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Chapitre VI
« Of Tears and Blood »
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1er mars 2025 – Bureaux de la Gazette du Sorcier, Chemin de Traverse, Londres
Il était tard. Ou tôt, selon le point de vue.
À presque une heure du matin, les bureaux de la Gazette étaient pourtant plongés dans un capharnaüm monstrueux, et l'agitation y régnait comme toutes les nuits à quelques heures de la publication du quotidien.
Il était rare, pourtant, que Rose reste si tard au travail. Enfermée dans son bureau, elle était penchée sur un article qui devait figurer à la une dans une poignée d'heures, et qui lui donnait bien du mal.
Incapable de se concentrer plus de cinq minutes d'affilée sur le nouvel accord de coopération signé entre le Premier Ministre britannique moldu et Septimus Crowl, le Ministre de la Magie, Rose perdait patience. Son regard ne cessait de glisser vers la fenêtre, ou la lumière de la lune, ronde et pleine, la narguait douloureusement. Tout comme le bouquet de roses blanches sur son bureau qui, même après un mois, n'avait toujours pas fané. Il ne lui avait fallu qu'une poignée de jours pour comprendre que Scorpius avait dû trouver un enchantement capable de rendre les roses imperméables au temps qui passait.
Elle se mordit la lèvre et jeta sa plume devant elle avec frustration. Elle retira ses lunettes et se frotta les yeux en bâillant longuement. Elle était épuisée, et il lui restait seulement deux heures pour terminer son article avant de devoir l'envoyer au service d'édition.
Résignée, elle inspira profondément, remit ses lunettes sur son nez, et tendit la main pour attraper sa plume lorsqu'un petit avion en papier se glissa sous la porte de son bureau et vint voler autour d'elle jusqu'à ce qu'elle l'attrape. Habituée à recevoir des notes de cette manière, Rose ne s'en formalisa pas et déplia le petit avion en une fraction de seconde.
« URGENT – Venez dans mon bureau. A.Q »
Rose laissa retomber la note sur son bureau et se leva sans perdre de temps, abandonnant son article à son triste sort.
Il lui fallut moins d'une minute pour gagner le bureau du rédacteur en chef, de l'autre côté du couloir, et lorsqu'elle frappa doucement contre la porte, la voix d'Alaric Quill se fit aussitôt entendre
- Entrez !
Rose poussa la porte et pénétra dans le grand bureau en souriant poliment.
- Vous vouliez me voir ?
- Rose ! Dit-il en se levant pour contourner son bureau et venir se poster devant la jeune fille.
Il était visiblement agité, et quelque chose dans son regard trahissait sa nervosité, sa tension.
- Où en êtes vous sur l'article que je vous ai donné ?
Rose grimaça légèrement, mais heureusement, Quill ne sembla pas le remarquer.
- Je ne l'ai pas encore tout à fait terminé… il me reste…
- Bien, donnez-le à Brocklehurst, il le finira pour vous, coupa-t-il en agitant la main, l'air pressé.
- Euh… très bien, mais…
- Il y a eu une attaque, j'ai besoin de vous à Ste Mangouste.
La jeune fille se figea, ses membres tendus à l'extrême, le cœur soudain très lourd de l'appréhension qui la submergeait. La gorge sèche, elle se força à rencontrer le regard du sorcier en face d'elle ;
- U-une attaque ? Croassa-t-elle faiblement.
- Oui. Près de Leeds, il y a une heure. Une attaque de Loup-Garou contre des membres de l'Unité, précisa-t-il. C'est pour ça que je vous veux vous sur l'affaire. Depuis le début, vous vous êtes impliquée sur cette affaire plus que n'importe qui, alors c'est normal que je vous confie le sujet.
Rose hocha la tête et avala difficilement sa salive, cachant ses mains tremblantes derrière son dos avant d'esquisser un faible sourire qui se voulait aussi naturel que possible.
- Bien, reprit-il. Je veux que vous vous rendiez tout de suite à Ste Mangouste et que vous récupériez autant d'informations que possible. Si certains des blessés sont en état de parler, débrouillez-vous pour les interroger. Je crois qu'une équipe d'Aurors est déjà sur place, alors essayez de glaner des informations de ce côté-là aussi…
- Bien, Monsieur.
Quill hocha la tête en soupirant et Rose quitta aussitôt la pièce, le cœur tremblant. Une fois hors du bureau, elle s'adossa au mur en fermant les yeux et inspira longuement pour tenter de calmer l'agitation qui régnait dans sa poitrine.
Puis, lentement, elle se détacha du mur et regagna son bureau le plus calmement possible pour aller y récupérer ses affaires, avant de redescendre dans le hall pour utiliser la grande cheminée et se rendre à Ste Mangouste au plus vite.
À cette heure-ci, le hall était vide, la réceptionniste n'arrivant que vers sept heures, et Rose s'engouffra dans la cheminée sans perdre de temps.
1er Mars 2025 – Ste Mangouste, Londres
Lorsque Rose ouvrit à nouveau les yeux, le décor avait changé. Elle sortit de la cheminée et avança dans le grand hall d'accueil, au rez-de-chaussée de l'hôpital. Il lui fallut quelques secondes pour regagner son équilibre, comme à chaque fois, puis elle fondit droit sur le comptoir derrière lequel une sorcière d'accueil informait les visiteurs et redirigeait les nouveaux patients vers le service le mieux adapté à leur cas.
Il était rare que les couloirs de l'hôpital soient aussi bondés à cette heure de la nuit, puisque les visiteurs n'étaient autorisés que la journée, et pourtant, des Guérisseurs couraient dans tous les sens, des employés du Ministère surgissaient tour à tour en transplanant, et quelques familles prévenues au beau milieu de la nuit arrivaient au compte-goutte.
- Bonsoir, que puis-je faire pour vous ? Lui demanda la sorcière d'accueil, une grande brune aux yeux de biche et à la peau bronzée, qui devait avoir une paire de jambes assortie au sourire qu'elle affichait.
Rose grimaça intérieurement devant tant d'injustice de la part de mère nature, avant d'esquisser un sourire à son tour et de jeter un coup d'œil discret au badge accroché sur sa poitrine qui indiquait le prénom de la dénommée… Donna.
- Rose Weasley, Gazette du Sorcier, se présenta-t-elle.
Le sourire de Donna s'effrita quelque peu, et Rose décela dans son regard noisette un mépris qui la surprit. Elle ne se laissa pas décontenancer pour autant et poursuivit ;
- Savez-vous si je peux trouver quelqu'un qui…
- Les journalistes ne sont pas autorisés dans les étages, l'interrompit-elle d'une voix sèche en relevant le menton avec une condescendance qui déstabilisa légèrement la jeune fille.
- Je comprends, tenta d'expliquer Rose, mais au vu de la situation, il est important que…
- Vous perdez votre temps, répliqua la sorcière brune en levant les yeux au ciel.
Rose fronça les sourcils avec stupéfaction.
- Écoutez, soupira-t-elle après un moment, est-ce que vous pouvez au moins me donner le nom des blessés que vous avez admis suite à l'attaque ? Demanda-t-elle d'une petite voix.
- C'est contre le règlement.
Rose se mordit l'intérieur de la joue pour garder son calme et rester polie. Elle ferma brièvement les yeux, avant de les rouvrir et d'affûter son sourire.
- Tout ce que je veux savoir, c'est si un certain Sc…
- Rose ! S'exclama soudain une voix dans son dos.
La jeune fille se retourna brusquement et tomba nez-à-nez avec un jeune homme aux cheveux cuivrés en bataille et aux épaisses lunettes rectangulaires, vêtu de l'habituelle robe blanche des étudiants guérisseurs de Ste Mangouste.
- James, soupira-t-elle avec soulagement en voyant son cousin.
Le jeune homme fronçait les sourcils au-dessus de ses yeux noisette, mais un léger sourire chatouillait ses lèvres.
- La Gazette est déjà au courant ? Demanda-t-il à sa cousine avant de se tourner vers la sorcière d'accueil en souriant. Ça ira Donna, je m'en charge.
Rose vit avec incrédulité la jeune femme rougir comme une pivoine avant de reporter son attention sur James qui semblait ne rien avoir remarqué. Rose secoua la tête en étouffant un rire ; James avait toujours suscité beaucoup d'admiration de la part des filles, avec son côté mi-crapule, mi-intello et son nom aux couleurs héroïques, mais n'avait jamais eu d'yeux pour personne d'autre que Jane.
- J'imagine que Corn a prévenu Quill dès qu'il a été mis au courant, répondit-t-elle finalement. Et Quill m'a demandé de venir ici le plus vite possible.
James étouffa un bâillement et secoua la tête.
- Depuis une heure, c'est la folie, confessa-t-il en entraînant sa cousine à l'écart. Un Patronus est arrivé pour nous prévenir, et deux minutes plus tard, des blessés arrivaient à la pelle.
- Je croyais que l'attaque visait seulement des membres de l'Unité, dit Rose en fronçant les sourcils.
James grimaça en secouant la tête pour répondre à la négative.
- Je ne sais pas exactement ce qu'il s'est passé, il faudra que tu voies ça avec Goyle ou un de ses hommes, mais apparemment, ils étaient cinq à surveiller un petit quartier sorcier près de Leeds quand c'est arrivé. Je ne sais pas pour quelles raisons ils étaient là-bas, mais de toute évidence, on leur a tendu un piège. Quelques uns d'entre eux ont été assez grièvement blessés, mais les victimes les plus graves sont des sorciers et sorcières lambda, expliqua-t-il en se massant les tempes.
Rose hocha la tête, l'estomac noué.
- Est-ce que… est-ce que…
- Non, sourit faiblement James en devinant la question qu'elle voulait lui poser. Personne n'a été mordu.
La jeune fille sentit sa poitrine se décompresser et un long soupir de soulagement lui échappa, allégeant le poids que ses poumons exerçaient dans sa cage thoracique.
James plongea les mains dans ses poches, les faisant tinter, et sourit en en sortant un petit badge métallique qu'il tendit à sa cousine.
- Tiens, dit-il. Premier étage, service des blessures par Créatures vivantes.
- Merci, souffla-t-elle en souriant.
- Je t'en prie, mais fais-toi discrète.
- Tu me connais !
- Justement, répondit-il en lui ébouriffant les cheveux avec affection, avant de tourner les talons.
Rose grogna en le voyant s'éloigner en riant, et se recoiffa du mieux qu'elle le put en passant les doigts dans ses cheveux. Elle accrocha le badge à sa robe, et s'engouffra dans l'ascenseur magique sur sa droite sans perdre de temps.
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Etrangement, le couloir du premier étage était presque désert, mais loin d'être silencieux pour autant. Les voix agitées des guérisseurs et les cris de douleur des nombreux patients s'échappaient des chambres tout autour d'elle. Elle resserra machinalement sa robe sur ses épaules et s'avança dans le couloir, s'approchant d'un infirmier en robe verte qui remplissait un dossier.
- Excusez-moi ? Bonjour, je cherche Monsieur Gregory Goyle.
Le regard de l'infirmier se posa sur son badge avant de rencontrer les yeux bleus de la jeune fille. Il haussa un sourcil suspicieux, mais un sourire charmeur glissa sur ses lèvres ;
- Vous êtes de la famille ?
- Non, répondit Rose en jouant avec ses mains. Mais…
- Vous êtes du Ministère, alors ? Vous venez pour l'interroger ?
Rose déglutit, sentit ses joues s'empourprer, mais hocha la tête.
- Tout à fait, mentit-elle.
Le jeune infirmier ne sembla pas convaincu, mais acquiesça tout de même.
- Très bien, suivez-moi. Il fait partie des blessés légers, alors on l'a installé dans la salle d'examens avec les autres. Les blessés graves, eux, sont pris en charge pour le moment, expliqua-t-il en l'entraînant dans le couloir.
Il s'arrêta devant la salle numérotée « 101 », et lui fit mine d'entrer d'un geste de la main. La porte était ouverte et Rose y entra nerveusement, entendant déjà les pas de l'infirmier s'éloigner dans son dos.
Il y avait trois personnes dans la pièce, mais une seule retint toute l'attention de la jeune fille. Sa poitrine se dégonfla à la seconde où elle reconnut la silhouette de Scorpius Malefoy, qui releva la tête en l'entendant entrer. Leurs regards se croisèrent brièvement, mais Rose tourna très vite la tête. Ils n'étaient pas seuls.
Elle vit Gregory Goyle, le chef de l'Unité Spéciale, discuter avec une troisième personne, un sorcier élancé à la peau métissée dont Rose avait oublié le nom, et s'approcha d'un pas mal assuré. Elle s'éclaircit nerveusement la gorge, et du coin de l'œil, vit Scorpius se redresser.
- Euh… Monsieur Goyle ? Dit-elle en lui tendant une main qu'il serra brièvement.
Elle ne put ignorer le mépris réservé qu'elle lut dans son regard sombre, mais poursuivit
- Rose Weasley, de la Gazette du Sorcier.
- Je sais qui vous êtes, grogna-t-il d'une voix froide.
- Euh… oui, bien, balbutia-t-elle. Auriez-vous un peu de temps à m'accorder ? Je sais qu'une équipe d'Aurors vous a déjà posé des questions, mais la Gazette aimerait relater les événements de cette nuit pour informer le reste des sorciers de ce qu'il s'est passé.
L'homme laissa échapper un ricanement sarcastique.
- Pour que vous ayez le loisir de déblatérer sur l'Unité et la loi « Edward Fawley » une fois de plus ? Je ne crois pas, non…
- Gregory, le prévint calmement son collègue en posant sur lui un regard sévère.
Rose lui adressa un sourire reconnaissant, mais il se contenta de la regarder d'un air hautain, sans lui prêter plus d'attention que cela. Clairement, il ne l'appréciait pas davantage que Goyle, mais au moins, il demeurait poli. Le chef de l'Unité Spécial ignora l'intervention de son ami et vrilla son regard sombre à celui de la jeune fille.
- Dites-moi, Mademoiselle, reprit-il avec un sourire mauvais. Comment allez-vous défendre les actions de ces monstres ce soir, hein ?
Rose se tendit.
- Je ne les défendrai pas, répondit-elle d'une voix ferme.
- Oh, fit-il d'une voix doucereuse. Donc vous vous êtes enfin rendue à l'évidence ?
Elle secoua la tête avec véhémence, avant de planter ses yeux dans les siens, déterminée à ne pas se laisser dévorer par un homme qui faisait quatre fois sa taille.
- Pas du tout. Vous blâmez des Loups-Garous pour ce qui est arrivé ce soir, mais vous avez tort.
- D'après vous, nous sommes responsables de cette boucherie ? S'exclama-t-il en se levant d'un bond, furieux, la surplombant de toute sa hauteur.
Rose grimaça tout en reculant d'un pas.
- Dans une certaine mesure, oui, admit-elle en hochant la tête.
Elle pouvait sentir le regard de Scorpius dans sa nuque, mais l'ignora de toutes ses forces.
- Mais ce n'est pas ce que je voulais dire, reprit-elle d'une voix plus forte, plus assurée. Vous blâmez des Loups-Garous, répéta-t-elle, et moi je blâme les sorciers sous la fourrure et les crocs. Les monstres, comme vous le dites si bien, ne sont pas les Loups-Garous en soi, mais les sorciers qui ont décidé d'attaquer Leeds cette nuit.
- Ils ne font qu'un, rétorqua Goyle en se rasseyant.
- Oui et non. Une fois transformé, un Loup-Garou n'a plus conscience de qui il est.
- Et selon vous, intervint finalement le sorcier assis près de Goyle, ça justifie leurs actes ? Ça justifie les crimes qu'ils ont commis cette nuit ?
- Non, concéda Rose en secouant vivement la tête. Mais vous vous acharnez à accuser des Loups-Garous, alors que les responsables sont des sorciers. Ceux qui ont prémédité leurs crimes en vous tendant un piège, si j'ai bien compris.
Goyle crispa la mâchoire, lui adressant un regard méprisant.
- Vous ne savez pas de quoi vous parlez, jeune fille. Vous n'étiez pas là. Vous n'avez pas vu comme nous ce qui…
- Alors racontez-moi, le coupa Rose. Tout ce que je demande, c'est que vous m'expliquiez. Je veux seulement comprendre ce qu'il s'est passé, ce qui a motivé une meute de Loups-Garous à s'en prendre à des innocents.
- C'est pas difficile à comprendre, pourtant, cracha Goyle, le regard noir. Ce sont des monstres, c'est tout.
- Mais…
- Je vais lui raconter, intervint soudain la voix grave de Scorpius.
Rose se retourna vers le jeune homme, les yeux écarquillés. Les mains plongées dans les poches avec nonchalance, le dos droit, il la fixait sans que la moindre émotion ne trahisse ce qu'il ressentait.
- Scorpius, le prévint Goyle en fronçant les sourcils.
- Quoi ? Plus vite elle aura eu son interview, plus vite on sera débarrassés d'elle. Et personnellement, ses questions commencent à me donner le tournis.
Les deux hommes s'affrontèrent poliment du regard quelques secondes, jusqu'à ce que Goyle finisse par hocher la tête, donnant silencieusement son accord.
- Bien, fit Scorpius en se tournant ensuite vers Rose. J'ai bien besoin d'un café, est-ce qu'on peut faire ça à la cafétéria ? A moins que ça ne soit un problème ?
- N-non, pas du tout, dit Rose en trébuchant sur ses mots.
- Parfait, dit-il en tournant froidement les talons.
Rose le regarda s'éloigner vers la porte en clignant des yeux, avant de s'élancer derrière lui pour le suivre. Elle le retrouva dans le couloir, mais il ignora le regard qu'elle posa sur lui.
- Malefoy, je ne…
- Tais-toi, l'interrompit-il d'une voix sèche. Pas maintenant.
Interdite, elle le suivit sans un mot jusqu'aux portes de l'ascenseur. Ils s'y engouffrèrent sans que Scorpius ne lui accorde un seul regard, et Rose baissa les yeux, prise au piège par la tension qui les dévorait tous les deux, une fois de plus.
Et elle détestait ça. Elle haïssait cette tension et ce silence, mais savait qu'elle en était en partie responsable. Après tout, c'est elle qui lui avait dit, en le regardant droit dans les yeux, qu'elle n'avait plus aucun sentiment pour lui. C'est elle qui l'avait accosté à la Baguette de Sureau pour lui soutirer des informations, sans vraiment se soucier de ce qu'il ressentait. C'est elle qui avait débarqué au Manoir sans prévenir, sur un coup de tête, parce qu'elle était bouleversée par sa visite à Azkaban et avait envie – non, besoin – de savoir si oui ou non il était allé voir Abraham Kulpritt en prison, et pourquoi. C'est elle qui, ce soir, le forçait à intervenir en sa faveur…
Lorsqu'elle releva les yeux et posa son regard sur lui pour étudier ses traits tendus, son cœur se serra, encore une fois.
Soulagée de voir qu'il allait bien, elle n'avait pas porté beaucoup d'attention aux détails lorsqu'elle l'avait vu dans la salle d'examen. Mais maintenant qu'ils étaient seuls, il lui était plus aisé de le voir. De le regarder.
Pour la première fois depuis qu'elle le connaissait, Scorpius n'avait plus grand chose d'un Malefoy. Ses yeux métalliques étaient cernés, son teint habituellement pâle était blafard, une coupure déchirait sa pommette droite, et une trace noire se dessinait sur son front haut, sur lequel des mèches blondes étaient collées par la sueur. Mais c'était loin d'être le pire. Une plaie de dix centimètres de long était visible sous la manche déchirée de sa robe. De toute évidence, elle n'avait pas encore été soignée, et du sang continuait de s'en échapper.
Rose ne put retenir un haut-le-cœur, ses grands yeux bleus s'écarquillant avec effroi.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Demanda-t-elle en pointant sa coupure d'un menton tremblant.
Scorpius demeura silencieux. Il se contenta de hausser négligemment les épaules – ce qui lui arracha une grimace douloureuse pour une raison qu'elle préféra ne pas imaginer -, le regard rivé droit devant lui.
Un petit son de clochette résonna dans l'ascenseur, et la voix mélodieuse d'une sorcière se fit entendre
- Cinquième étage, Boutique et Salon de thé.
Les portes s'ouvrirent aussitôt et Scorpius sortit, suivi de près par Rose, qui ne savait toujours pas quoi penser de la situation. Ils passèrent devant la boutique, fermée à cette heure de la nuit, et se dirigèrent vers le petit salon de thé désert. Une sorcière en uniforme était accoudée au comptoir, le nez plongé dans un magazine. À en juger par la couverture représentant Gregory Charme – le nouvel attrapeur vedette des Flèches d'Appleby et chouchou de ces dames – qui lançait des clins d'œil aguicheurs toutes les cinq secondes, il s'agissait probablement du dernier numéro de Sorcière Hebdo.
Scorpius s'éclaircit bruyamment la gorge, et la serveuse releva la tête en rougissant furieusement lorsqu'elle rencontra son regard glacé, les lèvres légèrement entrouvertes. Elle se redressa brusquement en battant des paupières et replaça nerveusement une mèche de cheveux blonds derrière son oreille.
Rose leva les yeux au ciel, mi-amusée, mi-agacée, mais ne put s'empêcher d'éprouver de la compassion pour la jeune sorcière ; Scorpius Malefoy avait souvent cet effet sur la gent féminine et malheureusement – ou heureusement – il n'en avait absolument pas conscience. Ou alors, il s'en fichait éperdument.
- Un thé vert au miel, s'il vous plaît.
- Tout de suite, s'exécuta la jeune femme en lui adressant un sourire éblouissant.
Rose leva les yeux vers lui en fronçant légèrement les sourcils.
- Tu ne prends rien ?
- Qu'est-ce qui te fait dire que c'est pour toi ? Demanda-t-il d'une voix sèche, tout en baissant les yeux vers elle pour la première fois de la nuit.
Et Rose ne put s'empêcher de sourire faiblement.
- Parce que c'est exactement comme ça que je prends mon thé, répondit-elle tout simplement.
Elle fut certaine de voir ses lèvres frémir, mais il se reprit très vite et leva les yeux au ciel.
- Tu veux autre chose ? Quelque chose à manger ?
La jeune journaliste secoua la tête et plongea les mains dans les poches de sa robe.
- Non, mais toi tu devrais manger un bout. Et un café te ferait du bien, ajouta-t-elle en fronçant les sourcils. Tu as l'air d'un inferius, Malefoy.
- Je vais bien.
- Ça parait évident, fit Rose en levant les yeux au ciel.
Scorpius balaya son sarcasme d'un geste de la main, retenant le soupir de frustration qu'il mourait d'envie de laisser échapper.
- Votre thé ! S'exclama soudain la voix de la serveuse qui venait de réapparaître devant eux. Il vous faudra autre chose ?
- Non merci, répondit Scorpius en sortant de l'argent de la poche de sa robe.
- Si vous avez besoin de quoi que ce soit d'autre, faites-le moi savoir !
Il hocha la tête, s'empara de la tasse brûlante, et tira Rose par la manche pour la forcer à la suivre. Il prit soin de s'installer à la table la plus éloignée possible du comptoir, à l'abri des oreilles probablement indiscrètes de la jeune serveuse.
Il poussa la tasse vers Rose, et celle-ci le remercia d'un faible sourire. Ni l'un ni l'autre ne prononça le moindre mot pendant plusieurs minutes, jusqu'à ce que Scorpius pousse un long soupir, relâchant inconsciemment ses épaules.
- Qu'est-ce que tu veux savoir ?
- Tout, dit Rose en posant devant elle son calepin et son crayon. Commence par le début, dit-elle. Qu'est-ce qui vous a poussés à aller surveiller Leeds ce soir ? Je croyais que chaque membre de l'Unité était assigné à la surveillance d'un Loup-Garou potentiel ?
Scorpius secoua la tête. Les mains croisées sur la table, il planta son regard électrique dans celui de Rose avec dureté.
- Au début, c'est ce qui était prévu, mais au vu du fiasco du mois dernier, Goyle et mon père ont revu leur stratégie, j'imagine.
- Le fiasco ? Demanda Rose sans comprendre.
- Sur les quinze suspects dont on avait dressé le profil, un seul Loup-Garou a été arrêté.
- Sharpclaws, se souvint Rose d'une voix acide. Grâce à toi…
Le regard du jeune homme se durcit et Rose détourna les yeux, luttant contre sa propre colère. Scorpius inspira et reprit comme si de rien n'était ;
- Quoi qu'il en soit, il a été décidé qu'on interviendrait en groupe. Et ces dernières semaines, des rumeurs semblaient désigner Leeds comme un repère de Loups-Garous…
Il laissa échapper un grognement amer, et Rose hocha la tête, griffonnant quelques mots dans son calepin.
- J'ai essayé de leur dire que c'était suspect, mais…
- Mais ils ont foncé droit dans le piège, termina Rose pour lui.
Il hocha la tête, mais ne dit rien.
- Et après ? Que s'est-il passé une fois que la nuit est tombée ?
- On était cinq. Goyle et Sesam, que tu as vus tout à l'heure, Shafiq et Kopf, qui ont été admis aux urgences dès leur arrivée, et moi. Vers vingt-trois heures, on a entendu les premiers cris, alors on est entrés dans le village…
- Qu'est-ce que vous avez vu ?
- Du sang, lâcha platement le jeune homme, faisant se figer Rose.
Ses grands yeux bleus écarquillés le fixaient avec effroi, mais il ne broncha pas.
- Du sang ? Répéta Rose d'une petite voix.
- Plusieurs maisons étaient barbouillées d'une croix ensanglantée… J'imagine qu'ils avaient prévu leur coup à l'avance, parce qu'un loup-Garou n'est pas capable de faire ça avec autant de précision, ajouta-t-il en secouant la tête, ses paupières se fermant un bref instant. Leeds est une grande ville, mais ils se sont assurés de s'en éloigner pour être certains d'attaquer un petit quartier habité uniquement par des sorciers. Comme tu l'as dit tout à l'heure, une fois transformés, les Loups-Garous ne maîtrisent pas leurs actions. Sauf que eux, ils savaient parfaitement ce qu'ils faisaient, ce qui laisse effectivement penser qu'ils avaient prémédité l'attaque… Ils savaient qu'on serait là. Les sorciers et les sorcières blessés sont des dommages collatéraux, voire même des victimes nécessaires à l'exécution de leur plan tordu, lâcha Scorpius avec colère et dégoût, les poings crispés devant lui. Mais leur vraie cible, reprit-il en détournant les yeux, c'était nous. C'est après nous qu'ils en avaient, ça ne fait aucun doute.
Rose déglutit difficilement. Ses yeux glissèrent sur ses blessures apparentes et un frisson lui parcourut l'échine.
- Combien étaient-ils ? Demanda-t-elle dans un souffle.
- Beaucoup, répondit Scorpius en haussant les épaules. Une dizaine je dirais, mais on était trop peu nombreux, et notre priorité, c'était surtout d'évacuer les victimes… C'était un vrai carnage. C'est un miracle que personne n'ait été mordu… Mais il est possible que… que certaines des victimes succombent à leurs blessures, acheva-t-il d'une voix rauque.
Refoulant sa forte envie de vomir et de s'échapper pour prendre l'air, Rose hocha la tête et poursuivit son interrogatoire ;
- Ils vous ont échappé ?
- Tous, répondit le jeune homme en poussant un long soupir. Quand les Aurors sont arrivés, ils s'étaient déjà enfuis…
- Mais, tant que le jour n'est pas levé, ils ne peuvent pas aller bien loin pourtant, fit Rose en fronçant les sourcils sans comprendre. Ils sont forcément encore là-bas…
Le jeune Malefoy haussa les épaules, mais son regard s'adoucit lorsqu'il le posa sur Rose, pâle et tremblante. Il hésita un instant, avant de renoncer à tendre le bras pour envelopper sa main de la sienne. Il avait perdu ce droit il y a longtemps.
Il soupira à nouveau et reprit d'une voix basse ;
- Oui, dit-il enfin, mais je doute qu'ils les trouvent. Ils se sont enfoncés dans la forêt et elle s'étend sur plusieurs hectares. C'est peine perdue, grogna-t-il avec sécheresse.
Son regard se posa sur la tasse de thé que Rose n'avait toujours pas touchée, mais il ne dit rien. Au lieu de ça, il se redressa sur sa chaise et son visage se ferma à nouveau.
- Ton père était là, annonça-t-il soudainement.
Rose hocha la tête, sans surprise. Scorpius la vit jouer nerveusement avec ses mains et mordiller sa lèvre, comme elle le faisait toujours lorsqu'elle réfléchissait ou que quelque chose la travaillait.
- Tu sais quelque chose, comprit-il aussitôt en fronçant les sourcils.
Il la vit détourner les yeux et sentit la colère le gagner à nouveau.
- Crache le morceau, Rose, lâcha-t-il d'une voix lasse et irritée.
La jeune fille releva brusquement la tête et rencontra son regard en blêmissant. Ses traits étaient tendus et il paraissait exténué, mais son ton dégageait la même autorité que d'habitude. Même battu, Scorpius Malefoy dégageait une sorte d'aura qui vous faisait vous sentir minuscule.
- Je… je ne suis pas censée en parler…
Il fronça les sourcils avec défiance et se pencha vers elle.
- Qu'est-ce que tu ne me dis pas ? Tu sais quelque chose à propos de l'attaque ?
Sa voix s'était faite plus basse, mais aussi plus impérative, plus froide.
Rose secoua la tête et Scorpius poussa un soupir exaspéré.
- Rose, reprit-il calmement. Qu'est-ce que tu sais ?
- J'ai promis de ne rien dire, fit-elle en levant ses yeux bleus affligés vers lui. Mais tu le sauras bien assez tôt, ajouta-t-elle en secouant la tête. Mon père a dit qu'Harry…, écoute, je ne peux pas, s'interrompit-elle. Malefoy, je te jure que je ne peux pas te…
- Bon sang, Rose ! S'exclama-t-il en tapant du poing sur la table, la faisant sursauter.
Les Malefoy ne perdaient jamais leur calme. Jamais.
Et Surtout pas Scorpius, élevé dans une discipline absolue.
- Qu'est-ce que tu sais ? Réitéra-t-il d'une voix forte, son regard métallique vrillé au sien avec intensité.
Rose ouvrit la bouche avec surprise avant de la refermer brusquement et de passer ses mains sur son visage. Elle entendit le jeune homme soupirer, pour ce qui semblait être la centième fois de la nuit, et se mordit l'intérieure de la joue.
Elle détestait le voir comme ça. Abattu. Épuisé. Sombre.
- Laisse tomber, fit-il finalement. Oublie ça.
Puis, après un long moment de silence, il ajouta ;
- Pourquoi tu me dirais quoi que soit, de toute façon, hein ? Lâcha-t-il sur un ton mauvais. Je suis l'ennemi. Je serai toujours l'ennemi…
Il se leva brusquement, faisant racler les pieds de sa chaise sur le sol, et s'éloigna pour rejoindre l'ascenseur. Rose cligna des yeux devant la chaise vide en face d'elle, avant d'attraper son sac, son calepin, et son crayon, et de se précipiter à sa suite.
- Malefoy ! S'écria-t-elle, sans se soucier le moins du monde de déchirer le silence qui régnait dans l'étage désert ou du regard ahuri de la serveuse qui n'avait cessé de les épier depuis qu'ils étaient arrivés. Je… Malefoy ! Répéta-t-elle plus fort.
Elle le vit s'engouffrer dans l'ascenseur et s'élança pour y pénétrer avant que les portes ne se referment sous son nez.
Le cœur haletant, elle se retourna vers Scorpius, qui la fixait froidement, la mâchoire crispée.
- Je… tu n'es pas l'ennemi, souffla-t-elle, le visage tiraillé par la douleur.
- Tu l'as dit toi même, rétorqua-t-il d'une voix sèche et sans appel. On a choisi notre camp.
- Mais ça ne veut pas dire...
- Si, la coupa-t-il. C'est exactement ce que ça veut dire.
- Non ! C'est pas trop tard ! Tu pourrais encore…
- Encore quoi ? S'écria-t-il furieusement, en faisant un pas en avant, la faisant reculer brusquement et se cogner à l'une des parois de l'ascenseur derrière elle. Encore quoi, Rose ? Répéta-t-il en l'emprisonnant de ses deux mains posées de part et d'autre de sa tête.
Son regard métallique était menaçant, et Rose sursauta malgré elle ; sa soudaine proximité l'empêchait de réfléchir clairement et de rassembler ses idées pour les exprimer avec cohérence. Son visage était trop proche du sien, son souffle chatouillait ses lèvres, et ses longs cils blonds faisaient presque de l'ombre aux siens.
- Je…
- Je pourrais encore quoi, hein ?! Changer ? Et pour quoi faire ? J'ai perdu la seule personne qui me donnait envie d'être quelqu'un d'autre… quelqu'un dont le nom de famille ne serait pas…
Il s'interrompit brutalement et secoua la tête avec une moue dégoûtée.
- Quelle autre raison j'aurais de me battre, maintenant ? Reprit-il d'une voix rauque.
Rose sentit une larme rouler le long de sa joue et l'essuya du dos de la main.
- Tu ne devrais pas dire ça, souffla-t-elle d'une voix tremblante, sans pour autant détacher son regard du sien. Tu devrais toujours te battre pour être ce en quoi tu crois, ou être la personne que tu veux être… Tu ne devrais pas renoncer simplement parce que… Tu ne devrais pas vivre ta vie en fonction des autres…
Scorpius l'interrompit d'un grognement sarcastique. Il détourna le regard et se recula, la libérant de la cage dans laquelle il l'avait enfermée.
- T'avais raison finalement, reprit-il d'une voix qui glaça Rose jusqu'au sang, c'est fini. Je ne sais pas pourquoi je continue de penser qu'un jour, tout finira par… C'est fini depuis longtemps.
Il se tut momentanément, avant de reprendre ;
- Il faut croire que le plus naïf de nous deux, c'était moi, finalement. Ça a toujours été moi…
- Rez-de-chaussée, Accueil et Service des Accidents Matériels…
La voix enregistrée de la sorcière les ramena brusquement à la réalité, et lorsque les portes de l'ascenseur s'ouvrirent à nouveau, Rose vit Scorpius s'échapper sans lui adresser un seul regard et disparaître dans le hall d'accueil bondé.
N/A : Bonjour à tous ! (Et merci d'avoir tenus jusqu'à aujourd'hui.) Si quelqu'un à des envies de meurtres, qu'il se retienne pour le moment, hein, l'histoire est loin d'être finie ^^ Au contraire, on entre dans la deuxième "phase" de cette histoire, (comme vous venez de le constater...), dans laquelle certains Loups-Garous décident de se révolter contre la loi qui asservit leur liberté. Breeeef !
Sur ce, je me sauve, et je vous dis à la semaine prochaine ;)
RàR : à Valentine ; Bah voilà ! BB est là pour toi et tes pauses révisions, je n'aurais pu souhaiter mieux ! Ravie que cette histoire te divertisse un petit peu pendant cette épreuve ! Et bon courage pour tes épreuves :D
à Mea95Gryffondor ; Pour répondre à certaines de tes questions (les autres trouveront leurs réponses dans les prochains chapitres), Scorpius n'a été que légèrement blessé, et même s'il en gardera à vie des cicatrices, il n'en souffrira plus au bout d'un moment. Fort heureusement, non, il n'a pas été mordu :) Et effectivement, il était temps que Rose puisse confier son histoire à quelqu'un. Ça va lui faire beaucoup de bien de ne plus porter ce secret toute seule ! ;-) merci pour cette fidélité extraordinaire, en tout cas :)
