Chapitre 7

« Avancez tout droit vers moi. Il n'y a aucun obstacle entre nous. Vous pouvez me faire confiance, vous savez ?

– Je sais », grommelle le Maître.

Dès le premier jour, il a voulu commencer à se lever et marcher avec sa jambe prise dans son moule transparent et son torse dans un corset de la même matière. D'abord accroché au bras solide du Docteur, puis à celui un peu plus frêle de Jo. Maintenant, il s'y essaye seul.

Se guidant au son, il parcourt les quelques pas qui sépare son lit de la jeune femme. Lorsqu'il arrive près d'elle, avant de lui tendre la main, elle fait un mouvement devant son visage. Il cligne des yeux et recule la tête.

« Vous commencez à y voir ! s'exclame-t-elle.

– Un peu, admet-il. Des ombres et des lumières. »

Si son élocution est encore embarrassée et bute sur les mots les plus compliqués, elle est devenue presque normale. Il passe beaucoup de temps à entraîner ses doigts à retrouver leur habileté. Ses progrès sont extrêmement rapides. Jo n'a pas eu besoin de lui donner la becquée. Elle aime autant ne pas avoir dû lui faire subir cette humiliation. Elle le connaît suffisamment pour savoir qu'il ne le lui aurait pas pardonné.

Il s'arrête un moment la main appuyé sur l'épaule de Jo, pour se stabiliser, puis s'apprête à repartir dans l'autre sens. La compagne du Docteur le voit se frotter vivement l'œil gauche. Il ouvre et referme les paupières plusieurs fois.

« Que se passe-t-il ? demande Jo.

– Rien, rien du tout. Ça doit être une poussière. Dans cette vieillerie, ça ne m'étonne pas !

– Vous n'êtes pas très reconnaissant envers le Docteur. Avec tout ce qu'il fait pour vous ! »

Le Maître la repousse et clopine rapidement vers son lit. Elle le suit et l'oblige à se tourner vers elle. Il est trop affaiblit encore pour lui résister. Elle voit les larmes inonder ses yeux. Le gauche est injecté de sang.

« Docteur ! appelle-t-elle, un peu affolée.

– Ce n'est rien, grogne le Maître. Inutile de le déranger. »

Mais le Docteur n'est jamais loin, et il surgit dans l'infirmerie.

« Eh bien ! s'exclame-t-il. Je me doutais que ça ressortirait par là, mais c'est plus impressionnant que ce que j'imaginais. Attends, mon vieux, je vais t'enlever ça.

– Qu'est-ce que c'est ? questionne Jo.

– La pointe de silex. Ou plutôt ce qu'il en reste. Le corps rejette les particules qu'elle est devenue, et le canal lacrymal est la sortie la plus logique. »

Il guide le Maître vers le lit et le fait allonger sur le côté, malgré ses protestations.

« Seulement l'œil gauche ? demande-t-il.

– Oui, répond le Maître, avec une grimace. Mais ce n'est pas nécessaire…

– Ne bouge plus », le coupe le Docteur.

À l'aide d'une minuscule poire en matière translucide, il fait tomber des gouttes bleues une à une sur le globe oculaire. Il récupère ce qui coule avec un linge blanc.

« Regarde, Jo. »

Il lui montre une trace noire sur le linge immaculé.

« Je ne pensais pas que ça serait si petit, remarque-t-elle.

– Tout n'est pas encore sorti, probablement. C'est un incident qui va se répéter. »

ooo

Le lendemain, le Docteur et le Brigadier discutent du professeur Ginsberg.

« Nous n'avons rien trouvé, Docteur. Aucun signe de ce que vous nous avez décrit. Le sous-sol était net.

– Bien entendu. Je ne m'attendais pas à ce vous découvriez quelque chose. Et que dit le professeur ?

– Il trouve ces accusations ridicules. Il affirme n'être pour rien dans tout ça. Où vous vous êtes trompé de maison, dit-il, ou vous tentez de le compromettre, piloté par ses ennemis politiques.

– Évidemment, soupire le Docteur. Je suppose que notre témoignage à tous les trois ne suffit pas.

– Tous les trois ? s'exclame le Brigadier. Tous les deux, seulement. Le témoignage du Maître n'est pas recevable. D'abord en tant que criminel. Ensuite parce qu'il est aveugle. Non, il nous aurait fallu des preuves concrètes et il n'y en a pas.

– Tiens, vous convenez qu'il n'y voit pas, maintenant ? remarque le Docteur, avec un sourire moqueur.

– Je… je… oui, en effet. Sinon, je ne vois pas pourquoi il aurait subit tout ça, s'il était en pleine possession de ses moyens. Comment va-t-il, au fait ?

– Mieux. Il se remet doucement.

– Vous m'avertirez quand nous pourrons le transférer dans une prison, n'est-ce pas ? Ne prenez pas de risques !

– Ne vous inquiétez pas, mon vieux. Je n'ai pas envie de le voir disparaître dans la nature, croyez-moi !

– Maintenant, expliquez-moi pourquoi le professeur l'avait enlevé.

– Je vais vous rapporter exactement ma conversation avec le Maître, ce sera plus simple. »

ooo

« Alors, dis-moi ce que voulait le professeur. Il s'est exposé à de graves accusations en agissant ainsi. Ce n'est certainement pas pour des peccadilles.

– Il m'a demandé d'utiliser mon TARDIS pour modifier l'histoire.

– Modifier l'histoire ? Rien que ça ! Commençons par le début. Comment était-il au courant de ton identité et de l'usage que l'on peut faire d'un TARDIS ? De l'existence même de ceux-ci, d'ailleurs.

– Tu penses bien qu'il ne m'en a pas fait part ! Cependant, j'ai réussi à déduire qu'il avait des amis bien placés, qui l'ont renseigné sur ce malade très particulier que l'armée lui avait demandé d'examiner.

– Je vois. Les dossiers d'UNIT ont fuités en haut lieu.

– Exactement !

– Et quelles modifications voulait-il apporter à l'histoire de la Terre.

– Permettre à Hitler de gagner la guerre. "Le Troisième Reich était une bénédiction pour l'Europe. Il n'a malheureusement pas eu le temps d'apporter tout le bénéfice d'une vraie politique rigoureuse au monde. Il faut changer ça !"

– Effrayant ! grimace le Docteur. Et tu as refusé ? Voilà qui m'étonne.

– J'ai accepté ! Seulement…

– Seulement quoi ? s'impatiente le Docteur.

– J'étais incapable d'accéder à sa demande, laisse finalement tomber le Maître.

– Et pourquoi donc, mon vieux ? Il aurait suffit de lui indiquer les manœuvres à faire pour le fonctionnement du TARDIS, même si tu ne pouvais pas les faire toi-même.

– Je… je ne me souviens plus où il est.

– Tu as oublié l'emplacement de ton TARDIS ?

– Oui », avoue le Maître en lançant un regard furieux au Docteur.

Regard qui se dirige une vingtaine de centimètres trop à droite du visage de celui-ci.

« Oh, je vois ! Et il ne t'a pas cru, naturellement.

– Naturellement, bougonne le Maître.

– Le genre de chose dont tu es coutumier, fait remarquer le Docteur en souriant malicieusement.

– Hum », grogne le Seigneur du Temps renégat.

ooo

Le Brigadier se renverse sur sa chaise. Il siffle doucement entre ses dents.

« Nous l'avons échappé belle, semble-t-il.

– Vous pouvez le dire ! affirme le Docteur. Ils auraient fait une belle paire de conspirateurs tous les deux, si le Maître n'avait pas eu des problèmes de mémoire, et si le professeur Ginsberg ne s'était pas montré si méfiant et entêté. »

Lethbridge-Stewart frissonne et murmure :

« Hitler qui gagne la guerre…

– Et qui établit le Troisième Reich et ses méthodes partout dans le monde. La Terre aurait été déclarée zone sinistrée dans toute la galaxie. »

ooo

Le Maître manque son verre de quelques millimètres. Jo prend l'objet et le dépose entre ses doigts.

« Je suis parfaitement capable d'y arriver seul ! proteste-t-il.

– Mais bien sûr, assure-t-elle en souriant. Ça ne va pas tarder, mais c'est encore un peu flou, n'est-ce pas ? »

Il ne répond pas. Dans la cuisine du TARDIS, il est attablé devant le copieux repas qu'elle lui a préparé. Il s'arrête à la moitié de son assiette.

« Vous ne terminez pas ? s'enquiert-elle.

– Il y en avait trop, déclare-t-il. Vous voulez me gaver comme une oie ?

– Vous êtes maigre comme un coucou ! réplique-t-elle. Pour rester dans les comparaisons oisifères.

– Aviaires, corrige-t-il.

– Je ne parle pas d'avions, mais d'oiseaux, soupire-t-elle en haussant les épaules.

– Justement, quand on parle d'oiseaux, on dit "aviaires"… »

Le Docteur déguste son thé, en écoutant cette conversation avec amusement.

Il est habitué maintenant à ce genre d'échanges entre Jo et le Maître. Elle a tendance à le surprotéger. Lui, a hâte de retrouver une totale autonomie.

Elle est en bonne voie, d'ailleurs. Il a pu abandonner l'attelle, et il béquille lentement dans les couloirs de la machine spatio-temporelle. Il avait essayé d'en sortir, le premier jour où il avait retrouvé la liberté de sa jambe droite. Six déclics d'armes automatiques dont on enlève le cran de sûreté, l'avaient accueillis.

« Tu ferais mieux de revenir dans le TARDIS, mon vieux, l'avait averti le Docteur. Ils ne plaisantent pas, tu sais. Ils ont ordre d'ouvrir le feu si tu poses un seul pied au dehors. »

Il avait prudemment fait marche arrière.

Depuis, il ne s'approche plus des portes, surtout si elles sont ouvertes. Il réfrène son impatience en s'efforçant de guérir le plus vite possible. Ce qui prend le plus de temps, c'est la vue.

Du moins, c'est ce qu'il veut faire croire. En réalité, il progresse tout aussi vite, mais il préfère qu'on le pense plus handicapé qu'il n'est. Le Docteur ne le surveillera pas d'aussi près, s'il considère qu'il n'est capable de distinguer que des images floues.

Comme il n'est plus nécessaire de le garder à l'infirmerie, il dispose d'une chambre, et y a déjà accumulé un certain nombre d'objets qui vont lui permettre de se fabriquer une arme. Assez primitive, mais suffisante pour ses projets d'évasion. Il se souvient également où est son TARDIS. Ou du moins, il commence à retrouver l'allure générale du lieu où il l'a parqué. Et il sait qu'il a sa forme de colonne dorique. En recoupant tout ça, il ne devrait pas avoir de mal à le situer.

Reste à finir de retrouver une bonne condition physique et à endormir la méfiance du Docteur. Il a déjà l'idée de la façon de s'y prendre. Pour ce qui est des soldats d'UNIT qui l'attendent à la porte du vaisseau spatio-temporel, il sait comment s'en charger, également. Son pistolet est presque prêt.

ooo

« Je commence à avoir du mal à faire croire au Brigadier que tu as encore besoin de soins, explique le Docteur. Jo joue le jeu, mais après six semaines, il se pose des questions. »

Le Docteur se gratte la nuque d'un air embarrassé. La conversation se tient dans la salle de commandes du TARDIS. Il est appuyé à la console et le Maître est debout devant lui.

« J'ai toujours des difficultés à y voir clair, argumente-t-il.

– Oui, mais plus rien qui justifie que tu n'ailles pas en prison. Je ne sais plus quoi inventer.

– D'accord. Livre-moi, alors. »

Il tend les mains comme pour qu'on lui passe des menottes. Le Docteur le regarde avec surprise. Il ne s'attendait pas à une reddition si rapide. Il était déjà prêt à passer du temps à parlementer.

À vrai dire, il a aimé ces quelques semaines passées avec le Maître dans le TARDIS. Quand il ne cherche pas à vous tuer ou à conquérir la galaxie, c'est une compagnie agréable. Le Docteur n'a pas tellement envie de le voir partir, mais il est temps pour lui de se retrouver là où il doit être : dans une cellule solidement fermée au fin fond d'une prison d'état.

Il saisit les poignets du Maître et les serre doucement dans ses doigts.

« Allons-y, mon vieux », murmure-t-il.

Son ton manque totalement de conviction. Ses yeux bleus rencontrent les yeux verts. Il se sait parfaitement immunisé contre le pouvoir hypnotique de ceux-ci, cependant il n'arrive pas à détacher ses prunelles de celle de son congénère.

« N'essaye pas avec moi, bougonne-t-il, ça ne marche pas. »

ooo

Jo pousse la porte du TARDIS. Elle est toujours ouverte à son intention. Elle porte le panier dans lequel elle a mis le repas destiné au Seigneur du Temps renégat. Elle s'obstine à les lui préparer, bien que celui-ci l'ait assuré qu'il se contenterait parfaitement de l'ordinaire de la cantine de UNIT.

Elle s'arrête, bouche bée.

Le Maître et le Docteur sont enlacés dans une étreinte qui dépasse nettement le niveau de la simple amitié.

La jeune femme recule lentement et referme doucement le battant.

« Alors ça ! » balbutie-t-elle.

Autour d'elle, les sentinelles qui surveillent la machine et la sortie possible du dangereux criminel qu'elle contient, continuent leur veille indifférente.