LE REVERS DE LA MEDAILLE

Il régnait dans la pièce une agréable chaleur, due au bon feu qui crépitait joyeusement dans la cheminée. Hormis le ronflement des flammes et les craquements du bois qui brûlait, l'on n'entendait que le crissement de la plume sur le parchemin. Puis, rompant le silence, il y eut un petit soupir. A peine plus qu'un souffle.

- Il est inutile de pleurnicher, Kili, avertit Thorin sans même lever les yeux.

Il continua à écrire.

La table de travail était placée en face de la cheminée, à côté de laquelle le jeune garçon se tenait debout, face au mur, depuis un temps qui lui paraissait déjà terriblement long (en réalité, il ne s'était pas encore écoulé plus d'une quinzaine de minutes). Derrière lui, devant le mur opposé, Fili tout comme lui se tenait debout et immobile.

A force de rester planté là sans remuer, Kili se sentait des fourmis dans les jambes. Il se dandina discrètement, se tortilla, étouffa de justesse un nouveau soupir. Il se demanda comment faisait son grand frère pour tenir, sans jamais se plaindre, sans jamais émettre un son, sans jamais broncher. Fili était si fort ! pensa Kili avec admiration. Zut… Penser à lui avait été une mauvaise idée car du coup, le gamin fut dévoré d'envie de le regarder. Tout doucement, il tourna légèrement la tête, essayant de jeter un coup d'œil par-dessus son épaule. Malheureusement, cela ne suffit pas pour lui permettre d'apercevoir son frère. En revanche...

- Kili ! fit sévèrement Thorin.

Le garçon se hâta de regarder à nouveau le mur, qu'il connaissait par cœur et qui ne présentait aucun intérêt de toute façon. Le pire, se disait-il, c'était que le crissement de la plume ne s'était pas interrompu ! Comment son oncle faisait-il donc pour tout remarquer sans jamais quitter des yeux ce qu'il était en train de faire ?

Fili de son côté ne tenta pas de se retourner, il savait ce qui se passait. Il demeurait immobile mais ses jambes s'ankylosaient et surtout, il s'ennuyait à périr. C'était bien là la punition la plus idiote, la plus enquiquinante, la plus barbante qu'il connaissait !

Tout ça pour une simple blague, en plus. Dont l'idée lui était venue quelques jours plus tôt. Kili et lui avaient profité de ce que leur mère s'était absentée un moment aujourd'hui pour la mettre à exécution. Il s'agissait simplement de mélanger les parchemins entassés sur la table de travail de Thorin… enfin non, pas uniquement, en fait. Fili avait également remplacé l'encre par un mélange de sa composition, à base de brou de noix. Seulement voilà, Thorin était rentré beaucoup plus tôt que de coutume ! Les enfants ne l'avaient pas entendu arriver, mais il s'était encadré dans la porte alors que Fili, un sourire malicieux aux lèvres, errait dans toute la pièce, les plumes de son oncle à la main, en cherchant un endroit où les dissimuler. Pendant ce temps-là, agenouillé sur la chaise (il était petit, pour ses 6 ans, mais tout le monde s'accordait à dire qu'il pousserait d'un coup et finirait par être plus grand que la moyenne), Kili s'en donnait à cœur joie, mêlant les piles de documents les unes aux autres.

- Je peux savoir à quoi vous jouez, tous les deux ? avait demandé Thorin d'une voix qui n'annonçait rien de bon.

Pris en flagrant délit ! Ca, ça n'était pas prévu. Pas prévu du tout. Les deux garçons s'étaient figés, l'un au milieu de la pièce, l'autre toujours perché sur la chaise de son oncle, une poignée de parchemins à la main.

- Tu as perdu quelque chose, Kili ? demanda froidement Thorin.

Le gamin avait hoché négativement la tête, incapable de trouver un mot. En deux enjambées, le prince s'était approché de la table pour constater l'étendue des dégâts et ses sourcils s'étaient rejoints en une ligne terriblement noire.

- C'était juste pour rire, avait soufflé Fili, incapable sur le coup de trouver autre chose.

Cela paraissait difficilement possible, mais les sourcils de Thorin s'étaient froncés encore davantage.

- Et ça, qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il d'un ton bref.

Il désignait le récipient qui avait contenu la fausse encre et que Fili avait abandonné sur le bord de la table, pensant l'emporter en partant.

- Euh… c'est…

- C'est pour écrire ! dit Kili.

- Je vois….

Thorin était un grand guerrier et sans nul doute un héros, mais l'ennui, pensait Fili, se morfondant face à son mur, c'était qu'il n'avait aucun, mais alors aucun sens de l'humour !

Kili avait fourré ses mains dans ses poches et en triturait le fond, c'était tout ce qu'il avait trouvé pour s'occuper. Ses pieds fourmillaient et le démangeaient, c'était insupportable ! Il se mit à les frotter l'un contre l'autre, tour à tour. Et Fili qui avait assuré que l'aventure serait amusante ! Oui, ça avait bien commencé mais, pour le coup, ça n'avait vraiment plus rien de drôle ! L'enfant fit la moue. Après tout c'était l'idée de Fili, alors pourquoi n'était-il pas le seul à en supporter les conséquences, hein ? Oubliant sa propre participation à l'affaire, Kili se demanda si Thorin le savait. Non, sans doute pas puisqu'il l'avait puni aussi. Peut-être faudrait-il le lui dire ? Le gamin hésitait à proclamer son innocence (imaginaire), partagé entre son désir de voir mettre un terme à sa pénitence et sa réticence à accabler son grand frère.

Fili soupira à son tour, sauf que lui poussa un soupir intérieur que nul n'entendit puis, histoire de changer de position, se croisa les bras sur la poitrine.

Juste à ce moment, l'on frappa à la porte.

- Entrez, dit Thorin, toujours sans lever la tête.

Les garçons entendirent la porte s'ouvrir puis une voix féminine s'élever :

- Tu es encore là ? Sais-tu où se trouvent les...

Dis s'interrompit brusquement en avisant ses fils, dont l'attitude et la position étaient sans équivoque. Sa voix était tout à coup beaucoup moins cordiale lorsqu'elle poursuivit :

- Allons bon ! Qu'ont-ils encore fait ?!

Thorin n'eut pas le loisir de répondre car Kili, plein d'espoir, se tourna aussitôt vers sa mère, espérant qu'elle allait intervenir d'une manière ou d'une autre. Ce faisant, ce fut le regard de son oncle qu'il croisa... et cela le convainquit aussitôt de reprendre sans murmurer sa position initiale !

Dis soupira. Sans se cacher, elle. Par principe, elle ne faisait jamais de réflexion à son frère devant ses enfants. Ni devant quiconque, d'ailleurs. Lorsqu'il lui arrivait de s'opposer à lui, elle le faisait en privé. S'assurant d'un regard que ses garçons regardaient toujours droit devant eux, elle leva les yeux au ciel et adressa à Thorin une question muette. A laquelle il répondit en levant deux doigts. Dis grimaça mais ce fut d'un ton égal qu'elle dit, d'une manière très naturelle :

- Tâche de me les renvoyer avant demain matin.

Puis elle s'en alla.

Kili faillit pousser un gémissement d'horreur ! Demain matin ! Ils n'allaient quand même pas rester là toute la nuit ?! Il n'en pouvait déjà plus, comment pouvait-il espérer tenir le coup ?! D'ailleurs, cela faisait au moins… au moins… cela faisait déjà des heures et des heures ! qu'ils étaient là, il en était sûr ! Il se dandina de plus belle, le moral au fond des bottes.

Fili essayait de passer le temps et d'oublier l'inconfort de la situation en pensant à quelque chose de drôle. Il y réussit un peu trop bien, en se remémorant la cabriole spectaculaire de Burli quelques jours plus tôt. Ah ! Ah ! Aussi, s'il n'avait pas été ivre, il aurait regardé où il mettait ses pieds et ne serait pas tombé. N'empêche, de quelle magnifique figure acrobatique les avait-il tous régalés ! Là-dessus Fili se hâta de porter sa main à sa bouche, parce qu'il avait été à un cheveu de rire tout haut. Et s'il y avait bien une chose dont il n'avait pas envie, c'était que Thorin prolonge la punition ! Ca, ça n'aurait rien, mais alors rien de drôle ! Il entendit son oncle bouger : sans doute alerté par son mouvement, il devait s'être retourné pour regarder ce qui se passait. Fili fut content qu'il ne puisse voir son visage et s'efforça de se tenir aussi droit et immobile qu'un arbre dans la forêt, les bras sagement rangés le long du corps.

Kili faisait alternativement passer son poids d'une jambe sur l'autre pour les dégourdir. Chaque minute passait avec une lenteur extrême et même le silence lui pesait. Ce n'était pas possible, plongé dans ses écritures son oncle avait dû oublier qu'ils étaient là ! N'y tenant plus, prenant bien garde de ne pas tourner la tête, l'enfant chuchota :

- Thorin….

- Non, Kili, fut la réponse, brève, toujours accompagnée du crissement exaspérant de la plume.

Fili commençait à détester cordialement ce maudit mur, juste parce qu'il devait rester là à le regarder. Non mais c'est vrai ! Qu'y a-t-il de plus inintéressant qu'un mur ? Un autre mur, peut-être ? ironisa intérieurement le garçon. Faudrait voir… Il devrait suggérer à Thorin de leur permettre d'intervertir leurs places, à Kili et lui… histoire de vérifier ! Naturellement, Fili savait parfaitement qu'il ne se risquerait jamais à proposer cela à son oncle, ni aujourd'hui ni un autre jour, mais il fallait bien passer le temps ! Bon, sérieusement, il allait les obliger à rester là encore longtemps ?

Thorin cessa d'écrire, reposa doucement sa plume et leva les yeux vers Kili. Un sourire joua sur ses lèvres. Le gamin se dandinait d'un pied sur l'autre et, même de là où il se trouvait, son oncle voyait que sans oser tourner franchement la tête, il jetait constamment des regards furtifs de droite et de gauche, soit dans l'espoir de tromper l'ennui soit, qui sait ? Au cas où une miraculeuse échappatoire lui serait subitement apparue.

Sans bruit, Thorin pivota sur lui-même pour regarder Fili. Ce dernier se tenait très droit, sa chevelure blonde, étalée sur ses épaules, renvoyant les lueurs chatoyantes du feu. Digne et fier, il supportait sa punition sans broncher et attendait, stoïque, le mot qui le libèrerait. Thorin sentit une bouffée de fierté l'envahir. Il savait que Fili ne lui obéissait ni par peur, ni même par devoir, mais par amour et par respect, parce qu'il lui reconnaissait, en toute simplicité, le droit de les aimer, son frère et lui, comme celui de les réprimander s'il estimait devoir le faire. Et en dépit de tout son orgueil, Thorin se sentait parfois humblement reconnaissant d'un tel présent. - Vous pouvez y aller, les garçons, dit-il d'un ton calme.

Fili se détourna calmement du mur, la tête haute, tandis que Kili, avec un cri de joie, bondissait vers lui comme un cabri.

- Allez, dit Thorin. Votre mère vous attend.

Il les regarda sortir, un sourire aux lèvres. Puis ses pensées revinrent à Fili. Fili avait l'étoffe d'un très grand roi, c'était chaque jour plus évident. A ceci près qu'il lui manquerait toujours l'essentiel : un royaume.

Thorin se leva et se mit à faire les cent pas devant la cheminée. Cela faisait un peu plus de quatre ans maintenant qu'ils s'étaient tous installés dans les Montagnes Bleues. Le village qu'ils avaient construit dans un premier temps avait peu à peu été démoli et les matériaux récupérés à mesure que les nains s'installaient dans les galeries et les salles qu'ils avaient patiemment creusées dans le ventre de la montagne (bien que les travaux se poursuivent toujours). Ils avaient à présent un nouveau foyer et, même s'il fallait encore travailler pour les hommes, Thorin, assisté de Balin qui était aussi sage qu'avisé, avait commencé à nouer des relations commerciales ici et là qui à terme leur permettraient, à tous, de prospérer par eux-mêmes.

Certes, le travail accompli était plus que satisfaisant. Mais tout de même. Que pouvait espérer Fili de l'avenir ? Un jour, il prendrait la tête de leur peuple, oui, bien sûr, mais encore ? Il serait donc condamné à arbitrer des conflits et veiller sur le commerce ? Les Montagnes Bleues ne recelaient pas beaucoup de richesses, dans leurs entrailles. Les nains avaient découvert quelques filons d'argent, certes, c'était même la base de leur prospérité renaissante ! Mais rien, rien qui s'approche un tant soit peu des splendeurs et des richesses d'Erebor. Vraiment, Fili méritait mieux.

Hélas, pour l'heure Thorin n'était guère en mesure de le lui offrir !

Avec un soupir, il se rapprocha de sa table de travail et grinça des dents en voyant le désordre qu'avaient mis les garçons dans ses parchemins. Fichus gamins ! Mais bah... au fond, c'était bon de les voir si débordants de vie et toujours partants pour de nouvelles "aventures". Pas de tout repos, certes. Il semblait toujours qu'une nouvelle catastrophe était sur le point de devoir se produire. Fili avait une imagination débordante et Kili... eh bien, Kili semblait s'ingénier à se fourrer dans des situations impossibles ! Thorin avait parfois l'impression de vivre en permanence sur le bord d'un volcan prêt à exploser. Cependant, il fallait le reconnaître : ces deux diablotins étaient devenus le centre de son existence et c'était bien souvent, au cours des difficiles années qui s'étaient écoulées depuis le massacre de la Moria, qu'il avait puisé dans leur présence la force et le courage d'aller de l'avant.

Toute médaille a son revers, après tout.