Chapitre 6
Un écran rond s'est allumé dans le mur juste au dessus de l'endroit où le câble-cordon-ombilical s'enfonce dans la paroi claire du TARDIS. La tête du Maître, au milieu de la boule transparente, est bloquée par un arc de verre mince qui passe sous son menton et le long de sa mâchoire, et la maintient fermement.
Le Docteur scrute le panneau de visualisation. Pour Jo, cela ne veut rien dire. Des formes mouvantes extrêmement compliquées, et qui changent tout le temps. Elle sent la fatigue la gagner à nouveau. Elle commence par s'asseoir à côté du lit. Elle sent qu'elle sombre dans le sommeil quelques secondes. Finalement, elle rapproche son siège et cherche un emplacement confortable.
« C'est un sac d'os ! songe-t-elle. Quand il se réveillera, et s'il n'arrive toujours pas à manger seul, je l'obligerais à accepter mon aide, content ou pas content. »
Enfin, entre la pointe de la hanche et le départ des côtes, elle arrive à caler son crâne dans un creux plus douillet. Malgré l'inconfort de la position, elle s'endort, bercée par le palpitement rapide d'un double battement de cœur.
ooo
« Jo ! Jo ! »
La voix du Docteur la tire du sommeil. Elle redresse doucement la tête.
« Je suis désolé. Je n'avais pas réalisé que tu étais épuisée. J'aurais dû te proposer d'aller te coucher. Il y a plein de chambres dans le TARDIS.
– Ce n'est pas grave, Docteur. Alors ?
– J'ai trouvé ! exulte-t-il. J'ai mis du temps, mais j'ai trouvé. Viens voir. »
L'image sur le mur ne paraît pas différente à Jo que ce qu'elle y a vu tout à l'heure. Le Docteur lui en montre une petite partie. Cela ressemble à une grosse noix ou un petit cerveau humain.
« Qu'est-ce que c'est ? demande-t-elle.
– Vois-tu Jo, le cerveau d'un Seigneur du Temps est tellement complexe que c'est un organisme à lui tout seul. Et un organisme a besoin d'un cerveau pour le diriger. Ce que tu vois là est en quelque sorte le cerveau du cerveau d'un Seigneur du Temps. Regarde ! »
Il zoome et l'image bascule. On voit maintenant la forme ovoïde au centre des circonvolutions compliquées du reste de la matière cérébrale. Il zoome encore. Le mini cerveau est une copie conforme du grand, plus complexe encore.
« Regarde ! » répète-t-il.
Jo voit une tache noire. Une fine aiguille très aiguë d'un côté et à peine plus large de l'autre. Elle se situe au milieu de ce que le Docteur appelle "le cerveau du cerveau".
« Qu'est-ce que c'est ? demande-t-elle.
– Du silex, Jo. Une pointe de silex.
– Mais comment est-elle arrivée là ?
– J'en suis réduit aux hypothèses, mais celle que j'ai échafaudée est certainement la bonne, car elle correspond aux signes cliniques. »
Il fait bouger l'image à nouveau. L'épine de roche se réduit à un petit point.
« Comme tu peux le voir, pontifie le Docteur, ce corps étranger n'est pas au milieu, mais vers la gauche de… »
Là, le Seigneur du Temps place un mot incompréhensible pour la Terrienne, probablement le nom gallifreyen de cet organe particulier à leur race.
« Ce qui signifie qu'il est entré du côté gauche de la tête et, d'après l'orientation, par le devant de celle-ci. Cette aiguille n'a pu passer que par un trou du crâne. Elle n'est pas assez solide pour avoir percé celui-ci. Quel est l'endroit qui correspond à cette description ?
– Je ne vois pas, déclare Jo qui est trop fatiguée pour réfléchir.
– Par l'orbite, voyons !
– Vous voulez dire qu'elle serait rentrée par son œil ?
– Tout à fait.
– Mais ça aurait dû le lui crever !
– Pas du tout, Jo. Au moment où c'est arrivé, il avait encore tout sa capacité de récupération de Seigneur du Temps. Avec quelque chose d'aussi fin, la cornée s'est réparée quasi instantanément. Mais il en reste une trace infime que j'ai retrouvée. Ensuite, l'épine s'est enfoncée dans le cerveau, probablement pas très profondément dans un premier temps. Mais regarde… »
Il modifie à nouveau l'inclination de l'image et la grossit. Le morceau de silex remplit tout l'écran.
« Tu vois ces indentations ?
– On dirait un petit harpon.
– Exactement, Jo ! Tu as mis pile le doigt dessus ! La forme de cet éclat est particulière. Si bien qu'au lieu de rester où il était, ou d'être rejeté vers l'extérieur par le système immunitaire, il s'est enfoncé toujours plus profondément dans la matière cérébrale. Jusqu'à atteindre un point où il n'a plus pu avancer. Là… »
Il montre une masse plus sombre vers la pointe de l'objet.
« Il a buté contre l'os.
– C'est donc ça qui provoque tous ces désordres ? La cécité, les difficultés à parler, les mains qui tremblent ?
– Oui. N'oublie pas que c'est ce qui pilote le cerveau. Aussi fine que soit cette épine, elle est énorme par rapport à la taille de l'organe.
– Qu'allez-vous faire, Docteur ?
– La détruire par ultrasons. Ou plutôt la réduire en poussière inoffensive qui elle, sera rejetée facilement. Seulement…
– Seulement ?
– Il y a un risque. Assez important, même. Je peux ne pas réussir. Ou les dégâts occasionnés sont d'ores et déjà trop importants pour être réversibles. Enfin… »
Le Docteur se mordille les lèvres.
« Il est possible que je le tue, Jo. »
La jeune femme regarde la forme étendue sur le lit. Le Docteur a couvert sa nudité d'un drap et on ne voit plus que son visage très pâle et amaigri. Elle se demande comment il peut être une telle menace pour la Terre et l'univers tout entier. Il a l'air si inoffensif ! Mais elle l'a déjà vu à l'œuvre, et elle-même a aussi subi ses mauvaises actions. Dans un sens, s'il meurt là, sans s'en rendre compte, ce sera un soulagement pour tout le monde.
Elle comprend tout à coup pourquoi il avait si peur que le Docteur l'endorme. Celui-ci va décider de son sort sans lui demander son avis. Elle ressent un petit pincement au cœur. Elle n'aimerait pas non plus qu'on dispose d'elle ainsi.
« Vous allez le tenter, alors ? demande-t-elle.
– Qu'en penses-tu ?
– J'en pense que j'aimerais qu'on me laisse le choix.
– Ce qui veut dire : le réveiller… pour le rendormir ensuite.
– Non alors, soupire-t-elle. Allez-y. Faites-le. »
Le Docteur relie son tournevis sonique à l'appareil qui entoure la tête du Maître, et Jo s'assoit à nouveau à son chevet. Alors que, quelques instants auparavant, elle répugnait à le toucher, elle prend sa main, comme on le ferait d'un enfant qu'on voudrait rassurer. Elle comprend qu'elle essaye de se rassurer elle-même.
Elle est étonnée de voir des gouttes de transpiration sur le front du Docteur, tandis qu'il met en marche son tournevis. Elle l'a rarement vu aussi inquiet.
« Tu vois, lui dit-il à mi-voix. J'ai fait ce raccord pour augmenter la précision et la puissance de mon tournevis. »
L'instrument bourdonne doucement. Peu à peu le vrombissement s'intensifie. Jo voit sur l'image, la pointe de pierre vibrer. Elle saisit maintenant pourquoi le Docteur craint de tuer le Maître : si le bout de silex résiste à la cassure trop longtemps, son mouvement oscillatoire peut détruire cette partie si délicate du cerveau du Seigneur du Temps.
Soudain, le morceau de roche éclate en trois parties. Chacune d'entre elles se sépare ensuite en deux moitiés. Puis cela va tellement vite qu'il devient rapidement impossible de les compter. Jo entend le Docteur murmurer avec soulagement :
« Je crois que c'est bon. »
À la place de l'aiguille il n'y a plus qu'un amas flou de particules minuscules. Le ronflement du tournevis s'arrête.
« Parfait ! s'exclame le Docteur. Il ne nous reste plus qu'à nous occuper de ses autres fractures, avant de le réveiller. »
Jo peut voir la détente qui apparaît sur son visage.
« Au moins, ajoute-t-il avec un clin d'œil, je ne l'ai pas tué. Le reste ne dépend plus de moi. »
Cette fois-ci, elle sait exactement où placer ses mains et comment s'y prendre pour soulever la tête du Maître pendant que le Docteur enlève le globe transparent.
ooo
« J'ai terriblement mal à la tête, geint-il quand son congénère lui demande comment il se sent, après son réveil.
– C'est normal, mon vieux », répond celui-ci.
Il lui explique la raison de ses problèmes et comment il s'en est occupé, en passant sous silence le fait que le soin aurait pu être mortel.
« Si tout se déroule comme prévu, tu devrais aller mieux rapidement. Plus rien ne bloque ta capacité de guérison, maintenant. »
Jo attend un mot de remerciement de la part du Maître, mais rien ne vient. Elle s'aperçoit alors qu'il s'est endormi… ou qu'il fait semblant.
« Il ne va pas vous dire merci pour lui avoir sauvé la vie ? demande-t-elle.
– Ça n'a pas d'importance, Jo. Je ne l'ai pas fait pour ça.
– Je sais, mais tout de même… Tous les Seigneur du Temps sont ainsi ?
– C'est-à-dire ?
– Vous aussi ne vous montrez pas toujours très reconnaissant, si je me souviens bien. »
Puis, après s'être étirée et avoir bâillée, elle marmonne :
« Je ne sais pas quelle heure il est, on perd la notion du temps ici. Mais je vais rentrer chez moi pour manger, me doucher et, surtout, dormir vingt-quatre heures. Vous êtes sûr de ne plus avoir besoin de moi ?
– Tout à fait sûr. Vas te reposer, Jo.
– Merci, Docteur. Vous devriez vous reposez également. »
Après avoir regagné la salle de commande beaucoup plus facilement qu'elle ne l'avait craint, Jo ouvre la porte du TARDIS… pour se retrouver nez à nez avec le canon de trois mitraillettes. Elle sursaute et recule vivement.
« Jo ! lui crie la voix du sergent Benton de l'extérieur. N'ayez crainte. Vous pouvez sortir. C'est le dispositif qu'a mis en place le Brigadier pour être certain que le Maître n'allait pas lui échapper encore une fois. »
Elle pointe son nez hors du vaisseau spatio-temporel, et regarde avec étonnement la demi douzaine d'armes automatiques dirigées vers le TARDIS.
« Le Docteur ne sera pas très content que vous ayez transformé son laboratoire en casemate », remarque-t-elle.
