MAUVAISE PLAISANTERIE
Deuxième chapitre en mode "retour dans le passé". Qui a dit que Fili avait toujours été un garçon exemplaire ? Pas moi en tous cas ! Comme dirait l'autre : "il faut bien que jeunesse se passe" (pour ceux et celles qui suivent l'histoire depuis un moment et ont lu les derniers chapitres, vous savez que Kili non plus n'est pas exemplaire... et un jour viendra sans doute où je vous raconterai l'enfance de Thorin... pas mieux bien que dans un genre totalement différent ! (mais pas tout de suite).
000OOO000
Fili devait se souvenir longtemps de la correction que son oncle lui avait administrée ce jour-là. Parole, deux jours plus tard ses fesses le cuisaient encore ! Deux jours qu'il avait passé à se morfondre, enfermé dans sa chambre, à ronger son frein. Mais, bien que de mauvaise grâce, le jeune garçon devait admettre qu'il l'avait mérité. Et chaque fois qu'il regardait son petit frère, il était assailli par le remords.
Ce ne devait pourtant être qu'une plaisanterie, à la base… une plaisanterie de mauvais goût, d'accord, cependant jamais Fili n'aurait imaginé que cela irait aussi loin ! Il avait voulu faire peur à Kili. Oui c'était idiot, oui c'était une très mauvaise idée... et il s'en était bien repenti depuis !
Dans l'une des galeries de la cité souterraine que les nains étaient encore en train d'aménager, un pont de fortune enjambait une longue crevasse à la profondeur inconnue. Un jour, un vrai pont de pierre franchirait le vide, pour l'heure ce n'était qu'une passerelle de bois jetée d'un bord à l'autre.
Les enfants de la cité n'avaient pas la permission de venir jouer à cet endroit, pas tant que les travaux ne seraient pas terminés mais, naturellement, tous les jeunes nains s'efforçaient de venir jeter un coup d'œil en cachette de temps en temps. Fili et Kili ne faisaient pas exception à la règle. En ce funeste après-midi, Kili s'amusait à sauter sur la planche qui enjambait le vide pour la sentir vibrer et tressauter sous son poids. Pendant ce temps-là, longeant la crevasse, son frère aîné s'approchait de la paroi de la galerie, à cinq ou six mètres à droite de la passerelle. A cet endroit, la muraille de roc s'ouvrait devant la faille béante du sol qui se poursuivait vers les profondeurs mystérieuses de la montagne. Curieux, Fili se pencha pour voir si elle allait encore loin. Son regard se perdit vainement dans l'obscurité puis accrocha quelque chose qui éveilla aussitôt l'intérêt du garçon : à un mètre vingt environ de lui, au-delà de la galerie dans laquelle il se trouvait, il remarqua une dépression dans la paroi rocheuse, à sa hauteur, comme s'il y avait un autre tunnel ou une grotte adjacente. Il semblait possible de l'atteindre au prix de quelques acrobaties car Fili repéra des endroits où poser la pointe de ses pieds et des irrégularités du roc dans la paroi où se tenir.
Avec la confiance et surtout l'inconscience de ses 12 ans, le jeune nain estima qu'il n'y avait pas grand danger à essayer. Il parvint jusqu'à l'ouverture qu'il avait repérée et eut de la chance : car son pied glissa et il serait sans doute tombé dans le vide s'il n'avait pu se retenir au rebord de la petite cavité qu'il venait d'atteindre. Il s'y hissa, le cœur battant un peu plus fort qu'à l'ordinaire, réalisant du même coup son imprudence. Et il n'alla pas plus loin car son « tunnel » n'était qu'une niche irrégulière, dépourvue du moindre intérêt. Un peu déçu et encore sous le coup de la frayeur, Fili fit la moue. Et puis, il avisa un quartier de roc qui semblait prêt à se détacher de la paroi, à l'entrée de la « niche » et, par jeu, le poussa du pied, pesant de tout son poids, pour le faire tomber tout à fait. Ce fut à l'instant précis où il parvenait à ses fins et que le bloc de pierre dégringolait dans la crevasse qu'il lui vint cette idée stupide qu'il n'avait aucunement préméditée : il poussa un hurlement qui se mêla au bruit de la pierre qui tombait en heurtant les parois, tout en se rejetant en arrière pour se dissimuler à la vue de son frère, lequel venait de se retourner d'un bond.
Selon Fili, les choses ne devaient pas aller plus loin. D'ici quelques instants il se manifesterait, Kili râlerait comme un pou en disant qu'il lui avait fait peur et tout serait fini. En effet, Kili avait violemment sursauté en entendant simultanément le cri de son frère et le bruit du roc dévalant dans la crevasse. Le sang se retira de son visage et il se pencha anxieusement au-dessus du vide :
- Fili ?! FILI !?
Fili rit sous cape et ne broncha pas, pas encore.
La voix de Kili, soudain suraiguë, lui vrilla presque les tympans lorsqu'il hurla à nouveau :
- FILIIIII !
Le timbre de l'enfant exprimait bien plus que de la terreur : l'horreur à l'état pur. Fili eut aussitôt honte de lui-même et commença dès cet instant à regretter sa plaisanterie.
- Kili, dit-il en se glissant au bord de la « niche » dans laquelle il se cachait.
Mais Kili ne l'entendit pas : il venait d'éclater en sanglots et de s'enfuir à toutes jambes, complètement affolé.
- Zut ! pesta l'aîné. Kili !
Peine perdue, le petit nain devait être trop épouvanté et trop bouleversé pour l'entendre.
Fili s'adressa à lui-même de sévères reproches, s'extirpa de sa cachette et regagna la galerie aussi vite que cela lui fut possible. Malgré tout, le temps qu'il y parvienne Kili était loin.
- Zut, zut !
Le petit allait certainement courir tout droit chez leur mère pour lui raconter ce qui était arrivé, ou du moins ce qu'il croyait qu'il était arrivé. Aïe ! Dis n'allait sûrement pas apprécier ! Eh bien ! S'il recevait une paire de claques, Fili ne pourrait s'en prendre qu'à lui-même ! Dans l'immédiat, il se souciait bien davantage de rassurer son frère que du reste.
- Kili ! Kili, attends ! cria-t-il en se précipitant à sa poursuite.
Il courut jusqu'aux appartements qu'occupait sa famille, sans voir trace de son cadet, ce qui l'étonna un peu. Essoufflé, il se rua à l'intérieur et… n'y trouva personne.
- Kili ?! Mère !
Décidément personne. Inquiet, Fili pensa que Kili l'avait précédé de quelques minutes et qu'il était reparti aussitôt à la recherche de Dis. Il n'était peut-être pas trop tard pour le rattraper. A condition toutefois de savoir où il était allé. Tout en repartant en courant, Fili faisait mentalement la liste des divers endroits où pouvait se trouver sa mère. Si Kili la trouvait avant lui et lui racontait son histoire, Dis allait à son tour s'affoler. Il fallait absolument mettre un terme à cette lamentable histoire. Fili n'était pas fier de lui ! Tout en repartant en courant à travers la cité, il imagina sa propre réaction si Kili lui avait fait une blague pareille…. Eh bien il n'apprécierait pas du tout ! C'était définitivement stupide ! Et inutilement cruel.
Or, Fili joua de malchance, car tandis qu'il recherchait sa mère, Kili de son côté s'était directement mis en quête de son oncle et eut, lui, l'opportunité de le trouver rapidement.
- Thorin ! Thorin !
En larmes, l'enfant bouscula tous les nains présents sans songer à s'excuser pour se précipiter vers son oncle et s'accrocher à lui, livide de terreur.
- Oh, Thorin !
- Kili, je suis occupé ! le tança le prince.
Cramponné à ses vêtements, le gamin leva sa frimousse bouleversée vers lui et hoqueta désespérément :
- F-F-Fili…. Fi-Fili… i-i-il….
- Il est arrivé quelque chose à Fili ? demanda Thorin, brusquement inquiet. Où est-il ?
- I-il est t-t-t-om-tombé….
Le corps de l'enfant tremblait violemment et les mots s'entrechoquaient dans sa bouche.
- Tombé ? Où ça ? demanda Thorin, de plus en plus inquiet.
- D-dans le rav-ravin…
Thorin se sentit blanchir.
- Montre-moi, dit-il d'une voix brève.
OooO
Fili n'avait toujours pas trouvé sa mère et il commençait sérieusement à s'inquiéter : Kili allait forcément raconter son histoire à quelqu'un, lequel ne resterait pas sans réagir. Décidément, cette plaisanterie de mauvais goût allait trop loin ! Il comprit que le pire était arrivé lorsque, après avoir longuement erré à la recherche de Dis sans le moindre résultat il revint à l'une des artères principales de la cité naine et vit des nains au visage fermé courir en tous sens en échangeant rapidement des nouvelles et des consignes :
- … accident… tombé dans la crevasse… cordes pas assez longues, dépêchons !
Fili sentit le cœur lui manquer.
- Oh non ! murmura-t-il, atterré.
Sans se soucier de rassurer quiconque dans l'immédiat, il reprit sa course et galopa jusqu'à la galerie en construction. Un seul regard lui apprit qu'il était bien trop tard pour minimiser les choses : des nains portant des casques de mineurs nantis de bougies étaient déjà descendus dans la crevasse à sa recherche, l'appelant à qui mieux mieux. Certains étaient même déjà remontés, attendant des cordes plus longues. Fili comprit instantanément qu'il allait avoir de très gros ennuis. Il repéra sans difficulté la silhouette familière de Thorin et s'approcha, la gorge sèche. Il n'eut pas le loisir de dire quoi que ce soit car Dwalin, qui se tenait près de son ami, tourna soudain la tête, l'aperçut, ouvrit des yeux ronds et serra brusquement le bras de Thorin avant de lui désigner l'enfant d'un mouvement du menton.
Lorsque son oncle se retourna, Fili, malgré son inquiétude, éprouva de nouveaux remords : il ne se souvenait pas avoir jamais vu à Thorin un visage aussi défait. Ses cheveux embroussaillés tombaient en masse hirsute sur ses épaules, sa chemise maculée de terre était à demi ouverte (ou déchirée ?) et Fili se demanda ce qu'il avait fait pour se retrouver dans cet état. Sans doute avait-il tenu à descendre lui-même dans la faille rocheuse, désespérant de retrouver son neveu en un seul morceau.
- Fili… émit Thorin d'une voix rauque, presque basse.
- Je…je… bafouilla le jeune garçon, dont le cœur tambourinait entre ses côtes. Je suis là…
C'était les paroles les plus stupides qu'il ait jamais prononcées mais il ne put rien trouver d'autre. Thorin fut si vite auprès de lui que Fili se demanda un instant comment il avait fait.
- Tu es blessé ?
- Je… non… je… Thorin, c'est… tu... tu vas te mettre en colère mais... mais… voilà… en… en fait… c'était une… une blague….
Durant un instant qui parut à Fili interminable, Thorin le regarda fixement, sans ciller. Puis il battit plusieurs fois des paupières, à la façon de quelqu'un qui a du mal à se convaincre de la réalité de ce qu'il vient d'entendre.
- Pardon ?! demanda-t-il enfin d'une voix grondante qui semblait provenir du fond de sa poitrine.
- Je sais que c'était idiot… j'ai… j'ai voulu faire peur à Kili… c'est tout…
Devant le regard de Thorin qui virait au noir anthracite, Fili eut bonne envie de s'enfuir à toutes jambes. Mais il lui restait suffisamment de bon sens pour savoir que cela ne servirait strictement à rien ! Et suffisamment de fierté pour refuser de fuir devant l'inéluctable.
OooO
Thorin avait les réflexes d'un guerrier. Si léger que soit le bruit de la porte de sa chambre qui s'entrouvrait, cela suffit à le tirer du sommeil. Il ne bougea pas, entendit le battant se refermer puis un petit bruit de pas traverser la pièce. Kili. Le gamin contourna le lit, souleva les couvertures puis se glissa dessous. Alors seulement Thorin prit la parole :
- Quelque chose ne va pas, Kili ?
Un silence. Puis un petit reniflement dans la demi-pénombre, les braises du feu mourant, dans la cheminée, ne dispensant plus qu'une faible luminosité.
- J'ai rêvé que Fili était tombé dans le grand trou et qu'on ne le retrouvait pas, chuchota enfin l'enfant.
Thorin soupira. Il aurait dû s'en douter ! Il se tourna de manière à pouvoir passer un bras autour de son neveu et l'attira près de lui. Il le sentit trembler.
- Mais tu sais que ce n'était qu'un mauvais rêve, n'est-ce pas ? fit-il. Fili a seulement voulu te faire peur. Il y a très bien réussi, d'ailleurs, ajouta-t-il entre ses dents. Tu sais bien qu'il est toujours parmi nous.
- Oui mais j'ai rêvé que... que…
Thorin maugréa quelque chose à propos de Fili, de ses plaisanteries idiotes et de leurs conséquences et cela parut finir de terrifier le petit nain, qui avait sans peine discerné la colère dans la voix de son oncle et se blottit contre lui, pareil à un chaton se nichant dans la chaleur de sa mère.
- Je crois que Fili ne… ne savait pas que…. que ça se passerait comme ça… chuchota-t-il en s'efforçant de mettre de la conviction dans sa voix.
Kili était complètement bouleversé. A juste titre, sans doute. Et bien qu'il en veuille beaucoup à son frère pour ce qui était arrivé (jamais il n'aurait cru que Fili pourrait, volontairement, lui faire une telle peur et lui causer un tel chagrin !), il ne pouvait s'empêcher de vouloir le protéger d'une nouvelle flambée de colère de la part des adultes.
L'enfant était passé par tant d'émotions violentes ce jour-là qu'il ne parvenait pas à retrouver son calme. Dis elle-même n'était pas parvenue à le calmer lorsque dans l'après-midi Balin était venu la chercher chez l'amie avec laquelle elle passait un moment. Avec autant de ménagement qu'il est possible à un nain, il avait expliqué à la princesse que l'on craignait que Fili ait eu un accident et que Kili, traumatisé, avait grand besoin d'elle pendant que Thorin mettait tout en œuvre pour retrouver l'aîné des garçons.
Dévorée d'anxiété, la naine avait ramené Kili chez eux où une longue et cruelle attente avait commencé. Kili pleurait sans discontinuer et hurlait lorsque sa mère faisait mine de s'éloigner de lui. Enfin, Thorin était arrivé… accompagné d'un Fili miraculeusement indemne (c'est du moins ce que la mère et l'enfant avaient tout d'abord pensé) mais n'en menant visiblement pas large !
- Fili !
Kili s'était rué dans les bras de son frère tandis que Dis, les jambes coupées, se laissait tomber sur un siège avant de tendre les bras à son fils aîné.
- Que s'est-il passé ? Tu n'es pas blessé ?
En deux mots, Thorin les avait mis au courant. Fili avait encore dans les oreilles les paroles tranchantes de son oncle un moment plus tôt :
- Jamais je ne t'aurais cru capable d'une plaisanterie pareille, Fili... si on peut appeler ça une plaisanterie !
Il n'était pas près d'oublier non plus le regard de sa mère ! Un regard blessé et incrédule à la fois tandis que Kili s'écartait brusquement de lui, des larmes roulant encore sur son visage, les yeux écarquillés de stupeur, l'interrogeant en même temps du regard, comme s'il attendait, espérait un démenti.
- Tu trouves ça drôle ?! avait seulement articulé Dis. Fili, sérieusement, tu as vraiment cru que... est-ce que tu réalises... tu penses peut-être que la perspective de ta mort peut nous sembler amusante ?! Ou même le fait que tu sois peut-être sérieusement blessé ?
- Non, Mère.
Fili baissait les yeux, honteux.
- Je veux dire... je ne croyais pas… je suis vraiment désolé, termina-t-il, piteux.
Kili, tout d'abord consterné, avait fini par se détourner de son frère aîné avec une expression tellement blessée que Fili avait senti son cœur se briser.
Le petit nain était resté inconsolable toute la soirée, n'avait plus prononcé un mot et avait à peine pu manger. Pourtant, maintenant que le plus gros était passé et qu'il avait commencé à se rassurer, il ne pouvait s'empêcher de plaider doucement la cause de son grand frère, la voix un peu tremblante :
- Thorin ?
- Chhhhtttttt. N'ai pas peur, Kili. C'est terminé. Tu n'as rien à craindre. Ton frère ne va pas disparaître et tout est fini. Chht. Il faut dormir, maintenant. Tout va bien. Tout va bien.
Bercé par la voix de son oncle, Kili commençait à fermer les yeux et à s'assoupir. Il renifla pourtant encore une fois et marmonna, à demi endormi :
- Je peux dormir avec toi ? J'ai pas envie...
Le reste de la phrase se perdit dans un marmonnement inintelligible. Kili voulait dire qu'il préférait ne pas partager la chambre de Fili cette nuit-là. Certes, il ne souhaitait pas que son frère subisse de représailles supplémentaires, mais il lui tenait toujours rancune pour ce qui était arrivé. Et surtout, il en était profondément blessé.
- Dors, petit Kili, murmura Thorin.
Très doucement, il drapa les couvertures autour de l'enfant et, le sentant terriblement agité, même dans son demi sommeil, il se mit à fredonner tout bas dans le noir pour l'apaiser, jusqu'à que les reniflements qui échappaient au jeune garçon, même endormi, s'espacent et se calment et que le corps qui tressaillait sans cesse se détende enfin.
OooO
Fili avait passé une mauvaise nuit. Et pas uniquement parce qu'il avait choisi de dormir sur le ventre de manière à ménager son postérieur échauffé ! En fait, il se sentait moralement très mal. Même sa propre estime de soi en avait pris un coup. Par ailleurs, il était bourrelé de remords à l'endroit de Kili principalement, et de ses proches en général. Son jeune frère avait filé se coucher avant lui, sans l'attendre et sans décrocher un mot, ce qui ne lui ressemblait guère. Fili avait compris pourquoi en découvrant que Kili s'était installé dans son lit en lui tournant ostensiblement le dos. Lorsqu'il avait voulu lui parler, le gamin avait tiré ses couvertures sur sa tête pour bien montrer qu'il refusait tout dialogue. Une ou deux heures plus tard, Fili n'aurait su dire, il avait entendu son frère se lever. Il n'était pas revenu et l'aîné en avait déduit qu'il avait décidé de finir sa nuit ailleurs. Il savait très bien pourquoi.
Malgré lui, le garçon avait senti ses yeux le picoter. Il se remémora ensuite le visage de Thorin au bord de la crevasse, puis le regard de sa mère lorsqu'elle avait appris ce qui était arrivé. Fili serra les poings, poussa un énorme soupir et enfouit son visage dans son oreiller. Il ne comprenait toujours pas ce qui lui avait pris. Comment avait-il pu infliger cela à Kili ?! Et par ricochet aux autres membres de sa famille ?
Il avait mal dormi, d'un sommeil agité peuplé de rêves déplaisants. A son réveil, bien qu'il s'y soit attendu il sentit son cœur se serrer de manière douloureuse en constatant que le lit de son frère était vide et froid. Après quoi il se souvint que lui-même était consigné dans sa chambre pour deux jours et, bien que d'une certaine manière il en éprouve un certain soulagement (il avait tellement honte de lui qu'il préférait ne voir personne et rester caché dans son coin), cela le démoralisa encore un peu plus car il songea que Kili allait l'éviter durant tout ce temps et ne lui laisserait donc aucune chance de lui faire part de ses regrets.
Fili entrouvrit la porte avec précaution et tendit l'oreille. Aucun bruit. Il se coula à l'extérieur et passa aux toilettes avant de revenir furtivement à sa chambre. Non pas qu'il craigne d'être surpris, il savait parfaitement que personne ne lui reprocherait d'être allé se soulager ! Mais il ne se sentait pas le courage d'affronter Dis ou Thorin pour le moment. Histoire de se distraire, il essaya de deviner auprès duquel des deux son frère avait été se réfugier. Puis il entendit sa mère quitter sa propre chambre et gagner la pièce principale. Sur la pointe des pieds, Fili se glissa à nouveau dans le corridor et alla rapidement jeter un coup d'œil dans la pièce que Dis venait de quitter, en se disant que puisque personne ne l'avait vu la première fois il pourrait toujours prétendre vouloir aller aux toilettes si on le surprenait. La chambre de sa mère était vide. Bien, il savait à présent où se trouvait Kili ! Fili regagna à nouveau sa chambre en soupirant. Il aurait adoré rejoindre son frère et son oncle, comme cela lui était parfois arrivé par le passé. Il se glisserait dans la chambre à pas de loup, sans faire de bruit et sans les alerter (bien qu'il ait parfois soupçonné Thorin de faire semblant), puis bondirait sur le lit en poussant un léger cri, histoire de les voir s'éveiller en sursaut. L'un comme l'autre ferait semblant de râler et de se plaindre, et on ne peut plus dormir, non ? et si Thorin était de très bonne humeur, cela finirait en bataille d'oreillers.
Fili soupira. Inutile d'y songer aujourd'hui. Kili n'avait aucune envie de le voir ni sans doute de jouer et Thorin ne serait PAS de bonne humeur ! Il renverrait son neveu dans sa chambre et s'il était vraiment en rogne il pourrait très bien décider d'allonger sa pénitence, ce qu'à tout prendre le garçon préférait éviter. Quoique…. Soudain, le petit démon de la révolte s'agita dans le cœur du jeune garçon. D'accord, les siens avaient toutes les raisons de lui en vouloir ! Oui, il avait eu tort ! Oui, à leur place il le prendrait très mal aussi mais quand même ! Kili aurait tout de même pu lui permettre de s'excuser, non ?! De l'écouter ? Ah mais non ! Môssieur jouait les divas blessées ! Eh bien ! Puisqu'il en était ainsi ! Tant pis pour ce que dirait ou ferait Thorin ! Le rouge aux joues, Fili rouvrit sa porte sans chercher à en atténuer le bruit et marcha résolument vers celle de la chambre de son oncle. Il se glissa dans la pièce et sans chercher à étouffer le bruit de ses pas marcha jusqu'au pied du lit. Son coeur se serra lorsqu'il regarda Kili : couché sur le côté, la bouche ouverte, il dormait encore à poings fermés. S'il tournait le dos à son oncle, lequel s'était installé tout au bord du matelas pour lui laisser de la place, le gamin avait cependant posé sa tête sur le bras étendu de Thorin, dont il serrait les doigts entre les siens. Fallait-il qu'il ait eu besoin d'être rassuré ! Fili se sentit soudain exclu. Dans l'abandon du sommeil, ces deux-là se ressemblaient terriblement, réalisa-t-il soudain. Dis et Thorin affirmaient que Kili ressemblait à Frérin. Mais après tout, Fili avait toujours entendu dire que Thorin et son frère se ressemblaient beaucoup aussi ! Dans le contexte particulier des funestes événements de la veille, le jeune nain eut l'impression d'être à part. Presque un intrus. Cela ne lui plut absolument pas ! Et le conforta dans l'idée de mettre son plan à exécution. Sans bruit, il se pencha et déborda les couvertures au pied du lit. Puis il les tira brusquement vers lui, et même sur lui, s'en recouvrant totalement tout en écartant largement les bras :
- Hoûûûû ! rugit-il d'une voix caverneuse. Je suis le fantôme des nains d'antan !
- Méééé ! piailla Kili sans ouvrir les yeux et en tâtonnant à la recherche de ses couvertures afin de les tirer à nouveau sur lui.
Ne parvenant pas à ses fins, il se décida à soulever ses paupières, puis à les frotter, enfin à s'asseoir en bougonnant :
- Idiot ! grogna-t-il en regardant la silhouette recouverte de couvertures qui se campait dans une pose théâtrale au pied du lit.
- Va dans ta chambre, Fili, dit Thorin à ses côtés, sans élever la voix. Et restes-y !
- Nooooonnn ! répondit le pseudo fantôme en s'efforçant de prendre une voix sépulcrale et en agitant les bras. Je suis venu te dire, ô roi des nains, que Fili regrette de vous avoir fait peur et qu'il faut le laisser sortir aujourd'hui !
Fili savait qu'il jouait avec le feu et qu'il risquait de s'en mordre les doigts, il savait de manière encore plus certaine que Thorin ne reviendrait pas sur sa décision, mais c'était plus fort que lui. Et puis surtout…. il se tourna, au jugé car il ne voyait rien sous l'épaisseur des couvertures, vers son frère et ajouta avant que son oncle ait pu renchérir :
- Et toi, enfant des rois, tu dois savoir que…
Là, la voix de Fili se fêla. Il laissa retomber ses bras et ajouta, beaucoup plus bas :
- Excuse-moi, Kili. Je suis désolé de t'avoir joué ce mauvais tour. Je ne voulais pas te faire aussi peur, je te le jure.
- Fili ! fit sévèrement Thorin.
Le garçon rejeta enfin son harnachement, de dessous lequel il apparut les cheveux ébouriffés, jeta un coup d'œil incertain à Kili qui semblait perplexe et enfin se dirigea vers la porte sans oser insister davantage. Il regagna sagement sa chambre et, n'ayant rien d'autre à faire, s'allongea sur son lit, les mains croisées sous sa tête, en se demandant simultanément s'il y aurait des conséquences à ce qu'il venait de faire côté Thorin et si Kili allait accepter de lui pardonner. Il attendit une bonne dizaine de minutes avant que la porte s'ouvre. Kili entra, l'air incertain, lui jeta juste un regard et entreprit de s'habiller. Fili respira longuement, compta jusqu'à vingt et demanda d'un ton qu'il s'efforça de rendre neutre :
- Tu ne me parles plus ?
- Non, répondit Kili.
- Ah bon.
Kili finit de s'habiller, mal à l'aise, évitant toutefois ostensiblement de regarder en direction de son frère aîné. Traînant les pieds, il se dirigea à nouveau vers la porte et Fili jugea le moment opportun pour demander encore :
- C'est à cause de moi que tu as été dormir avec Thorin ?
L'enfant ne répondit pas. Au moment où il ouvrait la porte, le prince aux cheveux blonds ajouta :
- Je ne sais vraiment pas ce qui m'a pris. J'aurais détesté qu'on me fasse ce genre de blague. Je suis sincèrement désolé, Kili.
Kili sortit sans répondre et Fili demeura immobile, à fixer le plafond. La porte se rouvrit et son frère passa la tête dans la pièce :
- Mère dit que tu dois venir déjeuner, dit-il.
Il referma la porte. Fili se redressa sans enthousiasme, en grimaçant un peu car le bas de son dos demeurait sensible, et traîna lui aussi les pieds jusqu'à la pièce principale pour s'asseoir à table sans un mot. Il constata cependant que tout en mangeant son frère s'agitait nerveusement et lui lançait de fréquents regards, lourds de reproche et emplis de questions.
- Tiens-toi donc tranquille, Kili, finit par dire Thorin, agacé. On croirait que tu t'es assis sur une fourmilière ! Finis de manger, dépêche-toi.
La journée fut interminable pour Fili, qui dut rester dans sa chambre jusqu'au soir, ne sortant que pour aller aux toilettes et pour manger. Et lorsque le soir venu il vit Kili prendre ses vêtements de nuit et s'en aller sans dire un mot, il éprouva une furieuse envie de pleurer, qu'il refoula à grand-peine. Il était bien conscient d'avoir ébranlé la confiance que son frère avait en lui et cela lui semblait infiniment plus terrible que n'importe quelle punition. Désespéré, il se demanda si son frère lui pardonnerait un jour, s'il pourrait à nouveau avoir foi en lui, et il se fourra dans son lit le cœur terriblement gros.
OooO
Lorsque Thorin gagna sa chambre à son tour, il découvrit Kili couché dans son lit avec son expression têtue. Le prince nain secoua la tête :
- Allons ! fit-il. Ce n'est pas raisonnable. Tu dois aller dormir dans ton lit, maintenant. Tu ne feras plus de cauchemar, j'en suis sûr.
- J'ai pas envie. Je veux rester là.
- Non, Kili.
Thorin s'assit sur le lit et poursuivit :
- Tu as suffisamment fait la tête, tu ne crois pas ? Tu fais certainement de la peine à Fili en agissant ainsi.
Kili lui jeta un regard indigné :
- Toi aussi tu es fâché contre lui ! protesta-t-il.
- Mais je ne fais pas pour autant comme s'il n'existait pas.
Pas de réponse.
- Viens là, dit Thorin.
Il prit l'enfant contre lui et reprit avec gravité :
- Tu l'as dit toi-même hier soir : Fili ne pensait pas que ça se passerait comme ça. C'était une sale blague, une chose idiote qu'il a faite sans réaliser les conséquences. Quand tu as cru qu'il était tombé, il t'a appelé mais tu ne l'as pas entendu. Il me l'a dit.
Kili baissa les yeux en se mordillant les lèvres.
- J'ai cru qu'il était mort, dit-il très bas.
- Je sais. Je l'ai cru aussi.
L'enfant releva son regard pour croiser celui de son oncle :
- Je suis fâché contre lui, moi aussi, dit-il.
- Oui, Kili. C'est normal. Mais à présent, c'est passé. Et je crois que Fili est très malheureux de voir que tu l'évites et que tu refuses de lui parler. Est-ce que c'est ce que tu veux ?
Kili réfléchit longuement à la question.
- Non, dit-il enfin.
- Alors tu devrais aller le lui dire, mon garçon. Dis-lui la simple vérité dis-lui exactement ce que tu ressens, ça vous fera du bien à tous les deux, je crois.
Kili ne paraissait pas convaincu.
- Mais si je lui dis ça, émit-il enfin, après je pourrais venir dormir avec toi quand même ?
- Allons, Kili ! Tu n'es plus un bébé ! Tu ne vas pas commencer à faire des caprices, tout de même ? Tu vas dormir dans ton lit et demain tout ira bien mieux. Tu verras.
L'ai buté, Kili secoua négativement la tête.
- Ah ! fit Thorin. C'est comme ça !
Il empoigna soudain l'enfant à bras le corps et se leva, soulevant Kili qu'il emporta vers sa chambre malgré ses protestations. Tel fut le spectacle que découvrit Fili lorsqu'il se redressa en entendant la porte s'ouvrir : Thorin portait une sorte de paquet gesticulant qui, quoique riant à moitié, récriminait tout son saoul. Un paquet que le prince nain déchargea sur son lit en disant :
- Chacun chez soi ! Et tâchez de vous expliquer une bonne fois !
Puis il sortit. Au moment de refermer la porte, il adressa un léger clin d'œil à Fili dont le moral remonta aussitôt de quelques degrés.
- Tu as l'air malin ! lança-t-il à son frère sur un ton moqueur.
- Parce que toi tu crois que tu l'es, malin ?!
Fili fit mine de réfléchir avant de répondre avec superbe :
- Oui. Plus que toi, en tous cas.
- C'est toi qui le dis ! Et qui est-ce qui fait des blagues complètement idiotes, hein ?
Fili se rembrunit aussitôt.
- Ecoute…. commença-t-il.
Mais Kili secoua vigoureusement la tête, avant de prendre son air obstiné et de se croiser les bras sur la poitrine. Il ressemblait à une version miniature de Thorin. Décidément.
- J'ai pas envie ! décréta-t-il.
Il n'avait pas encore surmonté le choc. La peur qu'il avait éprouvée, l'horreur qui l'avait envahi la veille étaient encore très vives dans son esprit et il ne savait pas comment les gérer. Il se sentait perdu, partagé... trompé.
Fili prit son courage à deux mains et, sans paraître prendre garde à l'attitude de son frère, s'expliqua longuement, insistant sur le fait qu'il n'avait jamais voulu lui causer une telle frayeur et un tel chagrin, ni à lui ni à quiconque, que les choses avaient dérapé, qu'il avait couru derrière son frère pour le rassurer et tout lui expliquer mais n'avait pas réussi à le rejoindre. Kili parut longuement méditer là-dessus et décréta enfin, avec conviction :
- Tu es vraiment idiot !
- Dis donc, asticot ! N'en profite pas pour m'insulter !
- Je t'insulte pas, je dis la vérité ! persifla Kili. Et d'abord, je suis pas un asticot !
- Ah oui ? Tu crois ça ?
Sans prévenir, Fili se jeta sur son frère et entreprit de le chatouiller. Le gamin tomba en arrière sur le lit et se mit à rire en se tortillant tant et plus.
- Tu vois bien que t'es un asticot !
- C'est pas vrai... arrête ! Arrêêêête ! piailla Kili en riant.
- Et si je ne veux pas, hein ?
- Je te parlerai plus ! Plus du tout !
- Tu ne le feras pas, le taquina Fili. Tu es incapable de ne pas parler !
- Arrête, laisse-moi tranquille !
L'aîné cessa de chatouiller son petit frère qui, hilare, se redressa. Puis son sourire se fana brusquement.
- Qu'y a-t-il, Kili ? demanda Fili, inquiet.
- J'ai rêvé que tu étais vraiment tombé dans le gouffre et que tu étais mort, murmura-t-il.
- Oh, Kili !
Fili le serra contre lui.
- Petit frère, je suis tellement désolé ! murmura-t-il dans la chevelure brune. Qu'est-ce que je dois dire ou faire pour que tu comprennes ?
Kili se dégagea et fixa gravement son aîné :
- Tu referas plus ça, hein ? demanda-t-il. Tu... essaieras plus de me faire croire des choses qui... que...
Fili comprit brusquement que c'était là le plus important pour son frère. La confiance de Kili avait été rudement ébranlée. Fili avait joué avec ses sentiments, pire s'en était moqué en le laissant hurler son angoisse au bord du vide ! L'enfant se sentait trahi, comme si tout ce qui le liait à son frère n'était plus qu'objets dérisoires jetés aux orties.
- Oh, Kili ! répéta le grand. Si j'avais su que ça se passerait comme ça, jamais j'aurais fait ça, je te le jure ! Je ne voulais pas... enfin si, je voulais te faire peur...
Il frémit en voyant le regard de son frère et se hâta de poursuivre :
- ... mais juste une seconde ! Seulement une seconde, Kili. Et même une seconde c'était idiot, je le sais, maintenant ! Mais tu ne m'as pas entendu quand je t'ai appelé et... et voilà.
Kili parut rassuré. Et en même temps, un peu penaud. Baissant le nez, il marmonna :
- J'aurais pas dû tout raconter à Thorin... c'est ma faute si... s'il s'est fâché contre toi. Mais je savais pas quoi faire... je croyais que tu étais tombé... et que... et que...
- Tu es dingue ?! s'insurgea Fili. Ne t'excuse pas ! C'était entièrement ma faute ! Je sais que Thorin et Mère... ont eu aussi peur que toi, Kili. Et je ne suis pas fier de ça non plus, je t'assure !
Kili opina. Mais tout de même, maintenant qu'il était rassuré et que son frère ne cessait de faire amende honorable, il avait mauvaise conscience. Histoire de détendre l'atmosphère et parce que lui aussi avait besoin d'être rassuré, Fili demanda sur un ton faussement désinvolte :
- Alors, tu dors où, cette nuit ?
- Ben ici, répondit Kili. De toute façon Thorin ne veut pas que je reste avec lui.
- C'est parce que tu prends toute la place, ne put s'empêcher de le taquiner le grand. Ce matin quand je suis venu dans la chambre, tu prenais tout le lit, tout juste si Thorin ne devait pas dormir par terre !
- C'est même pas vrai !
Fili sourit puis demanda :
- Tu es encore fâché ?
Kili ne savait plus très bien s'il était fâché ou non. Cependant, il en avait encore lourd sur le coeur !
- Je ne sais pas, répondit-il après un moment de réflexion.
L'aîné soupira. Il faudrait du temps, comprit-il. Il faudrait du temps pour que les choses reprennent leur place et que cet épisode soit oublié. Enfin... Kili acceptait de lui reparler, c'était déjà ça. Et ne paraissait plus vouloir le fuir. C'était toujours ça de gagné. Le reste viendrait à son heure, sans doute. Même s'il savait que cela lui semblerait long.
Le jeune prince soupira à nouveau et, tout en se recouchant, se jura solennellement de se rattraper. Il leur prouverait, à tous, et du même coup à lui-même, qu'il n'était pas un mauvais plaisant, qu'il valait mieux que ça... oui, il regagnerait l'estime des siens, mieux, il les rendrait tous fiers de lui !
Fili se répéta ces mots encore et encore, jusqu'à ce qu'enfin, un peu consolé lui aussi, il parvienne à s'endormir.
