REMORDS
Et hop, troisième et dernier chapitre qui nous ramène en arrière. Demain, enfin, la suite de l'histoire et le retour à l'adolescence.
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Lorsqu'il rentra ce soir-là, très tard, Thorin était si fatigué qu'il renonça à manger et s'achemina vers sa chambre, envisageant plus ou moins de se laisser tomber tout habillé sur son lit tant la seule perspective de se dévêtir lui paraissait inutilement longue... il n'aspirait plus qu'au sommeil.
En passant devant la chambre de ses neveux, il crut entendre un faible gémissement. Intrigué, il tendit l'oreille. Le bruit recommença. Avec précautions, Thorin ouvrit tout doucement la porte. Pas de doute. Fili dormait profondément. En revanche, du lit de Kili montaient des reniflements et des pleurs étouffés par l'épaisseur de la literie tirée haut par-dessus la tête de l'enfant.
Thorin s'approcha silencieusement et posa sa main sur la masse indistincte que formait le corps de son neveu, recroquevillé sous ses couvertures. Surpris, l'enfant tressaillit violemment.
- C'est moi, murmura le prince nain en s'asseyant au bord du lit. Qu'y a-t-il, Kili ?
Il se produisit l'équivalent d'un mini tremblement de terre et, des couvertures chiffonnées émergea bientôt un petit nain aux yeux rouges, qui rampa misérablement vers son oncle pour poser sa tête sur ses genoux.
- Oh, Thorin ! gémit-il entre deux sanglots. Si tu savais !
Thorin se mit à lui caresser les cheveux et la nuque.
- Dis-moi tout.
- J'ai... j'ai pas été sage...
- Oh. Ta mère t'a grondé ?
- N-non... elle sait pas... mais...
A ce stade du récit, les pleurs s'intensifièrent et l'enfant sanglota désespérément.
- Raconte, dit Thorin. Je ne te gronderai pas non plus, c'est promis.
Kili avait manifestement tant de chagrin qu'une réprimande ne ferait qu'empirer les choses !
- J'ai... j'ai fait de la peine à Balin, pleura Kili.
Thorin haussa les sourcils tandis que, pris d'un doute, son neveu levait le nez pour demander :
- Il t'a rien dit ?
- Je ne l'ai pas vu. Mais de toute façon il ne dira rien. Pas Balin.
Loin de consoler Kili, cette simple évidence ne fit que redoubler ses pleurs.
- Chhhtttt... murmura Thorin. Calme-toi. Nous allons arranger ça. Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Eh ben je...
Réconforté par la présence de son oncle, le garçon pleura moins fort et commença à renifler.
- ... j'avais pas envie d'écouter ses leçons, aujourd'hui.
- Ah ! Ah !
- ... alors je... j'ai commencé à raconter des histoires à Ori...
- Je vois.
- ... et...
Ici, Kili recommença à pleurer :
- ... et Balin l'a grondé parce qu'il riait... c'était pas sa faute, mais...
- Continue.
- Alors j'ai dit à Balin... je lui ai dit...
La fin de la phrase se perdit dans une nouvelle crise de larmes.
- Peu importe, conclut Thorin. Tu as été effronté, voire blessant. C'est ça ?
- Oui... et... et Balin... il avait l'air tellement triste, Thorin !
- Qu'a-t-il dit ?
- Rien... Il m'a dit de m'en aller... j'aurais cru que je serais content de pouvoir partir, mais...
- Balin est trop doux, bougonna Thorin.
Sachant qu'une histoire capterait l'intérêt de son neveu et l'aiderait à retrouver son calme, il poursuivit :
- Moi à ton âge, si j'avais été insolent avec mon précepteur, il m'aurait tapé sur les mains avec une badine de chêne jusqu'à ce qu'elles soient bleues !
L'enfant leva la tête et ouvrit des yeux effarés :
- C'est vrai ?
- Non seulement c'est vrai, mais en outre quand Thrain s'en serait aperçu, ç'aurait été ma fête ! Note bien que je n'aimerais pas que cela vous arrive, ajouta le prince après réflexion. C'est exagéré. Mais il n'empêche que Balin aurait dû te tirer les oreilles !
- Je sais, dit Kili, dont les larmes redoublèrent. Mais je savais qu'il dirait rien... c'est pour ça...
- ... que tu en as profité ?
L'enfant opina.
- Ce qui est fait est fait, soupira Thorin. Ne pleure plus, Kili. Tu te doutes bien que je ne vais pas te féliciter pour ça, hein ?
- Je sais...
- Demain, tu diras à Balin combien tu regrettes de lui avoir fait de la peine. Il a été jeune, il comprendra.
- Mais...
- Mais quoi ?
- Mais il... il va m'en vouloir.
- Je ne crois pas. De toute façon, tu ne peux pas revenir en arrière, n'est-ce pas ?
Sans lever le nez, l'enfant fit non de la tête et renifla de plus belle.
- Chhhhht, Kili.
Thorin continuait à caresser les cheveux bruns, et il continua jusqu'à ce que son neveu s'apaise. Calmé, le garçon roula sur le côté en s'essuyant les yeux.
- Tu me dis rien ? demanda t-il enfin, un peu surpris.
- J'ai dit que je ne te gronderais pas.
- Tu es en colère ?
- Eh bien, je ne suis pas très content, cela va de soi. Ne t'avise pas de recommencer ou c'est à moi que tu auras à faire ! C'est compris ?
- Oui, dit Kili, avec une ombre de sourire.
Thorin lui pinça doucement la joue et se leva.
- Maintenant il faut dormir. Bonne nuit, Kili.
- Bonne nuit, Thorin.
Kili avait encore le coeur un peu gros, car il aimait beaucoup Balin, et il renifla encore un moment avant de pouvoir s'endormir.
Au matin, il avait encore les yeux rouges et les traits chiffonnés. Fili et Dis s'en inquiétèrent mais il ne voulut rien leur dire et Thorin ne fit aucun commentaire. Kili put à peine déjeuner et se hâta de partir.
- Mais qu'est-ce qu'il a ? demanda Dis.
- Il a quelque chose à faire, répondit calmement Thorin.
Sa soeur le regarda d'un air soupçonneux.
- Tu sais pourquoi il a cette tête-là ? On dirait qu'il a pleuré toute la nuit ! Hier soir il semblait contrarié mais il n'a évidemment rien voulu dire. Cet enfant est tellement têtu !
- Ce n'est rien, Dis. Il ira beaucoup mieux tout à l'heure, tu verras.
La princesse considéra son frère durant un moment, les sourcils froncés, puis se détourna en marmonnant très distinctement :
- On se demande vraiment de qui il tient, pour être aussi buté !
Fili pouffa de rire.
Cependant, Kili courait à travers les galeries de la cité naine. Il arriva hors d'haleine, non pas à la bibliothèque, dans laquelle Balin dispensait son enseignement aux jeunes nobles, mais directement aux appartements de son précepteur. Sans reprendre son souffle, il cogna contre la porte à coups redoublés.
- J'arrive, j'arrive ! entendit-il derrière le panneau de bois.
La porte s'ouvrit :
- Qu'est-ce qui se passe ? demanda Balin en regardant bien au-dessus de la tête de Kili tant, à l'évidence, il s'attendait à un visiteur adulte.
Surpris, il baissa sa belle barbe grise vers l'enfant et son expression se modifia aussitôt.
- Oh, c'est toi ? Que veux-tu ?
- Je veux m'excuser. Je vous demande pardon, Maître Balin. Je suis vraiment désolé, désolé, désolé pour hier ! débita l'enfant tout d'une traite.
Un instant interloqué, Balin nota lui aussi la mine pâlotte et les yeux rougis et sourit :
- Excuses acceptées, dit-il gentiment. Puisque tu es là, attends-moi. Je prends mes affaires et je viens, il ne faudrait pas être en retard.
Le professeur et l'élève se dirigèrent bientôt vers la bibliothèque mais Balin constata que Kili demeurait étrangement silencieux, ce qui ne lui ressemblait guère.
- Quelque chose te préoccupe, mon garçon ? demanda-t-il.
Kili s'arrêta au beau milieu du couloir et le regarda, manifestement embarrassé :
- Est-ce que vous m'en voulez ? demanda-t-il tout à trac.
- Non, mon petit.
- Thorin a dit... commença Kili en se tortillant d'un air gêné.
- Tu as parlé de ce qui s'est passé à ton oncle ? demanda Balin, surpris.
- Ben oui...
L'adulte jeta un regard inquiet à la mine défaite du petit.
- Eh bien, si Thorin s'en est mêlé... commença-t-il dans un soupir.
- Oh, il ne m'a rien dit ! assura l'enfant.
Il résuma ce qui s'était passé et le vieux nain en fut tout attendri : pauvre petit Kili qui pleurait le soir dans son lit ! Posant sa main sur l'épaule de son élève, il dit simplement :
- Et si nous oubliions tout ça, mon garçon ? Pour ne plus penser qu'au présent et à l'avenir, hm ?
Kili le fixa un instant sans rien dire, puis un sourire naquit sur ses lèvres et un peu de couleur revint à son visage.
