D'accord, Bilbon n'allait pas jusqu'à attendre des remerciements : depuis le temps, il avait bien jaugé le bonhomme, hein ! De là à se faire enguirlander comme du poisson pourri, il y avait une sacrée marge. Décidément, quoi qu'il fasse, Thorin paraissait convaincu qu'il aurait mieux fait de s'abstenir. Il n'avait pas cessé de le rabrouer et de le houspiller depuis leur départ, mais là il semblait carrément hors de lui !
Et le hobbit qui pourtant s'était senti tellement soulagé de le voir enfin ouvrir les yeux, puis se redresser –certes avec quelques difficultés, bien qu'il ait repoussé avec hauteur ceux qui voulaient l'aider- faillit reculer malgré lui, avant de se souvenir qu'il se trouvait sur un piton rocheux particulièrement escarpé dont le sommet flirtait avec les nuages, et que le vide s'ouvrait à quelques pas derrière lui :
- Vous ! Qu'est-ce qui vous a pris ?!
Bilbon aurait bien voulu répondre, expliquer qu'il n'avait pas pu se résoudre à le laisser tuer sans rien faire, mais sa langue paraissait collée à son palais.
- Vous avez failli être tué !
La belle affaire ! Ils avaient tous failli être tués, cela aurait-il échappé à cette tête de bois ?!
Thorin marcha droit sur Bilbon qui se demanda, simultanément, si les morsures de warg étaient contagieuses -Thorin semblait prêt à mordre, lui aussi - et si son irascible compagnon ne s'apprêtait pas à le balancer lui-même dans le vide, histoire d'être débarrassé de lui une bonne fois pour toutes ! Bien sûr, il n'y croyait pas vraiment, mais enfin, l'idée lui traversa l'esprit.
- N'avais-je pas dit que vous seriez un fardeau ? Que vous ne pourriez survivre dans les terres sauvages ? Que vous n'avez pas votre place parmi nous ?!
Il était vraiment furieux, ma parole ! Jamais, de toute son existence, Bilbon ne s'était senti aussi découragé. Il n'avait pas la prétention d'être un guerrier, comme eux, mais il avait tout de même espéré un petit peu, un tout petit peu de reconnaissance. Ne trouverait-il donc jamais grâce aux yeux du chef des nains ? Un fardeau ? Personne ne l'avait aidé, pourtant, à échapper à Gollum, ni à s'enfuir du royaume des gobelins !
Personne ne l'avait obligé à rester quand spontanément, sincèrement, il s'était engagé à aider la compagnie de son mieux à reprendre son royaume perdu. Bon d'accord, rebrousser chemin à ce stade paraissait difficile, mais enfin, il n'empêche qu'il voulait vraiment les aider. Il avait pris cet engagement par empathie pour eux, car il n'envisageait pas chose plus affreuse que perdre son foyer, mais rien n'y faisait.
Pour eux, il demeurait un poids mort.
Oui, pour eux.
Même Gandalf, apparemment. Car enfin, y en avait-il un seul pour prendre sa défense, en cet instant ? Une seule voix s'élevait-elle en sa faveur ? Non ! Ils étaient tous là immobiles et silencieux tandis que Thorin déchargeait sa bile sur lui.
Et jamais Bilbon ne s'était sentit aussi rejeté, aussi méprisé et aussi peu à sa place !
