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Chapitre XIV

« Of Captures and Answers »

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29 Avril 2025 – Deuxième Étage, Département de la Justice Magique, Ministère de la Magie


Impassible, les mains croisées derrière le dos, Scorpius hochait la tête, acquiesçant silencieusement aux ordres que lui donnait Gregory Goyle, dont les lèvres étaient étirées en un sourire extatique. Le jeune homme faisait de son mieux pour cacher son dégoût en affichant une mine polie, mais demeurait aussi inexpressif que possible. Une nouvelle cicatrice fraîche et sanguinolente ornait sa joue droite, mais dans l'ensemble, il n'était pas trop amoché.

Une fois encore, la nuit avait été longue pour les membres de l'Unité, mais relativement calme, malgré les sept arrestations de Loups-Garous. L'Unité était allée les cueillir directement chez eux, alors qu'ils se terraient dans les sous-sols, les caves, ou les greniers de leurs maisons, qu'ils habitaient seuls depuis longtemps pour la plupart.

Pour Gregory Goyle, dont la fierté transpirait par tous les pores de sa peau, l'opération avait été un franc succès.

Pour Scorpius, qui savait que les Loups-Garous arrêtés cette nuit par l'Unité étaient des victimes, des innocents qu'il était impossible de rattacher à Redfur pour la simple et bonne raison qu'ils ne faisaient pas partie de sa meute, les arrestations de cette nuit étaient un carnage.

Mais il n'y pouvait rien. Il ne pouvait que se contenter de hocher la tête, de sourire quand il le fallait, et de partager l'euphorie et la fierté de ses collègues.

- On va devoir attendre la fin de la nuit avant de pouvoir les interroger. Tant qu'ils ne se seront pas retransformés, on ne pourra rien tirer d'eux…

- Bien.

- Je veux quelqu'un devant leur cellule jusqu'au lever du jour. On ne peut pas prendre le risque qu'un d'eux ne s'enfuie.

Le sourire du chef de l'Unité Spéciale s'élargit et son regard sombre brilla d'une lueur qui glaça le sang du jeune homme.

- Sept, fit-il d'une voix basse et dégoulinante de cruauté. On ne pouvait pas espérer un meilleur chiffre. Quand les Aurors vont apprendre ça…

- Ce sera tout, Monsieur ? L'interrompit poliment Scorpius.

- Pardon ? S'étonna l'arrogant sorcier. Oh, oui, bien sûr, grogna Goyle en agitant une main avec désinvolture. Je vais envoyer un hibou à ton père pour le prévenir, ajouta-t-il ensuite, plus pour lui-même que pour le bénéfice de Scorpius.

Le jeune homme hocha à nouveau la tête et tourna les talons sans plus attendre, pressé de s'éloigner de l'homme à qui il devait rendre des comptes. Il quitta le bureau de son supérieur sans se retourner, et lorsque la porte se referma derrière lui, il poussa un long soupir de frustration, libérant ainsi tout l'air qu'il avait retenu en otage dans ses poumons. Puis, il inspira profondément, vérifia que le corridor était désert, et se dirigea vers le département des Aurors, les poings serrés dans les poches de sa robe de sorcier.

Discrètement, il frappa deux coups à la porte sur laquelle la plaque « Ron Weasley » était accrochée, et n'attendit pas qu'on lui réponde pour entrer. Il poussa la porte et pénétra dans le bureau de l'Auror. Ron était debout, penché sur son bureau et semblait aussi fatigué que l'était Scorpius. Lui aussi portait de nouvelles coupures, mais pour un soldat comme lui, c'était trois fois rien. Il avait vu pire. Bien pire.

Ron releva la tête, ses yeux bleus lumineux accrochant aussitôt le regard de Scorpius.

- Combien ? Demanda-t-il de but en blanc en retenant son souffle.


29 Avril 2025 – Salle d'interrogatoire n° 404, aile C, Département de la Justice Magique, Ministère de la Magie


Scorpius regarda l'homme assis devant lui et secoua la tête avec résignation. Il ne savait pas très bien ce que Goyle croyait pouvoir tirer de cet homme, ou d'un des six autres prisonniers, mais c'était sans espoir. L'homme devant lui était une épave. L'ombre du sorcier qu'il avait sans doute été un jour, avant de se faire mordre et de devenir le Loup-Garou qu'il était devenu. Pâle et chétif, Scorpius doutait qu'il ait vu la lumière du jour depuis des années…

- Bien, fit Scorpius d'une voix basse et calme. Nous allons reprendre encore une fois, d'accord ?

Il ne se laissa pas décourager par le silence auquel il fut confronté et reprit aussitôt ;

- Vous êtes bien Peter Scratch ? Demanda-t-il pour la énième fois.

Le sorcier hocha la tête, le teint blême, et Scorpius griffonna quelques mots sur le rouleau de parchemin devant lui.

- Est-ce que vous savez pourquoi vous êtes ici ?

Un nouveau hochement de tête.

- Bien… Pouvez-vous me donner avec précision la date à laquelle vous avez été mordu ?

Le lycanthrope frissonna mais refusa de relever les yeux, et ses lèvres demeurèrent résolument scellées.

Scorpius posa sa plume, ferma les yeux, et se massa les tempes.

C'était une perte de temps. Depuis des heures, il était confronté à des silences éreintés, des mines défaites, et des regards fantomatiques.

- Bien, fit-il à nouveau, en esquissant l'ombre d'un sourire qui se voulait encourageant, nous allons faire une pause. Est-ce que je peux vous apporter quelque chose ? Un thé, un café ?

Mais une fois encore, Peter Scratch demeura silencieux et Scorpius se leva en soupirant avec lassitude. Il quitta la petite salle lugubre, abandonnant son prisonnier à ses démons et à sa solitude envahissante, avec un sentiment de culpabilité déchirant.

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Scorpius avala son café d'une traite, sans se soucier de la douleur lorsque le liquide lui brûla la gorge et l'œsophage. Il en était déjà à son quatrième depuis le levé du jour, mais rien n'y faisait. Ce qu'il lui fallait, c'était un philtre tonique, mais il était difficile de s'en procurer sans ordonnance en ces temps-ci.

Résigné, il jeta son gobelet dans la poubelle et quitta la petite salle de réunion.

Il ne fut pas surpris de croiser Ron Weasley dans le couloir, et lorsque celui-ci lui adressa un signe de tête après avoir vérifié qu'ils étaient seuls, Scorpius se dirigea vers lui.

- Comment se passent les interrogatoires de votre côté ? Demanda Ron d'une voix lasse, des cernes violets creusant son regard bleu épuisé.

Scorpius haussa les épaules, la mine grave.

- Étonnement, il n'y a pas grand chose à dire, avoua-t-il. Ça ne donne pas beaucoup de résultats.

Ron ne put dissimuler sa surprise et arqua un sourcil interrogateur.

- Comment ça ? Je m'attendais à ce que Goyle fasse de l'excès de zèle pour arracher des réponses à ses « prisonniers »…

- Il en fait, admit le jeune homme. Il prend quelques libertés avec les droits des sorciers qu'on a arrêtés, mais…

Un grognement sarcastique le fit s'interrompre.

- Je croyais que c'était justement l'objectif de la loi ? Ôter tous leurs droits aux Loups-Garous ?

Malgré son état de fatigue, Scorpius laissa échapper un léger éclat de rire, qui résonna quelques secondes dans le couloir désert avant d'être englouti par l'épais silence qui les entourait. Puis, il secoua la tête et un sourire triste illumina son visage. Il ne vit pas la stupeur s'imprimer dans le regard de l'homme à côté de lui, et reprit d'une voix plus basse

- Pendant un instant, j'ai cru entendre Rose, avoua Scorpius, presque pour lui-même. Elle tient ça de vous, ajouta-t-il avec un sourire beaucoup plus réservé.

- Ça quoi ? Demanda Ron en faisant de son mieux pour demeurer impassible malgré le fait que le tour soudain qu'avait pris leur conversation le mettait profondément mal à l'aise.

- Son sarcasme aiguisé, répondit Scorpius en plongeant une main dans ses cheveux pour faire ce que Ron n'aurait jamais cru le voir faire un jour ; les ébouriffer. Désolé, ajouta-t-il en grimaçant, un léger fard colorant ses joues habituellement pâles.

Avant de pouvoir s'en empêcher, Ron demanda ;

- Désolé de quoi ? D'être amoureux de ma fille ? Grommela-t-il.

L'Auror se mordit la langue, les oreilles soudain écarlates, et son visage se contorsionna en une grimace embarrassée.

Les deux hommes s'affrontèrent du regard une demi-seconde à peine, avant de détourner aussitôt les yeux.

Parce qu'il ne savait pas quoi faire de ses mains soudain moites et encombrantes, Scorpius les plongea dans les poches de sa robe de sorcier, tandis que Ron se gratta la nuque, mal à l'aise au possible.

Après plusieurs secondes d'un silence qui leur parut à tous deux durer une éternité, l'Auror s'éclaircit bruyamment la gorge ;

- Heu… donc tu disais ? Goyle ? Les interrogatoires ?

Scorpius hocha la tête, heureux de pouvoir échapper à son propre embarras. Lui qui avait toujours maîtrisé ses émotions à la perfection, venait de les laisser le submerger.

- Oui, répondit-il après un long moment en se redressant et en esquissant un sourire poli, bien que ses pommettes hautes en couleur témoignaient toujours de sa gêne. Depuis l'aube, Goyle fait en sorte qu'aucun Loup-Garou ne soit laissé sans surveillance, mais en ce qui concerne les interrogatoires…

Le jeune poussa un long soupir et secoua la tête ;

- Disons qu'il ne se sert des interrogatoires que pour affirmer son autorité et laisser libre cours à son besoin de dominer. Il est heureux de pouvoir afficher sa supériorité sur des hommes incapables de lui répondre… Il se moque pas mal de leur soutirer des informations pour la simple et bonne raison qu'il a déjà eu ce qu'il voulait en les arrêtant cette nuit.

Ron, les sourcils froncés, écoutait attentivement Scorpius en hochant la tête, l'air soucieux.

- Il n'a pas cherché à les interroger sur Redfur ? S'étonna-t-il.

- Non, répondit Scorpius en secouant négativement la tête. Pas que je sache du moins, ajouta-t-il après réflexion. Il considère que Redfur est le problème des Aurors. Tout ce qu'il veut, lui, c'est arrêter des Loups-Garous, remplir ses quotas, et pouvoir se pavaner, résultats en mains.

Ron poussa un long soupir et hocha la tête, l'air de comprendre. Son expression reflétait ses émotions à la perfection à la fois écœuré et résigné, il croisa les bras sur sa poitrine et releva les yeux vers Scorpius en fronçant les sourcils. Il observa le jeune homme sans rien dire pendant plusieurs secondes, puis ses lèvres s'entrouvrirent légèrement et un air songeur se peignit sur son visage couvert de tâches de rousseur.

- Nous avons arrêté deux Loups-Garous cette nuit, commença Ron d'une voix lente. Ils font tous les deux partie de la meute de Redfur, mais refusent de parler. Ils sont jeunes – trop jeunes, ajouta-t-il en grimaçant, et croient dur comme fer en Redfur. Ils le voient comme leur sauveur, leur mentor… Harry continue de les interroger, mais ça ne servira à rien, ils ne parleront pas.

Scorpius hocha la tête, mais ne sut quoi répondre.

- Si on veut des informations, ce n'est pas d'eux qu'on les tirera. Ils ne trahiront pas Redfur, ils lui sont bien trop loyaux…

- Peut-être, mais ils sont notre seul lien. Ils sont les seuls à pouvoir nous renseigner sur Redfur et si..

- Non, l'interrompit Ron en secouant la tête. J'en doute. Réfléchis, dit-il en réduisant sa voix à un faible murmure, forçant ainsi Scorpius à se rapprocher pour l'entendre. Comment crois-tu que Redfur a pu rassembler autant de fidèles ?

Scorpius fronça les sourcils. Il n'en avait aucune idée. Bien sûr, il s'était posé la question, mais sans jamais vraiment prendre le temps de chercher la réponse.

- Je ne sais pas, admit-il avec embarras en haussant les épaules le plus nonchalamment possible.

- Je ne savais pas non plus, sourit Ron, jusqu'à ce que Rose émette une hypothèse intéressante…

- Rose ? Demanda Scorpius, son rythme cardiaque accélérant imperceptiblement.

Ron hocha la tête, et poursuivit ;

- D'après elle, il a travaillé de la même manière que vous. Il a fait des recherches pour traquer d'autres Loups-Garous, et a essayé de les convaincre de le rejoindre, comme l'a fait… comme l'a fait Tu-sais-qui avant lui.

- D'accord mais…

- Ce qui veut dire, reprit Ron sans laisser à Scorpius le temps de réagir, que comme Tu-sais-qui avant lui, il a échoué à convaincre tout le monde. Il y a forcément des sorciers, des Loups-Garous qui ont refusé de le rejoindre, parce que malgré ce que pense la plupart des gens, les Loups-Garous ne sont pas des mauvaises personnes. Ils ne sont pas tous des monstres.

- Oh, comprit aussitôt Scorpius. Vous voulez dire que…

- Oui, sourit Ron en hochant la tête. C'est exactement ce que je veux dire.

- Et vous voulez que je m'en charge ? Devina-t-il encore.

- Tu es le mieux placé pour le faire, admit Ron, dont le sourire fragile s'élargissait lentement.

Scorpius hocha la tête. C'était risqué, bien sûr, mais il n'eut pas la moindre hésitation.

- Je vais le faire, dit-il en plongeant un regard déterminé dans celui de son aîné.

A sa grande surprise, ce dernier éclata d'un rire silencieux.

- Je n'en doutais pas une seconde.

Scorpius cligna des yeux, et son cœur se serra dans sa poitrine.

- Ah non ? Souffla-t-il.

Ron l'observa avec un sourire tranquille avant de secouer la tête.

- Non.

Embarrassé, Scorpius ne sut quoi dire et se gratta la nuque, ses joues se colorant légèrement sous le regard de Ron. Ce dernier s'éclaircit la gorge, sans se départir de son sourire.

- Si tu répètes ça à qui que soit, je nierai sans hésiter, commença-t-il avec une pointe d'amusement dans la voix, mais… tu es quelqu'un de bien, Malefoy. On ne te l'a juste pas dit assez souvent…

Ron détourna aussitôt le regard, apparemment gêné par ses propres aveux, et Scorpius l'observa avec un mélange d'incrédulité et d'émotions, la gorge serrée.

- Je ne…

- Apprends à accepter un compliment, mon garçon, l'interrompit Ron d'un ton bourru sans tout à fait oser relever les yeux vers le jeune homme. La modestie ne sied guère aux Malefoy, tenta-t-il d'ajouter sur le ton de la plaisanterie.

Mais Scorpius était trop sous le choc pour répondre quoi que soit. Il se contenta de fixer l'Auror sans prononcer le moindre mot.

Après plusieurs secondes d'un silence gêné, Ron fronça les sourcils et abattit une main maladroite sur l'épaule du jeune homme.

- Ça devient gênant, là…

Scorpius rougit furieusement – chose qui ne lui arrivait que rarement – et reprit aussitôt ses émotions en mains.

- Désolé, fit-il d'une voix plate. Vous avez raison.

Il regarda rapidement autour de lui, s'assurant pour la millième fois qu'ils étaient bien seuls, et adressa un dernier regard à Ron.

- Je ferais mieux d'y retourner.

- Oui, tu ferais mieux, approuva l'Auror, avant de tourner les talons et de s'éloigner sans ajouter un mot.


30 Avril 2025 – La Tanière du Loup, Marylebone, Londres


Scorpius resserra les pans de sa robe autour de lui et laissa échapper un grognement de frustration. Il ignora les regards curieux que son accoutrement sorcier attirait et lança un énième coup d'œil à sa montre avant de relever les yeux et de sonder les passants. Mais non, toujours aucun signe d'Albus Potter.

Le jeune homme avait presque une demi-heure de retard et s'il y avait bien une chose que Scorpius abhorrait, c'était les gens en retard. Enfin, entre autres.

Depuis un mois qu'ils travaillaient ensemble, ils se donnaient régulièrement rendez-vous dans ce petit bar moldu, situé en plein cœur de Londres. L'endroit était toujours bondé, et bien trop moldu pour qu'ils y rencontrent d'autres sorciers. À l'intérieur, ils étaient noyés dans la masse.

Enfin presque…

- Pour la centième fois, Malefoy, je croyais t'avoir dit de porter quelque chose d'un peu plus passe-partout ! S'exclama la voix grave d'Albus Potter dans son dos.

Scorpius fit aussitôt volteface et adressa au jeune homme un regard noir.

- Et moi je croyais t'avoir dit de venir à l'heure. Ça fait une demi-heure que je me les pèle à t'attendre, grommela Scorpius en rajustant ses gants.

Un sourire amusé se dessina sur les lèvres du jeune Auror.

- C'est seulement parce que tu es une vraie princesse, se moqua-t-il en haussant les épaules, attirant le regard de Scorpius sur ses bras découverts.

Scorpius grimaça en avisant le simple tee-shirt que portait le jeune homme à côté de lui, puis secoua la tête, dépité, avant de pousser la porte du bar, Albus derrière lui.

Ce dernier désigna aussitôt deux places libres au bar, et ils s'y installèrent sans perdre de temps. Comme d'habitude, l'endroit était plein à craquer, et il fallait parler fort pour se faire entendre du barman.

- Un verre d'eau, s'il vous plaît, demanda Scorpius de sa voix basse et autoritaire, tout en retirant sa cape, ses gants et son écharpe.

Albus leva les yeux au ciel et commanda aussitôt une boisson un peu plus excitante. Le barman, qui regardait Scorpius comme s'il était un fou furieux échappé de l'asile, adressa un regard interrogateur à Albus, et ce dernier lui répondit par un haussement d'épaules qui voulait sûrement dire quelque chose comme « je sais, m'en parlez pas ».

- Je ne sais vraiment pas ce que Rose te trouve, fit Albus en arquant un sourcil moqueur. Tu es tellement… coincé.

Scorpius lui adressa un regard noir, ce qui ne fit qu'accroître l'envie d'Albus de se moquer de lui.

- On n'est pas là pour parler de Rose, lui rappela le jeune Malefoy d'une voix sèche. On est là pour parler de ce que j'ai appris sur Redfur hier en interrogeant les Loups-Garous arrêtés par l'Unité la nuit dernière.

- Je t'écoute, fit Albus en levant à nouveau les yeux au ciel, bien qu'il se soit redressé dans son siège et ait immédiatement repris son sérieux.

Scorpius soupira et entreprit de dire au jeune homme assis à côté tout ce qu'il avait appris la veille, dès qu'il fut certain d'avoir toute son attention.

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Lorsque Scorpius eut terminé son récit, Albus, qui était demeuré étrangement silencieux, laissa échapper une longue exhalation.

- Eh bah on est sacrément dans la merde, grimaça-t-il en plongeant une main dans ses cheveux en bataille pour les ébouriffer davantage encore.

- Je ne l'aurais pas dit exactement comme ça, mais oui, concéda Scorpius en hochant gravement la tête, ses longs doigts crispés autour de son verre d'eau encore plein.

- Il faut que j'en parle à Ron et à mon père.

- Oui. Le plus vite possible.

- Si ce que tu viens de me dire est vrai, alors la prochaine Pleine Lune…

- La prochaine Pleine Lune sera un massacre, acheva Scorpius.

- Il faut qu'on arrive à convaincre Goyle de se joindre à nous. C'est notre seule chance d'empêcher Redfur de mettre son plan à exécution…

Scorpius secoua la tête.

- C'est peine perdue, il n'acceptera jamais. Il est bien trop orgueilleux pour ça.

- Mais ton père pourrait…

- Mon père est trop lâche pour ça, l'interrompit Scorpius en laissant échapper un rire sec et cassant qui s'évanouit aussitôt dans l'épais brouhaha qui régnait autour d'eux.

Albus se massa les tempes, les sourcils froncés au-dessus de ses yeux verts habituellement si vivants, et Scorpius porta enfin son verre à ses lèvres, plus pour faire quelque chose de lui-même que dans l'optique de se réhydrater.

Chaque mois, l'Unité Spéciale ou l'équipe des Aurors prévoyait une Pleine Lune plus difficile que la précédente, pensait prédire les plans de Redfur ou les déjouer, mais la vérité, c'était qu'ils étaient dépassés. Ils étaient aveugles et sourds, incapables de se diriger dans la nuit alors qu'ils manquaient cruellement d'information leur permettant de cerner l'homme derrière la menace ou les soldats derrière les Loups-Garous.

Mais cette fois, la donne avait changé.

La veille, après sa conversation avec le père de Rose, Scorpius avait repris les interrogatoires des Loups-Garous arrêtés par l'Unité, et lorsque l'occasion s'était présentée ou qu'il avait été seul avec l'un deux, il avait essayé de leur arracher des informations sur Redfur. Terrifiés, la beaucoup avaient refusé de parler et étaient demeurés résolument silencieux. Tous, sauf un, à dire vrai. Ebar Honesteeth, un vieux sorcier qui tenait à peine debout et dont les traits étaient si émaciés qu'il ressemblait plus à un cadavre qu'à un être-humain, avait dit à Scorpius tout ce qu'il savait sur Redfur au moment où Goyle avait quitté la pièce et les avait laissés seuls.

Honesteeth lui avait appris que Redfur n'avait pas de repaire fixe, comme les Aurors le croyaient depuis le début. Il était bien trop malin pour ça. Il bougeait sans cesse et ne rassemblait jamais sa meute deux fois au même endroit. Il évitait les villages peuplés de sorciers et se cachait dans les forêts ou les montagnes vingt-neuf à trente jours par mois. Quant à ses hommes, ils étaient pour la plupart de jeunes Loups-Garous facilement manipulables, rejetés par la société, leurs amis ou leur famille, qui n'avaient rien à perdre et tout à gagner en rejoignant des hommes comme eux, qui ne les jugeaient pas, mais les comprenaient et les acceptaient à bras ouverts. Car c'était là, la vraie force de Redfur ; rassembler des hommes brisés qui ne demandaient qu'à être acceptés, qu'à faire partie du monde. Et ce qu'ils voulaient, Redfur le leur avait donné ; une famille.

- Tu crois que… tu crois qu'il va réussir à mettre son plan à exécution ? Demanda soudain la voix mal assurée d'Albus.

Scorpius hocha lentement la tête.

- Je le crois, oui, répondit-il gravement, le regard rivé sur son verre.

- On doit prévenir la population. On doit leur dire que…

- Leur dire quoi ? De ne pas sortir de chez eux ? De doubler leurs sortilèges d'intrusion ? Ils vivent dans la peur depuis des mois. Aucun sorcier n'est sorti de chez lui depuis des mois, mais ça n'empêche pas Redfur de faire des victimes. Si sa meute s'agrandit, c'est justement parce qu'il se moque pas mal de qui il mord. Combien de moldus l'ont déjà rejoint ? Tu sais comme moi qu'il est plus facile d'endoctriner les moldus une fois qu'ils sont mordus, parce que contrairement à nous, ils ne savent pas ce qu'ils sont, ils ne comprennent pas le monde dans lequel ils sont catapultés… On ne pourra pas empêcher Redfur de mettre son plan à exécution en prévenant les gens… On se bat contre une ombre depuis le début, souffla-t-il, résigné.

- Alors quoi ? Lâcha Albus. On laisse tomber parce qu'il est trop fort.

Scorpius haussa les épaules et se leva.

- Je ne sais pas, dit-il en enfilant sa cape. Mais c'est pas mon problème. C'est aux Aurors de l'arrêter.

Le regard d'Albus se durcit et il enroula ses bras autour du poignet du jeune homme lorsque celui-ci entreprit de remettre ses gants.

- Je sais que tu ne penses pas un mot de ce que tu viens de dire, Malefoy.

- Peut-être pas, admit Scorpius. Mais quelle différence ça fait ? Que je choisisse ou pas de me battre aux côtés des Aurors pour arrêter Redfur, ça ne change rien. On ne l'arrêtera pas. Et même si on l'arrêtait… Un autre prendrait sa place. Rose… Rose avait raison depuis le début, non ? Sa mère avait raison… La haine engendre la haine, cita-t-il, un sourire douloureux sur les lèvres. On n'arrêtera pas Redfur en se battant contre lui. On n'arrêtera Redfur qu'en acceptant les Loups-Garous à nos côtés, en leur prouvant qu'on est prêts à leur faire une place dans la société. Parce qu'au fond… c'est tout ce qu'ils demandent. Être acceptés.

Scorpius secoua la tête et laissa échapper un faible ricanement brisé.

- Peu importe, souffla-t-il en adressant un dernier regard à Albus, avant d'enrouler son écharpe autour du cou et de tourner les talons.

- Scorpius ! Le retint le jeune Auror en s'élançant derrière lui.

Scorpius se retourna et haussa les sourcils l'air de demander « oui, quoi ? ».

- Je… Je vais faire part de toutes les informations que tu m'as données à Ron et à mon père, d'accord ? Et je te tiens au courant. On aura besoin de toi, tu sais, dit-il en haussant les sourcils avec un faible sourire. Lors de la prochaine Pleine Lune, je veux dire. Et je pense que… je pense qu'il sera temps que tu changes de camp. Pour de bon.

Les deux jeunes hommes se jaugèrent du regard pendant plusieurs secondes, jusqu'à ce que Scorpius hausse les épaules avec une attitude qui se voulait décontractée.

- On verra, répondit-il simplement avant de tourner définitivement le dos au jeune Auror.

Mais en le regardant s'éloigner, Albus sourit franchement pour la première fois depuis une heure, parce que même si Scorpius prétendait qu'il n'avait pas encore fait son choix ou bien qu'il n'en avait rien à faire, il n'en était rien. Il était loin d'être indifférent.

Oh non, Scorpius Malefoy en avait quelque chose à faire, et étrangement, un sentiment de culpabilité s'enracina dans la poitrine d'Albus lorsqu'il pensa à Rose et au secret qu'il aidait Harry, Ron, et Scorpius à garder en n'avouant pas à sa cousine la vérité sur ce dernier.

3 Mai 2025 – Godric's Hollow, Dorset, Angleterre

Albus observait sa cousine du coin de l'œil, le cœur lourd. Il était de plus en plus difficile de garder le silence, de lui cacher la vérité alors qu'il la voyait s'enfoncer davantage chaque jour dans une bulle de mélancolie. Il savait pourtant, qu'il ne devait rien dire. Il savait que personne ne devait savoir, au risque de menacer la couverture de Scorpius. Alors, pour la centième fois, il chassa le sentiment de culpabilité qui écrasait sa poitrine, et retourna à sa lecture.

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Les jambes croisées sous ses fesses dans un des fauteuils les plus moelleux du grand salon des Potter, Rose avait le nez plongé dans un épais bouquin que son cousin, Albus, contemplait avec désarroi.

- Rappelle-moi pourquoi tu t'infliges ça, encore ? Demanda-t-il, sceptique, les sourcils froncés au-dessus de ses yeux émeraude.

La jeune fille releva les yeux et lança un regard noir à son cousin par-dessus les verres de ses lunettes, avant de retourner à sa lecture.

- Je ne serais pas obligée de « m'infliger » ça si tu faisais ta part de boulot et que tu m'aidais un peu. On était censés faire des recherches ensemble, je te rappelle…

Albus leva les yeux au ciel. Certes, il avait promis à Rose de l'aider à faire des recherches pour son nouvel article, mais s'était lassé très vite lorsqu'il avait compris que l'article en question portait sur le procès qui opposait deux vieilles familles de Gobelins qui se haïssaient depuis la nuit des temps. Gronk Blurp avait en effet porté plainte dix-huit mois plus tôt contre Krok Slurp pour une histoire d'argent – comme c'était souvent le cas avec les Gobelins – et Rose, qui devait parler de l'issue du procès dans son article, tenait absolument à retracer l'origine des querelles entre les deux célèbres familles, qui remontaient à plusieurs siècles, au grand désarroi d'Albus.

- Excuse-moi si je préférerais embrasser Missy Wart à pleine bouche, commença-t-il en frissonnant de dégoût, que de m'intéresser de près ou de loin à l'histoire des Gobelins.

- C'est méchant, et tu le sais, remarqua Rose en fronçant les sourcils. Missy est…

- Je sais, je sais ! L'interrompit Albus en levant les deux mains. Missy est plus que sa verrue, mais quand même, reconnais que…

Le regard noir que lui lança sa cousine le fit taire aussitôt. Il grommela quelque chose dans sa barbe et reporta – à contrecœur – son attention sur le livre que lui avait collé Rose dans les mains. Il reprit sa lecture là où il l'avait arrêtée, c'est-à-dire à la page deux, et poussa un long soupir à peine deux minutes plus tard. Il referma le livre d'un coup sec et leva les yeux vers sa cousine, qui fit claquer sa langue contre son palais avec agacement.

- Il ne fallait pas proposer de m'aider si tu savais que tu serais incapable de te concentrer plus de cinq minutes. Tu m'empêches de travailler, Al, grommela-t-elle.

- Désolé, s'excusa-t-il de bonne foi. C'est juste que…

- Que quoi ? Demanda Rose avec plus de délicatesse en voyant l'expression agitée de son cousin.

Albus se frotta les yeux et secoua la tête.

- Je ne sais pas. J'imagine que j'ai pas la tête à ça, c'est tout…

Rose referma son livre en cornant la page à laquelle elle s'était arrêtée et le posa sur ses genoux pour porter toute son attention vers le jeune homme assis dans le fauteuil en face d'elle.

- Dis-moi ce qui ne va pas, Al, le pressa-t-elle avec douceur. Depuis quelques semaines, tu sembles… tendu.

Albus grimaça. Depuis plusieurs semaines, il gardait un secret qui n'était pas le sien, mais qui le rongeait de l'intérieur, et il ne savait tout simplement pas quoi en faire. Mais plus les jours passaient, plus il doutait que le garder soit une bonne chose. Pas quand il voyait que son silence affectait une des personnes qu'il aimait le plus au monde. Pas quand il voyait que son silence affectait Rose, bien qu'elle n'en sache rien.

- Je peux te poser une question ? Demanda-t-il sans tout à fait croiser son regard.

Rose sourit malicieusement et hocha la tête.

- C'est à propos de Charlotte ? Devina-t-elle.

- Quoi ? S'étonna le jeune homme sans comprendre. Non ! Bien sûr que non. Ça n'a rien à voir….

Rose fronça les sourcils, perplexe.

- Alors, de quoi s'agit-il ?

- Rien, seulement… C'est toi, avoua-t-il dans un souffle.

- Moi ? fit-elle, incrédule.

Albus hocha la tête, puis poussa un long soupir. Il n'y avait pas trente-six façons de lui avouer la vérité.

- Si… si tu avais la certitude que Malefoy… que Malefoy était prêt à changer, à faire le choix que tu attends qu'il fasse depuis des années… qu'est-ce tu ferais ?

Rose laissa ses paupières tomber sur ses yeux, le cœur tremblant.

- Al…

- Non, écoute, dit-il en secouant la tête pour l'interrompre. Je… tu te souviens l'autre jour, quand tu me demandais si je l'avais croisé au Ministère ? Quand tu m'as demandé comment il allait ? Je t'ai dit que je n'en savais rien. Que je croisais rarement les membres de l'Unité lorsque j'étais là-bas…

Rose hocha la tête, mais n'ouvrit pas les yeux. Les poings serrés sur les accoudoirs de son fauteuil, elle retenait son souffle.

- Je t'ai menti, avoua-t-il d'une voix basse et calme. Je… Je crois qu'il est temps que tu saches que, même s'il n'est pas encore prêt à te le dire, Scorpius a fait son choix. Et je crois qu'il l'a fait depuis longtemps…

- Comment tu le sais ? Croassa Rose en ouvrant ses grands yeux bleus sur Albus, qui la regardait avec un sourire triste.

- Ça fait presque deux mois qu'il travaille secrètement pour mon père et le tien. En fait… il… il travaille avec moi. Mon père pensait que ce serait bien si on faisait équipe, parce que… parce qu'on se complète ou quelque chose comme ça.

Rose inspira, puis expira lentement tout l'air de ses poumons. Elle cligna des yeux, une fois, puis deux, desserra doucement ses petits poings.

- Tu es en train de me dire que…

- Oui, répondit Albus sans une once d'hésitation à la question qu'elle n'avait même pas fini de poser. Oui, répéta-t-il en hochant la tête.

- Je… j'ai…

- Rose, la coupa-t-il encore. Vas-y, soupira le jeune homme en adressant à sa cousine un sourire fragile.

Rose laissa échapper un rire étouffé, mêlé à un sanglot étranglé, et sauta sur ses jambes, son livre tombant par terre avec fracas.


N/A : Tadaaaaam ! Me revoilà :-) Les vacances ont été longues, et même si je ne me suis pas trop reposée, j'en aurais quand même bien profité. Cela dit, je suis presque soulagée que ce soit la rentrée ! Oui, mes amphis de droit me manquaient terriblement... (ou pas.) J'espère que ce chapitre n'aura déçu personne, parce que je sais que beaucoup d'entre vous l'auront attendu plus d'un mois :/ Cela dit, pas d'inquiétude, maintenant que je suis rentrée, la publication reprendra son rythme normal, c'est à dire, un chapitre chaque vendredi. Enfin, plus pour très, très longtemps parce que cette histoire touche bientôt à sa fin, mais peu importe !

Merci encore pour toutes vos superbes reviews, et merci à celles qui sont de retour pour la fin de cette histoire ;)

RàR : à Mea95Gryffondor ; D'abord, merci d'être toujours là, après tout ce temps, tu n'imagines pas à quel point ça me fait plaisir :) ensuite, oui, Astoria ose enfin, dans le chapitre précédent et prend parti pour son fils. Il était temps, mais ça fait du bien, c'est certain ^^ Un rapprochement amical entre Albus et Scorpius ? Ha ha, ne le voudrions-nous pas toutes ? :p Seul le temps nous le dira ;)

à Hyppogriffe ; Bonjour et bienvenue à toi ! :) Tes compliments m'ont fait rougir mais je ne vais les prendre à la lettre parce que sinon, je risque de ne plus passer les portes... ^^' En tout cas je suis très contente que BB, et mes autres histoires t'aient plu :) J'espère que la fin ne te décevra pas ou que l'attente ne t'a pas fait fuir, et j'espère te retrouver bientôt ! ;)

à Iris ; Encore une petite nouvelle ! Décidément, c'est rafraichissant de voir de nouvelles têtes parfois :) Des gens moins habitués à monostyle, peut-être. Quoi qu'il en soit, ta review m'a fait super plaisir, pour plein de raison. Que l'histoire te plaise, ça me fait très plaisir, masque tu aimes ce que j'ai fait de Ron (et d'Harry et d'hermine accessoirement :p), encore plus, parce que c'est un peu les personnages intouchables de cette saga, et on a toujours peur de tout massacrer ^^' Alors merci, vraiment, pour tes commentaires, et à bientôt peut-être :)

à Nadra ; Wahou :o Merci beaucoup. Ravie que cette histoire t'ai plu jusque-là ^^J'espère que je ne vais pas tout gâcher en publiant la suite :p