent qu'on lui interdise quelque chose – même s'il n'était pas persuadé lui-même de vouloir le faire – et le Brigadier qui s'entête à refuser le déplacement du Maître dans le TARDIS. Y échapper une journée ne pourra que lui faire du bien.

Avec son amie Suzy, elle a prévu une après-midi de shopping, suivie d'un goûter dans un des meilleurs salons de thé de la ville. Un plaisir rare, et attendu depuis longtemps.

Lorsque le téléphone sonne, elle grogne :

« Oh non ! J'espère qu'il n'y a pas une urgence au boulot ! »

Lorsqu'elle raccroche, elle fait une moue de déception. Suzy vient d'appeler. Elle a attrapé un gros rhume la veille, et elle est dans son lit avec une forte fièvre.

« Veux-tu que je vienne te tenir compagnie ? avait proposé Jo.

– Oh non ! Tu sais, quand je suis dans cet état, je ne souhaite qu'une chose : dormir. Ça ne servirait à rien que tu t'ennuies à mes côtés.

– Repose-toi bien, alors. J'espère que tu vas aller mieux rapidement.

– Ce n'est que partie remise », l'avait assuré alors Suzy.

Jo s'assoit sur une chaise de son salon. Elle a tout une après-midi à meubler. Un instant, elle songe à aller quand même au bureau, mais la pensée de retrouver le visage boudeur du Docteur ne la séduit guère. Elle aura bien le temps de le contempler le lendemain pour plusieurs heures.

« Et si j'allais voir le Maître ? » songe-t-elle.

Elle n'y est plus retournée depuis le jour où elle avait accompagné le Docteur. C'est un bien triste succédané à ce qu'elle avait prévu, mais c'est mieux que de rester chez elle à s'ennuyer.

Le car la dépose devant l'hôpital militaire, et elle doit montrer son passe UNIT des dizaines de fois. En arrivant dans le sous-sol où est gardé le Maître, elle a la surprise de constater que les portes blindées sont ouvertes, bien que toujours solidement gardées par les soldats. Le premier répond à sa question :

« Il n'y a pas de fenêtre là-dedans. Avec la chaleur, on y étouffe. C'est pour ça qu'on laisse ouvert. Mais ne vous inquiétez pas, mademoiselle, nous sommes deux fois plus vigilants. »

Elle franchit les deux autres contrôles, puis arrive à la porte de la chambre. Lorsque la sentinelle ouvre la bouche, elle lui fait signe de se taire en lui montrant son badge. Elle est arrivée silencieusement, et elle a l'intention d'espionner le Maître quelques minutes, avant qu'il ne sache qu'elle est là.

Il est assis comme l'autre fois, toujours engoncé dans son corset. La table à roulette devant lui supporte un plateau, sur lequel on a posé plusieurs objets. Un verre vide, un stylo, une feuille de papier et une balle en caoutchouc. En tâtonnant pour repérer leur emplacement, il tente d'abord d'attraper le verre. Ses doigts glissent sur la surface lisse sans réussir à le saisir. Finalement, l'objet se renverse. Le Maître pousse un grognement de colère.

Il se concentre maintenant sur le stylo. Celui-ci danse entre ses doigts tremblants. Il n'arrive pas à réaliser la pince fine nécessaire pour manipuler quelque chose d'aussi mince. Il le laisse retomber et essaye de prendre la feuille. Il sourit en sentant qu'il la tient enfin, après de nombreuses tentatives infructueuses. Le papier frissonne entre ses doigts et lui échappe.

En dernier lieu, il s'attaque à la boule. Cette fois, c'est plus facile. C'est gros, rond et sa surface est assez adhérente. Seulement, lorsqu'il veut la serrer dans sa paume, il n'a pas la force suffisante pour y arriver. Il repousse violemment le plateau, envoyant tout son contenu sur le sol. Puis il se laisse aller sur son oreiller, l'air las.

Pour la première de sa vie, Jo éprouve un peu de pitié pour lui. Certes, elle le sait capable du pire, et capable aussi de leur mentir en jouant un personnage en ce moment même. Le spécialiste leur a affirmé qu'il était bien aveugle, mais n'est-il pas possible qu'il le simule ?

« Après tout, songe-t-elle, le Docteur m'a dit que les Seigneurs du Temps pouvaient feindre la mort. Peut-être peuvent-ils faire de même pour la cécité, même physiquement. »

Elle recule vers le bout du couloir et revient en accentuant le bruit de ses pas. Lorsqu'elle arrive à nouveau à la porte de la chambre, le Maître s'est redressé et il est déjà tourné vers elle, un sourire aux lèvres. Toute trace de lassitude a disparue de son visage.

« Bonjour Maître, s'exclame-t-elle avec un peu trop d'enthousiasme pour que cela sonne naturellement.

– Mademoiselle Grant, lui répond-il. Le Docteur n'est pas avec vous, aujourd'hui ?

– C'est mon jour de congé, explique-t-elle.

– Et vous êtes venue me voir ? Je suis flatté. »

Jo décide d'être totalement sincère :

« À vrai dire ce n'était pas mon projet initial, mais celui-ci est tombé à l'eau. »

Elle s'approche, en ramassant le plateau et les divers objets qu'il contenait, au passage.

« Je crains d'avoir été incroyablement maladroit tout à l'heure, s'excuse-t-il. Désolé de vous donner ce travail. »

Elle dépose le tout sur la table mobile. Maintenant qu'elle est ici, elle se demande pourquoi elle est venue. Elle n'a rien à lui dire et probablement lui non plus.

« Vous allez mieux ? finit-elle par demander, faute d'un sujet de conversation plus passionnant.

– Je vais parfaitement bien », répond-il gaiement.

« Menteur ! » pense-t-elle.

Elle le trouve amaigri, même par rapport à la dernière fois qu'elle l'a vu. Après deux ou trois autres échanges verbaux aussi peu intéressants, elle prend congé et gagne presque involontairement la route d'UNIT.

« Tiens, s'exclame le Docteur lorsqu'il la voit entrer dans son laboratoire, je croyais que tu devais rencontrer une amie aujourd'hui.

– Elle est malade. À propos de malade, ajoute-t-elle aussitôt, vous êtes allé voir le Maître récemment ?

– J'y vais tous les jours, Jo, depuis le début. »

La jeune femme se sent prise en faute. À vrai dire, elle s'est sentie si soulagée de le savoir inoffensif, qu'elle ne s'est guère préoccupée de son état de santé jusqu'à présent.

« J'en viens, poursuit-elle. Vous ne trouvez pas qu'il a maigri ?

– Oui, en effet. Mais c'est de sa faute.

– Allons donc ! s'étonne-t-elle. Pourquoi ?

– Il refuse qu'on l'aide pour manger. Et comme il n'arrive quasiment pas à tenir une fourchette, ses repas se réduisent à peu de chose. »

Jo raconte au Docteur ce dont elle a été témoin.

« Ce sont les exercices que lui a donné le chirurgien orthopédiste pour qu'il récupère de l'aisance au niveau des mains.

– Ça n'a pas l'air très efficace, remarque Jo.

– Ça ne l'est pas. Je ne l'ai vu faire aucun progrès depuis qu'il a commencé. Le problème est ailleurs.

– Dans son crâne ? suggère la jeune femme.

– Certainement.

– Ou bien il continue à amuser la galerie pour obtenir d'entrer dans votre TARDIS ? continue-t-elle.

– Peut-être… admet le Docteur avec hésitation. Tout…

– … est possible avec lui, finit-elle en riant.

– Oui, Jo. »

Le Docteur sourit à son tour.

« C'est ce qui rend les relations avec lui si difficiles. Il est impossible de savoir quand il est sincère et quand il feint un sentiment pour obtenir quelque chose. »

Il pousse un soupir.

« C'est un problème épineux. Cela me tourmente, Jo. J'ai l'impression de l'abandonner, et en même temps, j'ai peur d'être sa dupe.

– Ce n'est pas tout à fait de votre faute, Docteur. Le Brigadier ne veut pas entendre parler de la solution "examen dans le TARDIS".

– Hum, grogne le Docteur. La troisième voie ne me plaît pas non plus.

– Quelle est-elle ?

– Démonter mon scanner et aller le remonter dans sa chambre.

– C'est une solution idéale ! s'écrie la jeune femme.

– Pas tant que ça, Jo, pas tant que ça. D'abord, cet engin est extrêmement compliqué à défaire et reconstituer correctement. Ensuite, c'est une technologie bien trop avancée pour les Terriens du XXème siècle. Je n'ai pas envie qu'ils y mettent le nez. Et le dernier problème, c'est qu'il a besoin de l'énergie temporelle du TARDIS pour fonctionner. Ce qui voudrait dire amener celui-ci à proximité du Maître pour raccorder l'appareil avec une longueur de câble suffisante.

– Je vois, murmure Jo. Une logistique difficile à mettre en place.

– Très, confirme le Docteur. En ce moment je tarabuste le Brigadier pour qu'il me l'autorise. Comme tu t'en doutes, je n'ai pas encore réussi. »

ooo

Jo court après les pigeons sur la pelouse du parc. Les oiseaux s'envolent en un bouquet d'ailes qui l'enchante. Elle s'arrête près des grands arbres. Elle sait qu'elle n'a pas le droit de s'enfoncer sous leurs ramures. La tentation est forte d'outrepasser l'interdit. À cet instant, un écureuil dégringole d'un tronc, et en quelques bonds s'approche d'elle. Il sort une trompette de derrière son dos et commence à en jouer. C'est drôle ! C'est si amusant ce petit animal qui joue de cet instrument ! La bestiole se dirige vers elle et souffle dans le cuivre de plus en plus fort. Ses petits yeux noirs l'observent avec méchanceté et les sons qu'il tire de la trompette deviennent désagréables. Jo voudrait fuir, mais ses pieds sont pris dans le sol qui agrippe ses jambes. Elle ouvre la bouche pour crier…

Elle s'éveille brusquement. Quelque chose vibre obstinément à son oreille. Le réveil ? Déjà ? Elle s'assoit dans son lit et tente de l'éteindre. Mais ce n'est pas son réveil, c'est le téléphone qui sonne. La jeune femme s'extirpe de ses draps, et se rend dans son salon où elle décroche, en baillant fortement.

« Eh bien ! s'exclame la voix du Brigadier au bout du fil. Vous avez le sommeil lourd, mademoiselle Grant !

– Quelle… quelle heure est-il ? balbutie-t-elle en retenant un nouveau bâillement.

Cinq heures. Préparez-vous rapidement, une voiture va venir vous prendre.

– Que se passe-t-il ? s'enquiert-elle en se frottant les yeux.

Je n'étais pas d'accord pour vous réveiller, mais le Docteur a insisté pour que vous soyez à ses côtés.

– Mais qu'est-ce qu'il se passe ? répète-t-elle.

Le Maître s'est évadé.

– Mais… mais je l'ai vu hier, et il n'était pas en état de…

Il était tout à fait en "état de…" comme vous dites. Il nous a trompés une fois de plus. Tous ses malaises n'étaient que de la poudre aux yeux, c'est tout. Exactement comme je l'avais dit ! »

Le Brigadier raccroche brutalement.

Jo est complètement réveillée, maintenant. Elle s'habille en hâte. Elle songe avec amertume qu'elle avait même éprouvé de la compassion pour le Seigneur du Temps renégat, la veille.

Quelques instants plus tard, elle entre dans le laboratoire du Docteur, où une conférence a déjà commencée. Le Brigadier, le capitaine Yates, le Docteur et quelqu'un qu'on lui présente comme le spécialiste de la sécurité de l'hôpital. Ils discutent ensemble de la manière dont le Maître s'y est pris pour s'échapper de ce lieu si bien gardé.

« Il a bénéficié d'une complicité interne, c'est évident, affirme l'homme, du nom de Traxler. Les soldats ont été drogués et le produit utilisé n'est pas en vente libre. Il n'est efficace qu'administré par une piqûre et a un effet à retardement. Plusieurs heures. Donc, impossible de savoir, parmi toutes les personnes qui sont passées ce jour-là, qui est responsable.

– Qu'en est-il des caméras de surveillance ? demande le Docteur.

– Il manque trente minutes dans les bandes entre deux heures quinze et deux heures quarante cinq du matin.

– On les a volées, précise Yates. Le gars chargé de la surveillance des caméras a été… distrait quelques minutes à ce moment-là.

– Distrait ? Que voulez-vous dire, distrait ? s'exclame le Docteur.

– Eh bien, une des infirmières est venue le voir, et l'a… occupé en quelque sorte, répond le capitaine en rougissant légèrement.

– Hum, je vois. »

Le Docteur n'insiste pas, mais le Brigadier souligne :

« Dans ce cas, il nous sera facile de la retrouver. Capitaine, faites-vous remettre les dossiers de toutes les infirmières et montrez les portraits à ce soldat… qui sera sévèrement puni, d'ailleurs.

– Bien entendu ! affirme Traxler.

– À propos de caméra de surveillance, interroge le Docteur. Combien de temps gardez-vous les bandes ?

– Nous les avons toutes gardées, répond le chef de la sécurité.

– Parfait ! Dans ce cas, je voudrais les voir. Si le Maître a réussi à s'assurer une complicité dans votre personnel, ça doit pouvoir se repérer dans ses échanges avec les gens qui ont eu affaire à lui.

– Mais il y en a pour plusieurs jours de visionnage, même en accéléré ! s'exclame l'homme. Je pensais mettre toute une équipe à ce travail…

– Inutile, l'interrompt le Docteur. Je m'en charge. »

Traxler se tourne vers le Brigadier, interrogatif. Celui-ci hoche la tête en souriant.

« Le Docteur a quelques talents cachés. Je suis certain qu'il trouvera ce qu'il faut bien plus rapidement que votre équipe.

– Si vous le dites, grommelle l'homme. Je vous fais porter ça dans la matinée. »