Oui, cette fois vous aurez droit à deux chapitres d'un coup, car je trouve celui-ci très court et, bien que je l'aime bien, il ne se passe pas grand-chose... dans le suivant, les choses se corsent pour les deux garnements !
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L'ORAGE
- Kili ! Ne t'éloigne pas !
Fili prenait toujours très à coeur ses responsabilités d'aîné. Il s'élança donc à la suite de son petit frère, qui tricotait gaiement des jambes dans la rue boueuse. Sa course s'interrompit net lorsque la porte d'une maison s'ouvrit et que deux femmes en sortirent. Aux yeux d'un petit nain de six ans tout juste, qui voyait des hommes de près pour la première fois, ceux-ci étaient immenses ! De vrais géants ! Leurs femmes n'étaient pas en reste... Ebahi, l'enfant s'immobilisa pour contempler ces étonnantes et gigantesques créatures, en ayant l'impression de devoir lever les yeux incroyablement haut pour voir leurs têtes.
- Oh ! s'exclama l'une des femmes, qui en réalité n'était qu'une toute jeune adolescente, regarde donc, Mère ! Qu'il est mignon ! Qu'est-ce que c'est ? On dirait une poupée !
- C'est un enfant nain, répondit la mère, non sans réticence car les nains avaient mauvaise réputation.
- Il est adorable !
La jeune fille se pencha, tout sourire. On la sentait prête à adopter ce mignon petit personnage pour en faire sa poupée préférée.
- Kili ! intervint Fili, mécontent.
- Oh, il y en a un autre !
- Tais-toi donc ! intervint la mère.
Elle regarda autour d'elle, un peu gênée, vaguement méfiante, se doutant bien qu'il devait y avoir des adultes non loin. Ce dont elle eut confirmation immédiate en croisant un regard farouche par-dessus l'échine d'un poney, l'adulte en question étant occupé à rattacher ses fontes de selle sur sa monture. Il affecta d'ignorer les humaines et lança, tranquillement mais d'un ton qui n'admettait pas la moindre désobéissance :
- Dépêchez-vous, les garçons. Nous avons une longue route à faire avant la nuit.
- Viens, Kili.
Fili tira son petit frère par la main, indifférent à la déception de la jeune fille qui, toujours penchée vers lui, le détaillait de haut en bas, et se hâta de rejoindre son oncle. Ce dernier souleva le cadet dans ses bras et le déposa sur le garrot de sa monture, avant de monter derrière lui. Puis il tendit la main à Fili et l'aida à se hisser en croupe. C'est ainsi chargé que le poney se mit tranquillement au pas, sous les regards parfois surpris, parfois goguenards des quelques passants. Toutefois, nul ne se permit de se moquer ouvertement : le mauvais caractère des nains était bien connu et l'allure de Thorin Ecu-de-Chêne ne prêtait pas à rire, même en ces circonstances. L'adolescente qui s'était extasiée devant les enfants se vit gratifiée d'un regard hautain et pas très aimable. Intimidée, elle se cacha à demi derrière sa mère.
- Les petits nains sont très... tout à fait charmants, chuchota-t-elle, mais leur père n'a pas l'air commode... moi, il me ferait peur !
- Les nains ne sont pas commodes, marmonna la femme. Evite de les regarder comme ça, la prochaine fois, on ne sait jamais comment ils peuvent réagir ! Et laisse leurs enfants tranquilles, c'est plus prudent. Ils sont tous imprévisibles.
Cependant, Kili avait déjà oublié les humaines et babillait sans arrêt, posant mille questions, auxquelles soit son frère soit son oncle s'efforçaient de répondre. Son intérêt pour tout ce qu'il voyait et sa curiosité étaient insatiables.
D'ordinaire, les enfants nains restaient à l'abri dans leurs cavernes mais, exceptionnellement, Thorin avait décidé de les emmener avec lui, car il comptait ne faire que l'aller-retour jusqu'à ce village des hommes afin de récupérer du matériel qu'il avait commandé. Il y avait deux heures de chevauchée, en allant au pas, et le chemin était sûr. Cela ne pouvait pas faire de mal à ses neveux de prendre l'air et de voir un peu autre chose. Et en effet, ils étaient l'un et l'autre enchantés de cette escapade.
Le poney quitta rapidement le village, niché au pied de la montagne, et suivit le chemin qui montait vers les hauteurs.
Une demi-heure plus tard, le vent se leva. Thorin regarda le ciel et fronça les sourcils : des nuages d'un noir d'encre s'accumulaient au-dessus d'eux et la lumière baissait de manière inquiétante.
- Hum... fit-il. Je crois que nous allons avoir un bel orage !
Fili, un bras passé autour de la taille de son oncle pour se tenir, leva lui aussi sa frimousse vers le ciel.
- Il va pleuvoir ?
- J'en ai peur. Prends ma cape, Fili. Dans la sacoche.
Le gamin extirpa le vêtement demandé du sac et la tendit à Thorin qui la posa en travers de sa selle. Sans surprise, dix minutes plus tard les premières gouttes commencèrent à tomber.
- Kili, tu vas monter derrière ton frère.
Il fit adroitement passer le petit à l'arrière.
- Tiens-toi bien ! Tu tiens Fili, tu as compris ?
- Oui.
Puis, le prince nain jeta sa cape sur ses épaules, et sur les deux enfants par la même occasion. Il y eut des exclamations amusées.
- Restez bien là-dessous !
- Mais on ne voit plus rien, mon oncle ! dit Fili.
- Il fait tout noir... renchérit Kili.
- Il n'y a rien à voir. Au moins vous serez au sec, pour le moment.
Thorin rabattit le capuchon sur sa tête tandis que l'averse prenait de l'ampleur. En quelques instants, la pluie devint diluvienne. Le tonnerre éclata dans les hauteurs et la foudre zébra le ciel.
- Nous allons chercher un abri, dit Thorin. Restez bien sous la cape, les garçons.
S'il avait été seul il aurait poursuivi son chemin mais, avec ses neveux, il préférait s'arrêter : les orages en montagne ne sont pas une plaisanterie et il savait que sa cape serait bientôt transpercée.
Il lui fallut tout de même un bon quart d'heure pour atteindre les premiers contreforts rocheux, où il savait trouver une petite grotte. Il descendit de cheval, laissant les garçons sous la cape, et tira son poney par les guides sur le sentier escarpé qui y menait. La pluie le transformait en ruisseau et la pierre était glissante, les sabots de sa monture dérapaient, aussi Thorin le tenait-il ferme.
- On y est presque.
Il atteignit la grotte avec soulagement et y tira sa monture, non moins satisfaite que lui.
- Vous pouvez sortir.
Il était temps, la cape avait commencé à percer et les cheveux de même que les vêtements des garçons étaient humides.
- On va faire du feu et attendre que la pluie cesse.
Il avait tout ce qu'il fallait dans ses fontes, même quelques provisions de bouche, emportées pour les enfants, au cas où ceux-ci auraient un petit creux en cours de route. Bientôt en effet, un petit feu flamba clair malgré l'humidité ambiante et les trois nains s'assirent autour. L'orage battait son plein et le tonnerre faisait un tel fracas qu'il fallait crier pour se faire entendre.
- Tu es trempé, mon oncle, dit Fili.
- Ce n'est rien, ça va finir par sécher. Tu n'as pas froid ?
- Non.
- Et toi, Kili ?
- Un peu...
- Mets-toi près de ton frère.
En d'autres temps, Thorin l'aurait pris contre lui mais, mouillé comme il l'était, c'était inutile. Fili enroula son bras autour de son cadet et le maintint bien serré pour lui communiquer toute la chaleur possible.
Un nouveau coup de tonnerre retentit et parut ébranler toute la montagne, en même temps que la foudre tombait, semblait-il, juste à l'entrée de la grotte, dans un bruit de fin du monde. Le poney hennit de terreur et Kili se serra encore plus étroitement contre son frère aîné en poussant un petit cri.
- N'ai pas peur, Kili, dit Thorin d'une voix rassurante. Ce n'est rien. Nous sommes à l'abri.
Il attisa le feu et ajouta :
- Restez là.
Puis il se leva et s'approcha de l'entrée de la grotte. Le ciel était devenu si noir que l'on n'y voyait pratiquement rien, sauf quand la foudre tombait, éclairant le paysage de sa lumière blafarde, donnant à toute chose un relief étrange, inhabituel.
- Heureusement que je me suis souvenu de cette grotte, dit le prince. Je ne nous vois pas chevaucher là-dessous.
En se retournant, il remarqua que ni l'un ni l'autre de ses neveux ne semblait très rassuré et ajouta, se forçant à paraître enjoué :
- Ca vous fera quelque chose à raconter à vos amis et à votre mère. Et des souvenirs pour quand vous serez grands-pères. Quand vous aurez tous les deux de longues barbes blanches qui tomberont jusqu'à vos pieds.
Comme il l'espérait, cela fit rire Fili qui essayait de les imaginer, son frère et lui, ainsi nantis d'une respectable barbe de neige.
- Tu racontes des histoires, dit-il cependant. Balin a la barbe presque blanche, mais elle ne va pas jusqu'à ses pieds.
- Galopin ! J'ai parlé de grands-pères... Balin n'est pas si vieux que ça ! Et sa barbe n'est pas blanche !
Fili gonfla ses joues sans rien répondre, histoire d'exprimer son scepticisme.
Le tonnerre et la foudre firent trembler à nouveau la voûte du ciel.
- L'orage est juste au-dessus de nous, constata Thorin en regardant à nouveau dehors. Mais rassurez-vous, ce ne sera pas très lo... oooowww !
La fin de la phrase de perdit : des cailloux venaient de se détacher de la paroi, au-dessus de l'ouverture de la grotte, et l'un d'eux avait violemment frappé le prince sur le front. Il porta la main à sa tête en titubant et tomba sur les genoux, sérieusement sonné. Au même instant, une seconde pierre l'atteignit à la nuque. Thorin tomba d'une masse. En réalité il ne perdit pas connaissance, pas vraiment, mais il était tellement groggy qu'il ne pouvait ni parler, ni bouger et n'avait plus réellement conscience de ce qui se passait autour de lui.
Kili hurla, un cri prolongé, terrifiant, qui fit frémir son frère jusqu'aux moelles, puis il se rua en avant.
- Kili ! cria Fili.
Heureusement, tout danger paraissait écarté. Kili courut d'une traite jusqu'à son oncle, inerte, et se jeta littéralement sur lui.
- Thorin ! Thorin ! bégaya-t-il, la voix rauque de larmes difficilement contenues. T'es pas mort ! T'es pas mort ! Tu peux pas être mort !
- Kili ! répéta Fili en le rejoignant. Enlève-toi de là !
- Non ! gémit le petit. Thorin ! Thorin !
- Mais tu l'empêches de respirer ! Enlève-toi, Kili.
Fili s'arc-bouta et parvint à faire basculer son oncle sur le dos. Thorin grogna et remua faiblement.
- Il saigne ! cria Kili, horrifié.
La première pierre avait laissé une belle entaille à l'endroit de l'impact et un filet de sang coulait dans les cheveux noirs de Thorin.
- C'est... ce n'est pas grave... j'en suis sûr ! assura Fili dont les mains devenaient moites et dont le visage avait pâli. Il... il faut...
Eperdu, il regarda autour de lui, se demandant quoi faire. Finalement, il alla chercher la cape mouillée et se servit d'un coin de tissu pour essuyer maladroitement le sang qui coulait sur le visage de son oncle.
- Réveille-toi ! Réveille-toi ! suppliait Kili en secouant le blessé.
- Je... Kili, je ne crois pas que tu devrais faire ça...
- Pourquoi il se réveille pas ?
- Il a reçu un coup sur la tête...
- Il est pas mort, hein ?
Kili pleurait à chaudes larmes.
- Je... bien sûr que non... il bouge... il va... sûrement se réveiller... bientôt...
- Thorin ! Thorin !
Thorin n'était qu'étourdi. Au bout d'un instant, il grogna à nouveau et ses paupières battirent plusieurs fois.
- Mon oncle ! s'écria Fili au comble de la joie.
- Oh, Thorin ! sanglota Kili.
Les deux garçons se jetèrent au cou du prince avec un bel ensemble, tant et si bien qu'ils se retrouvèrent tous les trois pêle-mêle sur le sol.
- Holà… ne m'étouffez pas ! fit Thorin en essayant de se redresser, non sans difficulté avec ses neveux agrippés à lui. Qu'y a-t-il, Kili ? Pourquoi pleures-tu ?
- Je croyais que tu étais mort ! larmoya l'enfant.
- Il semble que non. Laissez-moi me lever, il y a plus confortable que ce sol de pierre.
- Tu nous as fait peur ! souffla Fili.
Thorin porta la main à sa nuque, puis à son front et grimaça.
- Saleté ! grogna-t-il.
Il jeta un regard lourd de rancoeur vers les hauteurs dont s'étaient détachées les pierres puis reprit ses esprits.
- Ecartez-vous de là, les garçons... Je n'aimerais pas qu'il vous arrive la même chose.
- On... ne risque pas de... la grotte ne va pas s'effondrer, hein ?
- Non.
Thorin était sûr de lui. Nul autre peuple, mieux que les nains, ne connait la roche et ses cavités.
- Ce sont des cailloux qui se sont détachés de la paroi, c'est tout. Il n'y a pas de risque d'éboulement. N'ai pas peur.
Tous trois retournèrent s'asseoir autour de leur feu. D'un coup de dague, Thorin fendit le bas de sa tunique, en découpa une large bande et s'en servit pour se bander la tête, à seule fin d'arrêter le sang qui lui coulait à présent dans les yeux.
- Tu vas bien ? demanda Fili, encore effrayé.
Thorin parut agacé et sur le point de faire une remarque acerbe mais, voyant les deux frimousses inquiètes de ses neveux qui le dévoraient des yeux, il ravala sa mauvaise humeur et leur sourit :
- Bien sûr que je vais bien, dit-il d'un ton affectueux. Puisque je suis avec vous ! Vous êtes de fameux petits hommes !
Les mines inquiètes s'évanouirent comme par enchantement et ce furent deux sourires immenses qui parurent soudain éclairer la grotte.
