Chapitre 8
Les lèvres du Maître sont douces sous celles du Docteur. Il a juste le temps de se dire qu'il doit garder la tête froide et toute sa méfiance, lorsqu'il sent le contact télépathique s'établir. Ce n'est jamais arrivé ! Autrefois oui, lorsqu'ils étaient enfants, mais depuis ce n'est plus jamais arrivé ! L'esprit du Maître a toujours été une zone noire, complètement fermée. Là, il s'ouvre devant lui et le laisse entrer sans restriction.
Le contact physique n'est rien sans ce contact mental. C'est un plaisir superficiel, presque mort. En tout cas, à peine plus agréable que la satisfaction de goûter un bon plat et moins que celle d'une légère ivresse après un verre de millésime rare.
D'un pas hésitant, sans interrompre leurs caresses, les deux hommes se dirigent vers une des chambres. N'importe laquelle. La première qui vient fera l'affaire. Avec une impatience fébrile, ils se déshabillent l'un l'autre, sans cesser d'entrelacer leurs esprits. Celui du Docteur reçoit la visite d'abord prudente, puis délicate de celui du Maître.
Cette exploration mutuelle accompagne et exalte celle de leurs corps. Le contact de leurs intellects accroît la sensualité de celui de leurs peaux.
Le lien télépathique devient une part d'eux-mêmes. Ils ne sont plus deux entités qui se cherchent dans une danse hésitante et indécise. Ils ne sont plus qu'un. Un seul esprit, un seul être de chair qui fusionne avec passion. Jusqu'à l'explosion finale qui les anéantit.
Saturé d'endorphines, le Docteur sombre dans un profond sommeil, le corps du Maître blotti au creux du sien.
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Le Docteur se réveille doucement. Il sourit, les yeux encore fermés. La nuit a été… surprenante. Avec un soupir de bien-être, il veut enlacer son compagnon. Mais ses bras ne rencontrent pas de corps tiède à ses côtés. Mais ce qui est pire, c'est qu'il ne sent plus son esprit. Il se redresse brusquement. La pièce est vide. Il se lève rapidement, s'habille en hâte. Il gagne la chambre du Maître, tout en finissant de boutonner sa chemise. Personne.
« Fichtre ! Fichtre ! Fichtre ! » marmonne-t-il.
Personne dans la salle de commandes non plus. Ni dans l'infirmerie. Un tour rapide dans les autres pièces que fréquente habituellement son confrère Seigneur du Temps, ne donne pas plus de résultats. Les tentatives de contact télépathique ne rencontrent également que le néant.
Il revient dans la chambre, et commence à la fouiller. Il trouve des morceaux d'appareillages et des outils. Il grommelle des jurons. Cette vérification, il aurait dû la faire déjà depuis longtemps. Croyant son congénère toujours mal voyant, il ne s'est pas montré assez soupçonneux.
Finalement, il se dirige vers la porte extérieure. Il a peur de ce qu'il va trouver de l'autre côté. Il pousse un gémissement de désespoir, lorsqu'il aperçoit les six soldats affalés sur ou à côté de leurs armes.
« C'est de ma faute, soupire-t-il. Je sais bien pourtant qu'il ne fait jamais rien au hasard, que tout est calculé ! »
Il s'approche du premier et vérifie son pouls. À sa grande surprise, l'homme est toujours vivant. Un ronflement bref et sonore lui apprend que son camarade de droite l'est aussi. Il recueille dans le cou du troisième une mince épine empennée. Il la renifle, puis en frotte la pointe et porte son doigt à sa bouche. Le produit est un anesthésiant puissant, mais dont l'effet ne se fait sentir qu'au bout de quelques minutes.
Il continue sa route dans les locaux de l'organisation militaire. À chaque pas, il se heurte à des personnes endormies. Il hoche la tête en souriant. Mais son sourire s'évanouit, lorsqu'il se rappelle qu'il va devoir annoncer à la nouvelle au Brigadier.
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« Voyons, Docteur, comment a-t-il pu vous échapper ! s'écrie celui-ci, furieux.
– Je… heu… je me suis laissé… distraire, répond le Docteur, d'un air embarrassé.
– Distraire ? Que voulez-vous dire, distraire ? »
Lethbridge-Stewart regarde Jo pour essayer de comprendre. La jeune femme rougit légèrement en songeant à la scène qu'elle a surprise dans le TARDIS. Le Brigadier interprète différemment son émotion. Ses yeux s'agrandissent.
« Oh, murmure-t-il confus. Je vois. »
Jo ouvre la bouche pour protester qu'elle n'est pour rien dans cette histoire, mais elle la referme aussitôt. Elle se voit difficilement expliquer au Brigadier, quel est celui qui a distrait le Docteur et de quelle façon. Son esprit très traditionnaliste n'y résisterait pas. Elle préfère endosser la faute que de faire s'écrouler son monde.
Quelques instants plus tard, une fois le Brigadier parti, le Docteur lui chuchote :
« Merci, Jo.
– Je ne l'ai pas fait pour vous, vous savez, lui réplique-t-elle. Mais pour lui, explique-t-elle en désignant la porte par où vient de disparaître le militaire. Il n'aurait pas compris.
– Merci quand même », insiste le Seigneur du Temps.
Puis il ajoute :
« Tu sais, tu me demandais l'autre fois si le Maître n'allait pas me montrer un peu de reconnaissance pour lui avoir sauvé la vie. Eh bien, d'une certaine façon, il l'a fait.
– Comment ça, Docteur ?
– Il s'est évadé sans laisser une seule victime derrière lui. De sa part, c'est un sacré remerciement ! »
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« Disparue ? Comment disparue ? Une maison ne disparaît pas comme ça. Ne soyez pas ridicule !
– Que se passe-t-il, Lethbridge-Stewart ?
– Ah Docteur, vous êtes là ! Mes hommes m'informent que la maison du professeur Ginsberg a disparue.
– Vos hommes, Brigadier ?
– Oui, je fais surveiller le professeur, au cas où le Maître voudrait s'en prendre à lui. Une nouvelle occasion de le coincer.
– Bonne initiative, mon vieux. Un peu tardive à mon avis, mais bonne quand même. Et alors ?
– Eh bien, le garde de cette nuit m'a appelé pour m'informer que la maison vient de disparaître sous ses yeux. "Une seconde elle était là, la seconde après, elle n'y était plus". Voilà ce qu'il m'a dit. »
Le Docteur réprime difficilement un sourire.
« Ça vous fait rire, Docteur ? s'insurge le Brigadier.
– Excusez-moi. Non, pas du tout. C'est tout à fait tragique, au contraire. Ce pauvre professeur, je ne voudrais pas être à sa place. D'un autre côté, s'attaquer au Maître… il l'a un peu cherché. »
ooo
Le professeur Ginsberg se réveille avec une méchante gueule de bois, ce matin-là.
« Hum, grogne-t-il. J'ai trop bu au club, hier soir. »
Il en est ainsi depuis l'échec de son grand projet. Le mélange de colère, de déception et de peur qui en était résulté, l'amenait à consommer plus d'alcool que d'habitude.
Les yeux encore fermés à cause du mal de tête, il tente de se lever, mais le sol a pris une pente surprenante, et il glisse vers la porte sans pouvoir s'arrêter. Ce n'est qu'arrimé au chambranle, qu'il prend le risque d'entrouvrir les paupières. Les murs penchent à 30° environ.
« Que diable… » murmure le professeur.
Il parvient difficilement à ramper jusqu'à la fenêtre, et en écarte les rideaux. La vue qui s'étend de l'autre côté n'a rien à voir avec ce qu'il aperçoit d'habitude de sa chambre. Le paysage est un chaos de rochers rougeâtres et de flaques d'eau brun-jaunes. Une brume fuligineuse flotte sur cette désolation.
Il soulève la vitre et se met à tousser. Cela sent fortement le souffre, et il peine à respirer. Il tente de refermer, mais ses doigts n'arrivent pas à accrocher le rebord de bois. Le peu d'air qui était emprisonné dans sa maison, s'échappe en quelques secondes. Il bascule à travers l'ouverture. Ses mains pataugent dans le liquide brûlant, tandis que ses jambes battent l'air, à la recherche d'un point d'appui.
Il réussi presque à regagner l'intérieur, mais son torse reste dehors. De toute façon maintenant, dedans ou dehors c'est la même chose. L'atmosphère, composée essentiellement d'azote, de gaz carbonique et de divers autres gaz, contient très peu d'oxygène. Pas suffisamment en tout cas pour un organisme évolué comme celui d'un être humain.
Dans son TARDIS, qui a pris la forme d'un des rochers rougeâtres des environs, le Maître regarde le professeur mourir de lente suffocation, un peu plus de deux milliards d'années avant d'être né. Un fin sourire satisfait éclaire son visage.
