Helloooo ! :)
Héhé, looooong chapitre que je vous sors aujourd'hui. J'explique pourquoi en bas, aussi je vais tout de suite passer aux réponses aux reviews xD (D'ailleurs, j'ai tendance à oublier de répondre à certaines... Si c'est le cas, venez me botter les fesses en MP, je le mérite T_T)
Guest : Héhé, ravie que ça te plaise ! Et oui, c'est plus des espèces de nageoires/écailles sur les mollets et chevilles qu'une vraie queue de sirène. La galère pour qu'elle se déplace sinon ! xD
Merci à Aeliheart974 et Les Histoires d'Alice pour leurs pré-lectures, ainsi qu'à IrisJR (monstre de review va C:), Lou Celestial, Llillandrill, Aylenn, Elodie, AdelheidPride, Louise (à qui je n'ai pas pu répondre, malheureusement xD), VeryBadGirl3, rukiia kuchiki fukutaicho (Gawd, ce psoeudo... xD) et Mangetsu 1023 pour leurs reviews ! Ainsi qu'aux autres pour leurs lectures et à ceux qui ajoutent l'histoire en follow, ça fait plaisir ! :)
Genre : Romance/Adventure
Rating : T
Pairings : Gruvia, Gerza en arrière-plan.
Disclaimer : Les personnages de Fairy Tail appartiennent à Hiro Mashima. L'univers est de moi. Bonne lecture !
Chapitre III
— Awakening —
Loki fronça des sourcils en sortant de la cabine qu'il partageait normalement avec Natsu, Cana et Grey, perplexe face à la vue des hommes de l'équipage qui se ruaient sur le pont. Tous semblaient pressés, prêts à accomplir la tâche qui leur avait été donnée.
« Mais qu'est-ce qu'ils font... », grogna le marin en étouffant un bâillement, la respiration parfois entrecoupée des sanglots qui l'avaient secouée un peu plus tôt.
L'esprit embrumé de sommeil et les yeux soulignés de cernes profondes, le pirate passa une main dans ses cheveux châtains aux reflets cuivrés et retourna s'asseoir sur sa couchette, la tête entre les mains. Loki sentit son cœur chuter une nouvelle fois dans sa poitrine à la vue du matelas, vide et froid, juste en face de lui, sur lequel son regard las et fatigué se posa avec une certaine mélancolie.
Celui qui avait un jour appartenu à Grey. Celui où son ami avait toujours dormi, ri, pleuré parfois, depuis qu'il vivait avec cet équipage — depuis une éternité. Celui depuis lequel ils s'étaient parfois échangés quelques secrets, celui où, avec l'aide de Natsu, ils l'avaient regardé dormir quelques instants avant de l'éjecter proprement de son lit, dans les éclats de rire moqueurs mais ravis de ses compagnons.
Le pirate se laissa tomber sur le matelas dans un long soupir, écoutant vaguement les sons raisonnant sur le pont, juste au dessus de lui. Les planches craquaient par endroit, les cris et les talons sur le bois se faisaient entendre, lorsqu'ils surpassaient le chuchotement lointain des vagues venant effleurer la coque du navire. L'aube se levait, éclairant la petite cabine de ses rayons orangés, à travers l'interstice laissé ouvert pour qu'il puisse se sentir un peu mieux, respirer.
Et Grey n'était plus là.
Cette constatation était encore difficile, douloureuse, surtout après leur première journée et seconde nuit passées sans lui. À bord du Fairy Tail, l'équipage ne communiquait qu'à travers quelques murmures et chuchotements, n'osant pas briser le silence respectueux et plein de souvenirs qui régnait à bord. Titania fixait l'horizon de son regard brillant de larmes, toute vêtue de noir, belle et droite dans le malheur, sa main reposant sur son épée fétiche ; une petite lame recourbée, à peine émoussée, certes bien moins efficace que ses autres armes — mais le cadeau qu'il lui avait fait, lui, surtout.
Natsu, quant à lui, faisait constamment de même, fixant l'horizon dans un silence de pensées, hissé en haut du plus haut mât du bateau — là où ils se rendaient avec Grey depuis tout petits, là où ils se retrouvaient pour laisser tomber les masques et se parler enfin, comme des frères, comme des amis. Ses prunelles onyx fixaient l'immensité du ciel sans discontinuer, vides de quelconque émotion ; et il ne parlait pas, ne souriait pas — mais personne ne s'était risqué à essayer de le faire sortir de son mutisme, comprenant que ça ne servira à rien, que ça ne fera qu'envenimer les choses.
Loki soupira et passa une main sur son visage aux traits tirés par la fatigue. Et Cana…
Le rouquin se redressa brusquement alors que la porte de la cabine s'ouvrait à la volée sur Erza, le visage fermé, une lueur inespérée de détermination brillant comme jamais dans son regard chocolat. Il eut à peine le temps d'ouvrir la bouche, les sourcils froncés, qu'elle parcouru la cabine du regard — rapidement, parce qu'il savait que ça lui faisait mal à elle aussi, qu'elle ne supportera pas longtemps de rester dans la pièce où il avait toujours vécu — avant d'ordonner, impérieuse et autoritaire dans sa tenue noire à la dentelle délicate :
« Loki, va chercher Cana. On accoste dans quelques heures, je veux qu'elle vienne.
— Que… Hein ? Mais on a quitté le port d'Hargeon il y a deux jours, pourquoi est-ce que tu veux qu'on-, commença le jeune homme avant qu'elle ne le coupe, son regard bronze rivé au sien.
— On va pas à Hargeon. Notre destination sera la capitale, nous nous approcherons avec une chaloupe. Je veux qu'elle se soit dessaoulée avant ça. Venez me retrouvez dans ma cabine quand vous aurez terminé. »
Elle tourna les talons. Estomaqué, Loki regarda ses mains un instant avant d'interpeller son capitaine.
« Capitaine ! Il n'y aura jamais assez de chaloupes pour tout l'équip-
— Je sais, Loki. On ne sera que six à quitter le navire, ajouta la rousse à voix basse, avant de poser une main ferme sur son épaule comme pour être sûre qu'il était là avec elle, qu'il l'écoutait, qu'il comprenait. Ce sera une mission où j'aurai besoin de vos talents à chacun. Ceux de Cana y compris.
— Mais… Erza, Cana doit être complètement…
— Ivre ? Je m'en doute. C'est pour ça que c'est toi qui vas aller la chercher, la forcer à manger et même à vomir s'il faut qu'elle soit mieux après ça. Je m'en fiche, fais ce qu'il faut. C'est compris ? »
Elle le lâcha et s'en alla sans un mot, le talon de ses bottes claquant avec détermination contre le plancher de bois.
Le pirate cligna des yeux, encore surpris, puis soupira de nouveau. Vu l'heure, leur amie devait être planquée quelque part dans la soute, entrain de boire jusqu'à n'en plus pouvoir…
Quelques minutes plus tard, alors qu'il s'éloignait de la rumeur lointaine des marins en activité, Loki ne retint pas le soupir navré qui passa la barrière de ses lèvres lorsqu'il se rendit compte qu'il avait vu juste. Il n'était qu'à quelques mètres de là où il aurait du trouver la belle brune, mais il pouvait déjà percevoir les sanglots qu'elle laissait s'échapper et les gémissements douloureux qu'elle ne chercha même pas à cacher. La vue qu'elle lui offrit n'en fut que plus désolante ; échevelée, les pommettes rougies et ravagées par les larmes et le chagrin, elle était avachie contre un tonneau de saké une flasque de rhum à la main, entre plusieurs cadavres de bouteilles au contenu divers et provenant de plusieurs butins emmagasinés avec le temps.
« Cana… »
La brune ne dit rien, les yeux rivés vers un point invisible ; elle ne dit rien non plus lorsqu'il lui enleva doucement la bouteille avant de l'entourer de ses bras. Elle était complètement ivre ; l'odeur de l'alcool était forte, à la limite du supportable — mais il ne dit rien, ne protesta pas. C'était sa façon à elle d'essayer d'aller mieux, et tous le savaient, le respectaient.
« Allez, viens… Faut qu'on y aille, Erza va avoir besoin de nous…
— M-Mais… Loki… Grey… sanglota la brune en levant des yeux boursouflés et rougis vers son ami, la respiration hésitante, haletante. G-Grey est…
— Je sais. Viens, souffla le rouquin en l'aidant à marcher d'un bras autour de sa taille, le visage assombri. Je vais m'occuper de toi. Il faut que tu dessaoule, Cana. »
La brune gémit, titubant difficilement entre les bouteilles vides qui s'amoncelaient en tas irréguliers sur le sol. Loki eut un soupir navré, alors que le poids de la brune ne se faisait que plus important contre lui ; jusqu'où diable avait-elle pu boire pour se retrouver dans un état pareil...
Sur le chemin jusqu'à la cabine, quelques hommes les observèrent passer sans un mot, tout aussi désolés que les autres. Natsu croisa leur chemin en sortant de la chambre habillé et armé, tandis qu'ils s'y dirigeaient. Le pirate au cheveux clairs plissa le nez lorsque l'odeur d'alcool lui parvint puis échangea un long regard avec le brun aux reflets cuivrés, symbole de compassion et de complicité. Cana leva deux yeux vitreux vers leur ami, ses prunelles lilas entourées d'arabesques sanglantes recouvrant une bonne partie du globe oculaire — comme beaucoup d'entre eux, d'ailleurs, comme beaucoup aux yeux gonflés, rougis, ravagés par la douleur. Une lueur profondément douloureuse passa un instant dans les prunelles du garçon, avant que celui-ci ne s'approche pour la soutenir alors que Loki ouvrait la porte.
« Il faut absolument qu'elle soit en état d'agir. Gérard a dit qu'elle pourra nous aider. », déclara Natsu en allongeant la brune sur son lit, tout en commençant à la déshabiller sous le regard sceptique de Loki.
Les sourcils froncés, il le regarda délester une Cana parfaitement docile et gémissante de ses bottes, puis de son pantalon et de la chemise qu'elle avait noué au-dessus de son ventre avant de se décider à intervenir. Néanmoins, Natsu l'avait vu venir du coin de l'œil et précisa avant qu'il ne puisse dire quoi que ce soit :
« Il aurait fallu qu'elle se change, de toute façon. On a pas le choix, fit-il simplement en haussant les épaules, attrapant une bassine posée dans un coin qu'il ramena près d'eux.
— Mais qu'est-ce que tu...
— Aide-moi à la rafraîchir un peu. Wendy va revenir avec quelque chose à manger. », le coupa le garçon en se saisissant d'une éponge imbibée d'eau savonneuse.
Cana frissonna au contact de l'éponge humide sur sa peau et gémit encore, sanglotant pitoyablement. Le roux ne dit rien, impressionné face au comportement presque professionnel de leur ami ; lui qui était si enjoué, si prompt à s'amuser, vivre et jouer en permanence. Certes, il connaissait Cana depuis qu'ils étaient gamins, mais de là à ce qu'elle se laisse voir à moitié nue et sans aucune pudeur devant lui...
Loki eut un soupir alors que Natsu se levait pour attraper un seau vide dans le but de faire vomir leur amie. Elle était tellement ivre qu'elle n'aurait pas remarqué quoi que ce soit, de toute façon...
« Mais, Natsu... Pourquoi ? Pourquoi est-ce qu'on fait ça ? ne pût s'empêcher de demander le pirate une bonne heure plus tard, tout en aidant Cana à avaler la miche de pain et le fromage que Wendy leur avait apporté. Pourquoi la capitale ?
— Parce que... Enfin, tu ne trouves pas ça trop étrange, toi ? Tu trouves pas ça trop simple, trop facile ? »
Il ne dit rien, ne voyant pas où Natsu voulait en venir. Ce dernier enfila une chemise propre et les détailla encore un peu, tout en déclarant les sourcils froncés :
« Je peux pas croire que Grey soit mort comme ça. C'est trop bizarre, cette tempête, Arcadios... On doit trouver des réponses. Je ne dormirai pas tant que je ne saurai pas si Grey est mort ou pas.
— Grey est mort, Natsu, l'accusa Cana d'une voix rauque et brisée, dardant un regard vitreux et souligné de cernes profondes et violacées vers lui. Arrête de fuir et accepte la vérité, bordel... Tu l'as vu, toi aussi, alors arrête avec tes conneries...
— T'as qu'à abandonner et continuer à te saouler si tu veux, répliqua alors le pirate, venimeux — et Loki pût témoigner de toute la fatigue, toute la douleur qu'il pût entrevoir dans son regard, affirmer que leur ami était plus touché que n'importe qui ici. C'est pas moi, qui fuis. C'est toi, Cana.
— Espèce de... »
Le brun aux reflets cuivrés n'esquissa pas un mouvement lorsque la brune se leva comme une furie pour se ruer vers Natsu, un rictus de colère tordant ses traits striés de larmes. Et, pourtant, alors que ses mains se refermaient sur le col de sa chemise pour le secouer comme jamais en hurlant, le pirate n'émit pas un mouvement ; il ne résista pas, ne répliqua pas, n'esquiva pas, ne dit rien.
Rien du tout.
Avec lenteur et en silence, la mâchoire serrée, il leva simplement ses mains à la hauteur de celles de Cana et les laissa se refermer sur les poignets de son amie, le visage inexpressif. Et la brune hurlait, criait, vociférait, gémissait, pleurait ; et l'on entendait parfois un prénom, entre deux plaintes pleines de douleur et de colère dirigée contre ce destin qui leur avait arraché leur ami. Ce chaos de sentiments confus et désordonnés qui s'écoulaient lentement à travers les larmes salées roulant sur leurs joues, se mêlant entre elles dans une seule blessure, une seule absence.
Le regard doré de Loki se ternit, posé sur Natsu, qui prit maladroitement mais prudemment Cana dans ses bras, endurant les cris, les coups et les larmes sans un geste, sans un mot — puisqu'ils étaient de toute façon aussi blessés l'un que l'autre, puisqu'ils souffraient de la même douleur, qu'ils en devenaient aptes à se comprendre.
Parfois, sur un ton presque suppliant et plein de souffrance, on pouvait percevoir le prénom de Grey, dont l'absence était en vérité bien plus douloureuse qu'ils ne l'auraient pensé. Douloureuse pour tous.
Mais surtout pour eux.
Grey ouvrit les yeux.
Il faisait jour. Aveuglé par la lumière, il dût protéger ses yeux des rayons brulants du soleil de sa main libre, une grimace peinte sur les traits de son visage. Le sable blanc s'étendait sur une bonne centaine de mètres, bordé par le turquoise vif du lagon. Quelques mouettes planaient au-dessus de la terre, paisibles points blancs dans le ciel.
Et il n'avait aucune idée de là où il se trouvait.
Les yeux plissés et la main en visière, Grey cligna des paupières à plusieurs reprises en apercevant une tâche sombre, au loin, glissant tranquillement et gracieusement sur l'horizon bleu. Sans même réfléchir, il s'empara de la longue-vue qu'il gardait à la ceinture et la régla vers l'objet inconnu, dont il essaya immédiatement d'apercevoir l'étendard.
L'objet s'écrasa silencieusement sur le sol, et son cœur rata un battement.
Quelque part au loin, flottant au vent avec grâce et fierté, il avait cru distinguer l'emblème d'une fée, portée par un certain ami d'enfance à la chevelure étrange et au sourire chaleureux. Et c'était tellement beau, tellement inespéré qu'il n'osa pas y croire, que ses yeux s'embuèrent de larmes, que son cœur se remit à battre plus vite, plus fort, comme jamais il ne l'avait fait à la simple vue de ses amis — de sa famille — venus le chercher.
Alors il essaya de hurler ; aucun son ne sortit de sa bouche. Désorienté, il se débarrassa de sa chemise —qu'il était pourtant certain d'avoir retiré — et s'en servit pour être vu comme d'un drapeau, agitant ses bras avec l'énergie du désespoir ; ou du moins aurait-il voulu le faire. Avec un mélange de stupeur, d'effarement et une certaine perplexité, Grey sentit au contact autour de son poignet qu'une chaîne y était attachée, l'empêchant de mouvoir son bras comme il le désirait.
Ses yeux suivirent les maillons étroitement serrés dans une course qui lui sembla interminable. La chaîne s'allongeait, s'allongeait encore ; et il ne pût que s'apercevoir qu'il se trouvait sur une étendue de sable, sans arbres, sans épave — sans rien. Au milieu de nulle part.
Ou du moins l'aurait-il pensé.
Son cœur rata un battement une nouvelle fois lorsque ses yeux se posèrent sur l'extrémité de la chaîne — et qu'il se rendit compte qu'il n'était pas seul, aussi. Son regard gris en croisa un autre, à la couleur oscillant entre le noir et le bleu marine, deux prunelles si grandes et profondes qu'il ne se rendit pas tout de suite compte qu'elles l'hypnotisaient, le captivaient, au point qu'il en oublia presque le Fairy Tail qui s'éloignait peut-être. Et ses yeux glissèrent doucement le long de son visage, caressèrent la courbe de sa joue et de sa mâchoire, effleurèrent l'arrête fine de son nez et la courbe ronde et douce de ses yeux, embrassèrent timidement ses petites lèvres roses, fines et pulpeuses, figées dans une expression si froide mais pure qu'il croirait se trouver face à une statue de marbre, comme on en voyait dans les grands palais où luxe et propreté régnaient en maître sur le monde.
Il l'avait reconnue à l'instant même où ses yeux avaient rencontré les siens ; et pourtant, maintenant qu'elle était là, maintenant qu'elle était consciente et face à lui, il ne savait pas quoi faire, quoi dire. Elle était là, elle le regardait, ils étaient liés ; et il fallait qu'il rejoigne ses amis, qu'ils le retrouvent, qu'ils soient réunis. Il le fallait absolument.
Mais une vague se leva.
Par pur réflexe, il se recula, jetant un regard paniqué en arrière ; le bateau s'approchait — mais pas assez vite, sûrement pas assez vite. Il savait nager, il pourrait s'en sortir. Il pourrait.
Mais alors qu'il se reculait, qu'il tirait sur la chaîne pour qu'elle vienne avec lui, la créature lui jeta un regard contrarié, effaré. Sa peau captait les rayons du soleil ; et elle était belle, avec ses écailles circulaires qui scintillaient sous le soleil, sa peau diaphane et rayonnante d'une pureté étrangère. Elle était belle, avec ses longs cheveux bleus, ses grands yeux sombres, ses courbes toutes en rondeurs empruntes de douceur et de délicatesse. Inhumaine.
Mais pourquoi s'éloigner à son tour ? Pourquoi se reculer, tituber jusqu'à la vague qui s'apprêtait à les emporter ?
Le soleil disparut derrière une immense masse de nuages noirs. Le tonnerre gronda, claqua ; ils se retrouvèrent encerclés par les vagues, sans possibilité aucune d'échappatoire — et il voulu crier, hurler, s'époumoner, mais rien n'y faisait. Rien ne sortait de sa bouche ; et elle continuait de se trainer vers l'eau malgré le fait qu'il ne tire sur les chaînes, et elle hurlait, hurlait, sans qu'aucun son ne s'échappe de sa bouche.
Il eut simplement le temps d'apercevoir son reflet dans l'eau. Des cadavres qu'il reconnu avec horreur, noyés, aux visages familiers — Natsu, Erza, Loki, Cana. La détonation d'une explosion, au loin.
Et les bras de l'océan se fracassèrent contre lui, l'engloutissant à tout jamais.
Elle entend qu'on l'appelle.
La mer est loin et proche à la fois. Le bruit des vagues s'échouant sur le sable est une mélodie aussi douce que tortueuse à ses oreilles. Le chuchotement de l'eau semble s'adresser à elle, lui murmure des mots au sens incompréhensible et pourtant naturel pour elle, suite de sons étouffés et sublimés par Mère Nature.
Il y a quelque chose de chaud derrière elle, contre elle. Un bras autour de son épaule. C'est étranger mais pas si désagréable. Le contact d'une peau contre la sienne est quant à lui familier ; et elle a subitement autant envie de rire que de pleurer à la pensée qu'il y avait bien longtemps que personne ne l'avait touchée, si ce n'était que pour la passer des mains d'un homme à un autre — comme une marchandise, un objet, un outil.
Rien qu'une vulgaire marchandise.
Il y a quelque chose de doux et de satiné contre sa peau, en plus des rondeurs musclées doucement pressées contre elle. Elle sent encore le contact des chaînes — des chaînes qui faisaient mal, des chaînes qui l'empêchaient de partir — mais c'est plus diffus, moins douloureux. Ses cheveux sont encore humides à la racine ; et ça lui faisait du bien. Une brise souffle sur sa peau, glacée ; elle frissonne, et aussitôt, le bras autour de ses épaules se resserre, l'attire contre une masse chaude, étrangère mais familière. Comme si elle avait toujours été là pour elle.
Comme si elle avait toujours été à des côtés.
Elle a peur ; c'est un Homme, elle le sait. C'est un Homme ; mais elle n'a pas mal, pas froid. C'était chaud, doux, confortable — mais c'était un homme quand même.
Et ça lui faisait peur, tellement peur.
Elle a besoin de le regarder. De savoir. Pendant des jours, des mois, des années, peut-être, elle n'a fait que subir sans savoir. Subir sans regarder, sans rien pouvoir voir, comprendre ; juste crier, pleurer, gémir quand elle était trop fatiguée.
Alors elle a peur. Elle est curieuse, elle a besoin de regarder.
La mer l'appelle, plus fort que jamais ; mais elle l'ignore. Ses doigts se posent sur le sable chaud, et elle se retourne, doucement, délicatement, de façon la plus imperceptible possible. Elle est couverte de quelque chose qui appartient aux Hommes, recouvre sa poitrine, ses épaules et descend jusqu'en haut de ses cuisses. Ça frotte sur ses écailles. Elle n'aime pas, mais elle n'a pas mal.
Le bras autour de ses épaules était bien un bras. Avec fascination, elle effleure la peau légèrement plus mate de la sienne du bout des doigts, en apprécie la chaleur, la douceur. Comment toucher un Homme pouvait-il être agréable ? Sont-ils tous ainsi ?
Ses yeux courent lentement le long de son corps, différent du sien. Il est comme elle, mais pas tout à fait. Musclé, bronzé ; et elle trouve ça aussi bizarre que beau à regarder, laissant courir un doigt curieux sur la masse chaude qui se soulevait doucement, à un rythme régulier. C'est étrange. Ses prunelles sombres se posent enfin sur ce qui semblait être son visage ; et elle cessa tout à fait de respirer.
Parce qu'alors qu'elle distinguait des trais fins et réguliers, alors qu'elle s'attardait sur une mâchoire carrée, des lèvres fines mais délicatement dessinées, son regard se posa sur ses yeux, bordés de cils aussi sombre que les cheveux plus courts que les siens qu'il avait, elle sentit comme un courant d'eau gelée la figer de la tête au pied. Et son cœur rata un battement, la panique se mît à monter, toute sa découverte s'en alla au profil de la méfiance qu'elle avait gagné, après tous ces jours, ces mois, peut-être même ces années passées toute seule.
Parce que sur ce beau visage se trouvaient deux yeux gris, profondeurs abyssales aux parois froides et invisibles.
Deux yeux qui la fixaient.
Le soleil se levait au-dessus de la capitale. Lentement, ses rayons orangées vinrent traverser l'eau claire du port, faire briller les vitres et les tuiles de toitures encore humides à cause de la pluie. Le ciel prit des teintes plus claires, plus douces, se parant d'une robe aux couleurs bleues, roses et orangées, aux pans occasionnellement troublés de bavure de nuages mousseux aux bords dentelés. Alors que les pêcheurs s'en allaient accomplir leur besogne ou en revenait, un groupe de mouettes s'éleva dans l'astre de plus en plus clair en poussant des cris stridents, à la recherche de nourriture.
La coque d'une chaloupe en bois cogna doucement la paroi de pierres d'un muret du port, poussée par les vagues ; et parmi le groupe restreint et composé de tout juste six personne qui mît pied à terre, l'un d'eux en fut particulièrement ravi et se mît activement à la recherche de la même chose que les géants blancs du ciel, en à peine moins bruyant qu'eux.
Vêtue d'une longue robe noire aux bordures dentelées, Erza assena un coup sec à l'arrière du crâne de Natsu pour lui intimer de se taire et reprit son ombrelle des mains du quartier-maître, avant de lui offrir une main bienveillante pour le hisser sur le quai. Le pirate aux cheveux roses gémit et aida à son tour Loki, qui lui s'occupa de Cana, encombrée par la longue jupe à volants qu'elle portait. La brune le remercia et porta machinalement une main à sa ceinture, avant de pester parce que la flasque qu'elle gardait avec elle n'y était plus. Le rouquin sourit, rassuré qu'elle ai reprit du poil de la bête.
Elfman fut le dernier à sortir, prenant garde à ce que son poids dû à sa taille imposante ne fasse pas trop bouger l'embarcation. Une fois sûre que tout le monde était là et en un seul morceau — bien que Natsu ait du vomir une ou deux fois en venant ici —, Erza se tourna vers un homme d'âge plutôt mûr à la moustache taillée en brosse et déclara, aussi impérieuse que d'habitude :
« Merci, Macao. Je te laisse le commandement du navire durant notre absence. Dis aux hommes que le premier qui dérape, je le force à nous suivre à la nage jusqu'à la prochaine destination. », ajouta-t-elle ensuite, très sérieuse.
Le vieil homme acquiesça et s'en alla sans plus de cérémonie, la chaloupe glissant silencieusement sur la surface mouvante de l'eau jusqu'à destination du navire, dissimulé dans une crique un peu plus loin.
« À la nage ? Vous êtes dure, capitaine.. », ne pût s'empêcher de souffler Gérard à l'oreille de celle-ci, alors qu'elle essayait tant bien que de mal d'ouvrir son ombrelle.
La rousse sursauta légèrement ; la seconde d'après, son second lui tendit l'objet ouvert au dessus de sa tête, le soleil se découpant en faisceaux de lumière orangée dans l'ombre de papillons en dentelle qui se dessinèrent doucement sur sa peau diaphane. Les lèvres peintes en un doux vermeil de la capitaine s'étirèrent en un sourire reconnaissant, alors qu'elle replaçait maladroitement une mèche flamboyante derrière son oreille, afin qu'elle ne brise pas la régularité du chignon lâche recouvert d'un large chapeau, sombre, lui aussi.
Gérard eut un sourire, une lueur tendre passant dans son regard moucheté de petites paillettes d'or incandescentes fondues dans une étendue mordorée. Les déguisements qu'ils s'étaient trouvés leur allaient à merveille ; des tenues bourgeoises pour lui et Erza, un uniforme de marin pour Natsu et Elfman, une tenue légèrement plus « gitane » pour Cana et une tenue plus décontractée mais toujours dans l'élégance pour Loki. De quoi utiliser le talent de chacun tout en passant inaperçu — et surtout, surtout pas pour des pirates.
« C'est un peu sombre, mais cet apparat vous va à ravir, ma Lady, ajouta-t-il dans un murmure taquin mais sincère, conscient que ça suffisait à ce qu'elle se détende — et ce fut visiblement le cas, puisqu'Erza en rougit de plaisir.
— Oh, arrêtez vos mamours tous les deux, vous me donnez envie de me jeter à l'eau... », bougonna Cana les bras croisés sur la poitrine, une moue contrariée peinte sur le visage.
Les deux pirates s'éloignèrent et se sourirent, amusés. Si Elfman était trop occupé à redécouvrir les quais de ce qui avait été sa ville natale et Natsu à se plaindre d'avoir faim, Loki ne pût s'empêcher de soupirer avant de sourire, amusé, presque attendri par le comportement de leur amie. Bien-sûr, ça n'eut pour effet que de renfrogner davantage la brune, qui détourna posément son regard pour fixer le soleil qui se levait sur l'océan, dans lequel se reflétait l'astre rose-orangé parsemé de nuages à l'aspect cotonneux et bleus-violacés, le bleu nuit du ciel s'éclaircissant progressivement. Les rayons lumineux firent bientôt briller l'eau salée coulant entre les pavés gris des quais, l'ombre d'une mouette venant parfois furtivement se glisser entre les lignes quadrillées en de longs filets d'argent.
Les premiers groupes de pêcheurs commençaient à affluer, leurs rires gutturaux et plein d'entrain s'estompant dans l'air en même temps que les volutes grises et blanches de cigares et pipes en bois, l'odeur du tabac se mêlant à la fragrance marine de la mer et des poissons frais du port. Les premières enseignes ouvrirent leurs portes, les crieurs publics vinrent aux nouvelles, se rencontrèrent et se séparèrent dans un ballet quotidien, rythmé par les symboles d'encre sur le papier des journaux et des affiches clouées aux arbres et aux murs.
Et sous leurs yeux ébahis, fatigués, amoureux ou nostalgiques, la capitale s'éveillait, effaçant presque la peine silencieuse qui subsistait dans leurs regards de sa lumière. Comme si elle avait elle aussi été endormie, elle semblait s'extirper avec détermination de la stase ensommeillée dans laquelle on l'avait plongée pour refaire fonctionner l'activité, si animée qu'elle en paraissait vivante.
Gérard se tourna vers Elfman et eut un sourire en voyant l'air songeur et nostalgique affiché sur son visage aux courbes viriles et à la peau tannée, ses yeux sombres plein de souvenirs qui avaient très probablement fini par s'estomper dans sa mémoire depuis le début de sa nouvelle vie.
« Alors ? Qu'est-ce que ça fait, de rentrer chez soi ? », lui demanda le quartier maître en ajustant le large chapeau posé sur ses cheveux bleu roi, assez grand pour dissimuler la marque qui ornait son visage en même temps que son identité.
Le jeune pirate haussa un sourcil, soupira, puis répondit en souriant avec sagesse :
« À vrai dire, cela fait longtemps que cette ville n'est plus ma maison, monsieur, expliqua-t-il calmement en voyant la ville s'éveiller. Mais... Ça fait quand même
chaud au cœur, précisa-t-il ensuite.
— Hm, je comprends. Tes sœurs vivent ici, n'est-ce pas ? »
Loki arqua un sourcil intéressé, jugea Elfman du regard, l'imagina en plus petit et féminisé, puis secoua la tête et retourna taquiner Cana. Natsu quant à lui choisit ce moment là pour scruter les alentours à leurs côtés.
« C'est vrai, Monsieur, affirma alors le grand homme en souriant. J'imagine qu'elles ont toutes les deux changé, en presque deux ans...
— Bah, on aura qu'à les voir, et puis on verra bien ! Hein Cap'taine ? », les coupa Natsu en intervenant dans la conversation avec un sourire.
Erza se tourna vers eux, retourna silencieusement la question dans son esprit en sondant le regard amusé de son second et soupira, son sourire se fanant en une mine ennuyée.
« Eh bien, je suppose que Mirajane m'aurait étripée de toute façon, alors qu'on aille la voir ou pas... soupira la rousse en passant une main ennuyée sur son visage. Enfin... On se séparera en deux groupe. Elfman et Natsu, avec moi. Cana et Loki, accompagnez Gérard. Vous savez ce que vous aurez à faire ensuite, ajouta-t-elle en ajustant son chapeau, avisant une patrouille qui passa dans les rues, leurs bottes claquant sur le pavé au rythme de leurs pas lourds et parfaitement organisés.
— Pourquoi est-ce qu'on va pas simplement leur éclater la gueule ? », demanda Natsu, l'air presque déçu.
La rousse eut un petit sourire ; il agissait presque comme si Grey était encore là.
Son cœur se serra alors qu'elle admirait pensivement les ombres de son ombrelle au sol ; ils agissaient tous comme si Grey était encore là. Comme s'il ne s'était rien passé.
Comme si ce n'était justement pas ça qui les avait menés ici. Comme si ce n'était pas pour Grey qu'ils avaient pénétré la capitale afin d'enquêter.
Comme s'il n'avait jamais été déclaré mort.
La main qui se posa tendrement au creux de son dos la sortit avec douceur de ses pensées ; reprenant ses esprits, la capitaine sourit à son second et releva le menton avec fierté, se parant de son armure d'honneur et de fierté — cette armure là qu'elle ne devait jamais retirer, qu'elle ne retirera jamais, qu'elle n'avait jamais retiré.
Sauf lorsqu'elle était avec Grey, peut-être.
« Natsu, Elfman, avec moi. Loki et Cana, vous partez avec Gérard. Ne lancez le signal qu'en cas d'urgence. »
La brune déglutit et échangea un regard hésitant avec les autres, l'air de regretter très fortement de ne pas être restée sur le navire.
« D'extrême urgence. », précisa alors Erza en se mettant à marcher, ses talons claquant sur les pavés.
Tous se dispersèrent silencieusement, cachés dans l'ombre des arbres et des bâtiments. Leurs pas étaient précis, discrets, naturels — mais silencieux, surtout.
Planant au-dessus de la ville, seul l'œil perçant d'un aigle au plumage majestueux pût entrevoir cette même blessure qui les avait menés ici, flottant comme une ombre éphémère au-dessus de leurs têtes. Et, toujours, le soleil continuait sa course jusqu'au firmament, illuminant de milles feux la naissance de convictions futures qui les animaient et les poussaient à avancer.
Grey s'était toujours demandé ce qui pourrait bien se passer à l'instant où la captive d'Arcadios se réveillerait.
Ses yeux sombres le fixaient avec effarement, brillants de terreur — réaction qu'il pouvait pour le moment concevoir, puisque la jeune femme était complètement nue, seulement vêtue d'une chemise déchirée par endroit et grande ouverte et qui avait, qui plus est, dormi avec lui, et ce sans aucun accord préalablement donné, au beau milieu d'une île perdue et visiblement déserte. Elle le fixait la bouche entrouverte de stupeur, complètement figée par la peur ; et il devait sûrement se trouver dans le même état, trop surpris de la voir vivante, trop étonné après l'avoir vu inconsciente tout ce temps.
Le brun déglutit, à présent parfaitement réveillé. Et maintenant, qu'est-ce qu'il allait lui dire ? Comment expliquer ? Quelles questions poser ? Par où commencer ?
La bleutée prit une grande inspiration, soufflée par la brise qui vint doucement bercer la palme d'un des courts palmiers sous lesquels ils étaient abrités. Le pirate remarqua que ses mains étaient crispées, pleines du sable clair, doux et frais au toucher qui se trouvait au sol ; elle devait visiblement s'être à peine réveillée plus tôt que lui, vu la surprise mais l'air légèrement brumeux qu'il pût lire sur son visage.
« Euh… Je m'appelle Grey Fullbuster, je suis un pirate de l'équipage de Fairy Tail dirigé par Erza Scarlet et- », avait-il alors commencé à réciter par cœur, comme par automatisme, avant que la jeune femme ne le coupe en poussant un cri strident.
Grey plissa les yeux et se fit violence pour ne pas plaquer ses mains sur ses oreilles, ses tympans se retrouvant soudainement et violemment agressés ; et avant qu'il n'ait fait quoi que ce soit, la prisonnière recula et s'apprêta à partir, sur ses pieds bien plus vite qu'il ne l'avait pensé. À partir.
À s'enfuir.
« Eh, attends ! Je te veux pas de mal ! », lui hurla-t-il en partant à sa poursuite, dévalant la pente ensablée à toute vitesse.
Son incrédulité se lut sur son visage, alors qu'il redoublait d'allure pour rattraper les quelques mètres qui les séparaient ; pourquoi courir vers la mer ? Quelle issue espérait-elle y trouver ?
Alors que les crabes effrayés par le bruit se dépêchaient de se réfugier sous le sable et qu'un couple de mouettes les regardaient avec curiosité, Grey sentit son cœur rater un battement en même temps que ses pas qui ralentissaient, tandis qu'il fixait le vide avec un visage inexpressif.
La vision des corps noyés de ses amis apparurent dans son esprit. La plage. La vague.
Cette fille, qui courrait avec désespoir pour rejoindre la mer.
Grey bondit en avant, ses pieds foulant le sable en soulevant quelques grains blancs et dorés derrière son passage.
« Attends ! Pars pas ! »
Il accéléra, se rapprochant prudemment mais sûrement ; d'accord, ils se connaissaient pas plus que ça et il avait dormi à côté d'elle alors qu'elle était inconsciente.
Mais est-ce que ça justifiait le fait qu'elle essaie de s'enfuir de la sorte ?
Elle paniquait. Jetant un regard en arrière, elle ne vit pas le corail échoué sur la rive qui barrait son passage ; et le brun retint son souffle en la voyant tomber, son visage aux traits déformés par la douleur à quelques centimètres du sol. Elle se mît à se trainer jusqu'à l'eau ; il ne ralentit pas l'allure et calcula mentalement et à toute vitesse son coup.
Elle s'était relevée et titubait jusqu'à la rive.
Il hurla quelque chose et bondit vers elle avant de la ceinturer, l'entraînant dans une chute qui les projeta tous les deux dans l'eau.
Grey grimaça, le souffle court ; elle se débattait et donnait coups de poings et de pieds, se servant des poignets de ses chaînes pour lui faire davantage mal — ou essayer, du moins. Et il ne l'avait même pas menacée !
« M-Mais... Bordel, arrête ! s'époumona-t-il plus fort qu'elle en la jetant sans ménagement sur le sable, avant de s'asseoir à califourchon sur son dos pour l'immobiliser. Arrête ! »
Elle émit un bruit bizarre alors qu'il bloquait ses mains derrière son dos dans une clef de bras qu'Erza lui avait appris. Un grognement, un sifflement, il savait pas. C'était juste pas humain.
Elle était pas humaine.
Grey se laissa choir en avant dans un soupir las et fatigué ; la jeune femme cessa de gigoter à l'instant même où son front effleura sa nuque, alors qu'il empêchait sa tête de bouger pour le surprendre et l'agresser d'une main fermement agrippée à ses cheveux.
Les hurlements se muèrent en des cris espacés par des grognements, qui finirent enfin par ne devenir que de faibles gémissements, des lamentations douloureuses ; et il soupira, le cœur lourd de chagrin et battant à toute vitesse dans sa poitrine, l'absence de ses amis à ses côtés creusant une blessure de plus en plus douloureuse dans son esprit.
Et merde, mais qu'est-ce qu'il avait fait pour mériter ça ?
Grey grimaça et émit en grognement de douleur ; en parlant de douleur, celle de sa brûlure venait d'ailleurs de brusquement se réveiller, maintenant que l'adrénaline était retombée. Sa peau le tiraillait de partout, et une nausée se pressa dans sa gorge nouée, sous la brûlure du soleil sur ses plaies ; et il avait mal, il avait mal, bordel...
La captive cru qu'il avait baissé sa garde et émit un mouvement pour se dégager de son emprise ; au lieu de ça, les yeux fermés et mâchoires serrées, Grey raffermit davantage la poigne qu'il avait sur ses cheveux et la maintint fermement au sol, immobile.
« Bouge pas. », grogna-t-il simplement d'une voix rauque.
Est-ce qu'elle comprenait ce qu'il disait ? Il ne savait pas ; dans tous les cas, elle restait immobile, seules leurs respirations étouffant le silence environnant. Elle était réveillée. Ils étaient seuls.
Et il n'y avait personne d'autre.
Le brun soupira à nouveau, chassant cette violente envie de pleurer ; ça servira à quoi de se laisser aller, de toute façon ? Ça le ramènera pas près de ses amis. Ça fera pas venir sa famille.
Le pirate relâcha doucement les cheveux de la jeune femme en se redressant ; elle ne bougea pas pour autant mais parut soulagée, ses grands yeux noirs essayant vainement de l'apercevoir. Rassuré, il prit une grande inspiration et déclara, un peu plus calmement cette fois-ci :
« Je ne te ferai pas de mal. Je sais pas ce qu'Acardios et son équipage t'ont fait, ni même ce que t'es, mais je ne veux pas te blesser. »
Son regard gris se ternit en voyant qu'elle frémit à la mention d'Arcadios. Et qu'est-ce que ces gars avaient bien pût lui faire, hein ? De quoi est-ce qu'elle pouvait bien avoir leur pour réagir comme ça ?
Elle ne bougea pas non plus lorsqu'il libéra ses poignets, la maintenant toujours contre le sable de son poids. Ils tombèrent au sol dans un bruit mas, sans qu'elle ne dise quoi que ce soit.
Et ce silence devenait de plus en plus gênant de secondes en secondes.
« Est-ce que tu comprends ce que je te dis, au moins ? », s'inquiéta-t-il tout de même, hésitant — parce que ce serait bête qu'il fasse tout ça pour rien, tout de même.
La jeune femme acquiesça au bout de quelques secondes, lentement elle aussi. Il en soupira de soulagement ; peut-être n'allait-il pas perdre la tête, finalement. Il n'avait pas envie d'en faire une prisonnière, et encore moins de la blesser, à vrai dire ; c'était simplement pour la calmer. Histoire qu'elle l'écoute.
Qu'ils puissent essayer de se parler.
« Je m'appelle Grey. Et toi ? »
Seul le bruit des vagues s'échouant sur le sable lui répondit.
« Tu sais parler ? Tu connais ma langue ? »
Elle ne répondit pas ; à la place, un autre sifflement se fit entendre, débordant de hargne, alors qu'elle avait recommencé à se débattre.
Grey avait soupiré avant de l'immobiliser à nouveau ; et cette fois-ci, quelques larmes vinrent perler à ses yeux gris, la douleur de sa brûlure et de ses blessures se fit plus cuisante encore, la créature bougeait encore plus si c'était possible.
Et lui, il ne savait tout bonnement pas quoi faire. Il était là, seul sur cette île avec une créature qui savait à peine parler ; et il ne savait pas quoi faire non, à peine quoi penser.
Il n'avait strictement aucune idée de ce qui allait se passer;
Le pirate ne savait plus depuis combien de temps elle se débattait avec énergie sous son poids. Toujours est-il qu'avec un soupir, il avait finit par se débarrasser de sa ceinture pour lui lier les poings — en évitant soigneusement de se faire atteindre par ses coups — pour la porter sur son épaule, ignorant sa semi-nudité pour se concentrer sur sa propre sécurité. Elle tenta de se débattre, mais il la tenait de sorte à ce qu'elle doive faire un effort plus que considérable pour seulement se redresser, ce qui aurait le mérite de l'étonner puisqu'elle était actuellement à jeun et ce depuis un bon moment.
« Désolé, fit-il simplement en la posant au sol, hésitant un moment avant d'attacher la chaîne au tronc d'un cocotier sous ses yeux effarés. J'voulais pas en arriver à là, mais tu ne me laisses pas le choix. Je... »
Son regard croisa le sien, noyé de peur et d'appréhension. Résigné, Grey soupira et déclara après qu'une brise ait soufflé, rassemblant les morceaux nécessaires à ce qu'il voulait expliquer — ce que lui même avait du mal à assimiler, ce qu'il ne parvenait pas à comprendre, à trouver :
« Je sais pas ce que t'es. Mais j'ai... »
Il s'arrêta. Le regard de la prisonnière posé sur lui suffisait à le déstabiliser ; alors, hésitant, il porta une main à son visage et le débarrassa avec des gestes doux du sable qui s'y trouvait, avant de simplement poser sa paume devant ses yeux. Elle tremblait de terreur ; il serra les dents et détourna son regard.
Il ne lui voulait pas de mal — il ne lui fera pas de mal. Mais il ne pouvait pas prendre le risque de la laisser partir ; et les tempêtes, et les noyés ? Grey était convaincu que d'une façon ou d'une autre, sa présence influençait sur ces événements ; alors non, il ne prendra pas le risque de rester seul ici.
Et même si c'était terriblement égoïste, quelque part, il ne pouvait pas le nier ; il ne voulait pas rester seul ici.
« J'ai l'impression... Nan. J'ai le sentiment que tu as quelque chose à voir avec tout ça, lui dit-il alors — et bordel, pourquoi est-ce qu'il lui parlait alors qu'elle ne savait peut-être même pas parler, pourquoi est-ce qu'il lui disait ça comme si c'était normal à ses yeux de l'enchainer à nouveau ? — en jetant un coup d'œil vers l'horizon turquoise. Il faut avant tout que je comprenne ce qu'Arcadios te voulait... Et pourquoi est-ce que je suis bloqué ici. », ajouta-t-il plus bas, d'une voix étrangement douloureuse, presque étranglée.
Elle resta silencieuse. Lentement, il détacha sa main de son visage et s'autorisa à plonger dans ses iris sombres, un pincement venant se faire sentir au niveau de son cœur à la vue de la tristesse qui y régnait. Parce qu'elle restait silencieuse, n'émettait pas un mot ; mais bordel, y'avait juste tellement, tellement de choses qu'elle semblait vouloir lui dire dans ce regard, juste dans un regard.
Grey soupira longuement.
« Je suis désolé. »
À sa grande surprise, elle ne dit rien. Résignée, elle détourna les yeux et riva un regard vide vers la mer, ramenant péniblement sa cheville blessée contre elle ; et la voir comme ça lui porta un coup douloureux au cœur, lui rappela leur situation, celle d'êtres seuls ici sans personne pour les aider, celle de devoir s'entraider alors qu'elle ne savait même pas parler, qu'elle semblait obstinée à rejoindre l'océan.
Alors même que leur nature n'était pas la même. Qu'elle voulait rejoindre ce qui l'avait amené ici, ce qui semblait avoir noyé tous ces cadavres qu'il avait découvert.
Il ne la comprenait pas, ne pouvait pas concevoir sa manière de penser. Il y avait cette fille qui voulait rejoindre la mer.
Et lui, dont la mer le séparait de ceux à qui son cœur était relié — et à cette pensée, son cœur de serra, sa gorge se noua ; et il fut pris d'une brusque et soudaine envie de pleurer, de craquer, de se laisser aller.
De s'éloigner. De s'isoler.
Elle émit une plainte douloureuse en le regardant s'éloigner vers le rivage ; il ne se retourna pas. Elle gémit alors qu'il avançait plus vite
; il redoubla d'allure.
Un hurlement déchirant fit s'envoler un banc de perroquets effrayés, retentissant aux alentours avant de se briser comme les vagues s'échouant sur le sable ; il ferma les yeux et sentir les larmes les lui brûler, alors qu'il s'asseyait à l'autre bout de la plage, le visage enfoui dans ses bras blessés. Elle l'appela encore ; et il ne répondit pas — il avait mal, il avait trop mal.
Et il se sentait seul, putain, si désespérément seul...
Leurs armes cliquetaient à chaque pas.
Oh, elle en savait quelque chose des armes, Cana. Son père avait été un célèbre manieur et fabricant des plus puissantes armes ayant jamais sillonné les mers, de ce que sa mère lui avait dit. Qu'il s'agisse d'épées, de marteaux, de sabres, de poignards, de simples coutelas, de mousquets acérés, de canons ou de pistolets ; son père avait grandi parmi elles, ces armes meurtrières — et puis il était parti.
Comme ça, un jour. Sa mère lui en avait que vaguement parlé, du temps où elle était une petite fille. Elle lui avait dit que son père était un homme fort mais dangereux. Qu'à cause de ça, d'autres hommes avaient peur de lui, et que comme tous les hommes quand ils ont peur de quelque chose, ils voulaient l'écarter ; belle façon de dire exécuter, de dire tuer. Elle était trop jeune pour comprendre à l'époque, à vrai dire, alors elle n'avait pas posé la question et avait écouté sa chère maman lui parler d'un homme qui lui semblait un peu plus merveilleux à chaque récit qu'elle lui faisait.
Et puis sa mère avait été emportée par la maladie. La petite Cana s'était retrouvée toute seule, puis aux mains d'une vieille dame acerbe qu'elle avait tout de suite détesté. Elle sentait le parfum, la fumée et cette chose appelée « opium » qu'ils murmuraient tous sur le bout des lèvres, ce truc qui puait et qu'ils cachaient derrière les corps innocents de petits filles muettes. Elle était trop maquillée, trop colorée ; alors elle la détestait. Parce que Cana avait vite compris qu'elle ne sera jamais une mère douce comme la sienne, que ce ne sera pas elle qui viendra la bercer la nuit, qu'elle, elle préférait les paroles dures et les tapes sur la joue — mais pas celles comme sa mère lui en donnait pour jouer, des tapes qui faisaient mal, des tapes pour blesser, pour faire pleurer.
Très vite, le cœur de Cana s'était empli de haine, et bientôt, les graines laissées par le souvenir de sa mère fleurirent en une forte indépendance et un besoin incroyable de liberté. Une liberté qui avait prit la forme d'images et de souvenirs, d'un père qu'elle avait tout de suite aimé sans le connaître.
Il y avait d'autres filles. Les autres filles détestaient la vieille aussi, d'ailleurs ; mais elles avaient eut moins de chance qu'elle, ces filles-là. Elles partaient, parfois, comme ça ; et personne ne savait ce qu'elles devenaient, ce qui pouvait bien leur arriver. Cana s'était dit qu'elle en retrouvera peut-être un jour aux coins sombres des rues, chez les hommes riches — et pas forcément en tant qu'épouses, ça non. Mais elle n'avait pas voulu de ce destin là, elle. Ça semblait inévitable pour des fillettes comme elle, mais elle n'avait pas voulu de ça, elle ne se serait jamais rabaissée à ça.
Et puis elle avait rencontré Grey.
Elle passait ses après-midis dehors, dans une ville côtière qui vivait exclusivement du commerce. Moins active que la capitale ou même qu'Hargeon, certes, mais avec un bon nombre d'habitants tout de même. Comme à chaque fois qu'elle le pouvait depuis qu'elle était avec cette femme qu'elle détestait et les autres filles, Cana s'était discrètement échappée pour se rendre sur les quais.
Elle en avait l'habitude depuis longtemps, à vrai dire. Parce qu'elle savait que c'est par là que son père était parti ; alors, à chaque fois que la grosse la frappait, à chaque fois qu'elle entendait gueuler, elle venait ici. Elle venait ici, et elle imaginait voir un immense navire débarquer dans le port, avec un trentaine de marins tous plus courageux les uns que les autres et armés jusqu'aux dents. Et puis elle imaginait leur capitaine ; elle le savait beau, elle le savait grand, fort, puissant et brave. Elle imaginait sa voix, son sourire — et c'était chaud, et c'était beau, et ça faisait battre son cœur si fort de seulement y croire.
Et, alors qu'elle tendait le bout de ses doigts vers l'horizon nue, elle espérait qu'il l'appellerait. Elle imaginait une grande main chaude se refermer sur les siennes écorchés, un sourire éclatant et une voix grave, profonde mais chaude qui dirait : « Viens ma chérie, Papa est rentré. ». Elle espérait oui, elle espérait.
Et puis la nuit tombait. Les marins rentraient, les bateaux s'amarraient ou partaient.
Et le grand navire aux voiles blanches ne restait qu'un rêve secret.
Alors elle rentrait, le cœur lourd, ses pieds nus tapant les pavés de pierre mouillée. Elle escaladait une fenêtre, se contentait parfois de passer par la porte de derrière, lorsque le cuisiner était trop occupé à s'empiffrer pour la remarquer ; et, ses yeux brillants dans l'obscurité, elle se faisait une place comme elle le pouvait dans un des lits bien souvent occupés par les autres filles et continuait à rêvasser, son regard plein d'espoir tourné vers les étoiles, toujours la dernière à veiller — parce qu'elle le savait, qu'elle ne voulait pas ressembler aux autres filles, qu'elle gardait l'espoir de s'en sortir et de fuir, qu'en cas de dernier recours, elle avait toujours le couteau de son père que sa mère lui avait donné, qu'elle pouvait toujours s'enfuir et pas seulement se contenter de rêver. Parce que c'était chaque matin pareil ; des questions, un bain dans de l'eau froide, un bref petit déjeuner, une gifle pour pleurer, pour haïr, pour mieux rêver.
Pourtant, ce matin-là fut différent.
Elle n'avait pas attendu l'après-midi pour partir, cette fois-ci. Elle aimait trop voir les poissons qui brillaient au soleil, regarder les hommes de la mer s'activer, le vent pousser les bateaux et les ramener au port, les armes aux ceintures, discrètes, dangereuses, qui la fascinaient.
Cana ne se souvenait plus de ce qui avait attiré son attention, cette fois-ci. En la voyant, un homme qui transportait une cargaison de vivres lui avait donné une pomme et du poisson séché dans un clin d'œil complice ; trop heureuse, elle était entrain de le remercier lorsque son regard lilas s'était posé sur l'horizon.
Sur le coup de la surprise, elle avait tout lâché.
Il y avait un bateau dans le port. Pas un bateau de pêche, un voilier de commerce, pas une de ses ridicules barques d'où sortaient les pêcheurs satisfaits du contenu de leurs filets.
Un vrai navire. Le navire aux voiles blanches et éclatantes de ses rêves.
Sans doute sa bouche s'était-elle ouverte d'elle-même sous le coup de la surprise, tant ça paraissait incroyable, impressionnant, impossible. Elle ne s'était même pas rendue compte de l'état du port, qui s'était comme petit à petit déserté, la crainte s'insufflant avec le vent et se dissipant comme de la fumée.
Mais pas pour elle.
Et, lentement, alors que les hommes commençaient à descendre à terre avec quelques caisses, un sourire plein de rêves et d'espoirs étouffés s'était peint sur ses lèvres, exposant de petites quenottes blanches à la lueur d'un soleil éclatant.
Ces marins là étaient différents ; mais ils n'en restaient pas moins fantastiques, héroïques, quelque part. Ils étaient un peu plus maigres peut-être, un peu moins propres sûrement ; et pourtant, dans ses yeux d'enfants, ils brillaient.
Ils brillaient, ces hommes venus de la mer qu'elle avait tant observée.
Ils passèrent à côté d'elle sans réellement la voir, laissant derrière eux l'odeur de l'océan et cette fragrance virile qu'était celle des hommes qui travaillaient ; une odeur qu'elle avait toujours imaginée pour un père qu'elle rêvait de rencontrer. L'un d'eux faillit la bousculer et s'excusa avec un bref sourire ; émerveillée, elle ne sut quoi répondre et le suivit du regard jusqu'à se retourner.
Et quelque chose la percuta de plein fouet.
« Putain, Natsu ! Tu peux pas regarder où tu marches un peu ?! vociféra une voix qu'elle ne reconnut pas, sonnée, quoiqu'elle fut capable de dire qu'elle était plus jeune que les autres.
— Tu te fous de moi, Grey ?! C'est toi qui m'a poussé ! J'y vois rien avec cette caisse de mes deux moi ! rétorqua une autre voix, jeune aussi, sur un ton semblable.
— Bordel, je le savais que t'étais pas foutu de porter ce truc, c'est deux fois plus lourd que toi ! T'es aussi fort qu'une petite fille ! »
Cette fois-ci, parfaitement consciente de ce qui l'entourait, Cana avait vu rouge en entendant ces mots et se décida à intervenir dans la dispute qui faisait rage entre les deux garçons pratiquement affalés sur elle.
« Eh ! Répète un peu ce que t'as dit à propos des filles pour voir ?! », s'était-elle écrié d'une voix mauvaise, dardant un regard coléreux sur celui qui venait de parler.
Deux paires d'yeux étonnés s'étaient posées sur elle.
L'un deux — celui qui l'avait fait tomber à terre avant de lui même lui tomber dessus — avait un physique drôlement différent de tous les enfants qu'elle avait ou rencontrer ici. Sa peau était mate, visiblement accoutumée au soleil, ses yeux d'une couleur oscillant entre le vert-olive et le marron-doré et ses cheveux... Cana cligna des yeux plusieurs fois pour voir si elle n'était pas encore sonnée avant de voir qu'effectivement, ils étaient roses. L'autre était assez atypique aussi ; la peau un peu plus claire — quoique l'air de côtoyer le soleil pendant une bonne partie de l'année aussi — les cheveux noirs et les yeux gris. Bizarre.
Sans faire attention à leurs mines déconfites, Cana avait ramassé sa pomme et le poisson avant de jeter un coup d'œil au contenu de la caisse.
« Qu'est-ce que vous faites avec un... demanda-t-elle alors en soulevant un pan de ce qui semblait être une large pièce de tissu noir.
— Non ! s'écria le brun en essayant de l'arrêter.
— Touche pas à ça ! ajouta l'autre aux cheveux roses en tentant de le lui arracher des mains.
— ... Pavillon ? », finit la fillette en plissant des yeux à la vue du symbole pourpre soigneusement cousu par-dessus.
Elle fronça des sourcils, ignorant les deux garçons — en particulier le brun, qui prit sa tête entre ses mains en psalmodiant des « merde merde merde ». Sa mère lui avait vaguement parlé des pavillons, et bien qu'elle en ai vu beaucoup, jamais elle n'en avait vu des semblables à celui-ci. Une mine songeuse s'affichait sur ses traits avant que ses yeux ne s'écarquillent en même temps que sa compréhension.
Le garçon aux cheveux roses scrutait son visage lorsqu'elle leva un regard stupéfait vers eux.
« Si vous n'êtes pas des marins... Votre pavillon est noir... Vous êtes des... Des...
— Natsu, c'était pas de ma faute, c'est toi qui vas le dire à Erza !
— Des... Des...
— QUOI ? Sale traître ! Tu m'as poussé, alors on plonge ensemble et puis c'est tout !
— Des... répéta Cana, hébétée et n'osant pas croire à ce qu'elle voyait, à ce qu'elle comprenait.
— Meeeeeeeeeeeeerde, on va se faire tuer ! Elle va nous torturer, nous étriper, nous...
— Ou pire ! renchérit celui aux yeux verts brillants de panique. Nous noyer !
— Des... Des... répétait encore la fillette, avant que son regard ne se pose sur l'épée de la personne qui s'avançait dans leur direction.
— Sérieusement, est-ce qu'il existe une mort pire que la noyade pour des gens comme nous ?
— Greeeeeey, gémit l'autre en se laissant tomber à genoux.
— Qui compte vous noyer ? »
Silence.
Les trois enfants — quoiqu'on pouvait les appeler adolescents, même s'il était clair que les deux garçons manquaient de maturité — levèrent les yeux vers celle qui venait de parler.
Cana cligna des yeux ; elle avait de beaux cheveux. Longs et roux, d'un rouge vif qui lui rappela sans mal celui de l'étendard ; mais ce qui attira son intérêt fut la fine épée dont la poignée d'or attira immédiatement son regard, lui évoquant la finesse familière du couteau qu'elle gardait précieusement dans ses affaires, cachées sous une des lattes du parquet de la chambre commune.
La jeune fille semblait avoir à peu près leur âge. Pourtant, il se dégageait d'elle une discipline et un jugement qui lui octroyaient un côté imposant et qui invitait au respect, lui donnant également un air plus sage et donc plus âgé que les deux garçons. D'ailleurs, à la vue des teints livides de ces derniers, la brune en conclut qu'il s'agissait de cette Erza censée les tuer. Elle haussa des épaules ; après tout, pour ce que ça pouvait bien lui faire...
« C'est toi Erza ? », lui demanda-t-elle alors simplement, tout en détaillant ses vêtements avec une certaine envie.
Ils étaient propres, eux, au moins. Erza sembla étonnée mais lui sourit, avant de lui tendre une main bienveillante pour l'aider à se relever.
La brune fronça des sourcils en distinguant le symbole d'appartenance à la marine de la capitale brodé sur les gants blancs.
« Et toi, qui es-tu ? lui demanda alors la rousse en l'aidant à s'épousseter.
— Euh... Cana, fit la brune en la laissant faire, perplexe. J'habite dans cette ville. Pourquoi est-ce que tu portes l'emblème de la marine ? demanda-t-elle alors à son tour en désignant ses gants.
— Ah, ça... Euh, disons que j'ai été la pupille d'un membre du conseil, alors entrer dans la marine royale n'as pas été très diffi-
— Vous êtes des pirates, hein ? »
Sa question n'en était pas vraiment une ; mais la rousse avait l'air d'être sur le point de lui inventer un gros bobard, et rester avec la grosse quand elle parlait avec des personnages influents lui avait permis d'apprendre à rapidement cerner les gens. Même si son histoire semblait plausible, Erza était clairement entrain de s'apprêter à mentir.
Le sourire de la jeune fille fondit comme neige au soleil alors qu'elle lâchait sa main. Cana l'observa un moment avant de se tourner vers les garçons.
« Vous êtes plutôt propres pour des pirates, je trouve, fit-elle en s'approchant pour mieux les regarder. J'ai vu des marins plus sales et puants que vous...
— Qu'est-ce qui te fait dire que nous sommes des pirates ? », demanda alors Erza en posant prudemment une main au pommeau de son épée.
Cana arqua un sourcil et désigna les deux autres membres de l'équipage, dont les yeux s'arrondirent d'un seul coup.
« Leur réaction. Pourquoi est-ce que vous êtes venus ici ? »
Silence, encore.
Les autres ne semblaient pas avoir remarqué la tension qui régnaient autour d'eux et passaient sans même les regarder. La brune observa le regard noir — et assez effrayant, il fallait bien l'admettre — que posa la rousse sur les deux jeunes hommes avant de demander :
« Au fait, comment vous vous appelez, vous deux ?
— Natsu, répondit aussitôt celui aux cheveux roses en s'éloignant prudemment d'Erza. Natsu Dragneel, précisa-t-il avec un sourire avenant.
— Ah. Mon nom c'est Alberona, ajouta-t-elle alors, particulièrement fière de porter un aussi joli nom qu'était celui de sa mère. Comment s'appelle celui qu'avait l'air de croire que les filles sont incapables de faire quoi que ce soit ? »
Pendant un instant, Cana fut certaine d'avoir entendu Erza grogner. L'air outré, le brun ouvrit de grands yeux et protesta avec véhémence :
« C'est pas ce que j'ai dit ! Et puis Erza, entre nous, tout le monde sait que t'es pas une fille... Une fille banale, se corrigea-t-il à temps en voyant la lueur meurtrière qui traversa le regard chocolat de la rousse. Et je t'assure que je ne voulais pas dire que tu étais faible. », ajouta-t-il à l'attention de Cana.
Erza soupira et pinça l'arrête de son nez dans un tic agacé.
« Sinon, lui, c'est Grey. »
Cana la remercia du regard et pour la première fois depuis qu'elle était tombée, un sourire éclaira son visage.
Les autres allaient et venaient sans discontinuer, emplissant le port de leurs rires et de leurs voix aux accents qui lui étaient pour la plupart inconnus. Ils semblaient tous être d'origines et cultures différentes ; pourtant, il régnait entre ces homme une apparence de fraternité qui ne fit que renforcer les rêves qu'elle s'était faits et réchauffa doucement son peur qui avait perdu l'espoir de voir ces choses se concrétiser un jour.
Ils étaient finalement venus, les fils libres de la Mer.
Erza et Natsu admiraient les alentours lorsque le regard de la fillette croisa celui de Grey ; et, quelque part, peut-être à cause de son sourire, à cause de l'assurance qu'il dégageait, à cause de cet amusement qu'elle lût dans ses yeux qui brillaient, son cœur si longtemps solitaire eut envie de s'ouvrir un peu, comme une huitre qui dévoilerait sa plus belle perle. Il eut envie d'aimer et d'être aimer, de rire, de sourire, de vivre et de ne plus de contenter de rêver. Et ça faisait mal, ça pinçait, ça tirait, ça tordait son petit cœur d'enfant plus tellement innocent dans tous les sens, tant l'envie et le désir qui l'assaillirent furet puissants.
Il l'avait raccompagnée, sous les ordres d'Erza ; et alors qu'elle se plaisait à lui parler de cette ville miteuse aux maisons pourries, alors qu'elle lui parlait de son ancienne maison, loin là-bas dans les collines, là où la tombe de sa mère reposait aujourd'hui, de la grosse Rose-Mary, des réserves d'opium, des hommes bien habillés qui venaient parfois les regarder pour choisir l'une d'entre elle, ce qu'elle imaginait ce que ces filles devenaient, elle avait découvert un cœur ouvert, un visage fermé mais à l'écoute de ce qu'elle disait. Il lui avait posé des questions, avait répondu à certaines des siennes ; mais celle qu'il posa alors qu'ils n'étaient plus qu'à quelques mètres de ce que les autres appelaient « orphelinat » fit brûler en elle tous les doutes qui avaient pu la submerger, fleurir les graines avides de liberté.
« Mais est-ce que tu penses être assez forte pour t'en sortir ? Est-ce que tu te sens libre ? »
Elle n'avait pas su quoi répondre ; et la réponse avait été plus qu'évidente, à vrai dire, mais pourquoi l'admettre, pourquoi cesser de croire, pourquoi ne plus rêver ?
Il avait peut-être compris ce qui la troublait sans qu'elle ne le dise — Grey l'avait toujours comprise —, elle ne savait pas vraiment ; toujours est-il que silencieux, d'abord, il l'avait arrêtée d'une étreinte autour de son poignet et avait enfin brisé le silence pour déclarer :
« Tu peux toujours venir avec nous, tu sais. Je déconnais pas tout à l'heure, quand je disais que t'avais pas l'air faible. Viens, avait insisté le garçon en plongeant son regard dans le sien.
— Je… »
Que dire d'autre ? Qu'elle avait mal au cœur à l'idée de quitter l'endroit où sa mère reposait ? Que quelque part, elle gardait toujours l'espoir de revoir son père, le sourire, la voix et la chaleur qu'elle s'était imaginée ?
La détermination dans son regard l'avait presque fait défaillir ; et l'espace d'un instant, en sondant ce regard si froid, elle se demanda ce que Grey avait pu lui même vivre. Ce qui l'avait fait devenir comme ça, ce qui l'avait mené là, dans un bateau de pirates, là à lui parler, là à essayer de la comprendre, de l'adopter, quelque part.
Parce que quoi qu'elle en dise, quoi qu'elle fasse — qu'elle le repousse, qu'elle lui assure qu'elle allait bien comme elle l'avait fait — ; elle le voulait, partir d'ici. Elle en crevait d'envie, de quitter cette foutue ville, de s'éloigner de la grosse et de ses baffes, de se tenir loin de l'opium et du lit froid dans lequel elle dormait — de se débarrasser de toutes ces chaînes qui la retenaient.
Cana avait décidé d'être libre.
Ça l'avait toujours bercée, toujours aidée à avancer, à continuer, à se relever ; ça l'avait été lorsqu'elle tomba au sol sous la force de la gifle de la grosse, lorsque la vieille Rosie avait décidé qu'il était temps pour elle de partir avec les hommes qui lui achetaient son opium, quelques heures plus tard.
Ça avait été son rêve, son espoir, ce qui l'avait empêchée de sombrer. Une motivation, un but, quelque chose qui n'avait jamais été aussi proche, jamais à une telle portée ; comme les doigts crochus de la grosse alors qu'elle se ruait dans l'escalier, ignorant les tâches blanches qui brouillaient sa vision, la douleur qui enserrait son crâne depuis que celui-ci avait rencontré le sol. Comme une excuse à la douleur de ses ongles brisés contre la latte du parquet qu'elle avait précipitamment arrachée, ses mains tremblant au rythme des pas rapides et furieux dans les escaliers.
Un sourire, un reflet.
Le reflet qu'elle avait pu voir dans la longue lame effilée ; un héritage bientôt maculé de sang, son prix pour la liberté.
Un prix qu'elle avait été ravie de payer ; pour ses rêves. Pour sa liberté.
Ce besoin grandissant qui avait gonflé son cœur, comme le vent gonflait les voiles du Fairy Tail. Cet élan, ce courage, cette détermination qui l'avaient poussée à redoubler d'allure, traversant le village de ses pieds nus, de son visage blessés, maculée d'un sang qui n'était pas le sien et son précieux coutelas à la main.
Cet espoir, qui avait jailli de sa gorge lorsqu'elle avait hurlé un « Attendez-moi », au vent, à la pluie ; à ce garçon aux yeux gris en haut du mat, à son sourire confiant quant aux aventures qu'ils allaient mener. Un cri plein d'espoir et des larmes qu'elle avait tenté de retenir.
Un appel à ceux qui deviendront sa famille.
Leurs armes cliquetaient à chaque pas. Douce mélopée pleine de souvenirs et de dangers, les cliquetis tintaient doucement à ses oreilles, à chaque pas que faisaient ces soldats — et, les yeux fermés pour mieux se souvenir, mieux se rappeler, elle souriait, comptant le rythme précis entre chaque pas, le temps qui les espaçait, les éclats de voix qui les séparaient. Elle souriait — triste mais apaisée, résolue, confiante, résignée. Son corps se détacha silencieusement du mur contre lequel il était collé pour suivre discrètement les hommes en armures dorées ; et elle souriait, encore, nostalgique.
Parce que même dans un moment comme celui-ci, elle parvenait à y penser. Même maintenant, il la faisait sourire, éclairait une possibilité d'avenir.
Même là, elle avait l'impression de sentir sa présence à ses côtés ; dans une ombre, un bruissement, une odeur, un murmure — le sien.
Cette détermination qui s'était glissé d'entre ses lèvres, comme une promesse :
« C'est à moi de t'aider maintenant, Grey. »
Reviens-moi.
Pourquoi ne pas t'unir à moi ? Pourquoi ne plus être deux en une seule et unique ? Pourquoi ne pas retourner d'où tu viens, là où tu es née et là où tu renaîtras ?
Il n'est pas différent des autres. Tu portes toujours des chaînes. Il ne veux pas que tu sois près de moi ; il est comme lui. Comme eux. Comme ceux qui t'ont blessé par le passé, comme ceux qui t'ont fait crier, qui t'ont fait pleurer.
Regarde-le bien ; il est armé. Il a peur, il se tient loin de nous. Ce n'est qu'un homme, après tout. Pense-t-il qu'il faille une ridicule lame pour nous atteindre ? Mais toi tu le sais n'est-ce pas, tu le sais que ça ne nous touchera pas...
Parce que rien ne te séparera de moi. Je suis toi. Tu es moi. Nous sommes unes.
Rejoins-moi ; et alors, seulement, ne soyons qu'un.
Elle se réveilla dans un sursaut mal maîtrisé.
La nuit était tombée ; depuis quelques minutes, sûrement, puisqu'elle pouvait encore voir l'ombre d'un soleil orangé se profiler à l'horizon, traînées lumineuses dans la pénombre qui s'épaississait de minutes en minutes. Une lueur emprunte de nostalgie traversa ses prunelles lorsque son regard effleura les rouleaux des vagues ; encore un appel auquel elle ne pourra pas répondre. Une supplication qu'elle était incapable d'exaucer, un veut impossible à réaliser. L'esprit brumeux, elle posa un regard ensommeillé vers la source des crépitements qui l'avaient réveillée ; la vue des flammes orangées l'effraya, tout d'abord, bien que le spectacle s'avéra bientôt plus fascinant qu'autre chose.
Et puis à côté, elle remarqua l'homme. Ses yeux se posèrent sur son front où cicatrisait une petite plaie, examinèrent ses traits ; et pendant de longues minutes, ses prunelles examinèrent les chimères dansantes qui se reflétaient dans ces yeux là, virevoltant en faisant onduler les flammes. Elle remarqua que ses yeux étaient rougis, qu'il avait l'air fatigué, épuisé, fixant le feu sans avoir l'air d'être franchement déterminé. Il semblait...
« ... Triste. »
Les sourcils de la bleutée se froncèrent sous le coup de l'incompréhension ; la seconde suivante, le pirate cligna lentement des yeux et posa un regard étonné sur la créature, qui pinça des lèvres comme pour s'empêcher de parler.
Les flammes dansèrent un moment dans leurs iris à tous deux, tandis qu'ils s'étudiaient en silence par-dessus le brasier rougeoyant, l'une avec appréhension, l'autre avec surprise et suspicion — et pourquoi hésiter, après tout, pourquoi ne pas se regarder pour de vrai, pourquoi se cacher ?
« Alors tu sais parler ? », lui redemanda-t-il pour la seconde fois de la journée — l'air tellement surpris, le visage si expressif qu'il en devenait plus intéressant, presque fascinant.
Le ton de sa voix avait changé. Il tremblait un peu, semblait plus fragile et moins assuré qu'avant ; et il paraissait plus inoffensif comme ça, moins dangereux, plus humain.
Plus humain.
« Non. »
Le son de sa propre voix se faisant entendre la stupéfia ; de l'autre côté du brasier, Grey contourna le foyer et vint s'accroupir devant elle, assis sur ses talons. Leurs regards se rencontrèrent, se cherchèrent, alors qu'ils s'étudiaient, s'analysaient, se regardaient — cherchaient à comprendre, à trouver des réponses à leurs questions silencieuses, celles-là même qu'ils n'osaient pas poser.
Grey arqua un sourcil, alors qu'un sourire en coin relevait doucement la commissure droite de ses lèvres, tremblant, hésitant. Juvia regardait fixement ses lèvres et les dents qu'elle apercevait lorsque sa voix se fit de nouveau entendre :
« Tu sais parler. »
C'était plus une constatation qu'une question, cette fois-ci. La créature se tapit un peu plus contre le tronc auquel elle était attachée et grimaça.
« Non, fit-elle encore, d'une voix plate, aux notes légères, rêveuses et lointaines — et elle ne comprenait pas, ne réfléchissait pas ; ça venait juste jusqu'à ses lèvres, sans qu'elle n'ait besoin de penser.
— Si, répliqua Grey, alors qu'un sourire ravi venait se peindre sur ses lèvres et éclairer son visage. Bordel, mais tu parles ! s'exclama-t-il alors en riant, les étincelles qui crépitaient au-dessus du feu venant faire briller ses yeux.
— ...Tu parles. », répéta-t-elle alors, fixant un point invisible comme pour mieux se concentrer.
Le pirate se tourna de nouveau vers elle pour la regarder, un immense sourire aux lèvres. Elle fronça des sourcils en voyant que de l'eau coulait de ses yeux, avant qu'il ne fasse disparaître les traitresses d'un revers de la main ; et il ne restait plus que son sourire, ces étoiles dans ses yeux, cette stupeur, ce bonheur qu'il semblait vouloir lui partager en posant doucement une main chaude sur la peau glacée de son bras, lui apposant une étrange brûlure dont il ne semblait même pas avoir conscience.
Son euphorie s'était un peu estompée, bien qu'il souriait encore. Avec la même prudence, il se pencha de nouveau pour parler :
« Je m'appelle Grey. Grey Fullbuster, déclara-t-il avec un petit sourire. Et toi ?
— Grey... Fullbuster, répéta-t-elle, avec une certaine difficulté pour son nom. Grey.
— Ouais, c'est ça. Appelle-moi juste Grey, ça ira, lui assura-t-il avec l'ombre d'un rire, l'éclat d'un sourire — et il souriait, il souriait. Et toi ? Comment est-ce que je dois t'appeler ?
— ... Grey ? »
Le rire qui rompit le silence la fit froncer des sourcils alors qu'elle le fixait, profondément concentrée. Elle connaissait les mots. Elle avait à peu près compris ce qu'il voulait ; elle ne parvenait juste pas à le dire. C'était là, dans sa tête, mais ça ne semblait pas décidé à traverser sa gorge pour passer ses lèvres.
Et avec ça, lui et la mer semblaient rire, comme pour se moquer de son incompétence, de son incapacité à répondre à quelque chose d'aussi basique pour lui.
« Bon, d'accord. »
Sans donner plus d'explication, il la contourna, se plaça un instant derrière elle puis revint lui faire face. La captive sentit avec stupéfaction le poids des chaînes sur ses poignets disparaître, alors qu'il lui tendait la main ; il l'avait libérée.
« Je vais t'apprendre. Allez, j'compte pas te manger non plus, t'en fais pas, ajouta-t-il comme pour la rassurer, toujours ce sourire confiant, un peu moqueur peut-être aux lèvres. Donne-moi juste ta main. »
Elle hésita ; même la mer semblait s'être tue, observant cette scène sans trop comprendre — et elle ne comprenait pas plus qu'elle, à vrai dire, ce qu'elle faisait, ce qu'il se passait.
Mais comment ne pas vouloir y croire ? Ne pas vouloir espérer qu'il était peut-être réellement différent, qu'il ne ressemblait en rien aux autres, qu'elle avait envie de lui faire confiance ? Comment, hein ?
Elle ne savait pas ; alors elle lui donna sa main, frémit aux picotements que laissaient ses doigts sur les siens. Il lui sourit, plongea dans son regard, se glissa dans ces profondeurs abyssales ; et elle eut envie de le lui rendre, de lui dire, lui expliquer.
Ce qu'elle voulait qu'il sache. Ce qu'elle ressentait ; ce qu'elle ne parvenait pas à exprimer.
Il prit sa main et la posa à plat sur son torse ; elle se sentit rougir mais resta silencieuse, attentive, curieuse.
« Moi, c'est Grey, répéta-t-il avec patience, un sourire plein d'attentes aux lèvres. Grey.
— Grey. », fit-elle alors à son tour — et elle sourit alors la son tour, ravie d'avoir compris, ravie d'avoir appris.
Son expression changea ; toujours ravi, il parut plus pensif, songeur, d'une certaine façon. Et elle ne comprenait pas, ne savait pas, ne s'expliquait pas — mais qu'importe.
Il souriait. Elle souriait. Ils souriaient.
Sa main se déplaça ; et ses gestes étaient lents, attentionnés, prudents, fascinants — comme son sourire, et ses yeux, et sa peau, et ses dents, sa voix, son sourire son sourire.
Tout chez Grey la fascinait. Parce qu'il était différent, parce qu'il ne lui voulait pas de mal, qu'il semblait vouloir essayer de la comprendre ; et quelque part, à la façon dont il massa doucement ses poignets en la débarrassant de la chaîne, à ce sourire — son sourire —, les paroles de sa chère amie lui parurent bien lointaine, floues, futiles.
Parce qu'au moment où leurs mains jointes se posèrent sur son cœur, où leurs doigts entrelacés ressentir les pulsations de son cœur, elle sût qu'il ne lui fera pas de mal. Qu'il n'était pas comme les autres, qu'il était différent.
Parce qu'il avait un prénom, un sourire, une chaleur. Parce qu'il était Grey.
« Grey, souffla-t-elle encore, comme une enfant ravie d'apprendre, une enfant heureuse de comprendre.
— Ouais, c'est ça. »
Et il rit, et il sourit ; et l'euphorie la gagna, l'enveloppa, la submergea, comme les flots engloutissaient les bateaux, la pluie faisait gonfler les eaux.
« Et toi ? Toi, tu t'appelles comment ? », lui demanda-t-il doucement, du bout des lèvres, ses yeux ancrée dans les siens, lui insufflant courage et confiance, audace et assurance.
Ses lèvres se pincèrent ; et elle n'osa pas parler tout de suite, de peur de le décevoir, de se tromper, de l'énerver, de l'agacer.
Mais il souriait, encore. Et la chaleur de ses doigts étroitement entrelacés aux siens l'entoura, la submergea, fit battre son cœur et presser un mot contre ses lèvres ; une réponse, un prénom, un murmure. Un commencement, la fin d'une crainte, le début d'une nouvelle page. Ce qu'elle était, qui elle était, ce que ça signifiait.
« Juvia. »
La réponse qu'elle lui avait donné.
Pfiouuuuuh, presque 13 000 mots. J'espère que vous avez aimé ! Disons que c'est ma façon de vous remercier pour suivre et commenter cette fiction, et puis aussi parce que je risque de ne rien poster pendant 2 mois, donc...
Bref bref. Qu'est-ce que vous pensez du petit flash-back de Cana ? C'était pas prévu à vrai dire, mais j'ai commencé à taper quelques mots, et tout le reste est venu tout seul... Ce personnage m'inspire. Et puis, c'était aussi une façon de vous montrer un aspect différent de l'univers. Parce que même si je suis plutôt clémente ici, la vie des pirates n'était pas toute rose...
Quant au prochain chapitre ? Je vous prépare du Gruvia, sisi. Du Grey, parce qu'on aime Grey. Un nouveau personnage... Que dis-je, pleeeein de nouveaux persos ! Et de l'action, oui, parce que même si ça bouge dans ce chapitre, y'a pas mal de choses que je veux absolument écrire ! xD
Merci pour votre lecture en tout cas ! J'attends impatiemment vos avis, surtout après un chapitre d'une telle longueur xD, et sur ce, je vous dis merci - encore -, souhaitez que la chance soit avec moi pour le Bac - sisi, faites-le - et... A dans deux mois ? :)
Bymeha
