Chapitre 5

Jo court en haletant, sa main menue accrochée à une des poches de la veste du Docteur.

Derrière eux, le vrombissement d'une voiture se rapproche.

« Courage, Jo, courage ! » l'apostrophe le Docteur.

La route sombre passe entre quelques rares maisons d'un côté, et la forêt de l'autre. Le véhicule qui les poursuit n'est pas encore visible, mais il n'est pas loin.

Elle pousse un cri, lorsqu'elle le voit soudain surgir du plus proche virage. Comment le professeur avait-il soupçonné quelque chose, impossible de le dire. Mais ils n'avaient pas marché plus d'un kilomètre, qu'ils avaient entendu le bruit d'un moteur dans le lointain. Le Docteur avait immédiatement reconnu le son.

« C'est Ginsberg ! » avait-il dit.

Ils avaient alors accéléré l'allure.

Les phares trouent la nuit et vont les débusquer dans quelques secondes. Le Docteur se jette dans le fossé, Jo à sa suite. Ils s'immobilisent, et le Seigneur du Temps couvre de sa grande main la bouche du Maître qui gémit.

« Chut, mon vieux, chut, murmure-t-il. Pas un bruit. »

Le véhicule passe juste au dessus d'eux, en ronflant de tous ses chevaux vapeur. Dès qu'il s'est éloigné, il marmonne :

« Il sait que nous sommes à pieds. Ne nous voyant pas, il va vite comprendre qu'il nous a dépassés, et il va revenir. Nous ne pouvons plus marcher sur la route. La seule issue est par là, ajoute-t-il en désignant le bois sombre derrière eux.

– Mais Bessie est dans l'autre direction ! lui fait remarquer Jo.

– Certes, répond-il. Seulement le professeur est entre elle et nous. Il faut nous éloigner le plus vite possible. Viens ! »

Leur progression dans la forêt est lente. En l'absence de chemin, ils doivent forcer leur passage au milieu des arbustes, parfois contourner les halliers trop touffus. Rapidement, Jo a l'impression qu'ils sont perdus. Cependant, le Docteur avance toujours. Il a l'air de savoir où il va.

Bien qu'on soit en été, une fraîcheur humide descend des arbres et elle frissonne dans sa légère chemise et sa jupe courte. Finalement, le Seigneur du Temps s'arrête. Lui-même, ne change jamais de façon de s'habiller, qu'il neige ou que le temps soit à la canicule. Il porte même sa cape de soie doublée de rouge. Il l'enlève d'ailleurs, et en enveloppe le blessé qui grelotte aussi dans le fin pyjama de l'hôpital. Puis il tend sa veste à Jo, qui le remercie avec reconnaissance.

Ils reprennent leur cheminement à travers les fourrés. Après ce qui semble à Jo une déambulation interminable, ils arrivent à une autre route. Le ciel commence à s'éclaircir. Cela leur permet de mieux voir où ils vont.

« Mais nous sommes plus visibles également, Jo. Nous devons redoubler de prudence.

– Oh, certainement le professeur a dû abandonner ses recherches ! argumente-t-elle.

– Ça m'étonnerait ! Il a bien trop à perdre, répond le Docteur. Sa réputation, sa liberté aussi.

– Là ! ajoute la jeune femme. Plus bas sur la route, une station service. Nous y trouverons sûrement un téléphone.

– Vas-y, Jo. Je t'attends ici. Il vaut mieux que je ne me montre pas au grand jour, avec mon fardeau.

– D'accord, Docteur. J'y vais. »

Elle traverse la route, après avoir soigneusement regardé si une voiture, surtout celle du professeur, n'arrivait pas. Puis elle se dirige vers le bâtiment de toute la vitesse dont sont encore capable ses jambes, épuisées par une nuit de marche dans des conditions difficiles.

Fort heureusement à cette heure matinale, la station est déjà ouverte. Dans la cahute où se trouve la caisse, le gérant la regarde entrer avec indifférence.

« Bonjour, monsieur. Puis-je téléphoner, s'il vous plaît ? s'enquiert-elle.

– C'est un penny, déclare-t-il sans répondre à son salut.

– Je suis désolée, je n'ai pas d'argent sur moi. Mais la personne que je vais appeler vous dédommagera. »

L'homme mâchonne sa cigarette en la détaillant de la tête aux pieds.

« Vous avez eu des ennuis, ma petite dame ?

– Je suis… tombée en panne à quelques kilomètres.

– Vous êtes seule ? »

Jo se demande s'il vaut mieux signaler la présence de ses compagnons, ou au contraire la taire. Dans le premier cas, elle se sentirait plus en sécurité, face à cet homme dont le regard ne lui dit rien qui vaille. Mais qui sait si le professeur n'est pas déjà passé ici, et s'il n'a pas demandé à ce type de lui signaler trois personnes en cavale ? Après tout, c'est quelqu'un de connu dans le coin, et il peut très bien les avoir dénoncé comme des cambrioleurs.

« Oui, répond-elle finalement. Je dois appeler mon chef, le… capitaine Yates », ajoute-t-elle, espérant l'impressionner.

Lorgnant d'un air dubitatif la veste d'homme qui lui couvre les épaules, il lui désigne alors un appareil posé sur la petite caisse. Elle aurait préféré quelque chose de plus discret, mais ce n'est pas le moment de faire la fine bouche.

« Allô ? Puis-je parler au capitaine Yates, s'il vous plaît. Oui, c'est urgent ! … Mike ? Jo à l'appareil. Oui, bonjour à vous aussi. Dites-moi, j'ai des problèmes. Pouvez-vous venir me chercher à… où sommes-nous ici ? s'enquiert-elle auprès du gérant.

– La route E. Heath à Hampstead.

– À une station service sur la route d'E. Heath à Hampstead. Oui, merci Mike. Oui, je vous expliquerai. »

Elle raccroche, se sentant toujours scrutée par l'homme. Mal à l'aise, elle bafouille.

« Je… je vais l'attendre ici, si vous permettez. »

Elle préférerait rejoindre le Docteur, mais son histoire de femme seule ne tiendrait plus. Les minutes s'étirent sans fin. Jo devient nerveuse. La fatigue lui tombe dessus, et l'homme ne lui propose même pas un siège. Elle finit par sortir dans les premiers rayons du soleil, et s'appuie le dos au mur de planches de la cahute.

Au bruit d'un moteur, elle prend espoir, mais pâlit lorsqu'elle reconnaît la voiture du professeur. Il ralentit et vient s'arrêter à la pompe. Paniquée, Jo se demande s'il va la reconnaître. Tandis que le tenancier de la station sort pour aller servir son client, elle se déplace discrètement vers l'arrière de la cabane. Le cœur battant, elle assiste au remplissage du réservoir, puis à la brève discussion qui suit. Le véhicule redémarre. Elle pousse un soupir de soulagement.

« Hé, m'dame ? Vous êtes où ? » la hèle le gérant.

Elle revient vers lui et s'excuse en rougissant.

« J'étais allée… vous savez. »

Il hausse les épaules et rentre derrière son comptoir.

Quelques minutes plus tard, une jeep marquée UNIT s'arrête à son tour. Jo court vers le capitaine qui en descend.

« Oh Mike ! s'exclame-t-elle en se jetant dans ses bras. Partons vite d'ici ! Pouvez-vous régler à cet homme le coup de fil que j'ai passé et allons-nous-en, s'il vous plaît ! »

Dès qu'ils ont démarrés, elle lui signale :

« Arrêtez-vous un peu plus loin, nous avons deux autres passagers à embarquer.

– Qui donc ? s'étonne Mike Yates.

– Le Docteur et le Maître.

– Le Maître ? Vous l'avez retrouvé ? Le Brigadier va demander une médaille de l'ordre royal de Victoria pour vous deux », plaisante-t-il.

ooo

« Taisez-vous, Brigadier ! »

Jo ouvre la bouche, abasourdie. Le Docteur ne se montre pas toujours très poli, et il est parfois assez caustique, mais jamais de façon grossière. Cette apostrophe brutale n'est pas dans ses manières.

Il répond à Lethbridge-Stewart qui insistait pour qu'on ramène le Maître dans sa chambre sécurisée de l'hôpital militaire.

« Si vous permettez, ajoute-t-il légèrement radouci, mais tout aussi ferme, je vais le soigner dans un lieu où il sera nettement plus en sécurité que dans votre gruyère. »

Portant toujours le Maître, il indique à sa compagne :

« La clé du TARDIS, Jo. Dans la poche droite de ma veste.

– C'est lui, le problème de sécurité, grogne le Brigadier.

– J'en suis conscient aussi, mon vieux, rétorque le Docteur. Et bien plus que vous, croyez-moi ! »

La porte du vaisseau spatio-temporel claque au nez du Brigadier.

« D'accord, dit-il au battant de bois bleu. Mais dès qu'il va mieux, direction la prison. »

ooo

Jo suit le Docteur dans les entrailles de la machine. Elle n'est jamais allée aussi loin. La plupart du temps, elle ne dépasse pas la grande salle de commandes ou la cuisine. Les couloirs ornés de ronds en creux lui semblent tous pareils. Ils débouchent enfin dans une pièce que Jo aurait difficilement prise pour une infirmerie, si un lit haut entouré d'un rideau n'en occupait pas le centre. Les appareils qui s'y trouvent, ne lui rappellent en rien les instruments médicaux qu'elle a l'habitude de voir.

Le Docteur dépose son patient sur le lit. Le Maître se laisse faire en gémissant faiblement. Il a les yeux fermés, mais Jo est certaine qu'il est conscient. Le Docteur lui ôte la cape et demande à Jo :

« Dans le troisième tiroir, près de la porte, donne-moi une paire de ciseaux, s'il te plaît. »

Jo regarde autour d'elle et elle ne voit de tiroirs nulle part. Puis elle aperçoit, à côté de l'entrée, de minces lignes qui coupent le mur. Dès qu'elle en approche la main, ils s'ouvrent et elle prend dans le troisième, ce qui lui paraît ressembler le plus à une paire de ciseaux.

Le Docteur découpe les vêtements du Maître et l'en débarrasse rapidement. Ensuite, il sort d'un renfoncement qui s'ouvre en face du lit, une large feuille souple d'un blanc satiné et la pose sur le blessé. Il la froisse de façon à ce qu'elle en épouse toutes les courbes. Du même lieu, il tire un petit appareil qu'il manipule, et Jo voit la feuille s'illuminer.

Sur la surface claire, le squelette du Maître apparaît en sombre. Après quelques réglages, le Docteur se penche sur l'image et l'étudie attentivement.

« Moui, marmonne-t-il. Un certain nombre de ses fractures se sont reformées. Ce qui n'a rien d'étonnant, vu ce que lui a fait subir le professeur, plus notre cavalcade de cette nuit. »

Il enlève la feuille qui reprend sa forme plane et la range. Puis il s'affaire devant une paillasse, maniant divers flacons de liquides, et finissant par verser sa préparation dans ce qui paraît être un stylo plume à Jo.

« Docteur… râle doucement le Maître.

– Ça va aller, mon vieux, lui dépond le Docteur, avec une douceur qu'elle ne lui avait jamais entendu utiliser pour parler à son vieil ennemi. Je vais t'endormir et je vais m'occuper de toi.

– Non… pas… endormir.

– Ne t'inquiète pas. Tu es complètement en sécurité ici. Il n'y a que Jo et moi. »

Le Maître ouvre les yeux. Son regard ne les suit pas, mais fixe un vague point dans leur direction.

« Pas… endormir », répète-t-il difficilement.

Le Docteur hausse les épaules et injecte son produit dans le bras du Maître. Le corps de celui-ci s'affaisse et ses yeux se ferment.

« Pourquoi ne voulait-il pas que vous l'endormiez ? demande Jo.

– Il est terrifié à l'idée de perdre le contrôle. Comment peut-on être plus à la merci d'autrui qu'une fois anesthésié ?

– Il n'a pas confiance en vous ?

– Il n'a confiance en personne, sauf en lui-même. »

La jeune femme voit le Docteur commencer par redresser la jambe que leurs tribulations nocturnes avaient tordue à nouveau, puis étaler dessus une pâte épaisse sentant fortement le camphre. Une fois sèche, elle forme un film souple et moelleux, ressemblant beaucoup à du tissu. Il la découpe de façon à régulariser les bords en haut de la cuisse et au niveau des doigts de pied.

Enfin, il utilise une bande transparente qu'il enroule plusieurs fois pour former une coque, qui se rigidifie sous l'action d'un appareil ressemblant à un sèche-cheveux.

« Voilà pour sa jambe, annonce-t-il, satisfait de son travail. Je vais faire la même chose pour immobiliser les fractures qu'il a aux côtes et aux vertèbres, mais avant ça, je dois aller voir ce qui se cache là-dedans. »

Il tapote le front du Maître.

« Il va falloir que tu m'aides, Jo. La mise en place de l'appareil est assez délicate.

– Que dois-je faire ?

– Lui soulever le crâne, pendant que je glisse le bord de la boule en dessous. »

Tout en parlant, il dégage de son logement une sphère transparente semblable à un bocal à poisson. Y est fixé un câble fin, dont l'aspect torsadé rappelle celui d'un cordon ombilical. L'autre extrémité entre directement dans le mur.

Jo frissonne involontairement.

« Je vais devoir… le toucher ? murmure-t-elle.

– Eh bien oui, répond le Docteur, surpris. Où est le problème ?

– Je ne sais pas. Je ne l'ai jamais touché.

– Sa peau n'est pas froide, ni gluante, tu sais, rit-il.

– Ce n'est pas ça. C'est que… je n'en ai pas envie. Et puis… je crains aussi de déplacer quelque chose.

– Je comprends ta répugnance, mais je ne peux pas faire autrement. Même s'il était conscient, il ne pourrait pas placer lui-même son crâne au bon endroit. Et ne t'inquiète pas, je vais te montrer comment faire pour éviter les dégâts. »

Prenant les mains de Jo dans les siennes, le Docteur les place de chaque côté de la nuque du Maître. Il soulève légèrement celle-ci et lui ordonne :

« Mets-les en dessous maintenant. Forme un arrondi avec tes paumes. Imagine que tu soutiens celle d'un bébé, si ça t'es plus facile. »

Jo hoche la tête. Elle est étonnée de n'éprouver aucun dégoût à sentir la peau et les cheveux du Maître entre ses doigts. Son crâne lui paraît curieusement lourd. Le Docteur glisse rapidement le bord inférieur de l'appareil sous ses mains, puis il lui dit :

« Voilà, tu peux déposer. Vas-y tout doucement surtout. »