Il avait perdu, il le savait.

Ce fichu nain avait su trouver les mots, enflammer les imaginations et les âmes. Qui n'avait jamais rêvé des immenses richesses gardées par le dragon ? Qui n'avait jamais rêvé des salles d'Erebor, emplies d'or et de joyaux ?

En cet instant, Bard sut ce que voulait dire l'expression : "avoir la mort dans l'âme". Oh bien entendu, il y avait aussi cette vieille blessure, cette vieille humiliation, qui le poursuivait depuis toujours ; enfant déjà, il l'entendait chaque fois qu'un de ses camarades éprouvait le moindre ressentiment envers lui : "Dale a été réduite en cendres, ses habitants sont morts parce que leur seigneur, ton ancêtre, n'a pas été capable de les défendre".

Il savait que son propre père avait eu à souffrir de la même opprobre et que son fils n'y échapperait pas non plus. C'était comme une tache indélébile, comme un boulet au pied qu'ils tiraient après eux et dont rien ne semblait pouvoir les affranchir.

Comme si l'un d'entre eux, parmi tous ces ricaneurs, tous ces aigris et jusqu'à ce nain arrogant qui le considérait à présent avec un mépris mêlé d'une hostilité latente, avaient eu à jour à essayer d'abattre un dragon en vol ! Pensaient-ils vraiment que Girion avait manqué d'ardeur ou de motivation ? Sa cité était en flammes, son peuple s'engloutissait en hurlant dans la fournaise, sa famille était menacée, comment n'aurait-il pas souhaité ardemment détruire le fléau ? Si Bard n'avait été si atterré par la liesse imbécile qui l'entourait, il aurait pu faire remarquer à Thorin que les nains d'Erebor, alors au sommet de leur puissance, avaient été décimés et jetés hors de chez eux sans rien pouvoir y faire. Alors, qui étaient-ils pour blâmer celui qui, seul et tout comme leur multitude, avait échoué ?

Mais le contrebandier ne songeait pas à cela.

Oh non.

La mesquinerie, l'hypocrisie du Maître et de son âme damnée de l'étonnaient nullement et ne pouvaient plus l'atteindre, il y avait longtemps, trop longtemps qu'il les avait jugés.

Ce qui le navrait plus qu'il n'aurait su l'exprimer, c'était l'attitude de ce peuple qu'il aimait tant, ses amis, ses frères qui d'un seul mouvement lui tournaient le dos, refusaient de l'entendre. Qui criaient leur émerveillement et leur joie. Obnubilés, hypnotisés par ces vaines promesses d'un illusoire eldorado. Les merveilleuses légendes de la Montagne Solitaire leur tournaient la tête au point qu'ils en oubliaient que ces légendes appartenaient à un passé depuis longtemps révolu.

Au point qu'ils en oubliaient le dragon.

Comment pouvaient-ils penser que 13 nains et un hobbit viendraient à bout du monstre ? C'était totalement absurde. Les cloches sonneront d'allégresse. Il n'y avait point encore de cloche carillonnant l'exaltation de tout un peuple et le retour d'un roi de la montagne, mais l'allégresse était bel et bien présente, elle enflait, enflait, débordait, allégresse absurde, morbide en fait, de gens trop pauvres qui tout à coup s'imaginaient pouvoir faire abstraction du danger pour retrouver l'âge d'or de leurs aïeux. Qui paraissaient heureux d'attirer sur eux la mort et la destruction, juste pour vivre quelques heures d'un rêve doré auquel, contre toute évidence, ils voulaient croire.

Comme si c'était possible !

Comme si les choses et la vie ne changeaient pas sans cesse, sans trêve, pour ne jamais, jamais présenter deux fois le même visage.

Mais tout ne sera que tristesse. Le coeur de Bard était déjà consumé de tristesse. Les habitants d'Esgaroth l'appéciaient, il le savait. Pourtant, en cet instant, ils le reniaient. Ils n'avaient pas envie de l'entendre, ils tenaient trop à leur beau rêve étincelant.

Le lac scintillera et brûlera...

Pour Bard, c'était tout comme si les flammes avaient déjà commencé à se répandre. Et il était seul, seul au milieu de la foule en délire, plus seul qu'il ne l'avait jamais été !

Le lac scintillera et brûlera !