UNE JOURNEE SANS HISTOIRE

Laborieusement, le petit Kili se hissa sur la chaise qu'il avait, non moins laborieusement, tirée jusqu'à un meuble bien trop haut pour lui. Il avait bien essayé de pousser le coffre de bois dans lequel son oncle rangeait ses vêtements, mais ce dernier était beaucoup trop lourd pour lui.

Une fois à genoux sur la chaise, l'enfant se tint au dossier pour se mettre debout, se retourna et put enfin atteindre le but de tant d'efforts : le célèbre bouclier de chêne de Thorin, qui était déposé là entre plusieurs fers de hache et deux couteaux.

L'enfant voulut tirer l'épaix morceau de bois vers lui pour mieux l'examiner mais il ne s'attendait pas à ce que ce soit aussi lourd ! Il s'arc-bouta, et ce qui devait arriver arriva : les armes métalliques furent entraînées, tombèrent sur le sol à grand bruit et le "bouclier" lui échappa des mains pour suivre le même chemin.

- Kili ?

Fili passa la tête sous le rideau qui tenait lieu de porte et se précipita aussitôt :

- Oh là là ! Qu'est-ce que tu as fait, Kili ? Tu sais que tu ne dois pas toucher à ça !

Le garçon saisit son petit frère à bras-le-corps et le déposa sur le sol, puis il se pencha pour ramasser ce qui était tombé, juste au moment où Dis, attirée par le bruit, entrait à son tour.

- Que faites-vous là, les garçons ? demanda t-elle sévèrement. Et qu'est-ce que c'est que tout ce bruit ? Oh !

Elle venait de voir ce qui avait provoqué ledit bruit.

- Vous êtes impossibles ! s'écria-t-elle, exaspérée. On ne peut pas vous laisser seuls deux minutes !

- C'est ma faute, Mère, dit aussitôt Fili. Je voulais seulement regarder et j'ai tout fait tomber...

C'était plus fort que lui. Fili ne pouvait s'empêcher de toujours prendre la faute sur lui. La princesse jeta un regard entendu à la chaise, dont ce n'était pas la place et dont Fili n'avait nul besoin, mais ne fit aucun commentaire.

- Eh bien, dépêche-toi de remettre tout ça en place ! dit-elle d'un ton sec. Tu sais que ton oncle n'aime pas que l'on touche à ses affaires. Par ailleurs, vous n'avez l'âge ni l'un ni l'autre de manipuler des armes de guerre ! Allez donc faire un tour, j'ai du travail !

- Oui, Mère.

Fili remit soigneusement en place tout ce qui était tombé puis entraîna son cadet à l'extérieur :

- Tu veux qu'on joue à cache-cache, Kili ?

Kili opina. Les deux garçons, le grand de huit ans et le petit de trois, sortirent de la maison, rudimentaire mais néanmoins appréciable, qu'ils occupaient momentanément et, main dans la main, demeurèrent un instant sur le porche, regardant le village édifié dans ce vallon tranquille des Montagnes Bleues. C'était un bel après-midi d'automne ensoleillé, l'air était incroyablement doux et transparent et il était agréable d'en profiter.

- Va te cacher dit Fili. Je te laisse du temps.

Le petit décampa et son frère aîné demeura là, savourant le soleil et l'air, appréciant le calme alentours. Un peu plus loin, une naine étendait du linge tout en gardant un oeil sur un bambin qui marchait à quatre pattes. On entendait le bêlement d'une chèvre. Tout était calme. Il n'y avait aucun homme dans le village, à cette heure. Ceux qui ne travaillaient pas dans les mines de charbon des hommes étaient partis dans la montagne, creuser des galeries qui devaient devenir une cité naine digne de ce nom.

Les nains n'aiment pas vivre dans des maisons, comme les hommes. Aussi celles qu'ils avaient bâties pour s'abriter le temps d'avoir mieux n'avaient rien de très élaboré. La plupart ne comportaient qu'une seule pièce, deux tout au plus. Mais elles remplaçaient avantageusement les abris de branchages qui les avaient si longtemps précédées et permettraient aux nains de passer l'hiver dans de bonnes conditions. Elles leur permettaient aussi d'avoir un peu de mobilier, ce qui n'était somme toute pas un luxe et aidait bien au quotidien ! Les progrès venaient lentement, mais ils venaient. En deux ans, la situation avait déjà bien évolué, et dans le bon sens ! Dis savait que son frère aîné y était pour beaucoup. En lui, le clan avait trouvé un chef. Un chef qui avait su lui rendre sa dignité et lui insuffler l'espoir d'une nouvelle vie. L'espoir... cette chose fugace, insaisissable et sans lequel pourtant ils n'auraient sans doute pas pu surmonter tant d'épreuves.

Thorin avait mené les siens, au prix de mille difficultés, jusqu'à ces montagnes, espérant y trouver un nouveau territoire où s'établir. La route avait été longue et pénible. Démunis de tout, les nains luttaient pour survivre et ne pas mourir de faim. Nécessité fait loi : Thorin avait ravalé sa fierté, oublié son rang de prince du sang et montré l'exemple en acceptant les besognes qui se présentaient ici et là, si ingrates qu'elles puissent paraître. Les autres, encouragés, avaient fait de même. Cela leur avait à tous permis de subsister, d'acquérir les objets les plus élémentaires telles que des couvertures, des vêtements, des casseroles...

Puis, à leur arrivée ici, ils avaient bâti ce village. Le temps n'était pas encore venu où ils pourraient retrouver leur autonomie : il y avait dans ces montagnes des mines de charbon exploitées par les hommes et les nains y avaient trouvé de l'embauche.

Ils travaillaient comme des forçats, de l'aube à la nuit noire, quel que soir leur rang ou leur statut. Lorsqu'ils n'étaient pas à la mine, ils bâtissaient des maisons. Maintenant que les maisons étaient debout, ils travaillaient dans ces grottes qu'ils avaient découvertes et dans lesquelles ils comptaient s'installer de manière définitive. Les journées étaient autant dire trop courtes pour tout ce qu'ils avaient à faire.

A force de sueur et de labeur, à force de courage et d'acharnement, ils voyaient peu à peu leur situation s'améliorer, ils commençaient à pouvoir envisager voir la fin de leurs malheurs.

Les femmes, du reste, ne s'étaient pas épargnées non plus et avaient travaillé aussi dur que leurs époux, frères ou fils adultes. Certaines avaient perdu tous leurs proches lors de la bataille de la Moria. Et elles n'étaient pas rares celles qui, comme les hommes, avaient travaillé dans les mines. Lorsqu'elles avaient des enfants, leurs compagnes les leur gardaient. Les nains étaient très solidaires les uns envers les autres. C'était dans leur nature. Et toutes ces épreuves avaient encore développé ce penchant naturel. Ainsi, Dis avait pu apprendre tout ce qu'elle ignorait : car du temps de la splendeur d'Erebor, on ne lui avait enseigné que ce que doit savoir une princesse. Or, tenir un foyer n'en faisait pas partie. Elle était donc heureuse d'avoir pu trouver des conseils et apprendre à cuisiner, coudre et ravauder, entre autres choses. Avec la vie qu'ils menaient tous, les vêtements s'usaient vite et, bien sûr, les enfants grandissaient. Il fallait bien se vêtir !

Dis était heureuse de pouvoir faire cela pour les siens. Heureuse de pouvoir faire en sorte que Thorin trouve un repas chaud et un environnement calme lorsqu'il rentrait harassé de fatigue. Et si Balin ou Dwalin, voire les deux, l'accompagnaient, tant mieux, car les fils de Fundin soutenaient inlassablement leur prince et ami dans tous ses efforts et c'était bien grâce à eux trois que les choses avançaient dans le bons sens !

Dès qu'il en avait eu la possibilité, Thorin avait fait ériger une forge dans le village. C'était le bâtiment le plus soigné de tous, car il était destiné à demeurer, même lorsque les nains auraient intégré l'intérieur de la montagne. Cela permettait de faire un peu de commerce avec les hommes : les marchands ambulants étaient nombreux dans ces montagnes, et beaucoup parmis eux étaient heureux de troquer leurs marchandises contre des armes et des outils de bonne qualité. L'habileté des nains en la matière n'était plus à démontrer. Même des villages humains de la vallée venaient parfois des clients. Et comme les naines sont aussi habiles que leurs hommes dans le travail du fer, il se trouvait toujours quelqu'un au village pour satisfaire la demande.

Les seuls avec lesquels Thorin refusait systématiquement de traiter, quelle que soit la raison ou les circonstances, étaient les elfes. Eux aussi empruntaient parfois les routes qui sillonnaient les montagnes.

Thorin n'oubliait rien et ne pardonnait rien. Après la bataille de la Moria, qui les avait tous laissés plus démunis et désemparés que jamais, Balin avait longtemps insisté pour qu'il demande son aide à Thranduil, le grand roi sous la forêt. Thorin s'y refusait catégoriquement : il conservait un souvenir aussi vif qu'amer du jour où Smaug avait attaqué Erebor. Il revoyait le roi elfe leur tourner dédaigneusement le dos et les abandonner à leur sort. Ce souvenir était marqué au fer rouge dans sa mémoire.

- Et à ton avis, disait-il à Balin, comment se fait-il qu'il ait été là ce jour-là, avec toute son armée ? Il venait récupérer par la force les joyaux que Thror...

- Les différents qu'il avait avec Thror ne sont pas de ton fait, répondait patiemment Balin. Ton grand-père n'est plus et Thranduil le sait forcément. Regarde autour de toi, Thorin ! Qu'allons-nous devenir ? Nous n'avons pas de quoi nourrir nos femmes, nos enfants, nos blessés. Pendant des décennies, nous avons vécu en paix avec ces elfes. Nous avions conclu des alliances.

- Je ne m'abaisserai pas à aller lui demander quoi que ce soit ! Nous nous débrouillerons !

- Laisse-moi y aller, alors. Avec une toute petite escorte, pour ne pas donner l'impression de les envahir.

- Pourquoi t'humilier de la sorte, Balin ?

- Pour les nôtres...

Quoiqu'à contrecoeur, Thorin avait fini, après d'interminables discussions, à laisser faire. Balin était parti confiant, satisfait d'avoir obtenu gain de cause. Satisfait que Thorin reste en retrait : il était trop rancunier et trop soupe au lait pour ce genre de choses !

Hélas, il lui avait fallu déchanter. Apparemment, Thranduil ne le cédait en rien au prince des nains concernant la rancune. Il les avait éconduits avec froideur, se déclarant totalement inintéressés par ce que pouvaient bien devenir les survivants ! Il avait, vaguement, laissé entendre que si le prince des nains voulait quelque chose, il n'avait qu'à venir le demander lui-même. Toutefois, à la manière dont il avait dit cela Balin avait compris que Thranduil n'avait pas oublié que Thror l'avait autrefois humilié en public. Il ne demandait pas mieux, assurément, que rendre la monnaie de la pièce à son petit-fils. Balin avait usé de tous ses talents de diplomate, en vain. Il lui avait fallu repartir les mains vides, après un adieu réfrigérant :

- Je vous donne trois jours, avait laissé tomber Thranduil, pour quitter mes terres ! Trois jours et pas un de plus pour sortir de la forêt.

- Je te l'avais bien dit ! avait seulement commenté Thorin au retour de son compagnon. Il n'y a a rien à attendre des elfes !

- Qu"allons-nous faire, alors ?

- Nous débrouiller... et nous ne devrons rien à personne.

Et Thorin avait réussi à tirer les siens de l'ornière. Sans aucune aide, en effet. Autant dire à la force des poignets ! Il avait payé de sa personne et n'avait pas ménagé sa peine. Les nains sont aussi opiniâtres que durs à la tâche. Conjuguant ces deux traits de caractère, partis de rien ils étaient en train de se relever et de poser les bases d'une nouvelle vie. Balin savait cependant que la rancoeur de son prince envers le peuple sylvestre s'était encore accrue à la suite de cet épisode, car Thorin en voulait à Thranduil de l'affront qu'il avait fait subir à son vieil ami. Lequel, parfois, se reprochait de s'en être mêlé. Hélas, on ne peut pas savoir à l'avance comment tourneront les choses !

Bien sûr, Fili n'était pas suffisamment âgé pour bien appréhender et comprendre tout cela.

Ce qu'il savait en revanche, c'était qu'il était heureux d'être ici et non plus sur les chemins !

Estimant qu'il avait laissé suffisamment de temps à son cadet, il se lança joyeusement à sa recherche.

D'ordinaire, Kili n'était pas difficile à trouver. Il était encore trop petit pour savoir vraiment se cacher. Ce jour-là pourtant, au bout de dix minutes, Fili n'en avait toujours pas vu trace. Et il commençait à s'inquiéter.

Encore cinq minutes plus tard, il était tout à fait effrayé :

- Kili ? appela t-il. Kili ! Tu as gagné ! Sors de ta cachette !

Aucune réponse.

- Kili ! KILIII !

Fili commençait à paniquer. Il courut à travers le village, appelant à tue-tête. Peu à peu, la colère remplaça la peur et il se promit de secouer son petit frère d'importance lorsqu'il le retrouverait ! Le petit vaurien avait probablement trouvé une très bonne cachette, pour une fois, et il faisait durer le plaisir...

- C'est pas de jeu ! cria encore le garçon. Tu dois venir, maintenant ! Ou je ne jouerai plus avec toi !

Rien.

- Kili ! Si tu ne viens pas tout de suite, je rentre à la maison ! Gare à toi si Mère doit venir te chercher elle-même !

Toujours rien.

- C'est pas possible... murmura Fili. Où est-il ? Et s'il lui était arrivé quelque chose ?

Il ne voyait pas ce qui aurait pu se passer, mais cela ressemblait si peu à Kili, de ne pas répondre...

Désemparé, le jeune garçon suivit l'unique rue du village (car on ne pouvait pas donner le nom de "rue" aux petites enclaves qui s'ouvraient de droite et de gauche, ici et là, là où les nains avaient eu la place de construire deux, voire trois maisons l'une à la suite de l'autre) et il parvint ainsi au bout du vallon, à l'endroit où se trouvait la source qui avait déterminé les siens à s'installer à cet endroit. L'eau claire et pure jaillissait de la roche, emplissait d'une nappe cristalline un petit bassin quasiment circulaire puis, trois mètres plus loin, le sol s'abaissant brusquement, plongeait dans une sorte de déversoir naturel avant de former un ruisseau qui coulait au fond d'un profond fossé que la végétation transformait presque en tunnel.

- Kili ! appela encore Fili.

Mais cette fois, il reçut une faible réponse :

- Fili... j'suis tombé...

- Kili ! cria l'aîné, soulagé. Où es-tu ?

- Fili !

Guidé par la voix de son frère, Fili s'approcha du déversoir et comprit aussitôt ce qui s'était passé : Kili avait dû vouloir se cacher sous les taillis aux branches ployantes mais il avait glissé au fond du fossé. Les parois humides étaient trop lisses et trop abruptes pour lui permettre de remonter. Debout dans l'eau jusqu'aux mollets, trempé et couvert de boue, il vit apparaître son frère avec un soulagement indéniable. Heureusement pour lui, l'eau était basse et le débit de la source peu important : en hiver ou lorsqu'il pleuvait, il y avait souvent plus d'un mètre d'eau dans le déversoir, et Kili était trop jeune pour savoir nager !

- Fili ! Fili ! cria-t-il. Je veux sortir !

- Attends, petit frère...

Le fossé, à cet endroit, devait avoir un peu plus d'un mètre cinquante de profondeur. Ce qui fait beaucoup pour un enfant nain ! Fili se jeta à plat ventre et tendit les bras. Mais la distance était trop grande, il ne pouvait atteindre Kili, bien que ce dernier essaie maladroitement de sauter pour l'attraper.

Fili se glissa en avant pour gagner en distance et se pencha, se pencha... jusqu'à ce que son centre de gravité dépasse le bord du fossé et le fasse culbuter la tête en avant ! Il ne se fit pas vraiment mal, si l'on excepte quelques branches qui le griffèrent au passage, en revanche il arriva tout droit dans le ruisseau, bousculant Kili qui tomba assis dans l'eau. Trempés tous les deux, les garçons se relevèrent en geignant à qui mieux mieux !

- J'ai froid ! gémit Kili. Je veux rentrer à la maison !

Fili ne répondit pas et regarda désespérément vers le haut. Comment sortir de là ?

- Viens, Kili, dit-il. Grimpe sur mes épaules.

Il s'adossa à la paroi, calant ses talons de son mieux pour ne pas glisser, et porta Kili à qui il fit la courte échelle.

- Allez, mets ton pied sur mon épaule... vas-y. Dépêche-toi, tu es lourd ! Je ne tiens plus ! Et grimpe ! Attrape les branches !

Ce ne fut pas facile, mais Fili poussa de son mieux, prêt à rattraper le petit s'il glissait à nouveau, et finalement Kili parvint à ramper hors du fossé. Fili essaya à son tour de grimper, sans aucun résultat. Le bord du fossé était trop abrupt. Finalement, il ramassa une pierre dans le ruisseau et s'en servit pour creuser quelques encoches dans la paroi de terre afin d'y poser les pieds et ses mains. Il n'aurait pas réussi si le fossé avait été plus profond, car la terre humide et meuble cédait sous son poids, mais après deux essais infructueux, il prit son élan et parvint à grimper suffisamment pour empoigner les branches des arbustes au-dessus de lui. Après cela, au prix de quelques contorsions et accrobaties, il réussit à rejoindre son frère.

- Ouf ! Eh bien...

- T'es sale...

Pour être sale, il l'était ! Par ailleurs, sa tunique portait un large accroc, ce qui le fit grimacer car il savait que Dis n'allait pas apprécier du tout ! Cela étant...

- Tu t'es regardé ? grogna-t-il. On dirait que tu t'es roulé dans la boue ! Et tu es trempé !

Il soupira :

- Mère ne va pas être contente... viens, petit frère, il faut rentrer...

- J'ai froid !

- Justement !

Si l'incident avait eu lieu en été, s'il avait fait très chaud, Fili aurait sans doute tenté de laver leurs vêtements à la source et de les faire (et SE faire sécher au soleil). Mais là, il avait beau faire doux, il n'y fallait pas songer.

Résigné, il entraîna Kili jusqu'à leur maison où, comme prévu, ils ne furent pas accueillis par des compliments...

- Qu'est-ce que vous avez encore inventé ? cria Dis, excédée. Ce n'est pas possible ! Pas UN jour sans que vous inventiez une nouvelle ânerie à faire ! Pas CINQ minutes où l'on peut vous laisser seuls ! Qu'est-ce qui s'est passé cette fois ? Mais regardez-vous ! Vous êtes trempés... couverts de boue... et tu as déchiré tes vêtements, Fili !

- C'est ma faute, répondit automatiquement le garçon. On... on jouait à cache-cache... et Kili a glissé... alors je...

- Tu es complètement irresponsable ! s'emporta Dis en donnant une calotte à son fils aîné. Tu ne peux donc pas faire un peu attention ?!

Kili se mit aussitôt à pleurer.

- Aïe... dit Fili. Mère...

- Oh, tais-toi ! Dépêche-toi plutôt de te changer, avant d'attraper la mort !

Elle-même entreprit de débarrasser Kili de ses vêtements trempés, non sans continuer à vitupérer :

- Vous êtes épuisants ! Je n'ai jamais vu des gamins aussi turbulents et aussi enclins à s'attirer des ennuis ! Un jour ça finira mal et l'un de vous sera sérieusement blessé ! Par le sang de Durin, mes frères n'étaient pas des anges, étant jeunes, et c'est peu de le dire ! Et Dwalin était pire ! Thorin et Dwalin ensemble, c'était... terrible ! Mais VOUS ! Vous les battez à plate couture, tous les trois ! Et de loin !

Elle s'empara d'un linge sec et se mit à frictionner vigouremeusement son fils cadet pour le sécher et le réchauffer, tandis que l'allusion à leurs aînés arrachait une grimace à Fili : Thorin avait tendance à crier beaucoup plus fort et à être bien plus expéditif que sa soeur.

- Tu dis toujours qu'il ne faut pas déranger Oncle Thorin avec des bêtises, Mère... émit-il innocemment. On a seulement glissé. Ce n'est pas si...

Dis abandonna Kili (il était temps, car sa peau était devenue rouge vif sous son vigoureux bouchonnage) et se redressa, les poings sur les hanches, pour toiser son fils aîné :

- Tu peux t'estimer heureux, Fili ! scanda la princesse. Si Thorin était aussi sévère avec vous que Thrain l'était avec lui… avec toutes les bêtises que vous faites, ton frère et toi vous auriez les fesses noires et bleues !... en permanence !

Cette idée n'était pas du tout du goût du jeune garçon, qui estimait que son oncle était déjà bien assez strict comme cela !

Tout en passant des vêtements secs à son cadet, la naine reprit, véhémente :

- Oh bien sûr, tu ne manques jamais d'une bonne excuse ! Aujourd'hui, vous avez "seulement glissé". Et vous rentrez trempés et couverts de boue alors qu'il fait sec depuis des semaines ! Tout à l'heure, vous avez "seulement" touché aux armes de votre oncle, qui vous l'a interdit ! Hier, Kili a "seulement" failli s'éborgner avec le tisonnier... On aurait pu croire qu'il avait compris qu'il ne fallait pas s'approcher de la cheminée, depuis que vous avez failli mettre le feu à la maison, mais non !

(Fili estimait cette accusation très exagérée : Kili avait jeté des pommes de pin dans le feu et elles s'étaient mises à éclater en projetant des escarbilles partout. Son grand frère avait donc voulu éviter un incendie… en tapant sur les flammes avec le balai de sa mère... ce n'était tout de même pas sa faute si le balai avait pris feu, non ? )

- L'autre jour, continuait Dis, ton frère a voulu prendre son os au chien de Daled... pour jouer à le lui lancer, parait-il... et il a failli se faire dévorer... Sans oublier qu'il y a deux semaines, tu as "seulement" failli le décapiter en construisant une baliste de fantaisie... pour ne parler que de cela !

Fili grimaça de plus belle, l'incident avec la baliste lui ayant effectivement valu une fessée mémorable ! Comme s'il avait fait exprès ! Alors que l'engin était tendu à se rompre et que le garçon cherchait une pierre suffisamment grosse pour servir de projectile, tout avait lâché... et Kili se trouvait, fort inopportunément, devant ! Il est vrai que ç'avait été à un cheveu (non, toute une mèche de cheveux) que ce soit sa tête qui serve de projectile, mais aussi, pourquoi se tenait-il devant ?

Dis terminait son ouvrage en séchant les cheveux de Kili qui commençait à protester, las d'être étrillé de la sorte.

- Et bien, conclut la princesse en se relevant, pour aujourd'hui en tous les cas, c'est terminé ! Puisqu'on ne peut pas vous quitter des yeux cinq minutes, vous allez rester ici, avec moi ! Je ne veux pas vous perdre de vue ! C'est bien compris ? Vous allez m'aider à laver tout ça.

Elle désignait le tas de vêtements boueux abandonnés sur le sol, autour desquels une mare se formait lentement. Charmante perspective...

Pourtant, cette séance de lessive se révéla, pour les enfants, bien plus amusante qu'ils l'auraient cru. Les manches retroussées très haut, ils plongèrent leurs bras jusqu'au coude dans l'eau tiède pour faire tremper les vêtements. Dis les frotta elle-même avec un pain de savon, laissant ensuite les garçons les rincer et les tordre. A mesure que l'opération avançait, son humeur s'adoucit, car vraiment, après tout ce qu'ils avaient vécu, cela lui faisait chaud au coeur d'entendre les rires et les exclamations joyeuses de ses fils.

Une fois les vêtements, propres désormais, mis à sécher, Dis avait retrouvé toute sa bonne humeur. L'après-midi se termina dans le calme. Ils soupèrent tous les trois puis la naine envoya ses enfants se coucher. Ils n'avaient pas encore de lit, cela viendrait plus tard. Pour le moment ils se partageaient un simple cadre de bois, nanti d'une épaisse paillasse et de plusieurs couvertures bien chaudes.

Fili et Kili dormaient profondément lorsque Thorin rentra, bien plus tard, mais Dis était encore levée.

- Bonne journée ? lui demanda son frère.

- Sans histoire, répondit-elle.