C'est ma deuxième rentrée à l'institut Yamaku ce jour-là. Comme l'année dernière, notre professeur principal est Mutou et comme l'année dernière, l'organisation de la vie de classe est très vite abordé avant que nous ne nous mettions à étudier le programme de ce semestre. Les dernières minutes sont consacrées à quelques exercices de révision avant que la cloche ne sonne, immédiatement suivie par un brouhaha qui couvre ses derniers mots.

-Vous terminerez ces exercices pour demain. Ikezawa, je peux te parler un instant ?

Mon corps se crispe immédiatement, comme à chaque fois que quelqu'un me parle, et je sens immédiatement le regard des autres se tourner vers moi. La nonchalance de Mutou est reposante pour quelqu'un ayant un handicap : comme presque tout le personnel de Yamaku, il ne nous prend pas comme si nous étions faits de verre. Cependant, ce même comportement égalitaire l'empêche parfois de faire preuve de discrétion quand cela est nécessaire.

Le regard de quelques élèves est toujours tourné vers moi et tout ce que je souhaite est me réfugier à l'intérieur de mon sac. Cette sensation ne dure heureusement pas longtemps et je finis par faire face à Mutou.

-L'équipe en charge des dortoirs m'a demandé de te dire qu'une nouvelle élève vivra désormais dans la chambre...225, ou 226. Celle à côté de la tienne, dit-il comme pour ignorer le détail manquant. Il se peut qu'elle aie du mal a s'orienter dans les bâtiments pendant un moment. Pourrais-tu veiller à ce qu'elle s'habitue au dortoir, au moins pendant quelques semaines ?

Je sens mon visage perdre le peu de couleur qu'il a habituellement. Qu'une nouvelle résidente ai besoin d'être surveillée ne m'étonne pas, certains ont besoin de s'habituer aux lieux ou d'être aidé dans certaines tâches. Ce qui m'effraie, c'est que l'on ai donné une telle responsabilité à l'étudiante la plus asociale de toute l'école. C'est à peine si je parviens à m'occuper de moi. Mutou semble deviner mes pensées.

-Je ne peux pas deviner pourquoi ils te l'ont demandé, mais je fait confiance en leur jugement et mademoiselle Satou semble vraiment avoir besoin de quelqu'un.

Satou...ce nom ne me dit absolument rien. Tout ce que je sais est qu'elle ne fait pas partie de notre classe. Auraient-ils compris que je n'arrive pas à sociabiliser avec les élèves les plus proches depuis mon arrivée à Yamaku ? Si c'est le cas, ce devoir ressemble plus à un fardeau qu'à autre chose. Depuis un an que je suis ici, quelques-uns ont tenté de m'approcher plusieurs fois mais je n'ai jamais été capable de me retenir de fuir, ce qui est mieux comme ça. Après tout, je me suis habituée à la solitude dès l'orphelinat. Que cela change ou pas, ce n'est pas important.

C'est cependant une demande qui m'est faite. Presque un ordre, si l'on prend en compte le fait que ce soit un professeur qui me l'adresse. Je n'ai guère le choix et cela ne me plaît pas, mais ce n'est que temporaire. J'adresse un rapide et silencieux hochement de tête à Mutou.

-Bien. Ce sera tout, tu peux y aller.

A l'entente de ce signal, je prend mon sac sans même le refermer et sors de la salle en le serrant contre moi, comme un bouclier. Même si c'est Mutou, j'ai toujours énormément de mal à parler avec qui que ce soit, ce qui est très gênant. Il n'y a qu'avec Yuuko, la bibliothécaire, que j'arrive à avoir des discussions à peu près normales. Ma thérapeute ne compte pas. Quand aux autres, ce n'est même pas la peine de me faire des illusions.

Je marche d'un pas rapide jusqu'à ma chambre, ouvre la porte, me glisse dans l'entrebâillement et la referme avant de rester immobile, la main sur la poignée. Je n'ai pas oublié ce que m'a dit Mutou mais j'ai besoin de temps pour me préparer. Habituellement, je me considère en sécurité dès le seuil de ma chambre franchi, ce qui n'est clairement pas le cas ce soir. Je parviens sans peine à prévoir mon entrevue avec Satou : tout ira bien jusqu'à ce qu'elle aperçoive mes cicatrices, c'est à dire très peu de temps après qu'elle m'aie vu.

Ma main quitte la poignée pour venir instinctivement recouvrir une partie de mon visage. Peu importe les théories qu'élaborent les gens en me voyant, leur simple curiosité m'empêche d'oublier cette partie de mon corps que je sens à peine au toucher. Le frémissement presque indiscernable, symptôme de l'ombre de répulsion qui voile leur visage chaque fois qu'ils me voient, est comme un miroir me renvoyant mon passé et ma culpabilité à la figure. Ce soir encore, je devrais y faire face.

Je décide cependant de prendre le temps de me préparer à cette rencontre, tant mentalement que physiquement. Réarranger mes vêtements et me recoiffer pour que mes cheveux recouvrent la plus grande partie de mon visage me prend beaucoup moins de temps que calmer les battements de mon cœur et l'angoisse qui m'étreint. Plus le temps passe et plus ce sentiment augmente, si bien que c'est dans une crispation presque totale que je fais les quelques pas qui me séparent de la chambre 225. Quelques bruits me parviennent de l'intérieur.

Je retient mon souffle et pense un bref instant à reporter cette première rencontre à demain, mais je sais que la repousser est inutile. Trois coups légers plus tard, un « entrez » presque chantonné résonne et j'ouvre la porte.

La chambre est plus neutre et impersonnelle que la mienne, ce qui est un exploit. Ni poster, ni photo, ni cadre ni quoi que ce soit n'est encore accroché aux murs beiges. Deux valises ouvertes gisent sur le lit, preuve que je viens d'interrompre Satou dans son emménagement, ce qui me met encore plus mal à l'aise. Les rares fois où je montre ma présence sont toujours les plus mauvais. Une raison de plus pour ne pas croiser le regard de ma nouvelle voisine.

-I...Ike...Ikezawa Hanako, parvins-je à formuler après une brève inspiration. On m'a d-demandé de te montrer le...le dortoir.

-Oui, on m'a parlé de toi. Enchantée de te rencontrer, Ikezawa-san. Peux-tu patienter un moment, s'il te plaît ? J'ai presque fini de ranger mes vêtements.

Elle me montre alors la petite table basse au milieu de la pièce et je m'y assoit immédiatement. Ce premier échange était...peu commun. Aucune retenue dans sa voix ou de silence gêné. Peut-être était-elle trop occupée pour me regarder. Profitant du fait qu'elle s'installe, je me permet de l'examiner avant qu'elle n'en fasse de même.

Grande, plus grande que moi, ce qui est assez rare : ma taille plus élevée que la moyenne est encore une preuve que les hasards de la vie font tout pour me détruire. Elle se tient bien droit mais ce qui saute aux yeux en premier lieu, c'est son abondante chevelure blonde et légèrement bouclée. Le genre d'apparence que l'on ne voit que très rarement au Japon. Une telle chevelure aurait ravivé ma mémoire si je ne fuyait pas autant les gens. Elle se déplace avec hésitation, ce qui me fait tout d'abord penser à un problème musculaire ou à un défaut auditif. J'ai entendu dire que certains sourds ou malentendants avaient des problèmes d'équilibre, ce qui n'est pourtant pas le cas de notre déléguée. Des troubles psychiques peuvent également en être la cause, mais Yamaku n'accepte pas les étudiants mentalement déficients. Je ne connais qu'une seule exception à cette règle...

Elle se tourne pour se diriger vers sa valise et je baisse immédiatement les yeux, interrompant par la même occasion mon examen visuel. Quitte à ce que mon apparence la dégoûte, autant retarder l'échéance le plus possible. Constatant ma timidité, elle engage la discussion.

-Tu habites au dortoir depuis longtemps ? demande-t-elle.

-C'est ma...ma deuxième année.

-Eh bien, eh bien. J'ai donc un guide de choix pour m'aider à m'installer ici.

Je me sens grimacer d'un air gêné à ce compliment. Il me fait plaisir, mais je ne parviens jamais à sourire comme les autres en leur présence. Ce n'est pas comme si je le faisait souvent, cela dit : les rares moments où je me suis sentie dans un état de sérénité totale depuis le collège peuvent se compter sur les doigts de la main.

Satou semble deviner ma gêne car elle n'ajoute rien de plus et se contente de fredonner une chanson. Elle semble réellement me considérer comme quelqu'un de normal mais ma gêne ne disparaît pas. Après un temps de réflexion, je m'aperçois que c'est parce que je me sens horriblement malhonnête avec elle. J'ai eu tout le loisir de l'observer alors qu'elle n'a pas encore pu en faire autant tellement elle semble débordée par son arrivée à Yamaku. Pire encore, je n'ai même pas proposé de l'aider alors qu'elle semble avoir du mal. Prenant mon courage à deux mains, je décide de réellement commencer le rôle que l'on m'a attribué..

-Tu...Tu as besoin d'aide, Satou-san ?

-Je t'en prie, appelle-moi Lilly. Ce ne sera pas nécessaire, je viens tout juste de terminer.

Elle ferme la commode d'un geste assuré avant de se tourner vers moi sans que je ne m'y attende. Ce sursaut d'assurance me surprend, peut-être est-elle du genre à s'habituer très vite à son environnement. Ou bien s'est-elle rendue comte que je l'esquivais délibérément et a-t-elle décidé de passer à l'attaque. J'amorce un geste de fuite mais résiste en repensant à la facilité dont j'ai fait preuve jusqu'à maintenant.

Nos regards se croisent, me permettant de détailler son visage. Contrairement à ce que j'imaginais en la voyant de dos, ses traits sont plutôt fins, plus japonais que ses cheveux. Elle a l'air calme et sereine malgré sa situation nouvelle et l'activité dont elle vient de faire preuve, ce que je ne peux m'empêcher d'admirer. Quand à ses yeux, ils sont d'un bleu comme on en voit rarement. Mais plus encore que la couleur, c'est le regard qu'elle me lance qui est unique par rapport à ce que j'ai vécu. Son regard n'est pas pointé vers moi mais au-dessus de ma tête, vers le mur. Je me tourne pour voir la source de son attention mais seuls un lit et un mur beige parfaitement normaux me font face.

-Y a-t-il un problème, Sat...Lilly-san ?

-Hm ? Oh, non, je suis juste un peu fatiguée. Désolée de te prendre ainsi de ton temps, la rentrée a été éprouvante.

Elle fait un grand pas en avant et, avant que je ne puisse l'avertir, heurte la petite table basse en grimaçant. Cela s'est passé si naturellement qu'on aurait pu croire que son geste était délibéré, son handicap doit donc avoir une source neurologique.

-Désolée, dit-elle en s'asseyant. J'ai encore besoin d'un peu de temps pour m'habituer aux meubles...

-Tu...tu ne t'es pas b-blessée ?

-Ne t'inquiètes pas pour ça, tout est encore nouveau pour moi. Tomber reste la meilleure façon d'apprendre à marcher, pas vrai ?

Le sourire de Satou s'élargit un peu plus, ce qui efface mes dernières inquiétudes. Les choses se passent de manière...bizarres. Depuis que je suis entré dans cette pièce, Satou n'a pas eu un seul geste de recul devant mon apparence. Comme si...

Comme si elle ne voyait pas mes cicatrices...

La vérité m'atteint comme une flèche en plein cœur. Bien sûr ! Ce que je croyais être un problème neurologique est en fait une cécité !

-Alors...hum...Tu es...en quelle classe ?

-La 3-2, celle pour les aveugles. Et toi ?

-La...3-3.

Ses mots confirment à quel point je suis allé trop loin dans mon raisonnement. Je savais que la classe 3-2 était aménagée pour les aveugles et les malvoyants sans qu'elle ne le précise. Cette certitude en tête, j'examine plus attentivement mais non moins timidement son visage, en particulier ses yeux. Leur pâleur trahit le voile posé sur eux. C'est comme si ils voyaient sans regarder, privés de l'éclat qu'apporte l'attention à quelque chose.

Je comprend maintenant pourquoi ils voulaient que ce soit moi qui accompagne Satou. « La pauvre petite Hanako ne se fait pas d'amis », pensent-ils. « Mais elle est tellement peu sociable qu'elle ne pourrait même pas discuter avec un rocher. Mettons-la avec quelqu'un qui ne pourra éprouver ni répulsion ni pitié pour elle sous prétexte d'une bonne action, elle se sentira bien mieux et ne s'apercevra même pas de la supercherie ». Non seulement ils m'utilisent, mais ils profitent en plus de la cécité de Satou et la trompent à son tour.

Je respire calmement et profondément pour contenir ma colère. C'est un sentiment que j'éprouve encore plus rarement que ces instants de vraie tranquillité. Un sentiment tellement rare que j'en oublie à quel point il est violent. Comme n'importe quelle personne au monde, je n'aime pas que l'on se serve de moi à mon insu. Malgré le traumatisme que j'ai subi, je n'en reste pas moins un être humain avec un minimum de fierté, même si elle ne s'exprime plus. Pensent-ils que me coller à une aveugle me permettra de me sentir mieux ? Si c'est le cas, ils se trompent sur toute la ligne.

D'un autre coté...je peux comprendre ce qui les a poussé à mettre ce stratagème en place. Une immense honte s'abat sur moi et chasse immédiatement la colère et la mauvaise foi. Quoiqu'ils puissent dire, je reste un poids qui ne peut rien fait par elle-même, toujours à retenir mes larmes et à me cacher de tout le monde. Je me considère comme une bombe à retardement : à chaque fois que j'explose, je perd le peu que j'avais réussi à accumuler et blesse les personnes qui me sont proches. Ce n'est qu'une des nombreuses raisons que j'ai de rester seule...

Cependant, une éternelle naïveté scintille dans mon cœur. Quelque chose me susurre à l'oreille que je pourrais tenter l'expérience, oublier mes échecs et faire table rase du passé une énième fois. Les rêveries qui s'emparent de moi, celles où je m'imagine au sein d'un groupe, pourraient se concrétiser. C'est un fantasme si tentant, si possible et à la fois si lointain, que je le bannis immédiatement une fois que je me suis rendu compte à quel point je m'avance dans l'illusion. Il est cependant hors de question que je m'engage trop profondément si je m'aperçois que c'est impossible. Je ne veux plus subir la perte de quoi que ce soit. Mieux vaut rester seule et faire avec pour toujours plutôt que de tomber encore plus bas.

-Quelque chose ne va pas, Ikezawa-san ?

Le présent me rappelle avec une surprise digne d'un verre d'eau froide jeté en plein sommeil. Même si elle ne peux pas me voir, Satou peut entendre le bruit de ma respiration. Peut-être en a-t-elle déduit mon état d'esprit. Je la détrompe avant qu'elle ne se fasse de fausses idées.

-T...Tout va bien. C'est...c'est seulement la...la rentrée qui m'a un peu...

Je n'ose même pas terminer ce mensonge flagrant. La rentrée est un jour comme un autre, avec le même lot de stress et d'angoisse. Et ce n'est pas comme si c'était la première fois que je lui mentait : j'ai trompé Satou de la même manière que les responsables du dortoir dès l'instant où je me suis aperçu qu'elle était aveugle et qu'elle ne pouvait pas voir mes cicatrices. Cependant, j'ai bien trop peur d'être à nouveau rejetée si j'évoque cette parcelle de moi et il est hors de question que je lui révèle tout maintenant.. Je lui dirais...un jour...lorsque je saurais que je pourrai rester avec elle...si elle veut de moi. Nous ne sommes pas encore assez intimes pour cela.

-Je comprend, répond-elle. Devrais-t-on remettre la visite du dortoir à plus tard ?

-Non !

Je reste muette, trop choquée par le son de ma propre voix pour continuer. Pas un seul instant je n'ai réfléchi à ce simple mot. Il est pourtant là et veut tout dire. Je tente d'arranger comme je peux la situation qui n'est déjà pas à mon avantage.

-Je veux dire...on peut le faire tout de suite. Çanemedérangepas.

Un sourire d'un autre genre éclot sur le visage de Satou. Un sourire de compassion teinté de patience, le même que celui d'une mère pardonnant à son enfant une maladresse due à son jeune âge.

-Eh bien, eh bien. Si tu le souhaites tant que ça, je suis prête à te suivre.

Elle se lève, prend son sac et en sort une petite canne rétractable qu'elle déplie. Je la suis dans son geste et lui ouvre poliment la porte. Une fois dans le couloir, je lui indique la direction et nous partons ensemble.

-Tu...tu sais...t-tu peux m'appeler Hanako si...si tu veux...