Chapitre 4

« Rien ! Strictement rien ! »

Le Docteur éteint l'écran sur lequel il examinait les bandes vidéo. Jo s'installe à côté de lui et s'apprête à l'écouter. Elle sait qu'il a besoin d'un interlocuteur, non pas pour lui donner des solutions, mais pour lui permettre de réfléchir à voix haute.

« Il était filmé vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et pas une seconde il n'a dévié de son personnage. Il est fort, Jo, il est très fort ! De plus, je n'ai pas décelé dans ses conversations la moindre tentative pour circonvenir quelqu'un. Enfin si, mais c'était tellement ridicule que la personne lui a rit au nez.

– Il a tenté de l'hypnotiser ? questionne Jo.

– Oui. Mais il ne le regardait même pas dans les yeux, comme… comme… un véritable aveugle.

– Peut-être parce qu'il est réellement aveugle ? » risque-t-elle.

Le Docteur hoche la tête.

« J'avoue qu'il m'a totalement bluffé cette fois-ci. Je ne vois pas comment il a fait.

– Le Brigadier m'a dit qu'on était en train de vérifier les dossiers de toutes les personnes qui ont eu affaire à lui.

– Oui, c'est une bonne chose. Il faut chercher, parmi ces gens, si certains n'auraient pas déjà eu contact avec lui par le passé.

– Le capitaine Yates y a pensé.

– Bien ! Ça va peut-être nous donner une piste, parce que pour l'instant, nous n'avons rien.

– Même le soldat chargé de la surveillance vidéo n'a pas reconnu la femme qui l'a… heu… distrait, le jour de l'évasion.

– Évidemment ! Le complice n'a pas utilisé une des infirmières de l'hôpital. Nous l'aurions retrouvé trop facilement. Il y a même de fortes chances pour que cette jeune femme soit une prostituée qui a été payée pour ce travail. »

Le Docteur donne un coup de poing coléreux sur la table. Puis il y appuie son coude et pose le menton sur sa main, en pleine réflexion. Au bout de quelques minutes, il grogne d'un ton légèrement agacé :

« Oui Jo, qu'y a-t-il ? Pourquoi t'agites-tu comme si on avait mis des fourmis sur ton siège ?

– Je pensais à un truc, Docteur. On sait qu'il a disparu. On sait que cela n'a pu être que l'œuvre d'une personne ayant un accès étendu dans cet hôpital militaire. Probablement quelqu'un de haut placé.

– J'y ai pensé aussi. Certainement plus un gradé qu'un troufion.

– Et s'il n'était pas responsable ?

– Que veux-tu dire, Jo ? Je ne te suis plus.

– Je veux dire : si ce n'était pas une évasion, mais un enlèvement.

– Mais qui voudrait enlever le Maître, et pourquoi ?

– Vous avez raison, soupire la jeune femme. C'était une idée stupide. »

Le Docteur tapote ses lèvres avec deux doigts, d'un air pensif.

« Pas tant que ça, Jo. Pas si stupide. Cela expliquerait bien des choses. En particulier pourquoi je n'arrive pas à trouver comment il s'y est pris, ajoute-t-il en montrant l'écran devant lui. Par contre, le motif reste totalement obscur. L'identité du mystérieux malade du sous-sol a été soigneusement gardée secrète. Personne ne savait qui il était, à part nos gars d'UNIT bien entendu.

– Je ne peux pas croire que ce soit quelqu'un de chez nous qui ait fait ça ! s'exclame Jo.

– Ce n'est sûrement pas le cas, la rassure le Docteur. Il faut chercher ailleurs. »

ooo

« Le professeur Ginsberg, murmure le Docteur en montrant un des dossiers ouverts devant lui. La seule personne ayant une vraie "faille", c'est lui.

– Oh allons, Docteur ! s'exclame le Brigadier. Le professeur a une réputation internationale. C'est peut-être le meilleur ophtalmologue de toute la Grande Bretagne.

– Il a des ambitions politiques, souligne le Seigneur du Temps. Être ambitieux est toujours une faiblesse et le Maître sait exploiter les faiblesses des gens pour les manipuler.

– Vous avez vu et revu les enregistrements de leurs conversations ?

– Oui, et je n'ai rien trouvé qui me laisse penser qu'il y ait une accointance entre eux. Jo a une théorie intéressante, au fait.

– Tiens, quelle est-elle ? » demande le Brigadier distraitement.

Il avait déjà la main sur la poignée et s'apprêtait à partir.

« Que le Maître ne se serait pas évadé, mais aurait été enlevé.

– C'est ridicule ! grogne le Brigadier. Qui voudrait enlever le Maître, et pourquoi ?

– C'est ce que j'ai dit aussi. La réponse est peut-être là. »

Il montre le dossier du professeur Ginsberg.

« Vous n'êtes pas sérieux, Docteur ! Le professeur milite dans un de nos partis les plus éminents.

– D'après ce que je lis, il trouve les convictions de son propre parti un peu trop tièdes. Il ne cesse de parler de la nécessité de conduire le Royaume Uni avec une poigne de fer.

– Je trouve qu'il n'a pas tout à fait tort, rétorque Lethbridge-Stewart. Nous vivons une époque de relâchement des mœurs assez inquiétantes. Tenez ! Je suis certain qu'il y a dix ou vingt ans, aucune femme aguicheuse n'aurait pu distraire un soldat de son devoir, comme cela a été le cas pour ce technicien qui surveillait les enregistrements !

– Hum ! grommelle le Docteur. Vous ne souhaitez pas faire surveiller cette personne, alors ?

– Certainement pas ! réplique le militaire. S'il s'en aperçoit, UNIT va se rendre ridicule. Nous sommes déjà assez mal vus par la troupe régulière et le gouvernement. »

ooo

Jo et le Docteur avancent prudemment le long des haies de ce quartier peu fréquenté de la petite ville où habite le professeur Ginsberg. Ils ont laissé Bessie assez loin, dans un fourré, car sa couleur jaune vif attire trop l'attention.

La jeune femme sent l'excitation de faire quelque chose d'interdit, couler dans ses veines. Elle a conscience que sa désobéissance à son chef peut lui valoir des sanctions. Mais il est infiniment plus palpitant de se retrouver là, que dans le bureau d'UNIT ou même chez elle, vu l'heure qu'il est.

« C'est ici, chuchote le Docteur en désignant une maison à l'aspect ordinaire, bien que cossue.

– Que faisons-nous maintenant, Docteur ?

– Pour l'instant ? Observer. »

Cachés dans le bois en face de la maison, qui est en fait assez isolée de ses voisines, les deux complices attendent silencieusement. Une fenêtre brille au rez-de-chaussée, mais les lourds rideaux ne permettent pas de voir ce qui s'y passe.

« En fait, il doit être en train de lire son journal tranquillement avant d'aller se coucher, en bon père de famille, souffle Jo. Je pense que nous perdons notre temps, Docteur.

– Tu n'entends pas quelque chose ? répond celui-ci.

– De la musique ? Bon, il lit son journal en écoutant de la musique. Type militaire, semble-t-il. Rien d'extraordinaire.

– Attention ! »

Ils se tapissent tous les deux encore plus dans leur buisson. La porte s'ouvre, et le professeur vient jusqu'à sa voiture, garée un peu plus bas. Il démarre et disparaît en direction du village.

« Allons-y ! C'est le moment de voir ça de plus près. »

Ils traversent la route rapidement et se glissent dans l'allée.

« Il a laissé son phono jouer, murmure le Docteur.

– Il a dû oublier de l'éteindre. Ou alors, c'est pour faire croire qu'il y a quelqu'un dans la maison. Regardez, il a laissé la pièce éclairée aussi.

– Tu ne remarques pas quelque chose d'étrange ? reprend le Docteur.

– Non… commence Jo. Oh si ! On dirait que la musique ne vient pas de l'intérieur, mais… d'ailleurs.

– Du garage, je dirais. Curieux de mettre de la musique dans son garage, non ?

– Les gens sont bizarres, conclue Jo en haussant les épaules.

– Allons voir tout de même. Nous passerons à la maison après.

– Et s'il revient ?

– Soyons prudents, faisons vite et tendons l'oreille. »

La serrure du vantail ne résiste pas longtemps au tournevis sonique du Docteur. Ils soulèvent le panneau métallique juste assez pour passer en dessous, et le referment derrière eux. Ils entendent le son beaucoup plus fort, maintenant. Il les amène devant une trappe carrée qui occupe un angle de la pièce. Elle est cadenassée, mais le tournevis entre en action une fois de plus.

Le rythme tonitruant d'une musique militaire éclate à leurs oreilles. Jo continue à penser que le but est de faire croire que la maison est habitée, même en l'absence du propriétaire.

Le sous-sol est en réalité le vide sanitaire de la maison. On l'utilise pour diverses choses, notamment entreposer des objets ayant servis à la fabriquer : parpaings ou fer à béton. S'y trouve aussi la cuve à mazout. Le son est si fort que Jo met les mains sur ses oreilles.

« Il doit être sourd, hurle-t-elle.

– Qu'est-ce que tu dis ? répond le Docteur sur le même ton.

– Rien ! »

Ils avancent vers la source du bruit qui est également celle d'une lumière qui passe entre les poteaux de soutènement.

Ce qu'ils découvrent les laisse bouche bée. L'endroit a été vaguement aménagé comme une chambre d'hôpital. En tout cas, s'y trouve un vieux lit médicalisé. Une petite table supporte le phonographe qui vomit ses torrents de notes agressives. Sur le lit, le Maître est ligoté par des sangles en tissus. Il y en a même une qui passe autour de son cou. Tout ce qui servait à la guérison de ses fractures – corset, gouttière pour sa jambe – a disparu. Il lui reste juste une perfusion suspendue à un crochet de fer au plafond. Une lampe halogène éclaire la scène.

Jo va pour éteindre l'électrophone, mais le Docteur l'en empêche.

« Si le professeur revient, crie-t-il, la première chose dont il va s'apercevoir, c'est qu'il n'y a plus de musique. »

Il s'approche rapidement du blessé. Celui-ci s'agite, mais ses liens, et sans doute aussi la douleur, limite ses mouvements.

« Ne t'en fais pas, mon vieux, lui dit-il. Nous allons te sortir de là. »

Il tire un couteau de sa poche, dans l'intention de couper les courroies, mais Jo lui attrape le bras.

« Docteur, crie-t-elle. J'ai entendu quelque chose. »

Ils se réfugient immédiatement dans le coin le plus sombre du sous-sol, près de la cuve à mazout. Juste à temps pour voir le professeur Ginsberg passer devant eux d'un pas pressé. De là où ils sont, avec la force du son, ils ne distinguent pas la conversation qui se tient entre le Maître et le professeur. Mais peu après, leur parviennent des gémissements.

Jo met une main sur sa bouche. Le Docteur lui agrippe l'épaule, sachant que l'impulsive jeune femme serait capable de se précipiter dans la gueule du loup. Ginsberg repart, l'air furieux. La trappe claque lourdement derrière lui.

« Docteur, nous sommes enfermés ! s'exclame Jo.

– Ne t'inquiète pas, nous arriverons à sortir. Occupons-nous plutôt du Maître. »

Cette fois-ci, il le détache, tranchant les liens avec une sorte de rage. Puis il défait la perfusion. Il est obligé de réutiliser le sparadrap qui la tenait pour fermer la petite plaie qu'a formée l'aiguille. Il n'y en a pas d'autre de disponible.

« Reste avec lui une minute, Jo, demande-t-il. Je vais aller ouvrir cette dalle. »

Toujours dans le bruit assourdissant, elle s'avance vers le lit. Elle regarde ce qui est écrit sur la bouteille qui alimentait le goutte-à-goutte. Ce n'est que de l'eau glucosé. Le professeur maintenait tout juste son prisonnier en vie. Pas d'anti douleur, pas d'autres soins. Le pyjama de l'hôpital est déchiré le long de sa jambe cassé et la veste a été laissée ouverte. Jo la referme avec précaution, en saisissant le tissu du bout des doigts. Sur le torse blême, elle aperçoit des marques. Il est difficile cependant de dire si elles datent de l'accident ou si elles sont plus récentes.

Le blessé a les yeux ouverts. Il semble conscient. Ses lèvres remuent, mais elle n'entend rien, dans le vacarme. Elle se contente de lui crier près de l'oreille :

« Je ne comprends pas ce que vous me dites, mais le Docteur va prendre soin de vous. »

Elle n'arrive toujours pas à concevoir ce que cet homme respectable, ce médecin réputé, peut bien vouloir au Maître. Pourquoi l'a-t-il enlevé, séquestré, probablement torturé, d'après ce qu'elle a entendu ?

Enfin, le Docteur revient. Il lui tend son tournevis sonique.

« Vite Jo ! la presse-t-il. Passe devant. Je l'ai réglé pour débloquer la serrure de la porte du garage. Je vais avoir les mains occupées. »

Elle devine les mots plus qu'elle ne les entend. Le Docteur glisse ses bras sous le malade et le soulève, puis il se dirige vers la sortie. Elle le suit en hâte, le dépasse avant d'arriver aux marches ascendantes, et grimpe l'escalier devant lui.

Elle est seule cette fois-ci pour tirer sur le lourd vantail. Elle jette un coup d'œil à l'extérieur. Tout est silencieux et la maison est sombre. L'homme a dû aller se coucher. Le Docteur passe à son tour, puis il lui chuchote :

« Referme et dépêchons-nous.

– Vous n'allez pas le porter jusqu'à votre voiture tout de même ! s'insurge-t-elle à voix basse.

– Ais-je un autre choix ? rétorque-t-il. Il n'est pas bien lourd, de toute façon. Allez ! »