.

Chapitre II

« Of Letters and Shiny Badge »

.

12 Janvier 2025 – Aberdeen, Écosse


Rose trouva sa mère dans la bibliothèque. Assise en tailleurs sur le grand tapis Égyptien que leur avaient offert Bill et Fleur quelques années plus tôt, elle disparaissait derrières des remparts de livres éparpillés autour d'elle. Depuis une semaine, Hermione Granger n'avait pas beaucoup quitté son bureau, au Ministère, et lorsqu'elle rentrait, tard le soir, elle s'enfermait aussitôt dans la vaste bibliothèque circulaire de leur maison, perdue dans la campagne d'un petit village écossais.

Rose sourit tristement en voyant sa mère si concentrée, et s'appuya contre l'encadrement de la porte.

- Maman ?

Hermione releva la tête vers sa fille, et Rose entra dans la pièce. Elle alla s'asseoir à côté de sa mère en enjambant une pile de livres, et Hermione fit de la place en agitant sa baguette pour que certains grimoires, dont elle ne semblait plus avoir besoin, retournent à leur place sur les étagères.

- Toujours à la recherche d'une faille dans la loi ?

- Oui, soupira Hermione en dégageant ses épais cheveux bruns derrière son épaule.

Rose observa l'expression grave de sa mère. Elle ressentit un petit pincement au cœur en voyant pour la première fois les rides qui commençaient à se dessiner sur son front et à creuser les coins de ses yeux chocolat.

- Et s'il n'y en a pas ? Se risqua-t-elle en se mordillant la lèvre.

Hermione eut un sourire triste et haussa les épaules.

- Alors on fera ce qu'on a toujours fait, souffla-t-elle. On continuera de se battre pour que la loi change, pour que les mentalités changent…

Rose hocha la tête, silencieuse.

- Tu veux un coup de main ? Proposa-t-elle en s'emparant d'un gros livre intitulé Jurisprudence du Magenmagot à travers les Âges.

- Pourquoi pas, soupira sa mère avec un sourire, j'aurais bien besoin d'un regard neuf sur tout ça.

- D'accord. Qu'est-ce que je dois chercher exactement ?

- N'importe quoi, à vrai dire, répondit sa mère d'une voix épuisée. Je me concentre depuis une semaine sur une loi ou une décision stipulant qu'une fois accordés, des droits ou libertés ne peuvent être retirés, mais, je n'ai rien trouvé. Ce qu'il nous faudrait, c'est trouver un vice de procédure. Ou quelque chose qui ferait que la propo… enfin la loi Edward Fawley, se reprit-elle, soit inapplicable en l'espèce.

- Mais ce ne serait qu'une façon de gagner du temps… si on parvient à faire annuler la loi, non pas sur ses fondements politiques, mais sur ses fondements juridiques, il leur faudra quelques semaines seulement pour en proposer une nouvelle. Et cette fois, elle sera sûrement inattaquable.

- Je sais, sourit Hermione avec gravité. Mais ça pourrait nous laisser juste suffisamment de temps pour trouver un contre projet de loi qui tienne la route.

- Maman, ton contre projet de loi tenait la route ! Il était excellent !

- Mais il n'a pas convaincu…

- Tu sais que c'est faux. Malefoy a probablement juste graissé la patte d'un quart du Magenmagot et…

- Rose, la coupa sa mère en fronçant les sourcils. Ce que tu insinues est…

- Ce ne serait pas la première fois ! Les Malefoy ont toujours…

- Ecoute, l'interrompit à nouveau Hermione en soupirant avec lassitude. Les Malefoy sont ce qu'ils sont. Mais Drago… Drago n'est pas comme son père. La guerre les a changés, même si tu as trop écouté les histoires de ton père pour être capable de l'admettre…

Rose serra la mâchoire, mais demeura silencieuse. Elle avait souvent entendu son père parler de la guerre, des Sangs-Purs, et tout particulièrement des Malefoy, lorsqu'elle était plus jeune et que Drago avait obtenu un siège au Magenmagot. Il n'avait jamais complètement digéré que son meilleur ami, Harry, se porte garant de leur remords et de leur bonne foi lors des Grands Procès qui avaient suivi la chute de Voldemort. Pour autant, les sentiments qu'elle nourrissait contre eux n'avaient rien à voir avec ceux de son père. Mais elle ne pouvait décemment pas expliquer à sa mère que l'unique garçon dont elle n'ait jamais été amoureuse était le fils de l'homme contre lequel elle avait passé sa vie à se battre, et qu'il lui avait brisé le cœur lorsqu'elle avait dix-sept ans.

- Drago Malefoy est un homme que je n'apprécierai jamais, mais il a appris à être honnête, et ça, c'est une qualité dont je n'essayerai jamais de le dépouiller, continua sa mère avec un sourire triste. Peu importe l'homme qu'il a été ou les idées qu'il défend aujourd'hui, c'est un homme droit. Jamais il ne s'abaisserait à « graisser la patte » d'un quart des membres du Magenmagot, comme tu dis.

Rose soupira, et détourna les yeux.

- Je sais. Seulement… il a profité de la fragilité du public et a manipulé le contexte médiatique pour obtenir ce qu'il voulait et ça me dégoûte.

- Il n'a pas eu besoin de manipuler le contexte médiatique, Rose. Les journaux ont pris parti dès le début de cette histoire et se sont rangés du côté des Fawley.

- Tu sais que c'est faux ! Protesta Rose avec véhémence en fronçant les sourcils. La Gazette est un journal privé et libre depuis plus de vingt ans, elle n'a pas pris parti ! Lorsque l'affaire a été dévoilée, la Gazette s'est contentée de relater les faits, et n'a jamais essayé d'influencer ses lecteurs !

Un sourire empli de fierté se dessina sur les lèvres d'Hermione. Elle aimait voir sa fille aussi passionnée. Rose lui rappelait un peu la gamine qu'elle avait été, il y a bien longtemps, lorsqu'elle avait pris conscience du sort des elfes de Maison, à l'âge de quatorze ans, et décidé qu'elle vouerait sa vie aux causes qui lui tenaient à cœur celles dont personne d'autre ne se souciait.

- Je sais, dit-elle avec douceur. Je ne te l'ai pas dit assez souvent, mais je suis fière de toi, Rose. Je suis fière que tu te sois battue pour obtenir ce que tu voulais. Et ton père l'est aussi. Sûrement davantage encore, d'ailleurs, ajouta-t-elle en riant. Tu savais que quand on était plus jeunes, lorsqu'il a commencé sa formation d'Auror et que j'ai intégré le département de la justice magique au Ministère, il a recueilli dans un album tous les articles de journaux où mon nom était, ne serait-ce que cité ?

- Non, bredouilla Rose, je ne savais pas.

Hermione lui adressa un sourire et reprit

- Il a fait pareil avec tes articles. Il les a tous découpés et collés dans un album à ton nom.

- Il ne me l'a jamais dit…

- Bien sûr que non, tu connais ton père… Il le conserve à l'étage, dans le premier tiroir de son bureau, ajouta-t-elle avec un sourire. Je crois qu'il a dû lire ton tout premier article une bonne centaine de fois.

Hermione éclata de rire devant l'air stupéfait de sa fille.

- Celui sur les licornes de Poudlard ?

- Oui, celui-là. Tu avais quoi ? Neuf ans ?

- Huit.

- C'est ça, huit ans, se souvint sa mère. Tu n'avais jamais vu une licorne de ta vie, et jamais mis un pied à Poudlard, mais…

- Tu m'avais donné ton premier exemplaire de l'Histoire de Poudlard, et tout un chapitre leur était consacré, sourit Rose en secouant la tête, perdue dans ses souvenirs.

Elle entendit le rire de sa mère résonner dans la bibliothèque, et son sourire s'élargit. Il y avait longtemps qu'elle n'avait pas passé du temps avec sa mère, comme ça. D'aussi loin qu'elle se souvienne, elle avait toujours aimé regarder sa mère travailler, et l'aider dans ses recherches, lorsqu'elle était plus âgée.

Le silence s'étira longuement, et, sans dire un mot, elles replongèrent toutes les deux dans les gros livres ouverts devant elles.

Absorbées dans leurs recherches, elles ne relevaient la tête que pour griffonner des idées sur des bouts de parchemins volants, ou échanger une idée. Une heure, peut-être deux s'écoulèrent, lorsque quelqu'un toqua doucement contre la porte, les faisant relever la tête.

Dans l'encadrement de la porte, se trouvait Ron, un sourire amusé accroché aux lèvres, les bras croisés sur sa poitrine.

- Je me suis dit que vous auriez faim, mais que vous refuseriez de quitter cette pièce avant d'avoir épluché chaque bouquin et trouvé ce que vous cherchiez… j'ai fait des sandwichs, ça tente l'une de vous d'eux ?

- Ça dépend, sourit Rose dont le ventre criait famine, ils sont au beurre de cacahuète et à la banane ?

La jeune fille ignora le grognement dégoûté qui échappa à sa mère, mais se réjouit du sourire affirmatif de son père.

- Evidemment.

- Alors oui ! S'exclama Rose en refermant le livre qu'elle avait sur genoux et en étirant ses bras au-dessus de sa tête.

Ron entra dans la pièce et sortit sa baguette, faisant apparaître un plateau de Sandwichs et un pichet de jus de citrouille qu'il posa sur la table basse près du fauteuil que l'une comme l'autre avait délaissé. Il lança un sandwich à sa fille, qui l'attrapa au vol, et en tendit un à sa femme qui le regarda avec prudence.

- Celui-là est au poulet, lui dit-il avec un clin d'œil.

Hermione sourit avec reconnaissance et l'embrassa chastement sur les lèvres. Ron se redressa, et quitta la pièce, non sans leur adresser un dernier regard entendu

- Ne vous couchez pas trop tard.


13 Janvier 2025 – Wiltshire, Angleterre, Manoir Malefoy


Il savait qu'il n'y aurait plus de retour en arrière possible. A l'instant où il accepterait la nomination et recevrait son badge, il deviendrait aux yeux de tous le petit héritier à la tête blonde qu'on l'avait préparé à être toute sa vie.

Étendu sur le lit qui trônait dans son immense chambre aux couleurs sombres, Scorpius Malefoy fixait le plafond comme s'il y cherchait des réponses, mais comme toujours, il n'en trouva aucune.

Deux brefs coups furent tapés contre la porte, mais il ne se redressa pas pour autant.

- Entrez, dit-il d'une voix claire et forte, sans bouger d'un millimètre.

Une minuscule elfe de maison pénétra dans la pièce, la tête baissée, les yeux rivés sur ses immenses pieds. Une cicatrice déchirait son visage pâle, de son œil gauche à la naissance de son cou. Une cicatrice que, même après des années, Scorpius avait encore du mal à regarder sans se remémorer en frissonnant la manière dont elle lui avait été affligée.

- Maître Scorpius, couina la petite créature en s'inclinant respectueusement, Monsieur votre père veut savoir si vous êtes prêt, Maître ? Monsieur a envoyé Scar vous chercher, Maître.

Scorpius laissa retomber ses paupières sur ses yeux voilés et se leva. Il abandonna son lit et traversa la pièce en agitant sèchement sa baguette en direction de sa penderie dont les portes s'ouvrirent à la volée.

- Dis-lui que je serai là dans cinq minutes, ordonna-t-il d'une voix plus froide qu'il ne l'avait espéré.

- Oui, Maître Scorpius, couina l'elfe, son nez pointu touchant presque le sol avant de se redresser pour quitter la pièce en prenant soin de ne pas croiser le regard du jeune homme.

- Scar ? Rappela soudain Scorpius d'une voix hésitante.

La petite elfe se retourna aussitôt, en s'inclinant une fois de plus.

- Oui, Maître ?

Scorpius passa une main dans ses cheveux parfaitement coiffés et ferma les yeux en inspirant difficilement pour emplir ses poumons d'air.

- Est-ce que…

Il se tut, les dents plantées dans sa lèvre inférieure, les poings crispés le long du corps.

- La boîte, reprit-il après une seconde d'hésitation, elle est toujours bien cachée ?

- Bien sûr, Maître Scorpius, s'affola Scar, ses grands yeux bleus s'écarquillant d'effroi à l'idée que Scorpius puisse penser qu'il en était autrement. Scar a caché la boîte pour que personne ne la trouve, Maître Scorpius ! Et personne ne la trouvera ! Scar le jure, Monsieur !

Un léger soupir de soulagement échappa à Scorpius, qui hocha la tête avec un mince sourire.

- Bien… bien, souffla Scorpius. Merci. Tu peux y aller. Dis à mon père que je serai là dans cinq minutes, répéta-t-il en se retournant vers sa penderie.

La porte se referma derrière Scar lorsqu'elle se fut répandue en politesses, et Scorpius tira de l'immense armoire en chêne une robe bleu nuit, presque noire, et une cape assortie qu'il enfila lentement par dessus ses vêtements.

Fin prêt, il se dirigea vers la porte de sa chambre, mais lorsque ses doigts s'enroulèrent autour de la poignée, il s'immobilisa. Sa main libre glissa dans la poche de son pantalon, mais elle était vide. Il lâcha aussitôt la poignée et se retourna en jetant un regard autour de lui. Un éclair d'affolement déchira ses iris, avant qu'elles ne se posent sur son bureau. Au beau milieu de celui-ci, posée sur un livre, sa montre à gousset brillait tranquillement. Il s'empressa de la prendre et de la glisser dans sa poche, ses doigts fermement serrés autour de la coquille en cuivre sculpté du vieux bijou.

Pour la millième fois de la journée, il inspira profondément et quitta sa chambre pour retrouver son père dans le salon, où il devait sûrement l'attendre en se plaignant de sa lenteur.

.

Son père l'attendait dans le salon, près de la cheminée. Droit et élégant dans sa robe noire d'une sobriété étonnante, Drago Malefoy discutait à voix basse avec sa femme, lorsque Scorpius pénétra dans la pièce. Ils se turent aussitôt, et Astoria Malefoy esquissa un faible sourire en apercevant son fils s'approcher solennellement.

- Père, fit Scorpius en inclinant légèrement la tête.

- Tu es prêt ?

- Oui, répondit le jeune homme d'une voix assurée, sans ciller une seconde.

- Bien, fit son père en hochant la tête. J'y vais en premier. Ne perds pas de temps, même si la déclaration n'est qu'à dix heures, il est préférable d'arriver en avance.

- Je sais. Je vous suis.

- Bien, répéta Drago. Bien.

Il se retourna vers sa femme en souriant faiblement et pressa brièvement sa main dans les siennes, lui témoignant ainsi toute la tendresse dont il était capable. Scorpius vit ses parents échanger un regard intime et détourna les yeux avec embarras. Drago et Astoria Malefoy n'avaient jamais était un de ces couples dont les effusions romantiques vous faisaient détourner le regard. À vrai dire, Scorpius n'avait jamais vu son père embrasser sa mère, ni la prendre dans ses bras. Il ne l'avait jamais vu lui témoigner autre chose que du respect. Et pourtant, il y avait dans la manière dont sa mère souriait à son père une tendresse évidente.

Il avait fallu longtemps au jeune homme pour s'en apercevoir, mais ses parents s'aimaient. Alors qu'il avait toujours eu l'impression que leur mariage était seulement le fruit d'un arrangement avantageux entre deux vieilles familles de Sangs-Purs, il n'en était rien. Son père n'était peut-être pas affectueux, ou tendre, mais il aimait sa femme. Il l'aimait plus que tout au monde, et la respectait plus que personne d'autre.

- Vas-y, souffla Astoria à son mari, qui se contenta de hocher la tête avant de lancer un dernier regard à Scorpius et d'entrer dans la cheminée.

Des flammes vertes l'engloutirent aussitôt et il disparut.

Astoria se retourna ensuite vers son fils, qu'elle regarda un instant avec un regard doux avant de lever les bras pour ajuster le col de sa robe et de se hisser sur la pointe des pieds pour déposer un rapide baiser sur sa joue. Il fit de son mieux pour sourire.

- Je suis fière de toi, Scorpius, souffla-t-elle en posant une main sur son cœur.

Il ne sut quoi répondre, alors il demeura silencieux.

- Allez, ne fais pas attendre ton père. Aujourd'hui, le héros, c'est toi, ajouta-t-elle, ses lèvres fines s'étirant davantage encore vers le haut.

Le cœur au bord des lèvres, Scorpius acquiesça. Sa main gauche plongea discrètement dans sa poche, et il laissa ses doigts se refermer sur la montre qu'il y conservait précieusement.

- File, lui souffla une dernière fois sa mère avant de le laisser partir.

Scorpius s'engouffra dans la cheminée à son tour, non sans avoir pris une bonne poignée de poudre de cheminette. Les flemmes vertes le dévorèrent dès qu'il eut prononcé sa destination, et il se sentit aussitôt happé.


13 Janvier 2025 – Deuxième Étage, Département de la Justice Magique, Ministère de la Magie


Un épais brouhaha régnait dans la large pièce ovale qui servait habituellement de salle de réunion aux élus du Magenmagot. Aménagée de sorte qu'elle accueille chacun des membres du Conseil, ainsi qu'une brochette d'employés du Ministère, une poignée de journalistes, et une trentaine d'autres personnes, elle paraissait plus grande encore qu'elle ne l'était déjà. Une petite estrade avait même été installée, pour qu'Edgar Corn, le porte-parole du Ministère, fasse la déclaration officielle que tout le monde attendait – ou redoutait – depuis une semaine.

Dans un coin de la pièce, Rose parlait à voix basse avec deux de ses collègues, Joan Branstone et Harry Brocklehurst, et son patron, Alaric Quill.

- Rien ne doit nous échapper, répéta le patron de la Gazette du Sorcier pour la centième fois. Pas le moindre mot, pas le moindre geste. Je veux que l'édition de demain retransmette au détail prêt ce qui va se passer aujourd'hui, est-ce que c'est clair ? Demanda-t-il en posant ses yeux sur chacun de ses journalistes tour à tour.

- Oui, affirmèrent-ils à l'unisson en hochant la tête.

- Bien. Quant aux questions que vous poserez, je me fiche qu'elles dérangent, si elles sont pertinentes, posez-les.

Une fois de plus, Rose et ses deux collègues hochèrent la tête.

La jeune fille sortit son crayon à papier et son calepin, croisa brièvement le regard de sa mère qui discutait elle aussi à voix basse avec certains de ses collègues – ceux qui, comme elle, s'étaient battus, en vain, contre la loi « Edward Fawley ». Cette dernière lui adressa un sourire avant de détourner le regard et de poursuivre avec animation la discussion qu'elle entretenait presque silencieusement.

Un petit groupe de sorciers entra dans la salle, attirant tous les regards une brève seconde. Parmi eux, se tenait Scorpius, impassible et silencieux. Rose se figea aussitôt sur sa chaise, le cœur soudain très lourd dans sa petite poitrine.

Elle croisa son regard, une demi-seconde à peine, mais ce fut suffisant pour la faire frissonner. Elle haït instantanément l'étincelle morte dans son regard anthracite. Ses doigts se resserrèrent autour de son crayon, et elle le suivit du regard lorsqu'il alla s'asseoir, quelques rangs devant elle, avec le reste de sa joyeuse bande de chasseurs de Monstres. Parce que c'était probablement eux qui composeraient le reste de l'Unité Spéciale, il n'y avait aucun doute. Elle reconnaissait Gregory Goyle et Herod Shafiq, eux aussi pressentis pour faire partie de ladite brigade.

Elle détourna les yeux et les baissa sur son calepin, crayon en main.

Lorsque la porte s'ouvrit à nouveau, le silence tomba et les regards glissèrent tous vers les deux hommes qui entraient dans la pièce. Avec un sourire dénué de chaleur, mais en rien irrespectueux pour autant, Drago Malefoy salua l'ensemble des sorcières et des sorciers déjà présents, suivis de près par le Ministre de la Magie, dont la mâchoire crispée trahissait un désarroi immense.

En les voyant tous les deux arriver, Edgar Corn, qui discutait avec une sorcière de petite taille, se leva, leur serra la main, échangea avec eux quelques mots que personne n'entendit, et monta sur l'estrade, tandis que Drago Malefoy et le Ministre de la Magie prenaient place au premier rang.

- Mesdames, Messieurs, commença Edgar Corn d'une voix calme, en retirant respectueusement son chapeau.

Son auditoire lui répondit dans un brouhaha éphémère, avant que le silence ne se fasse à nouveau. Le vieux sorcier laissa passer plusieurs minutes avant de reprendre

- En tant que porte-parole du Ministère en ce qui concerne les affaires publiques de notre pays, je me présente à vous aujourd'hui afin que soient rendus publics les noms des quinze membres choisis pour faire partie d'une brigade de protection spéciale.

Il fit une pause, scannant l'assemblée devant lui, et continua

- À la suite de la décision en date du six janvier dernier, prise par Magenmagot de voter la loi « Edward Fawley », la commission ayant porté ledit projet de loi devant l'Assemblée s'est vue confier la tâche de nommer les membres de l'Unité Spéciale dont le but sera de pourchasser les loups-garous dont la liberté constitue une menace pour le reste de notre communauté, afin qu'ils soient enfermés et écartés de la société.

Rien ne vint rompre le silence. Pas un bruit.

- Bien, reprit-il en s'éclaircissant la gorge.

Il sortit de la poche intérieure de sa robe une enveloppe cachetée, qu'il ouvrit lentement, sous les regards de son auditoire.

Sur son siège, Rose tremblait. Malgré elle, son regard glissa une nouvelle fois vers le jeune homme assis à quelques mètres devant elle. Impassible, il fixait Edgar Corn sans broncher. Il paraissait indifférent, comme si sa vie n'était pas sur le point de basculer.

Le cœur de Rose se serra davantage encore, et elle ferma les yeux avec appréhension. Lorsqu'Edgar Corn commença à annoncer un à un les membres de l'Unité Spéciale, leur donnant ainsi autorité officielle, la jeune fille les rouvrit. La lenteur avec laquelle il récitait les noms était insupportable.

Oh, elle savait que Scorpius serait nommé.

Mais elle ne pouvait pas s'empêcher d'espérer, juste un peu, qu'il ait été écarté. Qu'il ait été jugé trop jeune. Ou qu'il ait eu le courage de refuser.

- Scorpius Malefoy, annonça finalement le porte-parole d'une voix morne, mais claire.

À l'entente de son nom, Rose fut tout simplement incapable d'empêcher son cœur de s'arrêter.

.

Les deux mains agrippées au rebord du lavabo, Rose tentait de rassembler son courage.

De l'extrémité de sa baguette, elle fit jaillir de l'eau pour remplir la petite cuve en verre. Elle tenta désespérément de se rafraîchir le visage, mais ses yeux restaient rouges. Elle avait pleuré et cela se voyait. Elle inspira profondément et leva les yeux pour rencontrer son reflet dans la glace en face d'elle.

Elle grimaça en découvrant son visage rougi par les larmes furieuses qu'elle avait versées et la liberté qu'avaient prise les boucles rousses qui lui tombaient sur les épaules. De sa poche, elle sortit une petite broche avec laquelle elle tenta de remettre de l'ordre dans la masse indomptable de cheveux dont elle avait hérité de ses deux parents, puis s'en servit pour les rassembler dans un chignon négligé.

Elle observa son reflet encore une fois, et inspira profondément.

Ses mains tremblantes lissèrent les pans de sa robe et elle arracha finalement son regard de l'image que lui renvoyait le miroir, pour sortir des toilettes dans lesquelles elle s'était réfugiée. À l'instant où Edgar Corn avait quitté l'estrade pour laisser place à Drago Malefoy, censé répondre aux questions des journalistes, Rose s'était penchée vers son patron, et avait prétexté une envie pressante pour s'échapper. En sortant, elle avait croisé le regard de Scorpius, et elle s'était effondrée.

Lorsqu'elle poussa la porte des toilettes, son regard se posa sur la silhouette de Scorpius Malefoy, adossé contre le mur, la tête rejetée en arrière, les yeux fermés. Sur sa poitrine, un petit badge portant les lettres « U.S » était épinglé, juste au-dessus du cœur.

Pour la première fois depuis très longtemps, Scorpius lui apparaissait sans le masque de glace qu'il portait pour dissimuler ses sentiments. Il avait l'air accablé. Epuisé.

- Malefoy ?

Il ouvrit les yeux en sursautant, et se redressa aussitôt.

Elle avait espéré que sa voix ne serait pas si dure. Elle avait espéré pouvoir refouler toute sa colère, toute sa tristesse, et l'enterrer profondément, mais elle avait échoué. Scorpius avait toujours eu le don d'exacerber ses émotions.

Il l'observa sans rien dire pendant un moment, puis amorça un pas vers elle, avant de se figer lorsqu'il la vit reculer.

- Rose…

- Qu'est-ce que tu veux ?

- Il faut que je te parle.

Comme à son accoutumée, sa voix était basse, claire, dénuée d'émotion.

- Non. Je n'ai rien à te dire, dit-elle en secouant la tête.

- Rose, s'il te plaît, dit-il d'une voix dure, en attrapant la jeune fille par le bras.

Elle poussa un long soupir, et, avec tout le courage qui lui restait, se força à croiser son regard.

- Je n'avais pas le choix, tu le sais, dit-il.

- On a toujours le choix.

Il laissa échapper un grognement sarcastique, son regard se voilant davantage encore.

- Non, on ne choisit pas son nom.

- On choisit ce qu'on en fait, rétorqua Rose, d'un ton aussi sec.

Le bras de Scorpius retomba le long de son corps, délivrant la jeune fille. Il ouvrit la bouche, comme pour dire quelque chose, mais n'en fit rien. Ses yeux se tintèrent de douleur, mais il ne détourna pas son regard de celui de Rose. Il n'avait pas été aussi proche d'elle depuis bien longtemps. Trop longtemps.

Sa proximité le rendait vulnérable.

Et il détestait ça.

- Est-ce que… est-ce que tu m'aimes encore ? Demanda-t-il finalement, d'une voix si basse, si fébrile, que Rose ne fut pas certaine d'avoir compris.

Mais son regard trahissait pour la première fois des émotions qu'elle croyait mortes.

D'abord abasourdie qu'il change de sujet aussi brutalement et qu'il fasse une allusion aussi directe à ce qu'ils avaient vécu, elle l'observa en clignant des yeux pendant plusieurs secondes.

Puis, un sourire déchirant étira les lèvres tremblantes de la jeune fille, et elle secoua la tête.

- Non, plus maintenant, dit-elle d'une petite voix aiguë. Quand on était à Poudlard, je suis tombée amoureuse du garçon que tu pouvais être, que tu aurais pu devenir… Mais tu as rejeté ce garçon-là. Du jour au lendemain, tu l'as enfoui profondément sous une épaisse couche de glace lorsque tu as rompu avec moi, et tu l'as laissé emporter tous nos souvenirs... Et je n'ai jamais su pourquoi. Tu ne m'as jamais donné la moindre explication…

Immobile, le cœur battant furieusement dans sa poitrine, Scorpius écoutait Rose poignarder ses sentiments, totalement impuissant.

- Pendant longtemps, reprit-elle d'une voix à peine audible, j'ai aimé le fantôme de ce garçon-là. Et un beau jour, j'ai compris qu'il n'existait plus. Je ne suis plus amoureuse de toi, Malefoy, parce qu'il n'y a plus personne à aimer.

Sa voix se brisa, et Scorpius sentit tout son être se déchirer.

- Rose, souffla-t-il d'une voix tremblante.

Mais la jeune fille releva vers lui un regard humide et résolu. Elle était calme. Presque trop. Elle ne doutait pas. Elle croyait dur comme fer à ce qu'elle disait, et lorsqu'il le vit dans ses prunelles saphir, Scorpius sentit le peu d'espoir qui lui restait s'envoler.

Rose n'était plus amoureuse de lui.

Après tout ce temps, elle l'avait finalement rayé de sa vie, comme il avait essayé de le faire à l'époque. La seule différence, c'était que là où il avait lamentablement échoué, elle avait réussi.

- Tu as fait ton choix ce soir-là, reprit-elle. Et aujourd'hui… aujourd'hui il n'y a plus de retour en arrière possible. C'est fini. C'est fini parce que tu as choisi ta famille, dit-elle en désignant l'insigne sur poitrine.

- Tu aurais fait la même chose, souffla-t-il. Tu choisiras toujours ta famille, tu…

- Non, l'interrompit-elle en secouant la tête. Non, moi je t'avais choisis toi, mais tu m'as tourné le dos.

Son regard était dur. Son ton était sans appel. La discussion était close. Il avait perdu, et il le savait.

Leurs regards restèrent accrochés de longues minutes, jusqu'à ce que Rose, faisant appel aux débris de courage qui lui restaient, lui tourne le dos et s'éloigne, ses talons claquant sur les dalles, raisonnant dans le couloir désert.


13 Janvier 2025 – Wiltshire, Angleterre, Manoir Malefoy


Ce soir-là, allongé sur son lit, Scorpius jouait avec sa montre, le cœur fracassé. Il ne s'était jamais senti aussi… aussi brisé. Il avait plus mal encore que le soir où sa mère avait trouvé les lettres de Rose et l'avait forcé à mettre un terme à leur relation contre la promesse de ne jamais, jamais, en souffler à mot à son père, ou pire, à son grand-père. À l'époque, il s'était convaincu que c'était la meilleure manière de protéger Rose. De lui, de sa famille, de la colère de la sienne. Mais aujourd'hui, il savait qu'il était tout simplement un lâche. Un Malefoy.

À cette pensée, ses doigts se refermèrent brutalement sur sa montre à gousset et il se redressa. Lentement.

Il la retourna dans sa paume droite, et de l'index gauche, il caressa le dos de la montre. Il entendit un déclic, et elle s'ouvrit, révélant un double fond dans lequel il conservait précieusement l'unique lettre que sa mère n'avait pas réussi à brûler. L'unique preuve d'une relation ayant jamais existé. L'unique preuve qu'un jour, Rose Weasley l'avait aimé, et qu'il l'avait aimée, plus fort encore.

Il retourna la montre pour faire tomber le minuscule carré de parchemin dans sa main, et délaissa le bijou pour s'emparer de sa baguette, qu'il pointa sur le bout de papier pour qu'il retrouve sa taille d'origine.

Il fit courir ses doigts sur la lettre parchemine, et un mince sourire étira ses lèvres. "Je t'aime, Rose," avait-elle signé de son écriture ronde et féminine, à l'encre bleu turquoise. "Je t'aime, Rose," relut-il, encore et encore, en fermant les yeux pour laisser les mots rejouer les souvenirs qu'il y attachait.

Il se délecta du sourire qui dansait sur ses lèvres lorsqu'ils n'étaient que tous les deux et s'imprégna du sourire, plus discret, qu'elle lui adressait lorsqu'ils se croisaient au détour d'un couloir, chacun accompagné de leurs amis respectifs - des amis qui ne se mélangeaient pas, jamais. Il se rappela son rire doux et grave, aux accents mélodieux et lointains. Il se laissa enivrer par l'odeur de son parfum, un mélange sucré et floral qui imprégnait parfois ses vêtements lorsqu'ils avaient passé plusieurs heures ensemble, loin des mondes différents dans lesquels ils vivaient...

Puis son sourire disparut à nouveau, et son regard s'assombrit.

Il lui était plus difficile de se souvenir de la sensation de sa peau contre la sienne, ou de ses lèvres dans sa nuque…

Et lorsqu'il tenta de se rappeler la saveur de ses baisers, en vain, la colère l'immergea.

Il n'avait jamais haï personne autant que lui-même.

Pas même Lucius Malefoy, qu'il avait pourtant toujours tenu responsable de son sort.


N/A: Bonjour ! Nous voilà déjà vendredi, alors comme promis, voici le chapitre II de BB. J'espère qu'il vous aura plu, malgré la tournure que prennent les évènements. Je voulais vous remercier tous, pour vos reviews la semaine dernière, parce que je les ai adorées, vraiment. Je suis très contente d'avoir pu lire vos réactions mitigées face à la loi ! C'était assez amusant de vous voir prendre partie pour l'un ou l'autre camp :)

Bon week-end à tous,
LittlePlume.

RàR : à Valentine ; Bonjour à toi ! Je suis contente de te retrouver sur cette histoire, et je le suis d'autant plus si le premier chapitre t'a plu. J'espère que la suite te plaira tout autant :)

à Mea95Gryffondor ; Merci beaucoup ! Ahhh ! tu as une idée derrière la tête ? Je serais curieuse de l'entendre ! J'aime bien lire les suppositions des gens :p En tout cas, je suis très contente que ce chapitre t'ai plu, tes encouragements me donnent toujours tellement le sourire... Merci encore :)