Note : "Tempête sous un crâne"... à l'heure actuelle, j'ai renoncé à poster deux chapitres écrits, que je trouvais disons pas trop réussis, un peu courts, peut-être un peu trop... ou un peu pas assez... enfin, voilà, des chapitres dont je craignais qu'ils ennuient le lecteur. Je les réinsèrerai peut-être à leur place plus tard, on verra.
Apparemment il y a un certain nombre de personnes qui suivent cette fic (et j'en suis ravie) mais très, très peu la commentent, si bien que je ne sais pas trop où je vais... Je préfère repréciser : il ne s'agit pas d'un catalogue de toutes les bêtises qu'ont pu faire Fili et Kili, mais une rétrospective d'une époque où tout semblait encore possible et où tous nos héros vivaient, finalement, plutôt heureux malgré les aléas du quotidien.
Du coup, je me relis et je me demande à quoi rime ce que j'ai écrit... tant pis, je laisse ! Bien à vous et bonne lecture.
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L'ESCAPADE
- Filiiii ! Regarde-moi !
- Ouais, je te vois, je te vois ! Arrête de faire l'idiot. Viens, allons voir ce qu'il y a plus loin.
Le petit dégringola agilement de l'énorme rocher qu'il avait escaladé et sur lequel il paradait fièrement pour rejoindre son frère aîné en trottinant.
C'était une magnifique journée d'été, le soleil brillait haut dans un ciel sans nuage, une brise légère jouait par moment dans les cheveux des deux garçons et les rafraîchissait au passage, et l'aventure qui se présentait à eux les émoustillait au plus haut point. Surtout qu'il s'y mêlait un capiteux parfum d'interdit !
Cette escapade, les deux frères l'avaient préparée en secret plusieurs jours durant. Ce matin-là, levés très tôt, ils s'étaient coulés comme des ombres hors des cavernes des Montagnes Bleues dans lesquels s'était établi leur peuple après avoir été chassé d'Erebor par le dragon Smaug. Ils avaient pour cela profité du court moment où les deux nains qui étaient en permanence de faction à l'entrée du royaume souterrain faisaient rapidement leur rapport (rien à signaler) à ceux qui allaient prendre leur relève. Traditionnellement, ceux qui quittaient leur poste et ceux qui venaient le prendre buvaient ensemble une choppe de bière avant de se séparer. Fili et Kili avaient mis à profit leur inattention momentanée pour prendre la clef des champs.
Leur but était une longue faille de la montagne aux parois très escarpées, étroite comme un ravin, ou un canyon, qu'ils avaient envie d'explorer depuis longtemps. Qu'y avait-il de si particulier là-dedans ? Rien... rien que des cailloux et des rochers, de toutes formes et de toutes tailles, formant une sorte de dédale minéral... parfois une source d'eau limpide... rien de plus. La perspective de toute une journée en plein air était cependant grisante pour deux jeunes nains accoutumés à leurs cavernes, et puis, à leurs yeux, le canyon de Rugapar était un magnifique terrain d'aventures et de jeux. Bien sûr on leur avait mille fois dit qu'il n'y avait rien dans ce ravin, mais leur imagination fertile leur permettait d'inventer tout le contraire : il y avait tant de rochers ici qu'il n'était pas difficile de se raconter que quelque chose d'extraordinaire se dissimulait derrière l'un d'eux.
C'était d'autant plus excitant qu'ils avaient l'interdiction d'y venir ! D'une part parce que les accès étaient rares et difficiles : les parois abruptes étaient impossibles à escalader. Les nains en fait ne connaissaient qu'un seul endroit pour descendre au fond du ravin et en sortir, une sorte de sentier de chèvre raide et caillouteux, à peine tracé, plutôt difficile. Il fallait faire très attention à ne pas glisser ou se tordre une cheville et, pour les deux enfants, cela avait déjà eu le goût du danger et de l'aventure (Kili était tombé une fois, mais sans se faire grand mal, il s'était un peu écorché la main, rien de bien grave). Toutefois, ce qui rendait le canyon particulièrement dangereux, bien plus que le sentier qui y menait, c'était son étroitesse et sa situation particulière : en cas d'orage ou de forte pluie, il se transformait en un torrent furieux. Et comme il était impossible d'en sortir autrement que par le sentier...
Les deux jeunes aventuriers n'avaient pas choisi leur jour au hasard, pour venir ici : Thorin Ecu-de-Chêne, leur oncle, le chef de la nation naine d'Erebor, recevait en ce moment ses cousins des Monts de Fer, qui devaient repartir le jour même. Cela donnerait lieu à d'interminables discussions et réceptions auxquels tous les notables participeraient et personne, pas même leur mère, ne songerait à eux avant le soir. En ne les voyant pas le matin, Dis penserait qu'ils étaient avec leurs camarades de jeux. Et d'ici au repas du soir, ils seraient rentrés, ni vus, ni connus. Ils en riaient tous les deux, fiers d'avoir mis au point un tel plan, insouciants comme ont peu l'être à 8 et 13 ans. Comme cela arrive à tous les enfants, ils se sentaient libres et forts, bien plus futés que les adultes si faciles à abuser, et ils riaient et plaisantaient en s'enfonçant dans le canyon, chahutant à qui mieux mieux.
La matinée passa vite. Les deux garçons s'enfonçaient toujours plus avant dans le ravin, qui s'étendait sur plusieurs dizaines de kilomètres, escaladant les rochers, jouant à cache-cache... Lorsque le soleil atteignit son zénith, ils firent une pause à l'ombre d'un énorme bloc de pierre et déballèrent les vivres qu'ils avaient emportés, du pain, de la viande froide et une gourde pleine d'eau. Ils se restaurèrent gaiement puis Fili dit avec quelques regrets :
- Il va falloir faire demi-tour, Kili. Le temps qu'on revienne au sentier et qu'on remonte...
Le petit fit la moue.
- Je suis fatigué ! ronchonna-t-il.
En fait, il s'amusait comme un roi et n'avait pas envie de voir l'aventure finir si tôt, d'autant qu'il ne se rendait pas vraiment compte que plusieurs heures allaient être nécessaires pour revenir sur leurs pas.
- Eh bien, on va se reposer un peu, dit Fili, conciliant. Mais après, il faudra y aller : il faut être rentrés avant le coucher du soleil, parce que si Mère et Thorin s'aperçoivent de quelque chose...
Kili parut un peu inquiet. Mais son insouciance et sa bonne humeur naturelles reprirent vite le dessus. Tandis qu'il restait là à reposer ses petites jambes effectivement fatiguées par la longue course du matin, Fili, incapable de tenir en place, furetait dans les rochers avoisinants.
Le cadet entendit soudain sa voix, pleine d'enthousiasme :
- Ooh ! Kili ! Viens voir !
Le petit oublia aussitôt sa fatigue : il y avait dans le ton, les paroles et la voix de son frère de merveilleuses perspectives ! Il sauta sur ses pieds.
- Tu es où ?
- Ici ! Viens voir, c'est... fantastique !
Kili s'orienta, appela plusieurs fois, finalement, guidé par la voix de son frère, parvint à le rejoindre après avoir escaladé un gros rocher rond sur lequel il glissa plusieurs fois avant de parvenir au sommet.
Là, presque à plat ventre sur le roc blanc chauffé par le soleil, l'enfant ouvrit grand les yeux et laissa fuser un : "Oooooh !" émerveillé.
Une cascatelle tombait en chantonnant de la paroi rocheuse, emplissant de ses eaux cristallines une petite cuvette de rocher de quelque mètres de diamètre, chauffée par le soleil et étincelant de mille reflets enchanteurs.
Kili eut tôt fait de se laisser glisser de son rocher et, très excité, s'exclama :
- On va se baigner ? Fili, Fili, on y va ? Dis, Fili !
- Oui, dit l'aîné, partagé entre la conscience du temps restant et l'envie.
Cette dernière l'emporta très vite. Les deux frères se déshabillèrent et, nus comme au jour de leur naissance, se précipitèrent en riant dans les eaux claires, délicieusement fraîches sans être glacées tant le peu de profondeur était réchauffé par les ardents rayons du soleil.
Au fond du bassin, là où la cascatelle tombait de la paroi, il y avait un creux bien plus profond où l'eau, d'une étincelante couleur verte, était plus froide.
Les deux garçons y plongèrent du haut des rochers à n'en plus pouvoir, allant ensuite se réchauffer soit dans la partie tiède du bassin soit en s'allongeant un moment sur les rochers, au brûlant soleil de l'après-midi.
Ils s'amusèrent tant et si bien qu'ils ne virent pas le temps passer. Même Fili était certain qu'ils n'étaient là que depuis une heure au plus lorsque, émergeant de l'eau froide sous la cascade, rejetant ses cheveux blonds en arrière dans un grand éclat de rire, il s'aperçut avec horreur que le soleil, devenu une boule orangée, effleurait de façon inquiétante les hautes parois du défilé.
- Oh bon sang ! cria-t-il, horrifié. Kili ! Le soleil se couche !
Kili, très occupé à construire un mini barrage de petites pierres rondes, leva brusquement la tête et prit soudain un air chagrin :
- Il faut rentrer ? Oh, Fili ! On ne peut pas rester un petit peu ?
Mais Fili, affolé, gagnait la rive aussi vite qu'il lui était possible :
- Bon sang, Kili ! Le temps qu'on retrouve le sentier pour monter, il fera nuit ! Il faut refaire tout le chemin de ce matin !
Soudain inquiet, son petit frère leva sa frimousse vers le ciel, puis vers les quatre coins cardinaux, comme pour se convaincre que tout cela n'était pas si grave qu'il y paraissait.
Fili était en train de se hisser sur la berge et se ruait sur ses vêtements, qu'il enfilait tant bien que mal sans prendre la peine de se sécher.
- Oh là là ! gémit-il. Qu'est-ce qu'on va prendre ! Dépêche-toi, Kili !
L'interpellé changea brusquement de visage. Depuis longtemps, les deux frères savaient jouer au mieux en pareil cas, cherchant le soutien de leur mère quand leur oncle fulminait contre eux et vice-versa. Sauf que là, il était probable que les deux seraient également fâchés et qu'il n'y aurait aucun soutien à trouver ni de part ni d'autre.
Tandis que Kili, soudain silencieux, abandonnait son barrage et se rhabillait à regret, l'air inquiet, Fili leva le nez vers les derniers rayons orangés du soleil sur les hauteurs, comme s'il pouvait les arrêter par la seule force de son regard. Déjà, les ombres grandissaient de toute part.
- C'est de ma faute, pensa le jeune nain. Je savais qu'on aurait dû repartir après manger...
Mais le bassin était si tentant et la baignade si attrayante... il s'était laissé distraire, soit, mais comment, comment, se demandait-il, presque révolté contre l'injustice du sort, tout un après-midi avait-il pu passer sans qu'il s'en rende compte ?! Il n'arrivait pas à concevoir comment les heures avaient pu filer ainsi !
- Kili ! lança-t-il encore ! Fais vite !
- Oui-euh !
Ce fut presque en courant que les deux garçons reprirent le chemin du retour. Hélas, rien ne pouvait arrêter la course du soleil et, bientôt, le ravin se remplit d'ombre. La progression alors se fit difficile, car la lune n'était pas encore levée et il faisait très noir au fond du canyon. Les deux garçons trébuchaient à chaque pas et avaient du mal à trouver leur chemin : ils ne comptèrent bientôt plus les fois où, contournant un bloc ou un amas de rochers, ils se trouvaient dans une impasse et devaient faire demi-tour. Bientôt, le cri des oiseaux nocturnes emplit l'air et l'atmosphère fraîchit.
Lorsque la lune se leva, deux heures plus tard, elle éclaira deux petits nains épuisés, tremblants de fatigue et d'émotion. Fili étudiait anxieusement les parois du défilé, dans l'espoir de trouver le sentier qui leur permettrait de ressortir. Il crut, deux fois, l'avoir trouvé mais dut très vite déchanter. Et son coeur commençait à battre douloureusement tandis que la vérité, épouvantable, se faisait jour dans son esprit :
- Je ne peux pas retrouver le chemin... il fait trop sombre. Si ça se trouve, on l'a déjà dépassé...
Sa bouche de desséchait à cette idée, d'autant que Kili, qu'il tirait maintenant par la main, se faisait de plus en plus lourd et commençait à pleurnicher :
- Je suis fatigué ! J'ai faim ! Fili, j'ai mal aux jambes, je veux m'arrêter !
Lorsqu'il commença à verser de vraies larmes, Fili s'arrêta, le serra dans ses bras et le réconforta de son mieux :
- On va s'arrêter un peu, petit frère. J'ai encore deux galettes dans ma besace... On va les manger, et puis ça ira mieux.
Ces deux galettes, qu'il avait chapardées aux cuisines, étaient destinées à leur goûter. Mais ils avaient été si occupés et le temps avait passé si vite qu'ils n'avaient pas ressenti la faim et n'y avaient pas songé. Fili en donna une à Kili, partagea le seconde en deux pour ne garder qu'une moitié et, assis contre la paroi du ravin, les deux frères mangèrent lentement, la peur au ventre.
- Je veux rentrer ! gémit Kili.
- Je... écoute, petit frère... je crois qu'on ne retrouvera pas le chemin dans le noir. On va devoir attendre que le jour se lève...
Il devina l'expression épouvantée du petit dans l'obscurité épaisse et le serra contre lui :
- Il va falloir dormir ici... Ca ira vite, Kili. Ca ira vite et il ne fait pas froid.
Il serra son cadet contre lui, tous deux s'imbriquèrent étroitement, bras et jambes entrecroisés, pelotonnés l'un contre l'autre tant pour se communiquer de la chaleur que du courage, et ils essayèrent de s'adosser du mieux possible à la paroi pour essayer de trouver un peu de sommeil.
En réalité, ils somnolèrent par à-coup, l'un comme l'autre. Ils étaient trop mal installés et trop effrayés pour pouvoir vraiment dormir. La lune avait déjà parcouru une longue course dans le ciel quand soudain, dans l'air tiède de la nuit, retentit au loin une sorte de feulement rauque qui fit dresser les cheveux sur la tête des deux frères :
- Qu'est-ce que c'est ? gémit Kili, blotti contre son aîné. J'ai peur, Fili !
- Chut ! fit le grand d'une voix rauque de terreur. C'est un puma... il est loin, Kili. Il chasse, mais loin, il n'est pas dans le ravin. N'ai pas peur, il n'est pas après nous.
- Un... un puma ?! geignit le petit, épouvanté.
- Chut ! Il ne faut pas faire de bruit. Il est loin, ne l'attirons pas ici !
Mais lui-même se mit à tendre l'oreille dans le noir et à surveiller les alentours, le coeur battant.
L'un dans l'autre, ce fut une longue et terrible nuit. Lorsque le jour se leva, Fili se déplia avec peine, secoua son petit frère et, pour faire taire ses gémissements, lui donna le dernier morceau de galette, qu'il avait précieusement conservé depuis la veille.
- Viens, Kili, dit-il en tirant le petit par la main. Il faut trouver le chemin.
Pour l'instant, rien d'autre ne comptait à ses yeux : sortir de là et retrouver le chemin de la maison. Ils avancèrent tant bien que mal, affamés, épuisés, courbaturés et effrayés, le moral en berne. Il leur fallut presque trois heures encore pour retrouver le sentier de chèvre qui menait hors du ravin et le soleil, resplendissant, ignorant de leurs malheurs, était déjà haut dans le ciel lorsque, péniblement, ils parvinrent enfin au sommet.
- Fili... commença le plus jeune.
- Chut ! fit l'aîné, à qui le courage commençait à manquer. Viens, Kili, on rentre à la maison.
L'oreille basse et le pas traînant, ils s'acheminèrent vers leurs grottes.
Ils n'en étaient plus très loin lorsque Fili s'arrêta brusquement et regarda gravement son frère :
- Kili... tout s'est bien passé, au fond, hein ? Il ne faudra pas parler du puma. Tu comprends ?
- Le puma ?
- Oui. Ca ferait peur à Mère pour rien, puisqu'il était très loin. Il ne faut pas en parler.
- Il était loin... marmonna Kili, l'air terrorisé.
Fili n'insista pas et l'entraîna vers le havre, tout proche.
Moins de trois quarts d'heure plus tard, l'entrée familière de leurs cavernes se profilait devant eux. Une vague de soulagement envahit les enfants, aussitôt suivie d'une vague d'appréhension.
- Fili, émit Kili d'une petite voix, Mère et Oncle Thorin doivent être très, très fâchés...
Il n'en menait pas large et leva un regard angoissé vers son frère :
- Qu'est-ce qu'ils vont dire, Fili ?
- Je ne sais pas, répondit le grand, l'air sombre.
Il s'attendait à quelque chose comme l'apocalypse mais n'osait pas le dire à son frère, qui était bien assez inquiet comme cela. Fili regretta le temps où Kili était tout petit et où lui-même s'arrangeait toujours pour prendre la faute sur lui, qu'elle soit conjointe ou non, de façon à épargner à son petit frère réprimandes ou punitions. Mais outre que cela n'avait jamais été très probant (Kili avait tant de chagrin de voir son grand frère grondé ou puni qu'il en était finalement plus malheureux qu'autre chose), cela ne fonctionnait plus depuis longtemps. Ni Dis ni Thorin n'étaient dupes et ils se bornaient à faire remarquer que Kili n'était plus un bébé et savait donc ce qu'il devait faire ou ne pas faire.
Passant devant la sentinelle éberluée (on recherchait les deux garçons depuis la veille dans chaque recoin), Fili essaya de se préparer à ce qui allait advenir, sans grand résultat. Il était relativement rare que Thorin lève la main sur ses neveux. Tout au plus une tape, voire une calotte à l'occasion. Très rarement, quelques bonnes claques sur les fesses (bien que le garçon ait des souvenirs cuisants de s'être fait tirer les oreilles par son oncle). Quant à Dis, elle distribuait bien, parfois, quelques taloches, mais cela déplaçait de l'air plus qu'autre chose. Cette fois, Fili pensait de bonne fois qu'une solide correction les attendait. Il aurait voulu pouvoir l'éviter à Kili. Mais ne pouvant rien faire pour empêcher ce qui devait advenir, il redressa le menton, carra les épaules et entraîna son cadet vers leur triste destin. Plus tôt ce serait fini, pensait-il, mieux cela vaudrait.
Thorin tourna la tête au bruit de la porte, manqua une inspiration puis parvint à dire, d'une voix calme, une voix de tous les jours :
- Je crois qu'ils sont retrouvés, Dis.
La naine était enfoncée jusqu'à mi-corps dans son fournil. Elle se redressa, se tourna, vit les garçons fort penauds dans l'encadrement de la porte.
- Mes petits, articula-t-elle d'une voix étranglée, méconnaissable. Mes petits...
Rien n'avait préparé les deux frères à ce qui suivit, et ils en furent l'un et l'autre terrifiés : leur mère toujours si impavide, toujours si calme et sûre d'elle-même les regarda fixement, ses yeux devinrent immenses dans son visage trop pâle aux traits trop tirés, puis elle éclata en sanglots. Elle pleurait si fort qu'elle tomba à genoux et cacha sa figure dans ses mains, les épaules secouées par des pleurs qui venaient du plus profond d'elle-même.
Les deux gamins se précipitèrent aussitôt vers elle, la serrèrent dans leurs bras, essayant vainement, maladroitement, de la consoler. Jamais ils n'avaient vu leur mère pleurer ! Même pas à la mort de leur père (en réalité, à cette occasion Dis avait passé des nuits entières à pleurer mais s'était toujours interdit de le faire devant ses enfants afin de ne pas les perturber davantage).
- Mère ! Mère, ne pleure pas ! sanglota Kili dont les larmes se mirent à couler elles aussi.
- Je suis désolé, Mère, je suis désolé... répétait Fili, terrifié.
Dis releva un instant le nez, les empoigna tous deux, les serra contre elle avec fureur :
- Mais où étiez-vous ? cria-t-elle, presque hystérique. J'étais folle d'inquiétude ! Je pensais... je me demandais...
Elle ne put poursuivre car elle recommença à pleurer de plus belle.
- Je... c'est à cause de la nuit... je n'ai pas retrouvé le chemin... émit Fili, toujours aussi effrayé.
Thorin avait laissé passer les premiers moments sans s'y mêler, conscient que ce déferlement d'émotion était nécessaire. Estimant que le plus gros était passé, il s'approcha d'un pas souple et observa seulement :
- Je crois que nous avons tous besoin de boire quelque chose. Si les garçons ont passé la nuit dehors, une boisson chaude leur fera du bien. Quant à nous... ça ne nous fera pas de mal non plus. Allons, Fili, ne reste pas planté là, mets du lait à chauffer, tu veux bien ?
Soulagé d'avoir quelque chose à faire et d'échapper à cette scène terrifiante, le garçon s'arracha des bras de sa mère, laquelle eut un réflexe instinctif, qu'elle contint à grand-peine, pour le retenir, puis alla chercher une casserole qu'il suspendit au-dessus du feu, les mains tremblantes. Thorin de son côté saisit sa soeur par le bras et la releva :
- Viens t'asseoir, Dis, dit-il. Ils sont revenus, ça va aller, maintenant.
Elle se laissa conduire, Kili toujours accroché à ses jupes. Thorin la mena jusqu'à un fauteuil dans lequel elle se laissa tomber avant de prendre son cadet, toujours en larmes, sur ses genoux. Pendant ce temps, Fili renversait une partie du lait sur les flammes qui grésillèrent et il laissa échapper la casserole : il tremblait de tout ses membres, réaction traîtresse de son corps à une tension trop longuement accumulée.
- Tssss ! fit Thorin d'un ton neutre dans lequel ne perçait aucun reproche. Tu ne fais rien de bon ! Va donc t'asseoir près de ta mère, je vais m'en charger !
Fili obéit comme un automate et fila rejoindre Dis, se pressant contre son fauteuil tandis qu'elle l'entourait de son bras libre.
Thorin fit chauffer le lait, en emplit quatre brocs et y ajouta des épices, un peu moins pour les enfants, un peu plus pour les adultes. Il attendit que chacun soit servi et ait commencé à siroter sa boisson, étendant simplement le bras pour empêcher Kili, affamé et assoiffé, de vider son verre d'un trait. Lorsque la tension ambiante commença à retomber, il demanda simplement :
- Alors, que s'est-il passé ?
- Il... il y avait un puma... balbutia Kili.
Puis il enfouit son visage contre l'épaule de sa mère et se remit à pleurer. Fili lui lança un regard assassin.
- Il était loin, se hâta-t-il d'expliquer. Nous l'avons entendu, c'est tout.
Il se garda bien de préciser que lui-même n'était pas franchement fier à ce moment là !
- Et à part le puma qui était loin ? insista Thorin, l'air de rien.
- Je... nous... en fait...
Fili ne savait pas comment s'exprimer, tant il avait peur de provoquer une nouvelle "crise" chez sa mère.
- Où étiez-vous ? demanda Thorin avec patience.
- Dans... au canyon de Rugapar, répondit le garçon en baissant les yeux.
Puis il cessa de respirer, attendant que le monde explose. En fait, il vit seulement Dis serrer plus fort Kili contre elle.
- Finis ton lait, reprit Thorin, toujours calme, et raconte depuis le début.
En réalité, Fili raconta son histoire entre deux gorgées de liquide chaud, ce qui lui permit de reprendre contenance et courage entre chacune d'elles -et à Dis également. Lorsqu'il eut terminé, Kili s'était endormi dans les bras de sa mère et respirait paisiblement, la bouche à demi ouverte.
Encore une fois, Thorin attendit quelques instants, que sa soeur ait dominé ses émotions, que Fili laisse retomber la tension, puis il tendit sa large main vers le garçon :
- Viens ici, Fili, dit-il.
Il ignora le regard enflammé de sa soeur. Fili de son côté jugea qu'il n'y avait nul danger et franchit les deux pas qui les séparaient. Refermant sa paume rendue calleuse tant par le maniement des armes que par les travaux de la forge sur la main de son neveu, Thorin poursuivit :
- Tu as compris, maintenant, pourquoi je vous ai interdit d'aller là-bas ? Imagine qu'il y ait eu un orage ? En plus, personne ne savait où vous étiez. Combien de temps avant que nous pensions à venir voir ? Et si ce puma n'avait pas été si loin que ça ?
Fili détourna les yeux.
- Je suis désolé, mon oncle, souffla-t-il. Je ne... je n'avais pas réalisé.
Et il était réellement, sincèrement désolé, notamment d'avoir mis son jeune frère en danger par tant d'insouciance. Thorin paraissant étonnamment bien disposé (selon Fili) au vu des circonstances, le garçon joua son va-tout et se hâta d'ajouter :
- Thorin, ne punis pas Kili… s'il te plaît. Ce n'est pas de sa faute et... il a vraiment eu très peur, cette nuit.
Instinctivement, Dis resserra son étreinte sur son fils cadet tandis que Thorin, soudain grave, regardait l'aîné :
- Je crois en effet, dit-il, que la nuit que vous venez de passer a été une punition amplement suffisante… pour vous deux.
Dis opina aussitôt et se leva, en prenant garde de ne pas éveiller l'enfant qu'elle tenait dans ses bras :
- Je vais coucher Kili, dit-elle. Fili, tu n'as pas sommeil, toi ?
- Non, Mère.
- Dans ce cas, va te changer, et puis tu iras retrouver Balin pour tes leçons du jour.
Fili se leva à son tour et quitta la pièce en traînant les pieds, un peu éberlué de la manière dont les choses venaient de se passer et se disant, pour la dix millionième fois au moins, que les adultes, vraiment, sont aussi imprévisibles que leurs réactions sont incompréhensibles… quoi, pas un cri, pas un reproche ? Alors que pas plus tard que la semaine précédente, il avait été privé de plusieurs séances d'entraînement juste pour avoir fait une blague à l'épouse de Gloïn, en glissant une souris vivante dans sa poche… il est vrai que si ce stupide animal n'avait pas jugé bon de mordre Runda lorsque celle-ci avait elle-même glissé ses doigts dans ladite poche, ça n'aurait sans doute pas fait une telle histoire ! Et Fili ne comprenait toujours pas comment elle savait su que c'était lui le coupable ! Il n'empêche que cette malheureuse souris lui avait valu plus d'ennuis que (dans l'ordre) : désobéir à son oncle, mettre son frère en danger et faire souffrir sa mère… allez donc y comprendre quelque chose ! Lui-même n'était pas très fier de lui, il fallait bien l'avouer. En fait, en repensant aux larmes de Dis, il fut même envahi par une vague de culpabilité. Ca, rien ne l'y avait préparé, et rien que pour ne pas avoir à revivre une telle scène, Fili se promit d'être tout à fait exemplaire à l'avenir… il ne désobéirait plus, plus jamais, ni à sa mère ni à son oncle et respecterait leurs consignes à la lettre en toutes circonstances…. Si, vous verrez ! Et il ferait bien attention également à ce que Kili fasse de même… Il serait le modèle des fils, des neveux, des grands frères !
Fili était tout à fait sincère en prenant de telles résolutions. Il ignorait seulement encore que le but qu'il se fixait était trop ardu à atteindre et que le plus souvent, de telles décisions finissent toujours par vous filer entre les doigts comme du sable trop fin, jusqu'à ce que même le souvenir s'en perde !
