Coucou !
Bon, vous vous souvenez, quand je disais que ça allait être un Three-shot ? Finalement non, ce sera carrément une fiction, parce que je suis tout bonnement incapable de me résoudre à écrire des parties clairement délimitées et s'arrêtant au nombre de trois. Pour votre plus grand plaisir - ou pas -, ceci sera donc une fiction ! Héhé. Ahem. D'ailleurs, j'en profite pour remercier tous ceux qui ont commenté, et qui ont été surpris d'apprécier la lecture d'un UA. Sachez que tous les UA ne sont pas forcément mauvais. Un auteur poste une fiction parce qu'il pense que ça peut plaire. Faites lui confiance et essayez, ça ne coûte rien de tenter ! ;)
Genre : Romance/Adventure
Rating : T
Pairings : Gruvia, mentions de Gerza en arrière-plan.
Disclaimer : Les personnages de Fairy Tail appartiennent à Hiro Mashima. L'univers est de moi. Bonne lecture !
Chapitre II
— Call —
Les vagues s'échouant sur la plage. Le sol, le sable, doux, humide. La brûlure du sel sur sa peau, sa langue, ses yeux, ses plaies ; la douleur, l'éveil, l'émergence de ses sens.
Le silence.
Le vent, dans ses cheveux, sur son visage, sur sa peau. Le sable, contre sa joue, ses mains, ses vêtements.
Les vagues.
La mer, derrière lui, dans sa bouche, sa gorge, ses poumons. La douleur, dans sa tête, à travers ses blessures, dans ses muscles.
La douleur.
Ses yeux s'ouvrirent lentement sur la rive de l'océan dans lequel se reflétait l'horizon nocturne, les étoiles et le croissant de lune brillant dans le ciel. Des larmes s'échappèrent de ses yeux secs et brûlés par le sel ; la mer. La plage. La terre. La lune, la nuit. Le froid. La douleur. Le silence.
La solitude.
Grey déglutit difficilement ; et, à vrai dire, au vu de la douleur qu'il pût en ressentir, il le regretta amèrement et se demanda en sentant le goût salé dans sa gorge brûlante s'il n'aurait pas mieux fait de ne pas avaler, en fin de compte.
Ses souvenirs étaient encore flous ; il ne ressentait que la douleur de ses muscles endoloris et une autre, plus importante, d'autant plus cuisante dans le bas de son dos. Il se souvenait de leur départ d'Hargeon. La mer, turquoise, calme. Le vent qui soufflait dans leur dos, gonflant allègrement les voiles vers l'ouest. Le ciel, bleu, sans un seul nuage pour gâter le temps.
Grey gémit en prenant appui sur ses mains pour tenter de se lever. Comme alourdi par des tonnes de plomb, il n'y parvint pas et se contenta de chasser le brouillard d'inconscience autour de son esprit, à terre. Son corps lui réclamait à boire, plus que n'importe quoi. Du repos, aussi ; mais il savait qu'il ne fallait pas qu'il dorme. Surtout pas.
Il se souvenait de sa dispute quotidienne avec Natsu. Des chamailleries habituelles avec Cana. De l'intervention de Loki. Celle d'Erza, aussi belle et dangereuse que d'habitude. La galère appartenant à la marine royale... Et après ?
Le bas de son dos lui lança un nouvel éclair de douleur, si fort que de petites lueurs blanches vinrent danser devant ses yeux embués de larmes, à cause de la brûlure du sel. Combien de temps avait-il passé dans la mer avant d'échouer ici ?
Et surtout, commet diable se faisait-il qu'il était vivant ?
Il tenta à nouveau de se lever. Cette fois-ci, il parvint à se tenir agenouillé sur le sol, respirant encore difficilement — mais au moins respirait-il. Sa chemise était déchirée par endroits, et la blessure cuisante qui lui élançait du bas du dos jusqu'en haut de celui-ci, lui arracha un gémissement ; et après ? Que s'était-il donc passé pour qu'il se retrouve ici ?
Le brun se frotta les yeux, chassant les larmes qui s'en échappaient. Il y avait eut l'abordage du navire. La main qu'il retira poisseuse de sang lui rappela l'estafilade tracée sur son front et dont il portera sûrement la cicatrice pour un moment. L'abordage. Les combats. Arcadios et le jugement d'Erza. Les fers, le pillage. Une porte...
Il se figea au souvenir d'un sourire malsain. Le clapotis de l'eau. Natsu, blessé. Une porte. De l'eau. Une tempête. Une porte. La poudre. Natsu, son cri, son prénom.
L'explosion.
Comme pour confirmer ses doutes, la douleur de son dos se fit plus forte, persistante. Après avoir vu les réserves de poudre qui s'étaient embrasées, il ne doutait pas que sa blessure devait être très sérieuse et se demandait même comment est-ce qu'il pouvait-être encore en vie. Il parcouru la plage du regard ; les autres s'en étaient-ils sortis ? Ses yeux se posèrent avec un mélange d'effarement et d'étonnement sur la chaîne comme miraculeusement enroulée autour de sa taille, lui envoyant des signaux de douleurs dès qu'elle effleurait de trop près sa peau.
Les chaînes.
Sans même réfléchir, Grey suivit l'extrémité des maillons du regard et se leva brutalement pour y parvenir, à la vue de la silhouette étendue sur la plage. Sa première tentative fut vaine ; tremblant de parts en parts, il retomba à genoux, trop faible. Mais le jeune homme tint bon et continua sa progression, quitte à ramper à même le sol — ce qu'il fit, tout en ignorant la souffrance que ce geste provoquait.
Avancer. Il devait avancer. S'assurer qu'elle était vivante : avancer.
Dans la pénombre, il ne distinguait pas grand chose ; seulement les ondulations délicates d'une longue chevelure bleue, rattachée à la silhouette inerte et étendue sur le sable. Il tenta de l'appeler ; seule une plainte silencieuse s'échappa de sa bouche, brûlant sa gorge au passage. Le pirate maudit le sel de la mer en toussant et repoussa la brusque nausée qui cherchait à s'emparer de lui, concentré sur son objectif ; si elle était ici, peut-être étaient-ils les deux seuls survivants. Peut-être aura-t-il besoin d'elle ; et, à vrai dire, rien que par pure précaution, il préférait s'en faire une alliée plutôt qu'une ennemie lors d'une course de survie.
Et puis, il ne pouvait pas la laisser seule et comme ça après ça. Alors qu'elle avait besoin d'aide. Alors qu'il l'avait trouvée enchaînée aux mains de ses ennemis — ce qui, quelque part, faisait également d'elle une potentielle alliée.
Un soupir douloureux mais empreint de soulagement s'échappa de ses lèvres après qu'il se soit penché vers elle, afin de s'assurer qu'elle respirait ; et c'était le cas. Difficilement, mais tout de même. Il l'aurait réanimée et tout fait pour la maintenir en vie si ça avait été nécessaire ; mais il était tout de même soulagé — et surpris — de ne pas avoir à le faire. Qu'est-ce qu'elle était ? Qu'est-ce qu'elle avait ?
Comment pouvaient-ils bien être encore en vie, tous les deux ?
Grey grimaça ; la force qu'il avait mît dans ses bras le lâchèrent brusquement, et il tomba sur le ventre à côté de la jeune femme — ou de ce qu'elle était. Sa vision, bien que floue, lui permit de distinguer les contours de son visage, sur lequel se posèrent les rayons opalescents de la lune. La position de cette dernière et celle de ce qu'il pût voir des étoiles lui indiquèrent qu'il était un peu plus de minuit ; le jour allait bientôt se lever. D'ici trois ou quatre heures, peut-être.
Ses traits étaient ceux d'une femme banale. Une belle femme, certes ; et il eut un sourire à la pensée qu'il n'y avait pas besoin d'être comme Loki pour le deviner, le fait de penser à son ami lui évoquait une myriade de souvenirs. Elle ne ressemblait en rien à toutes celles qu'il avait pût voir jusque là. Sa peau était pâle, plus que celles qu'il avait l'habitude de voir, constamment ou presque sous le soleil. À la bordure de ses yeux clos se dressaient d'épaisses rangées de cils sombres, différents de ses cheveux. Bleus. Pas d'un bleu roi comme les cheveux de Gérard ; légèrement plus sombre, à la fois plus terne mais plus profond. Il ne saurait pas le dire ; il était bien trop épuisé.
Ses paupières se firent lourdes. Tout son corps lui réclamait le repos, la sérénité ; plus de douleur. Il était tellement épuisé que même celle de son dos, constante et omniprésente lui parut moins importante. Sa tête lui faisait mal, aussi ; et, pendant un instant, il cru ressentir une peur telle qu'il n'en avait jamais connue, mêlée à ce sentiment de vide provoqué par l'absence de ses amis à ses côtés. Quelque chose qui lui nouait l'estomac, lui enserrait la gorge, l'empêchait presque de respirer — à moins qu'il ne s'agisse de ses blessures, bien qu'il ne lui semblait pas avoir une côté brisée ou, fort heureusement, un poumon perforé. La terreur prit possession de son esprit, alors qu'il fixait le visage en face du sien.
Parce qu'ils étaient peut-être les deux seuls survivants. Peut-être n'y avait-il personne ni rien d'autre sur cette plage. Peut-être Natsu lui-même avait péri lors de cette explosion ; et il s'en voulu, parce que c'était indirectement de sa faute. Il s'en voulu, parce que ça ne serait pas arrivé s'il ne s'était pas montré moins clément, plus prudent, moins curieux. Il s'en voulu parce qu'ils allaient peut-être rester ici toute leur vie, elle et lui, s'il ne parvenait pas à trouver un moyen de partir.
Son regard fiévreux de douleur parcouru son visage, encore une fois - il lui donnait de l'espoir, lui assurait que c'était bel et bien la vérité, l'empêchait de divaguer, quelque part. Le brun serra des dents en tentant de rester éveillé ; hors de question. Il trouvera une solution. Il reconstruira un bateau, allumera un brasero pour que ses amis — dans l'hypothèse où ils étaient vivants — ne le retrouvent. Il savait se débrouiller. Il en était capable. Il survivra, quoi qu'il arrive.
Le souffle de la créature se mêla au sien, et ses propres paupières s'affaissèrent lentement ; ils survivront, tous les deux, dans l'espoir qu'on ne les retrouve, qu'ils puissent s'en aller retrouver Fairy Tail — quoi qu'elle soit. Il plongera dans son regard, lui parlera. Lui demandera. Lui expliquera ; peut-être, si le destin le voulait bien.
Il ne laissera mourir personne.
Alors, sur ces pensées et dans un dernier affaissement d'épaule démontrant ses efforts, Grey sombra dans l'inconscience, bercé par un sommeil profond ; et le silence revint, accompagné par les flots qui venaient s'échouer sur le sable blanc.
Erza posa tendrement ses lèvres sur le sommet de la tête du garçon posée sur son épaule, occasionnellement soulevée par l'écho d'un sanglot douloureux. En guise de réponse à cet élan de tendresse, Natsu renifla mais ne dit rien, incapable d'articuler le moindre mot. Ils s'étaient retrouvés assis sur la couchette de la rousse, qui jouait ici plus son rôle de grande sœur de cœur que de capitaine ; en d'autres circonstances, cette situation aurait pût paraître bizarre.
Mais ils en avaient besoin tous les deux, plus que jamais. Besoin de panser la blessure qu'ils avaient et qu'ils auront pour toujours au cœur. De trouver des réponses à leurs questions, rassurer leurs esprits déchirés, atteindre un semblant de sérénité. De marcher vers l'avenir.
D'avancer, malgré tout.
Assis depuis plusieurs heures sur une chaise en chêne, face à un bureau de la même matière et couvert de cartes et de papiers divers, Gérard grommela quelque chose et prit sa tête entre ses mains, attirant l'attention de Titania. Cette dernière chantait une berceuse depuis plusieurs heures déjà, longue plainte lourde de peine mais à la recherche de la sérénité ; une chanson qu'on chantait dans le village d'où elle venait pour apaiser les souffrances des blessés et les aider à se reposer. D'ailleurs, et ce bien qu'elle soit loin d'être superstitieuse, Erza ne pouvait s'empêcher d'espérer que ça pourrait au moins en aider un à trouver la paix, qu'il s'agisse du compagnon blotti à ses côtés, ou encore de celui dont la perte brutale était et restera à jamais douloureuse.
Natsu continuait de fixer le vide en face de lui, silencieux, déserté de toute volonté ; tous savaient qu'il ne s'en remettra jamais totalement. On lui avait enlevé son frère d'armes et de cœur, celui dont les remarques et bagarres rythmaient ses journées. Et même si tous allaient regretter Grey, ils savaient également que personne ne souffrira autant que lui, pas même Erza, Cana et Loki, qui avaient également grandit avec le brun. En cet instant, il ressemblait plus à un enfant perdu qu'à l'adolescent rebelle qu'il était ; mais il avait trop mal pour être fier, trop mal pour refuser l'aide et le réconfort qui lui étaient donnés.
Le quartier-maître semblait troublé et contrarié, penché au dessus de nombreuses cartes et des parchemins qu'ils avaient pût arracher à la cabine d'Arcadios avant que celle-ci ne brûle avec le reste — avec Grey. Erza n'y avait pas pensé jusque là, mais elle espérait qu'il ait eut une mort brève et rapide ; l'idée qu'il ai pût souffrir lui était insupportable.
Natsu finit par se redresser et se détacha doucement de son amie ; inquiète, la rousse le laissa néanmoins s'éloigner en voyant qu'il comptait simplement s'allonger. Sa tête trouva sa place sur les cuisses dénudées de la capitaine, une fois que celle-ci l'y eut invité en silence et avec un sourire attendri. Elle s'était changée et portait une longue chemise blanche. Demain et pour les jours à venir, elle portera une armure noire, en démonstration de son deuil et de celui de l'équipage.
Sa tenue ne gêna pas son ami, dont les yeux se fermèrent au rythme de sa voix, plate et calme, fredonnant un même air sans s'arrêter. Même elle s'en retrouvait bercée ; pleurer lui avait fait du bien, mais ça l'avait également épuisée.
Comme beaucoup sur ce navire, d'ailleurs. Pourtant, son second ne montra pas un signe de fatigue depuis le début et s'activait dans des recherches qu'elle ne comprenait pas. Erza couva son second du regard ; elle savait qu'il ne montrait pas son ressenti de peur de la blesser davantage. Une marque de noblesse et de courage, un trait de caractère qu'elle avait apprit à apprécier chez lui ; elle espérait seulement que ça ne l'atteigne pas trop sérieusement et qu'il s'en remette un jour, lui aussi. Son ami paraissait déjà plus calme ; elle sourit et caressa doucement la tignasse rose pâle du garçon, dans un geste si tendre qu'il en paraissait presque maternel. Une habitude qu'ils avaient prise lors de ces moments particulièrement difficiles ; une habitude qu'elle espérait ne pas avoir à reprendre, ceci-dit.
Quelques minutes plus tard, elle aperçut Gérard se redresser du coin de l'œil et soupira longuement, avant de s'extirper avec douceur de l'étreinte de Natsu, allongé sur la couchette. La rousse l'observa un moment, attendrie ; au moins dormait-il...
« Tu as trouvé quelque chose ? »
Sa voix était encore enrouée par la peine et les larmes ; mais elle n'y fit pas attention et s'approcha de son second, l'ombre de ses mouvements silencieux se découpant derrière la lueur des bougies vacillantes allumées sur la surface de bois, visibles derrières la lanterne. Avec le temps, elle avait apprit à apprécier l'odeur de la cire et celle des vieux papiers ; ça l'apaisait.
Gérard leva un regard cerné et grave vers elle ; elle y lu la même douleur que dans les yeux de ses hommes, ainsi qu'une compassion silencieuse qu'il n'adressait qu'à elle. La main de Titania se posa sur le bras de son second ; elle ne pouvait ni sourire, ni parler. Mais ce geste suffisait à lui seul à ce qu'il comprenne.
« La cargaison de la galère. C'est ça qu'ils voulaient ramener, chuchota le quartier-maître en lui montrant un cheminement sur la carte. Ils n'allaient pas vers le port. Ils se rendaient ailleurs. Et puis cette tempête...
— Mais nous n'avons rien trouvé sur le bateau... Pas une seule petite pièce d'or, objecta Erza en ramenant une mèche de ses longs cheveux roux derrière son oreille. Pourquoi ?
— Parce que ce n'était pas de l'or. »
La capitaine et son second se figèrent et baissèrent les yeux à l'entente de la voix rauque du jeune pirate. Sans un mot de plus, Natsu se leva de la couchette et s'approcha d'eux. Sur une des cartes — la plus grande — étaient disposés deux pions, représentant les trajectoires possibles du navire d'Arcadios, la leur, et l'emplacement des deux embarcations, dont l'une était destinée à ne jamais bouger. Le jeune pirate les étudia rapidement du regard, puis désigna un point de la côte du doigt. Gérard et Erza restèrent silencieux ; la capitale.
« Arcadios m'a dit que c'était derrière une porte, expliqua Natsu avec lenteur, comme s'il s'efforçait lui même de se souvenir des mots du capitaine. Il a dit que ça pourrait tout changer. J'allais regarder, mais Arcadios s'est libéré et a attrapé un pistolet. Et puis Grey... »
Sa voix s'étrangla.
Erza entoura ses épaules d'un bras et posa doucement sa tête contre la sienne, tandis que Gérard l'invitait à continuer du regard. Natsu inspira profondément et posa sa main sur le bras de son amie ; il sera fort.
« Grey avait trouvé la porte, reprit-il en se dégageant doucement de l'étreinte de la rousse. Il a trouvé la cargaison dont parlait Arcadios. Ça semblait presque impossible...
— Qu'est-ce que c'était, Natsu ? La cargaison, c'était quoi ? lui demanda Gérard en essayant de capter son regard.
— C'était... Attends. »
Ils le regardèrent retourner un des parchemin et s'emparer d'une plume, qu'il trempa fébrilement dans l'encrier. Penchés au dessus de son épaule, le quartier-maître et son capitaine essayèrent de distinguer l'objet représenté par le croquis, en vain. Et puis leur apparurent les courbes d'un corps. Une femme. Erza serra les dents en distinguant les chaînes qui la reliaient au mur et repoussa la vague de colère qu'elle sentait monter en elle ; Gérard, lui, resta silencieux étudiant attentivement la représentation du jeune homme.
« Une prisonnière ? C'est ça qu'ils devaient livrer ?
— Maudis Arcadios... grommela la rousse en serrant les dents.
— Attendez, j'ai pas terminé. »
Ils attendirent. Bientôt, et ce avec autant de stupéfaction que de perplexité, les pirates eurent devant sur le croquis basique d'une femme aux longs cheveux ; et, de ses hanches jusqu'à ses chevilles, sa peau semblait recouverte d'écailles.
« Comme un poisson, précisa Natsu, tout aussi troublé que ses amis. Je sais pas ce qu'elle était... Grey l'avait détachée quand je suis arrivé. Et puis il y a eut une secousse, Arcadios, et...
— J'ai entendu parler de ces créatures, le coupa Gérard, autant pour éviter aux autres de revivre ce moment que pour faire avancer les choses. Il y avait un homme à la taverne qui en parlait. Elle pourrait être la cause de la tempête, précisa-t-il en grimaçant.
— Et qu'est-ce qu'il en disait ? »
Gérard posa son menton sur ses deux mains jointes et souffla, pensif :
« Dans tous les cas, cela n'en serait que plus inquiétant...
— Qu'est-ce qu'il disait, Gérard ? redemanda Natsu, la mâchoire serrée de colère et d'amertume.
— Ils disaient... »
Le quartier-maître détourna son regard et déglutit péniblement. Toujours dans l'attente d'une réponse, Titania posa une main sur son épaule, ce qui fit soupirer son second.
Ce dernier tenta de lui sourire ; en vain. Alors, un voile de pensées venant recouvrir ses iris verts, il avoua avec un arrière-gout de crainte non dissimulée :
« Il disait que le fait d'avoir une de ses créatures près de soit avait le pouvoir d'écarter la mort. De soigner les blessures et les maladies. Mais aussi de lever les tempêtes, attirer les marées. Quelle qu'elle soit, reprit pensivement Gérard, elle représente un atout non négligeable...
— Une tempête soudaine pourrait tout changer au cours d'une bataille navale, souffla Erza, songeuse, alors que la vérité pointait enfin le bout de son nez, juste là, prête à éclater au grand jour.
— En bref... »
Silencieux, les deux autres baissèrent les yeux. Avec cette même douleur dans la voix, Natsu acheva dans un murmure :
« De rendre tout-puissant. »
Le soleil se levait.
Doucement, il s'éleva dans le ciel, projetant ses rayons scintillants dans la mer et sur le sable clair. Tout aussi lentement, l'ombre des palmiers et des falaises de pierre blanche au loin s'allongèrent ; la mer ramenait ses bras à elle, et le rivage s'était éloigné de plusieurs mètres déjà, la marée étant basse. Un banc de poissons translucides se laissa ramener par le courant, se nourrissant paisiblement de ce qu'il pouvait trouver dans le lagon. Sur le sable, de minuscules interstices apparurent ; il était l'heure pour les crabes et autres crustacés de sortir de leur cachette — ou d'y rentrer pour certains, à cause des nombreuses mouettes à l'affût d'une proie planant dans le ciel.
Grey ne sût pas ce qui l'avait réveillé. L'ombre d'un arbre dont le vent berçait doucement sa palme au-dessus de son visage. Les chuchotements de la mer venant lécher le rivage dans un geste fluide, presque tendre. La brise, fraîche, marine, qui fit rouler les grains de sables par milliers et caressa sa peau. L'écho lointain de la plainte d'une mouette. Le souffle régulier qui se mêlait au sien, chaud, à la fragrance presque inodore à côté de celles dont il avait l'habitude.
Les yeux du jeune homme s'ouvrirent avec lenteur, ses iris gris aux nuances métallisées couverts d'un voile de sommeil. Dormir lui avait fait du bien — pour l'instant. Il s'apprêtait à s'interroger à propos de l'endroit, peu commun, où il s'était réveillé lorsque son regard se posa sur le visage aux volutes presque irréelles, à la fois familières mais d'une beauté étrangère et surnaturelle.
Alors, seulement, il se souvint.
Son cœur se serra dans sa poitrine. Encore une fois, il sentit les larmes perler à ses yeux ; mais plus pour les mêmes raisons. Il avait mal. Ses blessures lui faisaient mal. La brûlure — qu'il avait fini par identifier comme telle — qui l'empêchait presque de bouger lui faisait mal. Sa tête, sa gorge, ses muscles étaient douloureux.
Mais l'absence déchirante de ses amis et cette solitude à laquelle le destin l'avait contraint l'étaient encore plus.
Sa gorge était si sèche qu'un désert aurait pût y prendre place sans qu'il ne le sente. Résigné, il s'écarta de la prisonnière au corps différent du sien et leva les yeux ; une forêt tropicale s'étendait jusqu'au pic d'une montagne, verte et luxuriante. Grey identifia le sommet arrondi comme un volcan et grimaça ; dans l'hypothèse où ce dernier était en activité, il allait devoir faire attention et étudier soigneusement la trajectoire des éventuelles coulées de lave. Néanmoins, cela lui permit de confirmer des doutes ; ils étaient donc sur une île. Pas sur le continent — il devra donc ne compter que sur lui-même.
Son estomac grogna bruyamment, ce qui lui arracha une grimace. Il allait falloir qu'il trouve à manger, et vite ; mais comment faire avec cette blessure ? Il ne pourra pas grimper aux arbres, ne sera jamais assez vif pour chasser quoi que ce soit. Pour l'instant, il ne pouvait que remercier sa tolérance à la douleur.
Se lever fût en vérité moins difficile qu'il ne l'avait pensé ; il était certes faible, dormir lui avait redonné quelques forces. Avec une grimace, il se débarrassa de sa chemise — dont le dos était complètement carbonisé — en prenant soin de ne pas faire de gestes trop brusques ; le tissu s'était collé à sa peau à vif. Grey refoula le dégoût qu'il sentit monter en lui à la simple pensée de ce à quoi pouvait bien ressembler cette blessure, qu'il sentait parcourir toute la partie gauche de son dos, de son épaule jusqu'à sa hanche. Il s'en était certes sorti, elle risquait d'être sacrément handicapante.
Le pirate ne fit pas attention au sang qui la maculait et la fit passer sur la jeune femme — ou ce qu'elle était. Son inconscience l'inquiétait un peu, mais il nota une légère amélioration ; sa respiration était plus calme et posée, et elle était moins fiévreuse. Le temps de la hisser avec précaution et un grognement de douleur sur son épaule, Grey se demanda ce qu'il allait bien pouvoir lui dire, une fois qu'elle aura reprit conscience - si toute fois ça arrivait, et il espérait que ce soit le cas.
La pente littorale était douce ; aussi n'eut-il pas autant de mal qu'il ne le pensait à atteindre les bordures de la cambrousse, d'abord composée de palmiers, cocotiers et rares touffes d'herbe sèche, puis d'une végétation plus dense et colorée. Le jeune homme se mît à avancer plus rapidement ; la présence d'une végétation aussi proche signifiait celle d'un point d'eau.
Un oiseau passa soudain en trombe devant lui, éclair coloré traversant son champ de vision dans un piaillement terrifié. Aux aguets, Grey cligna des yeux et se tourna vers la direction qu'avait prit le volatile, dont les couleurs chatoyantes plus vives encore que la chevelure de feu d'Erza restaient marquées dans son esprit.
Il ne laissa pas le temps aux sombres pensées qu'il bridait d'envahir son esprit ; il venait de percevoir la rumeur d'une eau qui coule. Quelques secondes à peine plus tard, derrière d'autres branches aux long feuillage qu'il écarta d'une main - l'autre tenant la captive sur son épaule la moins amochée -, le jeune homme ne pût retenir une exclamation ravie lorsqu'apparut une source s'écoulant dans un minuscule étang aux parois rocheuses, provenant d'un mince ruisseau qui s'écoulait à la manière d'une cascade sur la roche.
La gorge plus sèche que jamais, Grey se fit violence pour ne pas oublier qu'il portait une captive blessée et inconsciente et se précipita vers l'eau claire et limpide. Qu'elle eut été boueuse ne l'aurait même pas arrêté, tant il pouvait être assoiffé.
Alors, accroupi près de la jeune femme allongée au bord de l'étang, il se pencha à la surface de l'eau et but à grandes gorgées, savourant la fraîcheur et les bienfaits du liquide se propageant dans son gosier vide. Il s'en aspergea ensuite, hésita, puis y plongea complètement la tête dans l'eau, aussi inquiet qu'il fut pris d'une folle envie de rire.
La course vers la survie avait commencée. Il était vivant. Combien même une partie de lui se tourmentait à vouloir savoir ce qui était arrivé à ses compagnons, s'il les reverra seulement un jour.
Il était vivant.
Grey observa un instant la jeune femme à côté de lui. Tout comme ça devait être son cas, son visage et ses épaules étaient couvertes de suie et d'un mélange d'eau salée et collante mêlée au sable. Avec précaution, il déchira un pan de la chemise — déjà complètement fichue — pour l'imbiber d'eau et s'en servit pour déloger les impuretés de sa peau.
Naturellement ; parce qu'il aurait aimé qu'on le fasse pour lui. Parce qu'elle méritait qu'on prenne soin d'elle, elle aussi — ou du moins n'avait-elle rien fait pour ne pas le mériter, pour qu'il la laisse dépérir sans tenter quoi que ce soit.
Et puis, elle était encore un peu fiévreuse ; ça lui fera sans doute du bien. Le brun fronça des sourcils ; malgré le contact de l'eau, elle n'eut aucune réaction.
Avec un soupir de résignation, Grey se débarrassa de ses bottes et du reste de ses vêtements pour entrer dans l'eau ; elle lui arrivait à peine à la taille et était froide — plus que la mer, presque tiède en comparaison.
Le contact du froid sur sa brûlure raviva d'abord une brève douleur ; mais le soulagement qu'il ressentît ensuite fut tel qu'il ne pût que difficilement retenir un soupir d'extase, les yeux levés vers le ciel. Il devra parcourir l'île très vite, s'il voulait trouver de quoi allumer un grand feu ou tomber sur d'éventuels survivants. Autant s'accorder un moment de répit.
Son regard se posa ensuite sur la jeune femme. Avec des gestes lents et soigneux, il la souleva avec lenteur dans ses bras et la tint ainsi pour la faire flotter sur l'eau, tout en la laissant profiter des biens de l'eau à son tour ; c'était bien plus pratique que de perdre son temps à la tamponner avec un bout de tissu.
Les quelques doutes qu'il avait eut au sujet de sa nature différente de la sienne s'évaporèrent alors qu'il étudiait la membrane écailleuse recouvrant sa peau de plus près. Des écailles. Pas rêches comme pouvaient l'être celles d'un poisson ; mais, au contraire, étrangement lisses, comme glissées sous sa peau diaphane. De délicates veines bleues serpentaient le long de ses bras, semblables aux siennes. La seule différence résidait dans cette nature océanique, ainsi que — et il n'en fût qu'à moitié surpris, à vrai dire — ce qu'il aurait pût comparer à des nageoires sur ses chevilles. C'était tout aussi impressionnant et fascinant qu'effrayant. Intriguant.
Mais il n'avait pas peur ; il voulait juste comprendre.
Est-ce que ça expliquerait pourquoi elle avait l'air d'avoir cette étrange relation avec l'élément de l'eau ? Est-ce que ces écailles démontraient qu'elle pourrait aisément rester de façon indéterminée sous l'eau, y respirer ou bien y vivre, même ?
Grey fronça des sourcils en écartant lentement les mèches bleues qui encadraient son visage derrière ses oreilles — humaines, elles aussi. Est-ce qu'elle connaissait sa langue ? Est-ce qu'elle se nourrissait comme lui, vivait comme lui ?
Et, plus important encore ; représentait-il un ennemi à ses yeux ? Et elle, était-elle une alliée pour lui ?
Un éclair rouge traversa de nouveau son champ de vision. Des oiseaux. Ils avaient été deux, cette fois-ci. Intrigué mais les idées un peu plus claires, Grey soupira à nouveau et décida de sortir de l'eau, autant parce qu'il fallait qu'il se mette à la recherche de quoi manger et allumer un feu que pour éviter que lui ou la captive ne tombe malade.
Alors, quelques minutes plus tard, revêtu, son poignard reposant sagement dans le fourreau attaché autour de sa cuisse et qu'il n'avait miraculeusement pas perdu et désaltéré, le pirate fixa un moment l'autre rescapée et prit la direction de la plage.
Il fallait qu'il les sorte de là.
Elle entend qu'on l'appelle.
Tout est flou, lointain. Ces choses que ces créatures appelées Hommes lui ont attaché autour des poignet lui font mal ; elle sent les larmes salées couler sur ses joues pâles, jusqu'à ses pieds.
Il lui ont fait du mal. Ils ont été mauvais ; mais elle le lui avait dit, pourtant. Elle lui avait dit, qu'ils ne la voulaient que parce qu'ils pensaient qu'elle apportait richesse et gloire, que parce qu'elle savait faire des choses dont ils n'étaient pas capables. Oh oui, elle l'avait bien prévenue, lui avait dit qu'il ne fallait pas leur faire confiance, ne pas croire leurs paroles aussi douces et mielleuses soient-elles, ne pas compter sur leurs sourires et leurs gestes, ne pas se laisser amadouer, apprivoiser.
Elle n'avait pas eut le temps de reculer, de se méfier ; ils lui avaient mis ces choses aux poignets. Ils l'avaient gardée, longtemps, longtemps — elle n'avait rien dit, au début. Et puis elle avait eut froid, elle s'était sentie seule, seule parmi les rires moqueurs et les brimades qu'on lui adressait, seule avec ces paroles qu'elle ne comprenait pas, au début.
La mer était là, juste à ses pieds. Elle l'appelait, gémissait son nom, le criait, pleurait, la suppliait qu'elle revienne ; et elle s'était mise à gémir à son tour, à pleurer, à crier, à hurler, à s'égosiller pour qu'on l'entende, pour qu'on la laisse rejoindre sa mère, sa sœur, sa fille et tout ce qu'elle était pour elle. Elle avait pleuré, oh oui ; et sa voix n'était devenue qu'une plainte rauque et difforme, sa conscience s'était altérée, petit à petit.
Ils avaient fait d'elle une coquille vide, seulement emplie de désespoir et de chagrin. Une coquille vide et solitaire, sans sourire, sans l'étincelle de vie qu'on lui connaissait. Ses yeux bleus étaient devenues des perles de néant, insondables et impassibles ; et il n'y avait plus que des larmes sur son visage de marbre, traînées grises sans écume ni vie, perles salées, elles aussi, mais pourtant si différentes de l'océan dont elle venait.
L'Appel de l'Ocean s'était fait moins fort, diffus ; et puis elle avait finit par ne plus l'entendre du tout. Sa chère amie ne l'appelait plus, ne criait plus son nom, ne pleurait plus ; elle avait été oubliée.
Les Hommes avaient fait d'elle un être brisé.
« Mais qu'est-ce que c'est que ce bordel… », grommela Grey d'une voix rauque en s'arrêtant brusquement, la main en visière et les yeux plissés pour être sûr qu'il voyait bien ce qu'il voyait.
Au loin, se découpant entre le blanc éclatant du sable et le bleu cyan du lagon, la coque facilement reconnaissable d'un bateau dont la taille lui semblait assez importante était échouée sur la plage, entourée d'un groupe de mouettes et brisant la régularité des vagues venant s'échouer sur le sable en laissant de grandes traînées d'écume sur son passage.
Aussitôt, Grey dégaina son poignard et s'approcha davantage, aux aguets ; s'il y avait d'autres survivants ici, il avait autant de chances de se faire des alliés que des ennemis.
Il eut une pensée pour la captive à presque deux heures d'ici, hésita, puis secoua la tête et se remit à avancer ; dans tous les cas, il faudra bien qu'il y retourne à un moment où an un autre. Et puis, trouver de la nourriture ne sera pas de refus.
L'appréhension au ventre, il s'approcha alors en trottinant à pas régulier dans le sable, grimaçant à cause de sa brûlure. Le soleil avait rapidement grimpé dans le ciel, et ses rayons ainsi que leur chaleur ne l'avaient pas épargné. Il risquait d'avoir du mal à se défendre, en cas d'attaque.
Quelque chose clochait. Autour de l'épave, rien ; pas même quelques traces de pas, déchets de bouteilles ou traces de passage humains. Grey écarta l'hypothèse de l'embuscade ; du fait qu'ils soient arrivés dans la nuit, personne n'avait dût les voir. De plus, il était bien trop tôt et il faisait à peine jour lorsqu'il avait laissé la créature qu'il avait libérée près de l'étang ; jusqu'ici, personne ne devrait savoir qu'ils étaient sur l'île.
Il arriva bientôt près du navire et pût constater que le naufrage ne devait pas dater de plus de quelques jours. Trois ou quatre, tout au plus. Les mouettes tournaient en rond au dessus de la construction, et certaines avaient même trouvé leur place dans les mâts, plus tout à fait verticaux. Le pirate plissa le nez à la vue des nombreuses déjections visibles sur le pont ; ça confirmait ses doutes quant à la date du naufrage.
Sur le pont, rien. Même la barre avait été arrachée, et une partie des barrières de bois s'étaient effondrées. Il remarqua également sue les chaloupes avaient disparues, sauf une, en piètre état. Avec prudence, le brun répéta une ouverture à travers les planches branlantes et se fraya un chemin à coups de pieds — son épaule étant inutilisable —, tout en puisant du courage dans le pendentif de sa chaine en argent encore miraculeusement autour de son cou. Il n'entendait rien d'autre que l'écho de ses propres coups et les cris de protestation des mouettes ; il n'y avait personne.
En entrant, la première chose qu'il remarqua fut l'évident désordre dans la cale. Immédiatement, il se mît à la recherche de preuve de trace humaine ; et puis, peut-être trouvera-t-il quelque chose d'utile.
Grey repéra d'abord les barils de poudre et les regarda avec méfiance. De l'autre côté, il cru trouver du vin et du rhum ; mais, l'estomac vide, il préféra éviter de vérifier et continua sa recherche. Un sourire satisfait vint éclairer son visage à la vue de la réserve d'armes, où il prit deux pistolets et un sabre à la lame légèrement émoussée ; ça pouvait toujours servir.
Plus il progressait, plus il s'interrogeait ; pourquoi avoir laissé tout ça ici ? Avec surprise, il avait même trouvé le garde manger et raclé un fond de bol avec une certaine réserve, puis dévoré trois poissons séchés sur le chemin, dont le silence ne fut troublé que par le clapotis de l'eau provoqué par ses pas et le cri lointain des mouettes. S'il y avait eut quelqu'un sur le bateau, on l'aurait déjà remarqué. Mais, le sabre dans une main, le pistolet dans l'autre et le vide de son estomac partiellement comblé, il se sentait déjà un peu plus en sécurité qu'avant. Malgré sa blessure, il ne doutait pas de ses capacités de combattant.
Grey avait atteint l'endroit le plus profond de la cale lorsqu'il ralentit subitement en remarquant que le niveau de la mer avait monté et lui arrivait presque jusqu'au genoux. Il s'arrêta alors pour prendre le temps d'écouter et regarda autour de lui. Il entendait la mer, toute proche, juste derrière la coque percée d'où s'écoulait un mince filet d'eau salé. Il faisait trop sombre pour qu'il puisse clairement distinguer ce qu'il cherchait ; aussi revint-il quelques minutes plus tard cette fois-ci muni d'une lanterne, soigneusement refermée afin d'éviter d'embraser le moindre grain de poudre. Il avait déjà eut une expérience assez marquante avec celle-ci, alors autant ne pas prendre de risques.
En tendant le bras pour éclairer les alentours, Grey comprit que s'il avait trouvé que la partie du bateau où il était entré était désordonnée, celle-ci l'était encore plus. Tout était renversé, fracassé au sol — mais pourquoi ? Par quoi ? Pendant un moment, il songea à la tempête qui les avait eux-mêmes pris par surprise, alors qu'il s'apprêtait à libérer la captive. Est-ce que ces deux événements avaient un lien ?
Il ne savait pas ; néanmoins, il s'arrêta brusquement et failli lâcher sa lanterne en comprenant ce qui était en tout cas arrivé à l'équipage.
Noyé.
Grey repoussa la brusque nausée qui s'empara de lui et recula précipitamment, le visage enfoui dans la manche de la chemise dont il s'était vêtu après l'avoir trouvée. Dans son esprit apparut brièvement l'image de corps gorgés d'eau flottant à la moitié à la surface, grouillant de crustacés qu'il ne chercha même pas à identifier. Maintenant qu'il y était, l'odeur était insupportable ; il eut un violent haut-le-cœur et dût s'appuyer contre une poutre de bois pour ne pas tomber. Grey avait déjà tué des hommes, côtoyé la mort, vu ses camarades périr dans ses bras. Il savait ce que c'était.
Mais la noyade était sûrement l'une des pires morts qui puissent exister. Surtout pour un pirate — bien qu'il ne sache pas tout à fait si ces hommes en étaient où s'ils étaient simplement des marchands qu'une tempête aurait attirés ici, sur cette île.
Sa main trouva naturellement le pendentif de sa chaîne, juste contre son tatouage. Il avait besoin d'y puiser du courage, des souvenirs ; ses amis lui manquaient. Sa famille lui manquait.
Il était seul, ici, avec une créature qu'il ne savait même pas digne de confiance et qui plus est inconsciente. Il était seul, sur une île ; une île qu'il soupçonna presque d'être maudite, pendant un moment, tant les horreurs qui avaient précédées son arrivée ici étaient forte.
Le brun s'éloigna à pas prudent et prit une grande bouffée d'air une fois un peu plus loin. Au moins était-il éclairé sur ce point ; les chances qu'il retrouve d'autres survivants que lui sur cette île étaient minimes.
Il finit par soupirer en regardant une dernière fois vers la soute. Honnêtement, il ne savait pas s'il s'agissait d'une bonne nouvelle...
Une bonne heure plus tard, aux environ de midi, le pirate remonta la lourde besace qu'il avait emplit de tout ce qu'il pourrait trouver d'utile par dessus son épaule valide, l'autre couverte de bandages faits à la va-vite, et se retourna, le cœur lourd d'inquiétude.
À quelques centaines de mètres d'ici, crachant une épaisse et massive fumée noire s'élevant à des lieues dans le ciel, l'épave se consumait progressivement, léchée par les flammes rougeoyantes alimentées par l'alcool et la poudre. Les mouettes poussaient des cris stridents, brisant le silence occasionnellement brisé par le gong retentissant des explosions.
Et, quelque part dans son cœur, l'espoir qu'il puisse un jour partir de cette île fit de même ; il brûlait autant qu'il se consumait.
Je suis toi. Tu es moi. Nous sommes un singulier, l'écho cristallin d'une même voix et d'une même entité. Je te veux, tu as besoin de moi.
Tu m'entends, n'est-ce pas ? Ce rêve n'en est pas un. Ne rêve pas. Vis, plutôt ; reviens-moi. N'entends-tu pas ma peine, la violence avec lesquelles mes larmes s'abattent sur le monde ? Ne comprends-tu pas que tu es en danger, que je veux simplement te garder auprès de moi, t'aimer ?
Ne meurs pas. Rejoins-moi. Entends mon appel ! Rejoins-moi, et ne soyons plus qu'un. Un Océan, une Mer, un Nom. Juste un.
Reviens-moi.
Grey avait pensé qu'il n'y avait personne d'autre qu'eux sur cette île. Après en avoir fait le tour en empruntant le littoral sur l'espace d'une journée, il n'avait trouvé que des épaves échouées sur le sable, où les animaux avaient déjà élu domicile. Certaines avaient été fracassées de façon violente contre le sable ; et, après être arrivé en haut de l'une des falaises, il avait pût constater avec une grimace que le courant de l'eau, puissant, attrait systématiquement toute embarcation vers l'île. Ça expliquait pourquoi il s'était réveillé sur cette plage — mais alors comment se faisait-il qu'il soit vivant, lui ?
Le soir venu, le pirate avait pût constater avec un soulagement mêlé de déception que l'autre rescapée n'avait pas bougé. Elle respirait, remuait presque imperceptiblement de temps à autre — mais c'était tout. Comme si elle était morte. Comme si elle ne comptait pas se réveiller — comme si elle avait abandonné.
« Et puis qui me dit que tu l'es pas, en fait, hein ? demanda-t-il soudain à voix haute après avoir bu à la source, suite à un repas composé de fruits trouvés sur le chemin et de poisson séché. Qu'est-ce qui me dit qu'on va pas mourir tous les deux, en fin de compte ? Pourquoi on devrait être les seuls à rester en vie ? Pourquoi est-ce que je ne suis pas mort, pourquoi est-ce que tu ne te réveilles pas ? Hein, pourquoi tu ne me réponds pas ? »
Seul l'écho lointain des vagues s'échouant sur le sable se fit entendre. Grey soupira et tira un drap du sac, leva les yeux vers les étoiles, la chaleur du feu à côté de lui séchant les vêtements qu'il avait fait tremper dans l'eau — parce que certains étaient maculés de sang et autres mixtures douteuses, et qu'Erza lui avait toujours dit de faire attention lorsqu'on touchait au sang d'un autre — bâilla et finit enfin par se coucher en face de la créature, sa main précautionneusement posée sur son poignard, son visage près du sien.
« Et comment devrais-je t'appeler, hein...? »
Seul le silence lui répondit, tandis qu'il détaillait pour la énième fois ce visage qu'il allait finir par connaître par coeur ; et il décida de chasser ses pensées pour se reposer, avant d'avoir froid — et puis, peut-être, dans la crainte de se mettre à délirer, à perdre la raison, dans sa quête d'éveiller une créature dont la nature lui échappait.
Et silence perdura, ponctué par l'orchestre continu de grillons et le chant du vent dans les palmiers, les vagues s'échouant dans un fracas sur le sable comme le gong résonnant de deux cymbales d'airain.
Et voilàà C:
Promis, la suite sera plus joyeuse. Désolée hein, mais pour faire avancer l'histoire, j'avais pas trop le choix...
Merci pour votre lecture et à bientôt ! N'hésitez pas à me poser vos questions ou à me donner vos avis, hein :3 (et Elodie, inscris toiiii, qu'on puisse parler au moins par PM x) )
Bymeha
