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Chapitre VIII

« Of Gossips and Family »

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4 Mars 2025 – Aberdeen, Écosse


Rose était tout simplement incapable de se concentrer. Elle avait demandé son après- midi à son patron afin de pouvoir travailler chez elle son article sur les Loups-Garous à l'honneur, mais chaque fois qu'elle essayait de faire une synthèse des premiers témoignages qu'elle avait rassemblés, ses pensées dérivaient bien malgré elle vers la dernière pleine lune, qu'elle avait en partie passée à l'hôpital.

Assise aux pieds du canapé devant la table basse du salon, Rose poussa un long soupir et laissa retomber sa tête contre le bord du sofa en fermant les yeux. Si elle dormait mal ces derniers mois, c'était pire encore depuis trois jours.

Pourquoi ne pouvait-elle pas tout simplement oublier Scorpius ? Oublier les rares sourires qui se glissaient sur ses lèvres et les diverses étincelles qui animaient son regard quand il croyait que personne ne le regardait. Oublier qu'un jour, il l'avait aimée et qu'elle l'avait aimé encore plus fort. Et surtout, pourquoi ne parvenait-elle pas à oublier qu'il ne serait jamais l'homme qu'il rêvait de devenir un jour ? L'homme qu'elle avait parfois aperçu chez le garçon aux yeux gris et au sourire pincé. Un homme libre de dire ce qu'il pense, capable de se battre pour ce en quoi il croit. Un homme qui ne serait la marionnette d'aucune autre, le pantin d'aucune conviction sinon des siennes.

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La porte d'entrée claqua et Rose releva les yeux de son rouleau de parchemin en sursautant légèrement. Plongée dans le silence depuis des heures, le bruit inattendu la surprit. Elle reconnut son père au bruit qu'il fit en en se déplaçant dans le hall d'entrée et sourit. Sa mère se plaignait tout le temps qu'il faisait plus de bruit qu'un troupeau d'hippogriffes lancés au galop.

- Papa ? Fit-elle depuis le salon.

Le bruit cessa quelques secondes, puis Ron surgit dans la pièce, apparemment surpris par la présence de sa fille. Il cligna des yeux, tandis que Rose fronça les sourcils, étonnée par le comportement pour le moins étrange de son père. Figé dans l'encadrement de la porte, il fixait Rose, les oreilles rouges, le teint pâle.

- Tout va bien ? S'inquiéta Rose en se levant.

Ron hocha la tête. Ses lèvres se tordirent en une grimace peu séduisante et enfin, il entra complètement dans la pièce et se dirigea vers Rose, un magazine dans les mains. Un magazine qui, d'après la couverture, ne ressemblait pas à une des lectures habituelles de son père.

- Lis ça, dit-il finalement d'une voix étranglée en tendant le magazine et en s'asseyant sur le canapé.

Rose l'attrapa et son cœur se figea. Le sang afflua à ses joues et elle se sentit se transformer lentement en coquelicot.

« Les Amants de La Loi « Edward Fawley » »
Tout savoir sur la liaison secrète qu'entretiendraient apparemment depuis plusieurs mois Scorpius Malefoy et Rose Weasley, deux âmes que tout oppose (p.5).

Rose se laissa tomber sur le canapé à la manière d'un pantin inarticulé et, de ses doigts tremblants, ouvrit le magazine à la page cinq.

Une photo en noir et blanc précédait l'article. Une photo qui ne pouvait pas avoir été prise sans qu'elle s'en aperçoive. C'était tout simplement impossible, il n'y avait eu personne d'autre qu'eux dans cet ascenseur. Juste Scorpius et elle...

« Les Amants de La Loi « Edward Fawley » »
Tout savoir sur la liaison secrète qu'entretiendraient apparemment depuis plusieurs mois Scorpius Malefoy et Rose Weasley, deux âmes que tout oppose.

« Le 1er mars dernier, alors que Ste Mangouste gérait une crise sans précédent depuis la fin de la guerre, les couloirs dudit hôpital ont, semble-t-il, été témoins d'une dispute amoureuse pour le moins inattendue.

En effet, il semblerait que la nouvelle plume politique de la Gazette du Sorcier et fille d'Hermione Weasley – s'étant illustrée pour sa prise de position contre la loi « Edward Fawley » en tant qu'imminente membre du Magenmagot –, entretiendrait une relation secrète et passionnée avec l'héritier d'une famille qui a pris parti de défendre la loi en question depuis l'aube du débat concernant les Loups-Garous non enregistrés, j'ai nommé Scorpius Malefoy, lui-même membre de l'Unité Spéciale que la jeune Weasley a critiqué pour ses méthodes à de nombreuses reprises dans ses articles pour la Gazette.

Un témoin qui a préféré rester anonyme confirme la relation et affirme avoir vu le couple échanger des baisers passionnés au salon de thé de l'hôpital. Cette même personne raconte que nos deux tourtereaux se « bouffaient des yeux » et avaient bien du mal à garder privés leurs échanges romantiques.

Il n'y a plus aucun doute, donc, sur l'existence de ce couple qui, jusque-là, était parvenu à garder le secret d'une romance tragique. En effet, digne des plus grands héros de la littérature romantique moldue et sorcière, les jeunes Scorpius Malefoy et Rose Weasley sont les enfants de deux familles qui se haïssent depuis la nuit des temps. Et si leur nom ne suffisait pas à empêcher leur amour, les positions qu'ils ont tous les deux prises à la suite du vote de la loi « Edward Fawley » devraient les [...] »

Lentement, la jeune fille reposa l'exemplaire de Sorcière Hebdo sur la table basse. Elle en avait assez lu comme ça.

- Tu m'expliques ? Demanda Ron d'une voix étonnement calme, lorsqu'il eut laissé à sa fille le temps de lire l'article.

Rose releva les yeux et déglutit difficilement. Son père semblait hésiter entre la colère et le déni. Ses oreilles étaient aussi écarlates que son visage était pâle.

Devant le silence de sa fille, Ron inspira profondément en fermant les yeux, avant de reporter son attention sur Rose, qui jouait nerveusement avec ses mains et évitait son regard comma la peste.

- Rose, commença-t-il avec prudence. Dis-moi que rien de tout ça... dis-moi que c'est faux. S'il te plaît, ajouta-t-il d'une voix étranglée.

- Je ne sors pas avec Scorpius Malefoy, répondit-elle finalement, faisant de son mieux pour conserver un ton détaché.

Ron laissa échapper un infime soupir de soulagement, mais ses épaules étaient toujours tendues, et son regard toujours aussi paniqué. Il se laissa néanmoins tomber à côté de Rose dans le canapé en posant ses deux mains sur ses genoux, comme pour détendre ses longs doigts crispés.

- Très bien, dit-il. Très bien... Alors... cette photo...? Qu'est-ce...

- Je l'ai simplement interrogé. Quill m'a envoyé à Ste mangouste dès qu'il a été mis au courant pour l'attaque. Il voulait que j'interroge les membres de l'Unité Spéciale, et Malefoy a été le seul à accepter de me raconter ce qu'il s'était passé sans se comporter comme s'il était supérieur à la terre entière, termina-t-elle en se mordant la joue. En fait, il a été très professionnel et très poli, glissa-t-elle en osant un bref regard en coin vers son père.

Ron hocha la tête, lentement, comme s'il essayait d'enregistrer les informations que sa fille lui donnait. Il tourna vers elle un regard inquiet, et Rose sut qu'il avait bien du mal à se convaincre que cet article était monté de toutes pièces.

- Rose, cette photo ne montre pas deux inconnus faisant leur job... On dirait que... On dirait que... Il te regarde comme si...

Ron grimaça, incapable de finir sa phrase. De toute évidence, il était incapable de mettre des mots sur ses idées, de peur qu'elles s'avèrent être vraies.

- Je sais de quoi ça a l'air, papa, soupira la jeune journaliste en secouant la tête, ses

longues boucles rousses rebondissant sur ses épaules. Mais je t'assure, c'était juste une interview. Une interview un peu animée, certes, mais juste une interview, répéta-t-elle avec un sourire qui se voulait rassurant.

- Bien. Bien, soupira Ron en passant ses mains sur son visage pour se frotter les yeux.

Rose l'entendit soupirer avec soulagement et ignora l'horrible tambourinement de son cœur dans sa cage thoracique.

- Ce torchon a toujours aimé raconter des bobards et ternir la réputation des gens. Demande à Harry. Je crois qu'il détient le record de unes accablantes... Bien sûr que tu ne sors pas avec Scorpius Malefoy, ajouta-t-il en laissant échapper un léger rire étranglé. Tu me l'aurais dit sinon, pas vrai ?

Rose esquissa un faible sourire, mais demeura silencieuse. Ron se pencha vers elle, les sourcils froncés avec inquiétude.

- Pas vrai ? Croassa-t-il.

- J'ai un article à terminer, et je suis fatiguée, alors je vais monter dans ma chambre, d'accord ?

Elle n'attendit pas la réponse et se leva, rassemblant les affaires qu'elle avait éparpillées devant elle sur la petite table de salon où elle avait entrepris de finir son article sur les Loups-Garous à l'honneur, et fuit la pièce sans adresser de dernier regard à son père.

- Rose ? L'entendit-elle l'appeler d'une voix inquiète.

Mais Rose ne se retourna pas. Fébriles, ses paupières se fermèrent et elle quitta le salon, le cœur inondé par les souvenirs de sa dernière interaction avec Scorpius.

Elle ignora la larme solitaire qui glissa sur sa joue pour venir mourir dans son cou, et grimpa lentement les escaliers conduisant à l'étage avant d'aller s'enfermer dans sa chambre. Elle laissa tomber ses affaires sur son bureau sans prendre le temps de ramasser l'encrier qui tomba sur le sol et répandit son encre sur le parquet, et alla se réfugier sous son épaisse couette, à l'abri des monstres qui tiraillaient sa poitrine.

Honte, culpabilité, amertume, et le pire de tous, le plus grand, le plus cruel ; Douleur.


4 mars 2025 – Wiltshire, Angleterre, Manoir Malefoy


Assis derrière son bureau, les mains croisées devant lui, Drago Malefoy fixait son fils en silence depuis de longues minutes déjà, mais Scorpius refusait de céder le premier. Immobile, il faisait face à son père, sans ciller, et gardait résolument le silence en pinçant des lèvres.

Jamais Drago n'avait vu son fils aussi déterminé, si bien que, malgré la colère qui l'habitait, une part de lui était fière du jeune homme qui l'affrontait du regard. Il était fier de l'homme qu'était devenu le petit garçon au visage d'ange mais aux traits déjà aussi soucieux que ceux des adultes.

Alors lentement, Drago décroisa ses longs doigts osseux et poussa un soupir, non sans conserver une expression implacable.

- Alors c'était vrai ? Demanda-t-il enfin. Tout ce temps, tu m'as délibérément menti ? Et lorsque je t'ai posé la question le mois dernier, tu n'as pas hésité à me mentir en me regardant droit dans les yeux...?

- Non.

- Non, quoi, Scorpius ? Soupira froidement Drago, qui faisait de son mieux pour garder son calme malgré l'irritation qui le gagnait peu à peu.

- Non, je ne vous ai pas menti, continua Scorpius d'une voix tout aussi glaciale. Vous m'avez demandé si je couchais avec Rose, or ce n'est pas le cas. Pas plus que ça ne l'était lorsque vous m'avez posé la question il y a un mois.

Drago observa silencieusement son fils pendant plusieurs secondes, les sourcils froncés, les lèvres pincées. Oui, il était fier du jeune homme en face de lui, mais ce jeune homme n'était pas le Scorpius qu'il croyait connaître. Ce Scorpius-là était plus renfermé. Plus triste. Il était amer et bouillait d'une colère silencieuse.

S'il était toujours son portrait craché, il n'en restait pas moins que Scorpius avait grandi sous ses yeux, et il n'avait rien vu. Il était loin d'être la copie-conforme qu'on avait cherché à créer. Il n'avait rien du Malefoy qu'il était censé devenir, et la petite Rose Weasley en était la preuve.

- Mais il y a bien quelque chose, n'est-ce pas ? Poursuivit Drago, en faisant de son mieux pour ignorer ce qu'il peinait à admettre. Est-ce que... est-ce que tu as des sentiments pour cette fille ? Grimaça-t-il, le dédain dégoulinant de sa voix froide et arrogante.

Scorpius éclata d'un rire sans joie et secoua la tête avec écœurement.

- Parce que coucher avec elle, tant que ce n'est pas sérieux et que son nom n'est pas associé au mien, passe encore, mais avoir des sentiments pour elle, là... c'est carrément obscène, non ? Un Malefoy qui s'associe avec une Weasley, c'est la pire des humiliations, c'est ça ?

Le sourire qui s'empara de ses lèvres à ce moment-là était sec, désabusé, dégoûté.

- Scorpius, tonna Drago d'une voix plus sèche et plus froide encore, qui ne laissait aucune place à la plaisanterie.

Scorpius planta ses yeux métalliques dans ceux identiques de son père. La seule différence, c'est qu'une inhabituelle lueur de défi faisait briller les siens, alors que seule la colère animait celui de Drago.

A quoi bon mentir ? Toutes ces années, il avait prétendu que rien ne s'était passé parce qu'il était terrifié par ce que son père – ou pire encore, son grand-père – pourrait faire, mais aujourd'hui, il n'avait rien à perdre. Pas même Rose, qui avait été on ne peut plus claire sur le fait qu'elle ne voulait plus entendre parler de lui.

- Oui, répondit-il enfin. J'ai des sentiments pour Rose, comme vous le formulez si bien. J'aime, Rose, articula-t-il lentement en fermant les yeux un bref instant. Bien plus que vous ne pouvez l'imaginer...

Il ouvrit à nouveau les paupières et laissa échapper un rire sarcastique en voyant que son père s'était figé dans son fauteuil et avait brusquement pâli.

- Mais rassurez-vous, père, elle ne veut plus rien avoir à faire avec moi, alors aucun risque pour que notre réputation soit ruinée.

Scorpius vit son père déglutir et se composer un masque impeccable.

- Pourquoi cela ?

- Parce que vous vous êtes assuré de m'élever comme un bon petit Malefoy et que je suis apparemment trop lâche pour pour faire mes propres choix.

- Scorpius, commença-t-il avant d'être brusquement interrompu par Lucius, qui entra en ouvrant violemment la porte du bureau.

Scorpius ne daigna même pas tourner la tête vers son grand-père, mais il n'avait aucune difficulté à imaginer le regard noir qu'il posait sur lui.

- Une Weasley ? Gronda-t-il de sa voix toujours si silencieuse.

Le plus jeune des Malefoy resta impassible, mais Drago quitta son fauteuil et leva une main comme pour apaiser son père.

- Père, laissez-moi gérer ça...

- Gérer ça ? Fit Lucius en s'avançant plus encore dans la pièce. Comme tu as géré son éducation ?

Le vieil homme laissa échapper un grognement sarcastique et tourna sa tête vers son petit-fils avec une moue condescendante.

- Pas étonnant qu'il fricote avec de la vermine, cracha-t-il d'une voix basse et dédaigneuse.

Calmement, Scorpius se leva et fit face aux deux hommes en plongeant ses mains dans ses poches.

- Si c'est tout, veuillez m'excuser mais je dois vous laisser. J'ai des Loups-Garous à traquer, ajouta-t-il avec un sourire si peu sincère que Drago frémit.

Le terme employé ne lui échappa pas le moins du monde, pas plus que sa signification.

- Scorpius...

Mais le jeune homme ignora son père et quitta la pièce sans ajouter le moindre mot.


6 Mars 2025 – Baguette de Sureau, Chemin de Traverse, Londres


Lorsque Rose entra dans le petit bistro, son regard se porta aussitôt vers l'une des tables rondes sur la petite estrade au fond de la pièce, celle qui faisait l'angle et qu'elle et ses amis occupaient chaque fois qu'ils venaient. Albus et Fred avaient même gravé leur nom dans le bois, un jour, alors qu'ils avaient bu une chope de trop. Ou deux.

Sans surprise, elle vit que son amie Charlotte, et ses cousins Albus, Fred, et Roxanne étaient déjà installés et avaient commandé des Bières au Beurre.

Elle inspira profondément, et dégrafa les premiers boutons de sa cape pour la retirer en s'avançant d'un pas assuré vers la tablée. Fred releva la tête alors qu'elle s'approchait d'eux et fut donc le premier à la voir arriver. Il lui adressa un sourire confus, mais c'est tout ce qui suffit à Rose pour laisser s'envoler le plomb qui pesait sur sa poitrine depuis qu'Albus lui avait dit qu'ils devaient se retrouver ce soir à la Baguette de Sureau pour un conciliabule. De toute évidence, il n'était pas furieux, et franchement, c'est tout ce qui comptait.

- Hé, les salua-t-elle d'une petite voix en tirant la chaise vide qui était la sienne.

Elle vit Albus lui adresser un sourire encourageant et rencontra le regard de Charlotte, qui souriait tout aussi calmement. Seule Roxanne avait une expression soucieuse, mais Rose fut soulagée de constater qu'elle ne semblait pas en colère non plus.

- Est-ce qu'on peut lui demander tout de suite si elle se tape Malefoy ou bien on la laisse commander une Bière au Beurre d'abord quand même ?

- Fred ! Le rabroua Roxanne en lui donnant un coup de coude.

Mais ce dernier haussa les épaules et lancer un clin d'œil à Rose, qui éclata de rire.

- On avait dit que ça ne devait pas ressembler à un interrogatoire, grommela Charlotte en lançant un regard désolé à sa meilleure amie.

- Ça ne fait rien, fit Rose en souriant. Honnêtement, je préfère ça.

- Donc plus tard, la Bière au Beurre ?

- La ferme, Fred.

Rose se mordit la joue pour s'empêcher de rire à nouveau, et un léger fard couvrit les tâches de rousseur qui s'étalaient sur son nez et ses joues.

- Alors vous ne m'en voulez pas ? Demanda-t-elle en sentant la main encourageante d'Albus posée sur son épaule.

Roxanne soupira mais secoua la tête.

- Pas vraiment.

- Ça a été un choc, avoua Charlotte, mais si c'est ce qui t'inquiète, alors non, on ne t'en veut pas.

Rose leur adressa un sourire et posa ses mains nouées sur la table.

- Je vais te chercher une Bière au Beurre, je reviens, fit Albus en se levant.

Rose le suivit du regard jusqu'au bar, avant de reporter son intérêt sur ses amis, qui la fixaient tous les trois avec attention.

Ils avaient tous les trois le même regard un peu perdu. Ils fixaient Rose comme s'ils la découvraient, comme s'ils s'attendaient à ce qu'elle devienne une autre personne sous leurs yeux ou qu'elle bondisse sur ses pieds en s'exclamant « Poisson d'avril ! ». Ils ne pouvaient pas comprendre. Bien sûr qu'ils ne pouvaient pas. Comment le pourraient-ils ? Ils avaient toujours tout partagé. Les rires, les histoires, les retenues parfois, les coups de blues et les coups de cœur, les cours d'histoire de la Magie, et sept longues années à Poudlard qui avaient fait d'eux les meilleurs amis du monde.

Et puis du jour au lendemain, ils apprenaient que, peut-être, Rose n'avait pas tout partagé avec eux, ne leur avait pas tout dit.

- Au début, fit soudain Charlotte d'une petite voix, je n'y ai pas cru. Je veux dire... je me suis dit que c'était encore une de ces histoires montées de toutes pièces dont Sorcière Hebdo raffole. Ça m'a même fait rire, avoua-t-elle en lançant un regard désolé à son amie. Et puis j'ai vu la photo...

- Elle aurait pu être truquée, intervint Fred en secouant la tête. Au début, j'ai vraiment pensé qu'elle était truquée...

- Sauf qu'on ne peut pas truquer un regard comme celui que Scorpius pose sur toi sur cette photo, poursuivit Roxanne. Pas même avec la magie...

Rose ne répondit rien pendant un moment, ses grands yeux bleus fixés sur ses mains nouées avec anxiété.

Albus choisit ce moment-là pour revenir avec sa chope, et la pausa devant elle.

- Merci, souffla-t-elle avant d'enrouler ses doigts autour de celle-ci.

Roxanne lança un regard vers Albus, puis reporta son attention vers sa cousine en soupirant.

- Albus le sait depuis longtemps ?

- Non, répondit celui-ci en secouant la tête. Et je ne l'ai appris que par hasard.

- Écoutez, fit Rose en relevant les yeux vers ses amis, je sais que... que c'est difficile à admettre, mais je vous jure que j'ai jamais voulu vous mentir, c'est seulement que... à l'époque, c'était plus facile. C'était compliqué...

- A l'époque ? Fit Roxanne en arquant un sourcil. Alors c'est terminé ?

Rose hocha la tête et baissa les yeux vers sa Bière au Beurre.

- Oui.

- Donc finalement, cette histoire est vraiment montée de toutes pièces, non ? Fit Fred en adoptant un ton qui se voulait léger.

- J'imagine, fit Rose en haussant les épaules. Mais en vérité, je ne sais plus très bien...

- Qu'est-ce que tu veux dire ? Demanda Charlotte en se penchant vers son amie avec douceur.

Rose releva les yeux en esquissant un sourire fragile et porta sa chope à ses lèvres avant d'avaler une longue gorgée de Bière au Beurre et de la reposer sur la table en soupirant.

- Il y a quelques mois, je pensais avoir définitivement tourné la page, avoua-t-elle en haussant les épaules avec une petite moue mélancolique. Je pensais que la personne dont j'étais tombée amoureuse n'existait plus – ou n'existerait jamais vraiment, je ne sais pas trop à vrai dire –, alors c'était facile de croire que j'étais passée à autre chose...

- Mais ? Proposa Roxanne en fixant sa cousine avec intensité.

Rose tourna son regard vers Albus. Il y a peu, elle lui assurait qu'elle n'était plus du tout amoureuse de Scorpius Malefoy, mais aujourd'hui elle n'était plus sûre de rien.

- Mais je crois que je me suis trompée, lâcha-t-elle finalement d'une voix qui craqua sur la dernière syllabe. Je crois... je crois que le garçon dont je suis tombée amoureuse est toujours là, mais qu'il ne sait pas comment se montrer, et j'ai peur... j'ai peur que si je lui tourne le dos, il ne disparaisse complètement.

- Rose, souffla Albus en posant une main sur la sienne.

Elle tourna un regard humide vers son cousin et ses lèvres tremblèrent lorsqu'elle essaya de sourire.

- Si tu l'avais vu, Al... il était complètement... je croyais qu'il était seulement furieux parce que je refusais de lui dire ce que je savais, mais non, il était complètement brisé. Et Scorpius n'est jamais brisé. Il est toujours... il est toujours sûr de lui... Il ne laisse jamais personne voir ses faiblesses, jamais. Mais là, il me les a balancées en pleine figure sans crier garde et je crois que même lui ne s'y attendait pas...

Rose laissa échapper un bref sanglot avant de renifler discrètement et d'essuyer une petite larme avortée du dos de la main.

Personne ne pipa mot. Tous regardaient dans des directions opposées, incertains sur ce qu'il fallait dire ou penser. Jamais ils n'avaient vu Rose dans cet état. Jamais ils n'auraient imaginé que leur petite Rose ait pu faire tomber amoureuse d'un garçon comme Scorpius. Elle était tout ce qu'il n'était pas. Elle était aussi souriante qu'il était inexpressif, aussi extravertie qu'il était introverti, aussi chaleureuse qu'il était distant, aussi passionnée qu'il était froid... Et plus improbable encore, elle était aussi Weasley qu'il était Malefoy.

Comment ces deux âmes éloignées par des années lumières avaient pu un jour s'accrocher ensemble ? Comment Rose avait-elle pu faire fondre une des nombreuses couches de glace qui semblaient envelopper le cœur du jeune homme tout entier ?

Ça n'avait aucun sens. Une relation entre deux personnes aussi différentes, aussi radicalement opposées n'avait absolument aucun sens...

- Ce que je ne comprends pas, souffla finalement Roxanne en fronçant les sourcils après un long moment de silence, c'est comment est-ce que ça s'est passé. Comment est-ce que ça a pu arriver ? Malefoy et toi... vous êtes si différents... Et je ne me rappelle pas, pas une fois, vous avoir vus ne serait-ce qu'échanger un regard ou je ne sais quoi. Vous apparteniez à deux mondes tellement éloignés l'un de l'autre...

Rose baissa les yeux sur ses mains enroulées autour de sa chope de Bière au Beurre, et poussa un long soupir...


5 novembre 2022 – Bibliothèque, Poudlard, Écosse


Rose avait le nez enfoui dans un épais grimoire poussiéreux qui en aurait rebuté plus d'un, mais semblait passionnée par ce qu'elle y lisait. Sa plume d'oie abandonnée près d'un devoir d'Histoire de la Magie à peine commencé, elle avait enfilé ses lunettes pour lire confortablement et s'était sûrement laissée distraire par une anecdote sur les gobelins ou les centaures.

Plus amusé qu'il n'aurait dû l'être, Scorpius fixa la jeune fille de derrière une étagère, les mains enfouies dans les poches de son pantalon d'uniforme, un sourire tranquille dont il n'avait pas conscience chatouillant ses lèvres fines et que trop rarement étirées vers le haut.

Une fois de plus, elle portait l'épais pull en laine bleue tricoté à la main qu'elle semblait affectionner tout particulièrement, et avait organisé ses cheveux dans une tresse ébouriffée qui tombait sur son épaule gauche. Il pouvait voir ses lèvres bouger silencieusement, comme c'était toujours le cas lorsqu'elle lisait dans sa tête – il avait remarqué cette manie presque deux mois plus tôt, lorsqu'ils avaient été forcés de travailler ensemble pour un devoir de Métamorphose que leur avait donné leur professeur, Marvin Marvelous, au début du mois de septembre. Un devoir qu'ils avaient rendu deux semaines en avance et pour lequel ils avaient obtenu un Optimal.

Ils n'étaient pas amis. Pas vraiment.

Mais ils étaient « quelque chose ». Quelque chose de spécial, même, parce que, qu'il soit prêt à le reconnaître ou non, Scorpius passait encore plus de temps à la bibliothèque qu'auparavant, et ça n'avait rien à voir avec la nouvelle bibliothécaire super canon devant laquelle tous les mâles de l'école bavaient lamentablement, mais tout à voir avec la petite rouquine aux tâches de rousseur et aux grands yeux bleus rieurs qui y passait ses jours, et parfois même ses nuits.

Arraché à son observation, Scorpius la vit sursauter lorsqu'un bruit sourd retentit – sûrement un élève de première année qui avait fait tomber un livre plus gros que lui – et retint un rire en se mordant l'intérieur de la joue.

Il ne pouvait pas s'empêcher ces derniers temps. De sourire bêtement. Ou de rire lorsqu'elle riait.

Ça n'avait aucun sens, bien sûr, parce que Rose, aussi gentille et intelligente – et même jolie, en quelque sorte... à sa manière, vous voyez ? – qu'elle soit, n'était pas du tout son genre. Non pas qu'il eût un « genre » particulier, loin de là. Seulement, s'il en avait un, ce n'était pas les rouquines aux tâches de rousseur et aux grands yeux bleus rieurs. Et certainement pas si leur nom de famille était Weasley. C'était dangereux. Et stupide. Vraiment, vraiment stupide...

Et pourtant, il ne pouvait tout simplement pas s'en empêcher. Il trouvait sans arrêt un prétexte pour lui parler ou pour la trouver dans le château à un moment où il savait qu'elle serait seule. Parfois, juste l'observer de loin suffisait à le faire sourire. Comme c'était le cas maintenant.

- Malefoy ?

Une nouvelle fois arraché à ses pensées, le jeune homme se figea en reconnaissant la voix douce et basse de Rose Weasley, qui tenait serré contre sa poitrine le livre qu'il l'avait surprise en train de lire quelques minutes plus tôt. Il baissa les yeux vers elle et se redressa instinctivement.

- Qu'est-ce que tu fais planté là ? Demanda-t-elle avec un sourire visiblement amusé.

Faisant de son mieux pour apparaître nonchalant, Scorpius haussa les épaules et passa une main dans sa nuque en détournant les yeux.

- Je cherchais un livre pour le cours du professeur Binns. Je voulais compléter un peu le cours sur Gonk III le Puant et Barem Casserole pour ma culture personnelle.

- Vraiment ?

- Oui. C'est un sujet qui... c'est un sujet qui me passionne.

- Ah.

- Voilà.

Immobile, Scorpius ne savait pas trop quoi dire ou quoi faire. Il se sentait idiot. Or jamais il ne se sentait idiot. Et encore moins désemparé, comme c'était le cas maintenant.

- Alors tu n'étais pas du tout en train de m'épier de derrière cette étagère ? Demanda-t-elle d'une voix innocente en désignant l'étagère en question, un sourire espiègle se glissant sur ses lèvres moqueuses.

Un fard écarlate recouvra aussitôt les joues du jeune homme habituellement si inexpressif, et Rose éclata de rire en se mordant la lèvre inférieure.

Interdit, Scorpius planta son regard dans le sien. Son expression était mal assurée, presque hésitante.

- Est-ce que... est-ce que tu es en train de te moquer de moi ?

Personne ne se moquait jamais de lui. Personne n'osait.

Mais pour être honnête, si Rose Weasley voulait se moquer de lui, il était prêt à la laisser faire. Même s'il n'y avait aucune raison rationnelle à cela.

- Pas du tout, dit-elle en secouant la tête. Ou peut-être un petit peu, avoua-t-elle. Mais seulement parce que...

Elle s'interrompit soudain, et cette fois, c'est elle qui rougit comme un petit coquelicot, perdant aussitôt de l'assurance dont elle avait fait preuve quelques secondes plus tôt.

- Parce que quoi ? Demanda Scorpius, persuadé que son cœur venait de s'être arrêté brutalement après avoir piqué un sprint sans échauffement.

Rose haussa les épaules et baissa les yeux sur ses chaussures.

Et, sans très bien savoir pourquoi, Scorpius leva une main qu'il posa délicatement sur sa joue pour l'inciter à relever la tête.

- Parce que quoi, Rose ? Réitéra-t-il d'une voix à peine audible.

- Je ne sais pas trop...

- Je pense que si...

Rose soupira et secoua la tête, mais Scorpius ne retira pas sa main. Une main étrangement chaude, qui brûlait agréablement sa peau, là où elle était posée.

- Est-ce que tu crois que ce serait... inapproprié si je t'embrassais maintenant ? Demanda Scorpius d'une voix chevrotante, sans la presser davantage à répondre.

Rose déglutit difficilement, avant de secouer la tête.

- Non quoi ?

- Non, je ne crois pas que ce serait inapproprié, répondit Rose d'une voix tout aussi tremblante.

- Bien.

- Okay.

Lentement, Rose vit Scorpius esquisser un sourire tranquille, bien plus calme qu'il ne semblait l'être quelques minutes plus tôt, et se pencher vers elle en fermant les yeux.

Lorsqu'il posa enfin ses lèvres sur les siennes et qu'il sentit Rose se presser davantage contre lui, son livre toujours serré contre la poitrine, sa seconde main vint encadrer le visage de la jeune fille et il soupira d'aise contre ses lèvres tremblantes.

Il était foutu.


N/A : Ahoy Moussaillons :D Je sais, toujours pas d'interactions entre Scorpius et Rose dans ce chapitre, à l'exception du Flash-Back. D'ailleurs, à ce sujet, rassurez-vous, on verra quand même encore des extraits pour comprendre comment ils en sont arrivés là, hein. Cela dit, je pensais que je n'aimerais pas ce chapitre quand j'ai commencé à l'écrire, et finalement, même s'il est un petit peu trop riche en pathos, je l'aime bien. Scorpius sort lentement de sa petite coquille, et Rose... Rose, on verra bien où tout ça la mène... Merci à tout ceux qui continuent de lire cette histoire, vous la faite vivre, et ça, c'est extraordinaires. Vos reviews me font toujours super plaisir, mais ça vous, vous en doutez, je vous le dis assez souvent ^^

Sur ce, Bon Week-end à tous,

LittlePlume

RàR : à Emma ; Bonjour ! Certes, Rose était peu présente dans le chapitre précédent, mais il était important de faire un point sur la situation du côté de Scorpius, qui perd un peu les pédales... ^^' C'est vrai qu'il a du mal à trouver sa place, et du coup, on peut se demander s'il a une personnalité, un caractère propre. mais c'est tout le but de ce personnage dans cette histoire, qui cherche à trouver sa place et à savoir qui il est vraiment :) En tout cas, merci pour cette belle review qui m'a donné sujet à réflexion ^^

à Laurène (Guest) ; Ahhhh. Serait-une bague dans la boite ? Je dois dire que je m'attendais beaucoup à cette hypothèse, et elle est très intéressantes pour plusieurs raisons que je ne dévoilerai pas avant un bout de temps ^^ Merci pour tes compliments, en tout cas, je suis super heureuse que cette histoire te plaise suffisamment pour venir la lire chaque semaine :)

à Mea95Gryffondor ; Tant mieux si le précédent FlashBack t'a plu ! j'espère que celui là t'a tout autant plu ^^ Oh oui, la collaboration Aurors/Unité ne va pas être de tout repos. Mais j'espère qu'elle aura ses bons côtés ;) Et oui, je dois dire que moi aussi j'étais fière de Scorpius quand il a tenu tête à son Grand Père, ha ha... Et il a pas finit sa petite crise de rebellions, comme tu peux le constater aujourd'hui... ;)