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Chapitre III

« Of Culprits and Butterbeer »

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17 Janvier 2025 – Bureaux de La Gazette du Sorcier, Chemin de Traverse, Londres


Assise à son bureau, Rose Weasley était penchée sur un long rouleau de parchemin sur lequel elle grattait furieusement la pointe de sa plume de paon. Raturé de toute part, l'article qu'elle tentait d'écrire ressemblait plus à un brouillon qu'autre chose.

Insatisfaite par la dernière phrase qu'elle venait de coucher sur le papier, elle fit claquer sa langue et ratura brusquement deux lignes, donnant malencontreusement un coup dans son encrier, qui répandit tout son contenu sur le parchemin.

- C'est pas vrai, grommela-t-elle en faisant glisser sa baguette de sa manche.

Elle la fit distraitement tourner entre ses doigts et l'encre s'évapora aussitôt. Elle poussa un long soupir et se laissa retomber contre le dossier de son fauteuil de bureau en fermant les yeux. Elle n'arrivait à rien.

Tout ce qu'elle écrivait était plat, creux. Ses mots étaient vides de sens et d'émotion.

Elle travaillait sur cet article depuis une semaine, mais rien n'y faisait, elle peinait à relater avec efficacité les faits relatifs à l'arrestation d'un ex-Mangemort par les Aurors. Blanchi lors des Grands Procès, il s'était finalement avéré, après plusieurs mois d'enquête pour possession illégale d'objets de magie noire, qu'Artémus Rowle avait bel et bien fait parti des fidèles de Voldemort.

Le sujet était pourtant intéressant. À vrai dire, il passionnait Rose. Pendant des mois, elle avait suivi l'enquête avec engouement, et lorsque les Aurors avaient finalement prouvé la culpabilité du sorcier dans plusieurs crimes commis durant la guerre, Rose avait été aux anges de se voir confier l'article.

Pourtant, la jeune fille demeurait incapable de se concentrer sur l'article en question.

Rien n'y faisait. Chaque fois qu'elle tentait d'aligner des mots pour dépeindre l'hypocrisie dont avait fait preuve Artémus Rowle pendant des années, elle finissait irrémédiablement par penser à la loi « Edward Fawley ». Si l'attention qu'y portaient les gens semblait être un peu retombée depuis la nomination officielle des membres de l'Unité Spéciale, la sienne, en revanche, demeurait vivace.

Depuis plusieurs jours, elle nourrissait l'idée folle d'écrire un article sur « l'envers du décor », comme elle aimait l'appeler dans sa tête. Depuis qu'Abraham Kulpritt – le loup-garou responsable de la mort accidentelle du petit Edward Fawley – avait été arrêté et jugé coupable, personne n'avait pu entrer en contact avec lui. Enfermé à Azkaban, il était interdit de visite et croupissait dans une cellule où il devait sûrement lutter pour ne pas devenir fou. Même si les conditions étaient très différentes de ce qu'elles étaient à une époque, maintenant que les Détraqueurs avaient été bannis et que des gardes de chair et d'os surveillaient les prisonniers, il n'en restait pas moins qu'Azkaban était un endroit épouvantable.

Rose savait qu'il y avait très peu de chance qu'elle obtienne une autorisation spéciale pour interviewer Kulpritt, mais elle ne pouvait s'empêcher d'entretenir l'idée dans un coin de sa tête…

Elle se redressa et ouvrit les yeux en inspirant profondément. Elle se pencha à nouveau sur son parchemin et reprit sa plume ; plus vite elle aurait terminé cet article, plus vite elle pourrait songer au prochain.

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Rose ne termina pas son article avant la fin de l'après-midi. Vers dix-sept heures, elle posa enfin sa plume, après s'être relue trois fois et avoir épuré son texte de ses fautes. Enfin satisfaite, elle roula le parchemin et le ferma avec un ruban.

Elle soupira de soulagement, ôta ses lunettes, se frotta les yeux, épuisée, et se leva en glissant sous son bras l'article qu'elle s'était acharnée à écrire. Elle quitta son bureau et traversa le long couloir éclairé par de petites ampoules en verre magiquement suspendues pour aller frapper à la porte de son patron.

- Entrez, fit la voix grave de ce dernier à travers la porte.

Rose s'exécuta, et Quill releva la tête.

- Rose ! S'exclama-t-il avec étonnement. C'est votre article ? Ajouta-t-il en désignant le rouleau de parchemin qu'elle tenait sous son bras droit.

- Oui, j'allais l'apporter au service d'édition et de publication, mais je voulais d'abord m'entretenir avec vous…

Le sorcier hocha la tête, surpris, et se redressa légèrement dans son fauteuil.

- Je vous écoute. C'est au sujet de l'article sur Rowle ?

- Non, non, pas du tout, dit-elle en secouant la tête avec un sourire embarrassé. Il m'a posé un peu problème, mais au final, je pense qu'il vous satisfera.

- Le contraire me surprendrait, fit Quill en souriant. Vous êtes jeune, Rose, et vous travaillez chez nous depuis peu de temps, mais pas un seul de vos articles ne m'a jamais fait regretter de vous avoir embauchée.

Rose rougit avec embarras, mais le rédacteur en chef de la Gazette ne sembla pas le remarquer.

- C'est gentil, Monsieur, répondit-elle le plus humblement possible en levant ses yeux bleus vers lui. Mais peut-être que vous changerez d'avis quand vous m'aurez entendue, avoua-t-elle d'une petite voix.

Quill fronça les sourcils et croisa les mains sous son menton, l'enjoignant à poursuivre.

- J'aimerais interviewer Abraham Kulpritt, dit-elle de but en blanc, sachant que tourner autour du pot ne l'amènerait nul part.

Son patron cligna des yeux, puis la fixa un long moment, interdit, avant qu'un sourire ne vienne gracier ses lèvres minces.

- Si j'ai bien compris, commença-t-il, vous voulez écrire un article sur l'homme que tout le monde souhaite voir mort pour avoir tué un petit garçon de cinq ans ?

- Si vous le permettez, oui.

- Et bien entendu, vous n'avez pas l'intention de donner aux gens ce qu'ils veulent entendre. Vous voulez seulement leur livrer la vérité, sans fioritures, continua-t-il.

- Oui, répéta Rose sans ciller.

Quill resta silencieux un moment, sans quitter la jeune fille des yeux une seule seconde. Jeune et jolie, cette gamine avait tout pour elle. Mais il ne l'avait pas embauchée parce qu'elle avait un nom et un héritage familial à en faire pâlir plus d'un. Il ne l'avait pas non plus embauchée parce que ses notes avaient flirté avec l'excellence pendant toute sa scolarité – Merlin savait qu'un bon élève ne se révélait pas toujours être une personne brillante. Non. S'il avait embauchée la jeune fille à la sortie de Poudlard et lui avait confié une des rubriques les plus importantes du quotidien le plus lu dans le monde des sorciers, c'est parce qu'il avait vu en elle bien plus qu'une jolie plume. Certes, elle écrivait bien, il n'y avait aucun doute là-dessus. Mais c'était sa passion pour le journalisme, le vrai, qui avait attiré son attention. Sa passion pour les causes qu'elle défendait.

Il avait lu tous les articles qu'elle avait écrits lorsqu'elle était à Poudlard, et tous avaient un point commun ; peu importe le sujet sur lequel Rose Weasley écrivait, elle y mettait tout son cœur, sans jamais se trahir.

Alors si la jeune femme voulait interviewer Abraham Kulpritt et écrire un article dans lequel elle traiterait du sujet à sa manière, peu importe que ça dérange l'opinion publique, il la laisserait faire. Merlin ! Il ferait même tout son possible pour lui obtenir la fichue autorisation spéciale dont elle avait besoin pour rendre visite au pauvre homme dans sa misérable cellule d'Azkaban s'il le fallait. Parce que malgré son jeune âge et son manque d'expérience professionnelle, Rose Weasley s'était imposée en quelques mois à peine comme la nouvelle plume de la Gazette du Sorcier, et ses articles poignants avaient donné un vent de fraîcheur au Quotidien.

- Très bien, répondit finalement Quill en hochant la tête. Ça me prendra sûrement du temps, mais je vous aurai cette autorisation, et vous pourrez avoir cette interview.

Rose cligna des yeux. Elle n'en croyait pas ses oreilles. Certes, son patron l'avait toujours encouragée, et pas une fois il n'avait essayé de la brider. Mais cette fois… cette fois, il prenait un risque en la laissant écrire un tel article, et ils le savaient tous les deux.

- Merci, dit-elle simplement, en lui adressant un sourire infiniment reconnaissant.


22 Janvier 2025 – à La Baguette de Sureau, Chemin de Traverse, Londres


Assise à la table d'un petit bistrot sur le Chemin de Traverse avec ses cousins Albus, Fred, et Roxanne, et son amie Charlotte Adler, Rose se détendait après une longue journée de travail. Plus tôt dans la journée, son patron lui avait appris qu'il avait enfin obtenu une autorisation spéciale pour qu'elle puisse rendre visite à Abraham Kulpritt à Azkaban et lui poser autant de questions qu'elle le souhaitait, dans la brève heure qui lui était octroyée. Ce qui était déjà mieux que rien.

- Qu'est-ce qu'on fête, ce soir, déjà ? Demanda Roxanne en trempant ses lèvres dans sa Bière au Beurre.

- Le stage de Charlotte au département des Mystères ! Lui rappela Rose en secouant la tête avec exaspération.

La dénommée Charlotte rit avec légèreté. Depuis plusieurs mois, elle travaillait en tant que standardiste aux bureaux de la Gazette en attendant que le département des Mystères traite son dossier et sa candidature pour un stage, qui, elle l'espérait, mènerait à une offre d'emploi permanent au Ministère.

- Parle-nous plutôt de tes plantes, plaisanta Charlotte en se tournant vers son amie. Est-ce que ton père essaye toujours de te soudoyer pour que tu lui donnes des plants de Snargalouf ?

Roxanne laissa échapper un grognement sarcastique.

- Il a essayé de m'en voler en passant à la boutique l'autre jour.

Les quatre autres jeunes adultes éclatèrent de rire, Fred allant même jusqu'à essuyer une petite larme à l'évocation du souvenir.

- Essayé ? Demanda Charlotte. Il n'a pas réussi ?

- Bien sûr que non, sourit Roxanne avec une expression narquoise. Qu'est-ce qu'il croyait ? Qu'au bout de la troisième fois, je ne protégerais pas mieux mes bébés contre ses intentions frauduleuses ?

Une fois de plus, les filles pouffèrent, tandis que les rires graves d'Albus et Fred résonnèrent dans le bar.

- Tu sais très bien que ça ne l'empêchera pas d'essayer à nouveau, dit Fred à sa sœur jumelle. Il en veut à tout prix.

- Je sais. Mais leur commercialisation est illégale, et j'ai bien envie de le faire mariner un petit peu…

- Tu lui en veux toujours de t'avoir utilisée à ton insu comme cobaye pour son nouveau Thé Chauve-Qui-Peut ? Comprit Rose en éclatant de rire.

Sa cousine poussa un grognement et noya le souvenir évoqué dans sa Bière au Beurre. Tous ici se rappelaient la fois où George Weasley avait innocemment offert un thé à sa fille, et qu'elle s'était retrouvée chauve dès la première gorgée. Ses cheveux avaient mis plusieurs jours à repousser et elle en avait gardé un très mauvais souvenir.

- Est-ce que c'est Scorpius Malefoy qui vient d'entrer ? Fit soudain Roxanne en désignant le bar du menton.

Rose se figea aussitôt, son regard glissant vers la silhouette qui venait d'entrer dans le bistrot et s'était assise au comptoir.

- Tu plaisantes ? Railla Albus sans même se retourner pour vérifier. Ce type ne mettrait jamais les pieds dans un endroit pareil. Est-ce que tu te rappelles l'avoir vu une seule fois au Trois Balais en cinq ans de sorties à Pré-au-Lard ?

- Est-ce que tu l'as déjà vu à Pré-au-Lard, tout court, corrigea Fred en vidant sa Bière au Beurre.

- Je t'assure que c'est lui, protesta Roxanne.

- Elle a raison, intervint Charlotte en hochant la tête, c'est lui.

- Comment tu peux le savoir ? Demanda Albus en fronçant les sourcils. Tu ne l'as pas vu entrer, et là, tu ne peux le voir que de dos.

La jeune femme lui adressa un sourire malicieux.

- Crois-moi, je reconnaîtrais ces épaules dans une marre d'individus, dit-elle avec un sourire rêveur.

Roxanne éclata de rire, tandis qu'Albus poussa un grognement.

- Dis-moi que tu plaisantes, frissonna-t-il. Ne me dis pas que tu faisais partie de ces filles qui se pâmaient devant Malefoy ?

Roxanne leva les yeux au ciel devant la jalousie évidente de son cousin. Il n'avait jamais vraiment caché son attirance pour la jeune fille.

- Al, toutes les filles de l'école craquaient pour lui, répondit Roxanne. Peu importe qui il était, ses yeux seuls suffisaient à te faire oublier son nom, soupira-t-elle en se mordant la lèvre inférieure.

- Pas toutes ! Pas Rose ! S'indigna Albus avec horreur en se tournant vers sa cousine, qui était restée étrangement silencieuse durant toute la conversation.

Tous les regards s'étaient tournés vers la jeune femme, qui n'avait toujours pas bougé. Son regard était vissé sur la silhouette de Scorpius, le cœur tremblant. Que faisait-il là, bon sang ?

- Rose ! Fit Albus en claquant des doigts devant son visage.

La jeune fille cligna des yeux et rougit.

- Désolée, marmonna-t-elle. Excusez-moi une minute, je reviens, dit-elle en se levant.

- Où tu vas ? S'étonna Charlotte en fronçant les sourcils.

Rose tenta un sourire assuré et fit de son mieux pour ne rien laisser paraître.

- À la pêche aux informations, fit-elle en haussant les épaules.

Elle abandonna ses amis sans se retourner, et se dirigea droit vers le bar d'un pas qui se voulait assuré, mais qui ne l'était pas.

Elle se laissa tomber avec douceur sur le tabouret de bar à côté de Scorpius, et le vit se tendre.

Il reconnut aussitôt les effluves sucrées et florales de son parfum, et ferma les yeux, une seconde à peine, avant de se tourner vers elle pour lui faire face.

- Rose, dit-il, de sa voix basse et inexpressive.

- Malefoy, répondit-elle.

Tous deux se rappelaient comme si c'était la veille de leur dernière conversation. De Scorpius sans son masque, de Rose qui lui tournait le dos.

Mais ils firent comme si de rien n'était. Comme s'ils ne portaient pas toutes ces cicatrices à même la peau.

- Qu'est-ce que tu fais là ? Demanda Rose sans prendre de gants.

Scorpius décrocha un léger sourire ; elle n'en prenait jamais.

- Ça ne te regarde pas.

La jeune femme pinça les lèvres avec mécontentement. Certes, ça ne la regardait pas. Mais avait-il besoin d'être aussi froid ? Aussi distant ? Aussi… Scorpius Malefoy ?

- Tu n'as jamais mis les pieds dans un bar de ton plein gré, marmonna-t-elle entre ses dents. Tu attends quelqu'un ?

- Jalouse ?

Elle lui lança un regard noir, et il sourit, un éclair d'amusement teinté de nostalgie déchirant son regard voilé un bref instant.

- Je n'attends personne, Rose, soupira-t-il d'une voix lasse.

En voyant qu'elle ne se défroissait pas, il poussa un second soupir.

- Je t'offre un verre ? Proposa-t-il.

- Certainement pas, siffla-t-elle.

Scorpius haussa les épaules et se tourna vers le barman, qui discutait avec un client de l'autre côté du bar.

- Une Bière au Beurre pour la jeune femme, s'il vous plaît, demanda-t-il de sa voix basse et autoritaire, qui ne laissait aucune possibilité de refuser.

Les yeux de Rose lancèrent des éclairs, mais il l'ignora royalement.

- Autant que je t'offre à boire, dit-il en levant les yeux au ciel. On sait tous les deux que tu ne quitteras pas ce siège tant que tu ne m'auras pas soutiré les informations que tu es venue chercher, et je ne suis pas près de céder, alors…

- Tu es…

- Je sais, oui, coupa Scorpius en levant les yeux au ciel. Insupportable, finit-il pour elle. Mais ça ne t'a pas empêchée de tomber amoureuse de moi, à une époque.

Rose lui lança un regard amer et amorça un mouvement pour se lever, mais il la rattrapa précipitamment par la manche.

- Désolé, je n'aurais pas dû dire ça. Reste, s'il te plaît, souffla-t-il en fermant brièvement les yeux.

Elle inspira profondément, mais se rassit.

- Et une Bière au Beurre pour la p'tite dame, les interrompit le serveur avec sourire édenté.

- Merci, le remercia Rose d'une petite voix.

Il s'éloigna, et elle reporta son attention sur Scorpius, ses yeux bleus déterminés à comprendre la raison de sa présence dans un endroit pareil.

- Qu'est-ce que tu fais là, Malefoy ? Répéta-t-elle.

- Très bien, soupira Scorpius en passant une main sur son front. Tu vois cet homme, là-bas ? Demanda-t-il en désignant du menton un petit sorcier aux cheveux blancs et au visage ridé, habillé d'une cape marron dans un coin du bar.

Rose hocha la tête, perplexe, et Scorpius poursuivit ;

- C'est mon présumé loup-garou, dit-il d'une voix blanche.

Rose cligna des yeux et sentit toute la chaleur de son sang se dérober.

- Qu…quoi ? Bredouilla-t-elle.

Scorpius hocha la tête, avec une expression parfaitement indifférente.

- Ces deux dernières semaines, l'Unité a rassemblé un dossier sur tous les sorciers et sorcières du Royaume-Uni suspectés d'être des loups-garous non enregistrés. Celui-là, répéta-t-il sans quitter le sorcier en marron, c'est celui qui m'a été assigné.

- Assigné ?

- Ça veut dire que je dois le suivre.

- Le traquer, tu veux dire, corrigea Rose d'une voix froide.

Scorpius ne fléchit même pas. Impassible, comme toujours, il affichait une expression neutre, presque ennuyée.

- Appelle ça comme tu veux, dit-il en haussant les épaules. C'est un loup-garou non-enregistré. Il représente un danger, et je dois m'en occuper.

La mâchoire et les poings crispés, Rose fit de son mieux pour ignorer la sécheresse dans la voix du jeune homme.

- Est-ce qu'au moins tu as des preuves ? Grommela-t-elle.

- Qu'est-ce que tu crois que je fais ici ? Répondit-il en grimaçant. Tu crois que ça m'amuse d'être dans ce bistrot miteux, entouré de tous ces…

La moue dégoûtée qu'abhorra Scorpius fit sourire Rose malgré elle. Raide dans son ensemble noir, sa robe et sa cape assorties, il était bien plus élégant que le reste des clients, mais vous ne pouviez pas dire qu'il faisait tâche dans le décor. Ça non. Il attirait les regards, mais ne faisait pas tâche. Scorpius Malefoy ne faisait jamais tâche. En revanche, où qu'il soit, où qu'il aille, les gens qui l'entouraient semblaient souvent insipides lorsque son ombre les engloutissait. Dans le sillage de Scorpius, il n'y avait bien souvent que des fantômes.

Rose avait oublié à quel point il pouvait paraître intimidant quand on ne le connaissait pas. Combien il pouvait paraître froid et arrogant.

Elle poussa un long soupir et porta sa Bière au Beurre aux lèvres.

- Alors tu vas vraiment faire ça ? Demanda-t-elle ensuite d'une voix fébrile. Traquer des monstres, précisa-t-elle avec dégoût, le regard éteint.

Il hocha la tête.

- Je le dois.

Ils avaient déjà eu cette conversation trop de fois pour que Rose ne prenne la peine de répondre quoi que ce soit.

Ses parents lui avaient toujours appris à se battre pour ses convictions et à ne jamais laisser personne faire de sa vie leur partie d'échecs. Et c'est pour cette raison qu'elle ne parvenait pas à comprendre ce qui empêchait Scorpius d'envoyer sa famille se faire voir une bonne fois pour toutes, pour enfin commencer à vivre sa propre vie.

- J'imagine que maintenant que tu as eu ce que tu voulais, tu vas rentrer chez toi et écrire un article sur les méthodes de travail de l'Unité ? Soupira le jeune homme en détournant les yeux.

Rose sentit ses joues s'empourprer, et la culpabilité l'envahir.

- Les gens ont le droit de savoir, Malefoy, répondit-elle.

Il hocha la tête et esquissa un sourire dénué d'émotion.

- Alors vas-y, dit-il, avant de poser sa main sur celle de Rose avec douceur.

Et elle le laissa faire, une seconde à peine, avant de retirer sa main et de se lever, sans ajouter un mot, ni même lui adresser un regard.

De l'autre côté du bar, Albus Potter s'immobilisa.


26 Janvier 2025 – Azkaban, Quelque part dans la Mer du Nord


La barque vint se planter dans le sable et Rose se leva pour sortir. Un gardien l'attendait déjà. Il la salua, et elle lui rendit un faible sourire. L'endroit était lugubre. Lorsqu'elle leva les yeux, l'immense prison en briques noires s'élevait dans le ciel. Plantée dans le sable sur une île minuscule et désertique, Azkaban était la prison la plus effroyable qu'elle n'ait jamais vue. Prise d'un haut-le-cœur, elle se refusa à imaginer ce à quoi cela pouvait ressembler trente ans plus tôt, avant la chute de Voldemort.

Silencieusement, elle suivit le gardien drapé d'un uniforme gris et d'une cape assortie et pénétra dans le bâtiment. Elle ne put s'empêcher de frissonner. Il faisait sombre, et froid, comme si les Détraqueurs en étaient toujours les austères gardiens.

- Combien y a-t-il d'étages ? Demanda-t-elle d'une petite voix.

- Trois-cent-soixante-cinq, madame, répondit le sorcier sans ciller, alors qu'il l'entraînait vers les escaliers.

- A quel étage est détenu Monsieur Kulpritt ? Demanda-t-elle encore.

- Au deux-cent-quatrième.

Rose hocha silencieusement la tête et suivit le garde alors qu'ils empruntaient d'étroits escaliers en colimaçon aux marches de tailles inégales. C'était logique. Plus le prisonnier était dangereux, plus haut il était enfermé.

Il leur fallut pas moins de vingts minutes pour arriver au deux-cent-quatrième étage, et encore, Rose dût s'arrêter à plusieurs reprises pour reprendre son souffle. Le gardien l'avait attendue patiemment, sans dire un mot, ni regarder dans sa direction.

- Dernière cellule, annonça abruptement le gardien en désignant le fond du couloir, lorsqu'ils arrivèrent à l'étage voulu. Votre baguette, ajouta-t-il.

- Vous ne venez pas avec moi ? S'étonna-t-elle en lui tendant sa baguette avec regret.

- Non, madame. Dernière cellule, répéta-t-il. Si vous avez un problème, criez.

Rose hocha la tête et inspira pour se ressaisir. Elle n'était pas une vulgaire poupée de porcelaine. Elle pouvait le faire.

Le menton relevé avec assurance, elle s'avança dans le couloir, ses talons claquant la pierre froide. Elle ignora les sifflements et les râles qui s'élevaient sur son passage, et traversa le couloir sans se retourner. Au bout de celui-ci, elle s'immobilisa. Sur le mur en pierre de la dernière cellule, l'inscription brouillonne « Abraham Kulpitt » était tracée à la craie blanche.

Elle posa sa main sur le mur en pierres, comme le lui avait indiqué le garde, et ces dernières se mirent à vibrer. Puis, lentement, le mur se scinda en deux, s'ouvrant sur la silhouette fantomatique d'Abraham Kulpritt, assis sur une chaise à une table.

- Bon…bonjour, dit Rose en pénétrant dans la cellule faiblement éclairée.

Rien n'était comme elle l'avait imaginé. Ni la cellule, ni l'homme qui l'habitait.

- Bonjour, lui répondit la voix basse et cassée du prisonnier.

- Je m'appelle Rose, déclara la jeune fille en faisant un pas supplémentaire. Je suis journaliste.

- Je sais. Ils m'ont prévenu.

L'homme leva finalement les yeux vers elle, et leurs regards se croisèrent. Rose déglutit, mais ne détourna pas la tête.

Puis, après un long moment de silence, l'homme s'adressa à nouveau à elle

- Asseyez-vous, je vous en prie, dit-il en désignant la chaise en face de lui.

- Merci.

Rose s'approcha de la table et s'assit lentement, doucement, effrayée à l'idée de faire du bruit dans cet endroit si silencieux.

- Est-ce que vous savez pourquoi je suis là ? Demanda-t-elle.

- Vous êtes journaliste, répondit simplement le sorcier, sans la quitter du regard.

Rose ne le trouva pas effrayant. Il n'avait rien du monstre qu'avaient dépeint certains journaux et qu'avait lynché l'opinion publique. Au contraire, il était maigre, faible, inoffensif. Et si vieux… Et son regard… son regard ambre était doux malgré la tristesse qui le déchirait.

- Si vous ne voulez pas que je reste, vous n'avez qu'à le dire, et je m'en vais, lui dit-elle. Je ne veux pas vous imposer ma présence.

- Après tout ce que vous avez sûrement dû faire pour obtenir cette visite ? Sourit l'homme avec une once d'amusement mélancolique. Ce serait dommage.

Rose sourit avec douceur et hocha la tête.

- Je veux seulement vous poser quelques questions.

- Posez-les, répondit-il en haussant les épaules. J'ai tout mon temps…

Le sang de Rose se glaça, mais une fois de plus, elle ne se laissa pas abattre. De son sac, elle sortit son petit calepin et son crayon à papier, et les posa sur la table devant elle.

- Pourquoi vous êtes-vous rendu ?

Une lueur d'étonnement passa dans le regard du prisonnier, puis, un mince sourire étira ses lèvres.

- C'est étrange…

- Pardon ? S'étonna Rose.

- Le jeune homme de la dernière fois, expliqua-t-il lentement, il m'a posé exactement la même question. Mot pour mot.

Rose se figea. Ses doigts se crispèrent autour de son crayon à papier, et son cœur se mit à battre furieusement dans sa poitrine soudain devenue trop étroite.

- Quel…quel jeune homme ? Demanda-t-elle d'une voix faible, le souffle saccadé.

- Il n'a pas dit son nom, répondit le loup-garou en haussant les épaules.

- Comment était-il ? Comment a-t-il pu obtenir un droit de visite ?

- J'imagine qu'il a été… généreux avec l'un des gardiens, si vous voyez ce que je veux dire.

Rose hocha la tête ; elle voyait parfaitement.

Son cœur craqua, mais elle l'ignora. Elle ne devait pas penser à lui maintenant. Elle n'avait qu'une heure, et trop de questions à poser.

- D'accord, souffla-t-elle lentement. D'accord… reprenons. Pourquoi vous êtes-vous rendu ? Réitéra-t-elle. C'était seulement un accident, un simple accident dont vous étiez vous aussi une des victimes.

- Accident ou pas, j'étais coupable, répondit simplement le sorcier avec un sourire déchirant.

- Ces barreaux ne font pas de vous un coupable, rétorqua Rose avec véhémence.

- Mais ils me désignent comme tel, fit l'homme en haussant les épaules.

- Pas si…

- Quel âge avez-vous, jeune fille ? L'interrompit-il avec un sourire fragile.

Rose cligna des yeux, interdite, avant de se détendre légèrement.

- Dix-huit ans, avoua-t-elle d'une petite voix.

À sa grande surprise, le sourire du sorcier se fit plus doux, plus serein. Presque joyeux.

- Alors vous n'avez pas connu… vous n'avez aucune idée de… du monde dans lequel nous vivions avant, soupira-t-il, son regard ambre incroyablement calme.

Puis, sans donner plus d'explications, il pencha la tête sur le côté et poursuivit ;

- Vous êtes drôlement jeune pour vous voir confier une rubrique aussi importante que celle-là à la Gazette.

Rose se tortilla légèrement sur sa chaise, mal à l'aise que la conversation prenne un tel tournant.

- Vous êtes jeune, répéta-t-il d'un air songeur. Vous ne devriez pas être là. Vous ne devriez pas être entre ces quatre murs, sur cette île misérable. Vous ne devriez pas vous soucier d'un vieillard comme moi. Vous devriez avoir un petit-ami avec lequel passer votre temps libre. Un petit-ami qui vous ferait oublier qu'il y a des gens comme moi. Un petit-ami qui vous ferait réaliser qu'il y a des choses bien plus importantes qu'une carrière ou...

- Ce n'est pas de cette manière que je vois ma vie, l'interrompit poliment la jeune fille.

L'homme laissa échapper un petit rire cassé.

- Croyez-moi, un jour, vous regretterez d'avoir passé vos plus belles années à vous battre pour une cause perdue alors que…

- Vous n'êtes pas une cause perdue ! Se défendit Rose. Vous êtes la victime d'une idée…

- Je ne suis pas la victime d'une idée, l'interrompit brutalement le sorcier en secouant la tête. Je suis la victime d'un homme, acheva-t-il dans un souffle. Ne confondez pas tout.

C'est à ce moment-là que Rose la vit. L'étincelle morte dans son regard ambre. Et ce fut presque comme si toute la vie de l'homme qui se tenait assis devant elle défilait dans ses yeux. Ses douleurs, ses regrets, ses joies, ses peines, ses colères, ses hontes… Tout y passait. Et la tristesse qu'elle pouvait lire sur son visage émacié était à vous broyer le cœur. Jamais elle n'avait vu une telle mélancolie dans un seul regard.

- Racontez-moi, alors, souffla finalement Rose avec douceur. De quel homme s'agit-il ? Quel âge aviez-vous quand c'est arrivé ?

Abraham tourna la tête, arrachant volontairement son regard aux grands yeux bleus inquisiteurs de la jeune fille. Rose vit une larme perler sur sa joue droite, mais par pudeur et par respect, elle fit semblant de n'avoir rien vu.

De longues minutes de silence s'écoulèrent, jusqu'à ce que, enfin, la voix rauque du sorcier déchire l'étrange paix qui régnait dans la cellule ;

- Vingt-quatre ans, souffla-t-il enfin. J'avais vingt-quatre ans. A peine plus que vous, ajouta-t-il en souriant. Mais j'étais déjà marié, et je venais d'avoir un petit garçon…

La poitrine de Rose se serra douloureusement et ses doigts se crispèrent sur son crayon. Elle retint son souffle, le cœur au bord des lèvres.

- Vous avez déjà entendu parler de Fenrir Greyback ?

Rose hocha difficilement la tête. Oui. Elle en avait souvent entendu parler. Trop de fois, même. Par le passé, cet homme monstrueux s'en était pris à sa famille plus d'une fois.

- Cet homme… cet homme était un vrai monstre, reprit-il dans un souffle en fermant les yeux. Un de ceux qu'on ne croise plus aujourd'hui. Un de ceux dont on parle aux enfants pour les effrayer et leur faire promettre d'être sage…

- Je sais qui il est, souffla Rose du bout des lèvres, écœurées par les images qui s'imprimaient dans son cerveau.

- Alors vous savez certainement qu'il faisait partie de ceux qui jouissaient de… de son état.

- De sa lycanthropie ?

- Oui. Il aimait ça. Mais il n'était pas le seul. Encore aujourd'hui, il y en a qui… il y en a pour qui tout ça est un jeu, grimaça-t-il avec dégoût. Ce que vous devez comprendre, c'est qu'au départ, on ne choisit pas d'être un loup-garou. Pour beaucoup d'entre nous, c'est une torture, un fléau. Mais pour d'autres, tout ça c'est… Disons simplement, reprit-il en secouant la tête, que certains d'entre nous aiment revêtir leur fourrure plus que d'autres.

- Vous parlez comme Drago Malefoy, grimaça-t-elle.

- L'homme qui a fait voter la loi ? Sourit faiblement le vieil homme.

Rose hocha la tête.

- Tous les lycanthropes ne sont pas des monstres, mademoiselle. En revanche, tous les loups-garous, sans exception, en sont, que vous soyez prête à l'accepter ou non.

- Ça n'a pas de sens, rétorqua Rose en fronçant les sourcils.

L'homme eut un sourire indulgent.

- Vous ne pouvez pas comprendre, dit-il lentement. Et que Merlin vous en garde, parce que pour comprendre, il faut voir été transformé en monstre.

Rose ne sut quoi répondre.

Le regard ambre du vieil homme la transperçait, et elle avait l'impression d'être nue devant lui, comme si tous ses secrets, toutes ses peurs lui étaient exposés sans bouclier.

Et elle savait avec certitude que son regard brisé la hanterait pendant très, très, très longtemps.

.

Lorsque Rose sortit de la prison une heure plus tard – son calepin noirci jusqu'à la dernière page, son cœur lourd comme une pépite de plomb –, et que l'air frais tenta d'infiltrer ses poumons, ses jambes la lâchèrent et elle s'écroula. Derrière elle, le garde qui l'avait raccompagnée resta immobile et ne dit pas un mot quand elle se mit à vomir.

Mais lorsqu'elle se redressa enfin, il lui tendit un mouchoir et lui adressa un faible sourire encourageant.

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Lorsqu'elle regagna enfin la côte, elle n'hésita qu'une brève seconde avant de transplaner. Elle crut vomir à nouveau lorsque la désagréable sensation d'être aspirée l'envahit, mais parvint à conserver son calme et à atterrir debout, sur ses deux jambes, devant l'immense portail du Manoir des Malefoy.

Elle inspira profondément pour se donner du courage et frappa.


N/A : Bonjour ! :-) On s'approche à grands pas de la première pleine lune avec ce chapitre ! Je suis curieuse de savoir ce que vous avez pensé de Kulpritt, et surtout, si sa conversation avec Rose vous a fait changer d'avis, ou au contraire, vous a conforté dans votre opinion à propos des Loups-Garous et de la loi EF. Malgré les apparences, je vous jure que cette histoire est une vraie ROMANCE, promis (et pas seulement un délire politique de ma part - quoi que...).
Quoi qu'il en soit, ça me fait très plaisir de vous retrouver tous les vendredis, et j'espère que ce chapitre vous aura plus ! Passez tous un excellent week-end :-)

PS : Vous avez été nombreux à vous demander ce qu'il y avait dans la boite que Scorpius a demandé à Scar de cacher... Même si de toute évidence, je ne peux rien dire maintenant, je serais ravie de lire vos suppositions, alors n'hésitez pas ^^

LittlePlume.

RàR : à Mea95Gryffondor ; Bonjour ! Encore une fois, ta review m'a fait un plaisir fou ! Déjà, parce qu'elle est enjouée et argumentée, et ensuite parce que... bah, c'est agréable de te retrouver chaque semaine ^^ Ahh, ta supposition n'était pas du tout tirée par les cheveux, bien au contraire. Mais il faudra attendre encore un peu pour savoir si oui ou non elle est bonne ;)

à Athos ; "Passionnante" ? Oh, il ne faut pas me dire ce genre de choses, après je pleure, et je rougis, et je bégaye comme une idiote... Ça me fait très plaisir par contre, c'est sûr ! Je suis contente que tu aies décidé de te lancer dans l'aventure Bad Blood avec moi, et j'espère ne pas te décevoir ^^

à Emma ; Rassure-toi, il y aura beaucoup de confrontations Rose/Scorpius, ainsi que de nombreux flash-back expliquant comment ils en sont arrivés là... Merci d'avoir pris un peu de ton temps pour lire et reviewer cette histoire, ça me fait très plaisir ! ^^