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Chapitre V
« Of Full Moons and Secrets »
(and flowers)
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30 Janvier 2025 – Knock Wood, Ecosse
Tapis dans l'ombre d'un arbre devant le petit cottage délabré de Bris Sharpclaws, l'homme qu'il devait traquer et démasquer, Scorpius attendait patiemment que la nuit tombe et que la lune, ronde et pleine, se lève. L'homme, qui résidait habituellement dans un quartier sorcier de la banlieue londonienne, était venu la veille se réfugier dans cette maison branlante du Nord-Est de l'Ecosse. Le village, en ruines, semblait désert depuis de nombreuses années, et des forêts à perte de vue l'encerclaient. C'était l'endroit parfait pour un loup-garou désireux de ne pas se faire remarquer.
À mesure que les heures s'écoulaient, les faibles doutes qu'avait Scorpius sur la nature de son suspect s'amoindrissaient. Personne ne viendrait volontairement s'isoler dans un endroit aussi abandonné, loin du monde et de la civilisation, même pour passer quelques jours au calme. Et Scorpius pouvait être sûr d'une chose ; si Bris Sharpclaws se transformait en monstre une fois par mois, il n'en était certainement pas un. Employé administratif au département de la coopération magique internationale, Bris menait une vie morne. Il se levait le matin pour aller travailler, brassait de la paperasse toute la journée, quittait le Ministère à dix-huit heures, allait noyer sa misérable existence dans une des tavernes du Chemin de Traverse, et rentrait chez lui plus tard dans la nuit, seul – toujours seul. Et une fois par mois, il venait là, dans ce cottage misérable, loin des vies innocentes qu'il pourrait faucher d'un coup de griffes ou de crocs lorsque la lune était pleine.
Non, Bris Sharpclaws n'était pas un monstre. C'était un homme solitaire et désabusé, accablé par la vie et le poids d'un fardeau qu'il portait sur ses épaules depuis trente-deux ans, soit trois-cent-quatre-vingt-quatre pleines lunes.
Mais homme ou monstre, ça ne changeait rien ; Scorpius était là pour lui arracher à tout jamais le peu d'humanité qu'il lui restait et c'est ce qu'il ferait. Alors, lorsqu'il vit l'homme aux dos voûté et au regard brisé sortir de chez lui peu avant la tombée de la nuit, Scorpius sortit de sa cachette et le suivit discrètement lorsqu'il s'enfonça dans les bois.
2 Février 2025 – Terrier, Loutry Ste Chaspoule, Devon, Angleterre
Enfoncée dans un des sofas ultra-moelleux du salon de chez ses grands-parents, Rose discutait avec Roxanne dans le brouhaha infernal qui régnait toujours au Terrier, surtout lors des repas de famille que leur grand-mère, Molly, insistait pour tenir au moins un dimanche par mois. C'était le seul moyen de rassembler toute la famille, et elle n'acceptait généralement aucune exception.
- Tu sais, dit Roxanne en observant sa cousine, tu as l'air de plus en plus fatiguée. Peut-être que tu devrais…
- Ne t'inquiète pas pour moi, Rox, sourit doucement la jeune fille. Je vais bien.
Roxanne grimaça.
- Tu travailles beaucoup trop.
- Tu peux parler, tu passes ta vie dans ta boutique ou dans ta serre, se moqua Rose en pouffant.
- Oui, mais je travaille à mon rythme, je n'ai pas d'échéance ou de délai.
Rose leva les yeux au ciel.
- Je vais bien, répéta-t-elle avec un peu plus de conviction, désireuse de mettre fin aux inquiétudes de sa cousine.
- Essaye d'en convaincre mamie, alors, parce qu'elle t'observe depuis que tu es arrivée avec un regard on ne peut plus désapprobateur.
- Elle nous regarde tous comme ça, soupira Rose avec un sourire amusé. On est tous trop maigres et trop pâles à son goût.
- C'est vrai, s'esclaffa Roxanne en secouant la tête.
Rose sourit et porta son verre de jus de citrouille à ses lèvres.
Elle savait qu'elle avait perdu du poids. Elle travaillait beaucoup et dormait peu ces derniers temps, mais ça en valait la peine. La veille, l'édition de la Gazette du sorcier du 27 janvier, dans lequel figurait en première page son article « Qui sont les vraies victimes de la Lycanthropie ?», avait atteint des records de vente, lui valant les compliments d'Alaric Quill, le rédacteur en chef, et de tous ses collègues. Publié trois jours avant la première pleine lune suivant l'adoption de la loi « Edward Fawley », il avait attisé les curiosités et près d'une dizaine de milliers d'exemplaires s'était écoulée en quelques jours.
Mais ce n'était pas le travail qu'elle abattait qui faisait d'elle un fantôme. C'était l'inquiétude.
Rose avait à peine dormi depuis trois jours. Chaque fois qu'elle tentait de fermer les yeux, des images effrayantes s'imposaient à elle. Des images de loups monstrueux penchés sur le corps sans vie d'un jeune homme au regard gris définitivement éteint. Un jeune homme qui baignait dans son sang, immobile et froid comme une statue de marbre.
Elle ne put s'empêcher de frissonner en repensant à son dernier cauchemar, mais sourit à sa cousine lorsque celle-ci tourna la tête vers elle avec un regard amusé.
- Apparemment James s'est décidé à présenter Jane à mamie…
Rose suivit son regard et posa les yeux sur son cousin, qui tenait par la taille, d'une main délicatement posée dans son dos, une rouquine aux longues jambes et au sourire infiniment doux.
- Il était temps, ricana Rose. Ils sortent ensemble depuis presque deux ans !
Roxanne leva les yeux au ciel d'un air approbateur.
- D'autant plus que Jane est la fille la plus adorable de l'univers. Comme s'il avait une raison de s'inquiéter, franchement ! C'est impossible de ne pas l'aimer. À mon avis, mamie est déjà en train d'imaginer à quoi vont ressembler ses arrières petits-enfants…
Rose éclata de rire, lorsqu'une main se posa sur son épaule. Elle se retourna et sourit à Albus, penché en avant, les avant-bras sur le dossier du canapé.
- Rox, dit-il en se tournant vers la jeune métisse à côté de Rose, ton père te cherche. Il a dit un truc à propos de graines de je-ne-sais-pas-trop-quoi…
Roxanne se leva en grommelant quelque chose que ni Rose ni Albus ne comprirent, et ce dernier en profita pour prendre sa place dans le canapé qu'elle venait de quitter. Il la regarda s'éloigner, le regard vague, puis se tourna vers la rouquine à côté de lui en fronçant légèrement les sourcils, comme s'il cherchait à déceler quelque chose dans son regard bleu fatigué.
- Tout va bien ? S'étonna Rose.
- Mmm, répondit-il en hochant la tête.
Il observait la jeune fille avec une moue désapprobatrice et une petite ride plissait son front juste au-dessus de ses yeux froncés avec inquiétude.
- Al ?
- Tu as une tête à faire peur, soupira finalement le jeune homme.
Rose poussa un profond soupir et leva les yeux au ciel.
- Tu ne vas pas t'y mettre, toi aussi, râla-t-elle en détournant les yeux et vidant son verre de jus de citrouille d'une traite.
- Est-ce que c'est à cause de Malefoy ? Demanda-t-il brutalement d'une voix blanche, comme s'il n'avait pas entendu sa dernière remarque.
Rose se raidit aussitôt et tourna un regard affolé vers son cousin, qui la regardait avec attention.
- De…de quoi tu parles ? Hésita-t-elle.
Albus se rembrunit, et Rose vit sa mâchoire se crisper.
- Alors j'avais raison, soupira-t-il en fermant brièvement les yeux. Rose… qu'est-ce qu'il se passe avec Malefoy ? Je vous ai vus à La Baguette de Sureau l'autre jour et... et ça n'avait rien d'une interview cordiale. Tu as dit que tu allais à la pêche aux informations, et je ne me suis pas posé de questions, parce que c'est ce que tu fais tout le temps, mais ensuite je vous ai vus ensemble… et j'ai compris qu'il y avait autre chose. Je ne suis pas idiot.
Rose blêmit.
Elle déglutit difficilement et esquissa un faible sourire, avant de secouer la tête.
- Il ne se passe rien.
- Rose…
- Non, je te jure, Al. C'est fini. Je sais de quoi ça avait l'air, mais crois-moi, quoi qu'il ait pu se passer entre nous, c'est fini depuis longtemps.
Son cousin l'observa de longues secondes avant de hocher la tête en soupirant.
- D'accord, je te crois, dit-il enfin, en passant une main dans ses cheveux. Mais tu dois me dire la vérité, Rose, qu'est-ce qu'il s'est passé entre vous ?
Rose leva un regard implorant vers le jeune homme.
- Pas ici, s'il te plaît, souffla-t-elle.
Albus acquiesça silencieusement et attrapa la main de sa cousine avec douceur. Il sauta sur ses jambes, la tirant derrière lui pour l'entraîner hors du salon, hors de la maison, faisant de son mieux pour ne pas attirer les regards.
Il s'était remis à neiger, et ils durent se couvrir pour sortir, enfilant écharpes et bonnets en laine sans prononcer le moindre mot.
Albus entraîna sa cousine vers l'étang, derrière le verger où ils jouaient au Quidditch, dans un silence troublé par le seul crissement de leurs pas dans la poudreuse qui recouvrait le sol. Lorsqu'ils arrivèrent sur le petit ponton, Albus tira sa baguette de la poche de sa robe et éclaircit un petit carré à même le sol pour qu'ils puissent s'asseoir.
Ils restèrent là un long moment, sans rien dire, sans échanger un seul regard, jusqu'à ce que Rose inspire profondément et esquisse un sourire fragile ;
- On est sortis ensemble pendant presque un an, commença-t-elle d'une voix fébrile en jouant avec ses mains gantées. Neufs mois, pour être exacte.
Albus écarquilla les yeux avec surprise, mais résista à l'envie de demander comment c'était possible, comment personne n'avait pu se douter de quoi que ce soit.
- C'est arrivé… à vrai dire, je ne sais pas trop comment c'est arrivé, avoua-t-elle avec douceur. Au début, c'était facile. On s'arrangeait pour faire nos rondes ensemble, ou se retrouver à la bibliothèque lorsqu'on savait que tout le monde serait à Pré-au-Lard, aux matchs de Quidditch, ou dans la Grande Salle à l'heure des repas…
Elle essuya une larme traîtresse qui avait franchi la barrière de ses cils sans sa permission, mais évita le regard doux qu'Albus posait sur elle. Elle ne voulait pas de sa pitié.
- Mais ensuite… ensuite je me suis rendue compte que j'étais amoureuse et…
- Et il a joué avec toi ? Coupa Albus d'une voix bien plus sèche qu'il n'en avait eu l'intention.
- Non, souffla Rose en tournant finalement son regard bleu vers les grands yeux verts de son cousin. Non. Albus… Il n'est pas du tout celui que tu crois…
Le sourire de Rose était si doux, que, contre toute attente, Albus la crut. Il hocha la tête, l'incita ainsi à poursuivre.
- Je ne sais toujours pas ce qu'il s'est passé, avoua-t-elle d'une petite voix, en haussant les épaules. Il a rompu avec moi pendant les vacances d'été. La veille de mon anniversaire à vrai dire… C'était bizarre, parce qu'on devait justement se retrouver ce jour-là, se souvint-elle avec un faible sourire. Un jour, je recevais une lettre dans laquelle il me disait qu'il m'aimait, et le lendemain, il m'annonçait que tout était fini.
- Sans explications ? Bafouilla Albus.
- Il n'a pas eu besoin, j'imagine, répondit la jeune fille en haussant les épaules.
Albus fronça les sourcils sans comprendre, alors Rose poursuivit ;
- Je ne sais pas exactement ce qu'il s'est passé, mais je pense que sa famille l'a appris, d'une manière ou d'une autre. Et à en juger par ce que j'ai vu l'autre jour, je dirais que c'est sa mère… Elle m'a regardée… elle m'a regardée et je savais qu'elle savait.
- Quand tu es allée au Manoir Malefoy ? Comprit Albus. Alors, ce n'était pas pour interviewer Malefoy ? C'était pour voir… pour voir Scorpius ?
- Oui.
- Oh.
Rose observa son cousin avec un sourire triste, et celui-ci soupira. Il enroula un bras autour des épaules de la jeune fille et posa son menton sur le sommet de son crâne.
- Est-ce que Charlotte ou Roxanne étaient au courant ?
- Non. Personne ne savait, souffla Rose en fermant les yeux.
Et les larmes se mirent à dégringoler sur ses joues blanches, se mêlant à la neige qui continuait de tomber sur eux comme une pluie de confettis.
Albus enroula son deuxième bras autour d'elle, et Rose pleura de plus belle, allégeant son cœur d'un secret qu'elle avait gardé pour elle toute seule pendant vraiment trop longtemps.
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Après un moment, Albus et Rose se levèrent pour regagner la maison et retrouver leur famille. Albus tenait sa cousine par les épaules, comme le grand frère qu'il avait toujours été pour elle.
- Tu t'inquiètes pour lui, c'est ça ? Devina-t-il d'une voix douce.
- Oui. Je sais que… je sais que s'il lui était arrivé quelque chose, on l'aurait appris, d'une manière ou d'une autre, mais je n'ai pas pu fermer l'œil depuis jeudi en pensant à ce qui aurait pu lui arriver…
Albus hocha la tête.
- Tu l'aimes encore ?
- Non, répondit-elle sans hésiter. Pas comme ça, ajouta-t-elle en secouant la tête. J'imagine qu'une part de moi sera toujours amoureuse de… du souvenir que je conserve de lui, mais je ne suis pas amoureuse de la personne qu'il est aujourd'hui.
Le jeune homme scruta le regard de sa cousine de longues secondes, avant d'esquisser un sourire triste, un soupir s'échappant d'entre ses lèvres.
- D'accord. D'accord, répéta-t-il en la tirant par la main. Dépêche-toi avant que ton père ne remarque que tu as disparu et lance tous les Aurors du pays à tes trousses.
Rose s'esclaffa avec légèreté, heureuse de sentir sa poitrine se décompresser un peu, et frappa son cousin dans l'épaule.
- Tu sais qu'il le ferait, rétorqua Albus en levant les yeux au ciel.
2 Février 2025 – Wiltshire, Angleterre, Manoir Malefoy
Le reflet que lui renvoyait le miroir le fit grimacer. Plus pâle encore que d'ordinaire, son teint était accentué par les cernes qui creusaient son regard d'acier. Sur son torse, une large cicatrice encore fraîche s'étendait du haut de son épaule droite au haut de son sternum, là où les griffes de Bris Sharpclaws s'étaient abattues avant qu'il ne parvienne à l'immobiliser.
Il passa les bras dans une chemise propre en inspirant profondément pour ignorer la douleur qui le tiraillait, et la boutonna avec application, jusqu'au col. À Ste Mangouste, une équipe médicale avait été en mesure de soigner rapidement l'entaille somme toute superficielle, mais comme pour toute blessure magique, il faudrait des mois, voire des années, avant qu'il ne guérisse complètement.
Une fois habillé, Scorpius attrapa la montre à gousset en cuivre sur sa table de chevet et la mit en sécurité dans la poche de son pantalon. Il avait failli la perdre pendant la pleine lune, alors qu'il traquait l'immense loup-garou au pelage gris qui habitait ses cauchemars depuis trois jours.
Dans le fond de sa poche, il referma ses doigts autour du bijou, avec une précaution et une douceur infinies. Il ne pouvait pas perdre cette montre, parce que c'était la seule chose de valeur qu'il n'avait jamais vraiment possédée.
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Comme tous les matins, à sept heures tapantes, Scorpius descendit dans la Salle à Manger où était servi le petit-déjeuner. Dissimulé derrière la Gazette, son grand-père marmonnait à voix inintelligible, et ses parents se contentaient de déjeuner silencieusement. Lorsqu'il prit place en face de son grand-père, celui-ci reposa son journal avec une moue dédaigneuse.
- Des records de ventes, cracha-t-il d'une voix méprisante. De quoi faire de cette petite Weasley la nouvelle célébrité…
Scorpius releva la tête plus brusquement qu'il ne l'aurait souhaité, ce qui n'échappa pas à l'attention de son père, qui retint de justesse un sifflement critique, soutenu par la main de sa femme délicatement posée sur la sienne en guise d'avertissement.
- Pardon ? Demanda Scorpius sans pouvoir cacher sa surprise.
Lucius Malefoy vrilla son regard froid au sien en haussant un sourcil suspicieux.
- L'article parut le 27 janvier, sur Kulpritt et ton père, dit-il avec suffisance, en lui tendant le journal du bout des doigts, d'une répugnance évidente.
Scorpius l'attrapa et l'ouvrit, ignorant le regard désapprobateur de son père et de sa mère. Ni Drago, ni Astoria n'avait essayé d'aborder à nouveau le sujet épineux, mais depuis la visite de la petite Rose Weasley, leur fils leur avait à peine adressé un mot, et une tension électrique régnait entre les habitants du Manoir. Cela dit, Scorpius avait la certitude que sa mère n'avait toujours pas dit ce qu'elle savait de leur histoire à son père, car ce dernier, bien que profondément ennuyé par ce qu'il avait pu deviner, n'était pas entré dans une colère noire.
- Ils parlent aussi de ton arrestation, sourit Lucius en portant son verre aux lèvres. Le seul membre de l'Unité Spéciale à être parvenu à attraper ton monstre et à le rapporter à Azkaban…
Devant le silence indifférent de son petit-fils, Lucius poursuivit ;
- C'est important de montrer que cette famille n'a pas changé de camp.
- Père, le prévint sèchement Drago, qui avait blêmi.
Lucius lança un regard noir à son fils, mais se tut.
- Cette famille, reprit Drago d'une voix basse, fébrile, a déjà changé de camp, comme tu le dis. Si je me suis battu pour cette loi, ce n'est certainement pas en souvenir du « bon vieux temps » comme tu sembles le penser.
Sa voix était sèche et sans appel. Elle abritait une menace silencieuse, à peine voilée.
- Nous ne sommes plus les partisans des idées que tu nous as fait subir autrefois, reprit-il avec amertume. Tout ça appartient au passé, tu devrais le savoir mieux que quiconque.
- Vraiment ? Lâcha Lucius avec un sarcasme tacheté de mépris. Que tu le veuilles ou non, Drago, cette loi est une question de sang et de supériorité. Tant que tu ne…
- Ça suffit, intervint calmement Astoria en reposant ses couverts, faisant taire les deux hommes.
Les deux aînés des Malefoy s'affrontèrent du regard pendant de longues secondes avant de se rendre et de détourner les yeux avec mauvaise humeur.
Scorpius, qui avait suivi la conversation avec amertume, se leva sans un mot, sans un regard pour aucun des membres de sa famille.
- J'ai terminé, lança-t-il d'un ton le plus détaché possible en désignant son assiette encore pleine.
- Scorpius ! Tenta de le retenir sa mère.
En vain.
Scorpius quitta la pièce sans se retourner, le cœur lourd des traditions et du nom qu'il portait sur ses épaules. Il serait toujours l'héritier d'un Mangemort. L'héritier d'une famille arrogante, qui, même après s'être racheté une conduite, continuait de croire en la supériorité de son sang épuré.
- Scar ! Appela-t-il d'une voix bien plus sèche qu'il n'en avait l'intention, lorsqu'il regagna sa chambre.
Un craquement sonore se fit entendre, et Scorpius se retourna pour faire face à sa petite elfe de maison, qui le regardait avec de grands yeux inquiets. Le jeune homme s'adoucit quelque peu, et lui adressa un faible sourire.
- Maître Scorpius a besoin de Scar, Monsieur ? Couina-t-elle.
Le jeune homme hocha lentement la tête, son cœur se serrant dans sa cage thoracique.
- J'aurais besoin de la boîte.
L'elfe se figea et battit de ses larges paupières.
- Monsieur ? Hésita-t-elle d'une petite voix aiguë.
Mais Scorpius se contenta de sourire, le plus vaillamment possible.
- S'il te plaît, Scar.
Scar hocha la tête.
- Très bien, Monsieur Scorpius.
Scorpius regarda son elfe de maison disparaître et se laissa tomber sur son lit en soupirant.
3 Février 2025 – Aberdeen, Écosse
Rose bâilla en entrant dans la cuisine, où son père et sa mère prenaient déjà leur petit-déjeuner. Elle les embrassa tout en pointant sa baguette vers la bouilloire, et se laissa tomber sur une chaise à côté de sa mère qui beurrait une tartine pour son père.
- Papa ? Hésita Rose en frottant ses yeux pour se réveiller.
- Mmm ? Demanda-t-il en mâchouillant un toast.
- Tu aurais… tu aurais des retours sur la dernière pleine lune ? Sur les statistiques de l'Unité Spéciale ?
Ron fronça les sourcils, son toast à mi-parcours entre son assiette et sa bouche tandis qu'Hermione leva les yeux vers sa fille avec curiosité, les doigts enroulés autour de sa tasse de café noir.
- C'est pour un article ?
- Oui, répondit la jeune fille, sans fléchir. Je voulais savoir si… enfin, s'il y avait eu des blessés, ou des arrestations… Si vous aviez eu vent de ce qu'il s'était passé. Leurs bureaux sont au même niveau que vous, non ?
Son père hocha la tête et reposa son toast dans son assiette, le regard songeur.
- Des blessés, je ne saurais pas te dire, avoua Ron en haussant les épaules. Mais il y a bien eu une arrestation.
- Une seule ? S'étonna Rose.
- Oui. Faut dire que les membres de cette unité ne sont pas tous des lumières, ricana Ron. La plupart sont seulement des brutes épaisses, avides de violence et d'autorité.
- Ron, l'interrompit sa femme avec autorité. Tu sais que c'est faux. Malefoy a nommé des sorciers extrêmement doués au sein de cette brigade…
Le père de Rose grommela, avant d'esquisser un sourire arrogant.
- Tu pourrais quand même tous les abattre un à un d'un simple tour du poignet, fit-il en se penchant vers sa femme pour l'embrasser sur le haut du crâne.
Rose sourit, alors que sa mère rougissait discrètement.
- Shafiq et Eliarde sont très intelligents, Ron. Et d'après les rumeurs, le fils de Malefoy n'a pas non plus à envier quoi que ce soit à un sorcier plus âgé.
Rose se figea dans sa chaise, ignorant la bouilloire qui s'était mise à siffler. Son cœur battait la chamade, et elle était sûre que les tâches de rousseur éparpillées sur son nez venaient de disparaître sous un fard écarlate.
- Vous parlez de Scorpius ? Demanda-t-elle le plus nonchalamment possible.
Hermione tourna la tête vers sa fille en fronçant légèrement les sourcils.
- Oui.
- Il suivait les mêmes cours que moi à Poudlard, se justifia-t-elle sur un ton qui se voulait détaché.
- Comment était-il ? S'enquit son père.
- Doué, répondit-elle en haussant les épaules. Il a toujours eu un penchant pour la Métamorphose, je crois, mais il était presque imbattable en Défense Contre les Forces du Mal.
- Mmm, fit Ron en fronçant les sourcils. C'est sûrement pour ça qu'il a été le seul à arrêter un Loup-Garou jeudi dernier.
Il poussa un long soupir et repoussa son assiette en secouant la tête.
- Cette histoire va finir par nous éclater à la figure, malgré les efforts d'Harry pour étouffer l'affaire…
- Quelle histoire ? Demanda Rose, soudain piquée par la curiosité.
Hermione leva les yeux au ciel et lança un regard exaspéré à son mari qui grimaça.
- Quelle affaire ? Répéta Rose d'une voix calme.
- Ton thé bout, grommela Ron.
- Bien joué, Ronald, soupira Hermione en secouant la tête, même si un frémissement à la commissure de ses lèvres trahissait un léger amusement.
Rose agita sa baguette négligemment en direction de la bouilloire et reporta son attention sur ses parents.
- Papa…
Son père lança un regard confus à son épouse, qui haussa les épaules l'air de dire « tu te débrouilles », et se tourna vers sa fille en soupirant.
- Rose, commença-t-il calmement, je sais que tu vas avoir envie de te saisir de ta plume dès que j'aurai terminé, mais s'il te plaît, retiens-toi. Tu ne dois répéter à personne ce que je vais te dire maintenant. Pas même pas à tes cousins, d'accord ? Quoi qu'Al est déjà au courant, mais…
- Pourquoi Al serait au courant, et pas moi ? Demanda Rose en fronçant les sourcils sans comprendre.
- C'est compliqué, soupira Ron en passant ses mains sur son visage. Ecoute, tu dois promettre de ne rien écrire sur cette affaire tant qu'on ne l'aura pas rendue publique, un point c'est tout, d'accord ?
Malgré l'envie de croiser les doigts dans son dos, Rose s'abstint et hocha lentement la tête.
- Promis, dit-elle en fronçant les sourcils avec inquiétude, creusant un petit creux entre ses deux yeux.
L'appréhension qu'elle lisait sur le visage de son père et la gravité de l'expression de sa mère lui nouèrent l'estomac, mais elle resta silencieuse. Ses parents lui avaient rarement caché quoi que ce soit depuis qu'elle avait été en âge de réfléchir par elle-même et tenir une conversation d'adulte, ce qui fait qu'elle ne savait pas quoi penser de la situation. De quoi ses parents pouvaient-ils bien redouter de lui parler ?
Comme chaque fois qu'elle était nerveuse, Rose se mit à mâchouiller sa lèvre inférieure, son regard glissant alternativement de sa mère à son père, jusqu'à ce que ce dernier reprenne la parole après avoir poussé un long soupir et vidé sa tasse de café, comme pour se donner du courage.
- Peu après que la loi ait été votée…
- La loi « Edward Fawley » ? Voulut s'assurer Rose en plantant son regard dans celui d'un bleu identique de son père.
Hermione hocha la tête au moment où Ron répondit ;
- Oui, confirma-t-il. Après qu'elle ait été adoptée par le Magenmagot, reprit-il tandis que sa femme pinçait les lèvres, le département a commencé à recevoir des lettres…
- De menaces ?
- Oui, répondit Ron en opinant du chef. Toutes signées Gideon Redfur.
- Gideon Redfur ? Demanda Rose en fronçant les sourcils. Qui est-ce ?
Ses parents échangèrent un bref regard, et Hermione s'appuya sur ses avant-bras posés sur la table.
- C'était un des « disciples », – enfin si on peut les appeler comme ça –, de Fenrir Greyback.
- Je croyais qu'ils avaient tous été arrêtés après la guerre ? Je croyais que les Aurors les avaient traqués un à un et…
- Pas tous, fit Hermione en secouant la tête. Seulement ceux dont les crimes ont été avérés. Ceux dont on a pu prouver la culpabilité et qui ont été reconnus coupables lors des Grands Procès. Les autres ont été libérés.
- Oh.
- Comme tu dis, souffla son père, le regard sombre.
- Et Redfur était l'un des disciples de Greyback les plus… assidus, reprit sa mère.
- Alors comment se fait-il qu'aucune preuve n'ait été retenue contre lui ?
Le regard de sa mère se perdit dans le vague, et Rose vit son père frissonner, mal à l'aise.
- Parce qu'il n'avait que quatorze ans à l'époque, termina enfin Hermione dans un souffle, sans affronter le regard de sa fille.
Rose blêmit. Un frisson lui parcourut l'échine, et tout son corps se contracta avec horreur.
- Ce n'était qu'un gosse, fit Ron d'une voix caverneuse. Qu'est-ce que tu voulais faire ? L'envoyer à Azkaban ?
Il secoua la tête, répondant lui-même à sa question rhétorique.
- On n'avait pas entendu parler de lui depuis la fin de son procès, reprit-il en enroulant ses larges mains autour de sa tasse vide. Mais après l'adoption de la loi, il nous a envoyé lettre après lettre, pour nous faire savoir qu'il mettait une armée sur pieds…
- Une… une armée ? Balbutia Rose, toute couleur ayant quitté ses joues habituellement rougies par les émotions qui la traversaient.
- Une armée de Loups-Garous.
- La haine alimente la haine, la cita sa mère avec un sourire fragile.
- Il veut se venger, continua Ron. Il a attaqué les jumelles Osborne jeudi dernier… L'une d'elle est encore à l'hôpital…
- Osborne ? Comme Elias Osborne ? Celui qui a aidé Drago Malefoy à rédiger le projet de loi ? Comment se fait-il qu'on n'en ait pas encore entendu parler ? Ça fait déjà trois jours…
- Je te l'ai dit, Harry essaye d'étouffer l'affaire. Si ça venait à se savoir, les gens deviendraient fous, et ça donnerait davantage de crédit à la loi, confortant les gens dans l'idée stupide que les Loups-Garous sont des monstres qu'il faut bannir et enfermer dans une prison infernale, soupira Ron. Harry a mis une équipe d'Aurors sur l'affaire et…
- Et tu en fais partie, comprit Rose.
- Oui, avoua son père en lui adressant un sourire triste. Mais ne t'inquiète pas pour moi, je suis un grand garçon, Rose.
- Mais, papa…
- Rose, ça va aller. On va finir par l'arrêter, et quand ce sera le cas, tu écriras un article sur moi et la manière follement courageuse dont je l'ai mis hors d'état de nuire, tenta-t-il de plaisanter.
Malgré elle, Rose laissa échapper un faible rire avant de secouer la tête en soupirant.
- Est-ce que les membres de l'Unité Spécial sont au courant ?
- Pas encore. Harry doit en parler avec Malefoy et Goyle, parce que, qu'on le veuille ou non, on aura besoin de leur aide, grimaça-t-il, mais je crois qu'il ne le fera qu'au dernier moment, si c'est inévitable.
Le silence retomba dans la cuisine, et les trois Weasley s'observèrent sans prononcer le moindre mot pendant plusieurs minutes. Après un long moment, Rose finit par se lever, retira sa bouilloire du feu, et se servit un thé avant de revenir se rasseoir. Elle but plusieurs gorgées, et, au bout d'un moment, lorsqu'elle eut fait le tri dans ses idées confuses et les sentiments contradictoires qui agitaient sa poitrine, elle se tourna vers sa mère avec une expression inquiète ;
- Et toi ? Demanda-t-elle d'une petite voix. Tu en penses quoi ?
Sa mère poussa un long soupir et posa une main la joue de sa fille en esquissant un bref sourire.
- Je pense que pour l'instant, le plus important c'est de veiller à ce qu'aucun innocent ne soit blessé.
- Mais et la loi ? Est-ce que tu vas continuer de chercher à la faire abroger ?
- Bien sûr, sourit-elle avec douceur. Ce n'est pas parce que certains sorciers – certains Loups-Garous –, précisa-t-elle, sont effectivement dangereux, qu'il faut tous les mettre dans le même panier. La plupart d'entre eux sont des sorciers respectables qui ne demandent qu'à ce qu'on leur laisse une chance…
Rose hocha la tête et retourna le sourire de sa mère avec sincérité.
Les prochains mois seraient sans doute plus agités encore que ceux qui avaient précédé le vote de la loi « Edward Fawley ». Une nouvelle guerre du sang se préparait, bien différente de celle qui avait divisé la communauté magique quarante ans plus tôt.
Cette fois, il s'agissait de savoir si le sang d'un Loup-Garou faisait de lui un sorcier moins pur qu'un autre, ou pas, s'il faisait de lui un monstre sanguinaire, ou d'une victime.
3 Février 2025 – Bureaux de la Gazette du Sorcier, Chemin de Traverse, Londres
Rose sortit de la cheminée en époussetant les manches de sa robe et salua la nouvelle réceptionniste en souriant le plus sincèrement qu'elle le put, encore hantée par la conversation qu'elle avait eue une heure plus tôt avec ses parents.
- Oh, Mademoiselle Weasley ! Fit la jeune femme pour la retenir, alors qu'elle se dirigeait vers l'ascenseur magique.
- Oui ? Dit Rose en se retournant.
- Un bouquet a été livré pour vous ce matin, dit-elle en désignant avec un grand sourire l'énorme bouquet de roses blanches posé sur le comptoir.
Rose cligna des yeux et s'approcha avec curiosité. Elle vit avec surprise qu'une petite carte et un exemplaire de l'édition de la Gazette du 27 janvier agrémentait le somptueux bouquet et leva les yeux vers la jeune femme.
- Par hibou ? Demanda-t-elle.
- Oui. Un Grand Duc aux plumes brunes et blanches, si je me souviens bien.
Rose se figea et la réceptionniste la regarda en fronçant les sourcils.
- Quelque chose ne va pas ?
- Si, si, tout va bien, couina Rose en s'efforçant de sourire.
Elle attrapa le bouquet, remercia la jeune femme, et se précipita vers l'ascenseur, le cœur battant à tout rompre.
Lorsque les portes de l'ascenseur se furent refermées sur elle, elle détacha la carte et l'ouvrit, les doigts tremblants.
« Félicitations, »
S.H.M
Un sourire fébrile étira ses lèvres tremblantes, et elle se laissa retomber contre la paroi de l'ascenseur en poussant un long soupir ; Scorpius allait bien.
N/A : Bonjour :-) Beaucoup et très peu de choses à la fois dans ce chapitre, non ? Mais le plus important c'est surtout la conversation de Rose avec ses parents... Sur laquelle je ne dirais rien de plus pour l'instant :) En ce qui concerne la publication de la semaine prochaine, il y a de grande chance que vous deviez attendre samedi, voire la fin du week-end, je m'en excuse d'avance. Quoi qu'il en soit, je vous souhaite à tous une bonne semaine, et merci encore de lire et faire vivre cette histoire !
RàR : à Mea95Gryffondor ; Effectivement, l'ambiance au Manoir Malefoy n'est jamais ultra décontractée, hein... Ha ha ! Ta réflexion m'a beaucoup fait rire, et je la trouve tellement parfaite, et juste ! C'est exactement ça ! On es tous potentiellement dangereux, mais c'est pas pour autant qu'on doit tous nous enfermer ^^Enfin bref, merci encore pour ta superbe review ;) Bonne semaine !
