Note : Je voudrais adresser un grand merci à toutes les personnes qui ont inscrit et continuent d'inscrire cette fic dans leurs alertes. Très bonne lecture.

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L'ACCIDENT

Pendant plusieurs jours, la neige était tombée en rideaux serrés sur les Montagnes Bleues. Mais ce matin-là, le ciel s'était dégagé, il était d'un bleu pur et lumineux, et le soleil brillait sur l'étendue blanche, allumant ici et là mille éclats de diamant.

Le froid était vif et chaque expiration se condensait en épaisses volutes de vapeur, mais tous les enfants nains du clan de Thorin Ecu-de-Chêne étaient sortis, emmitouflés de leurs plus chauds vêtements, pour s'ébattre à qui mieux mieux dans la neige, comme autant de petits chiots rendus fous de joie par les circonstances.

Cependant, quatre d'entre eux paraissaient à la fois plus graves et plus excités encore que leurs compagnons ; laissant les autres se rouler dans la poudreuse ou disputer de furieuses batailles de boules de neige, ils se tenaient debout à l'entrée de leurs cavernes, regroupés autour d'un étrange assemblage qu'ils avaient tirés jusque-là.

- On va aller un peu plus loin, décida enfin Fili, qui faisait office de chef dans le petit groupe. Sur le côté, là où il n'y a personne.

Son ami Furgil opina. Quant aux deux petits, Kili qui venait d'avoir 8 ans et Ori qui avait seulement quelques mois de moins que lui, ils suivaient toujours sans discuter. Les deux grands (à 13 ans, un jeune nain commence à penser qu'il n'est plus tout à fait un enfant), s'attelèrent à nouveau à l'engin, de leur fabrication, qu'ils avaient l'intention d'étrenner ce jour-là. Une fois qu'ils furent dans la neige, ils basculèrent l'engin en question, jusqu'alors posé sur la tranche, pour le mettre à plat sur le sol.

C'était une lourde pièce de bois, constituée de deux panneaux épais cloués ensemble et, pour plus de sûreté, maintenus par des cordes nouées serrées. Le dessous du traîneau, puisque c'en était un, avait été copieusement enduit de graisse, de manière à pouvoir glisser mieux et plus vite (Fili et Furgil avaient d'ailleurs copieusement taché leurs vêtements en le basculant sur le côté et en le traînant à travers les galeries).

Une fois posé sur la neige, l'engin en effet glissa sur le sol avec l'aisance d'un poisson dans l'eau. Il avait seulement une fâcheuse tendance à glisser sur le côté, c'est à dire dans le sens de la déclivité, alors que les garçons s'efforçaient de marcher à flanc de pente pour gagner l'endroit voulu. Et comme le traîneau était très lourd, ils étaient en nage lorsqu'enfin ils parvinrent à une belle et longue pente, passablement abrupte, qui leur parut adéquate.

Il leur fallut pourtant construire une barrière de neige devant la luge pour la bloquer, car comme un cheval prêt à s'élancer, l'engin ne demandait qu'à prendre son essor, sans laisser aux garçons le temps de s'installer. Rouges tant de plaisir anticipé qu'à cause du froid, les petits s'assirent à l'arrière, les grands devant.

- Tenez-vous bien aux cordes ! recommanda Fili en se retournant vers Kili et Ori.

Les gamins acquiescèrent. Agenouillés sur le traîneau, Fili et Furgil entreprirent de déblayer la neige qu'ils avaient entassée avec leurs mains puis, changeant de position, posèrent chacun un pied en dehors du panneau de bois, sur le sol, et se poussèrent à travers la brèche. Un dernier coup de talon donna l'impulsion nécessaire au départ et la luge, largement enduite de graisse, se mit à glisser à la manière d'un navire qui fend la surface de l'eau, repoussant la neige devant elle et la faisant gicler haut, tant sur les côtés que sur les quatre passagers, laissant derrière elle un large sillon aplati.

Epousant la pente, lestée du poids des quatre garçons, elle prit instantanément de la vitesse et se mit à dévaler comme un bolide.

- YAAAAHOOOUUUUHHHH ! hurla Fili, ivre d'exaltation, dans le vent glacé qui lui fouettait le visage.

Les autres firent chorus avec lui et tous les jeunes nains qui jouaient dans la neige devant l'entrée des cavernes s'arrêtèrent pour les suivre des yeux. Certains se mirent à sauter sur place en joignant leurs cris à ceux des quatre casse-cous, se promettant de demander à participer à la prochaine descente.

Cela dura jusqu'à ce que deux nains adultes, attirés par les cris, ne viennent voir de quoi il retournait. Lorsqu'ils virent la luge, qui n'était déjà plus qu'un jouet minuscule, loin en contrebas, et filait comme le vent, ils ne manifestèrent aucun enthousiasme !

- Ils vont SE TUER ! cria l'un.

L'autre ne put rien dire, mais il était évident, à son expression, qu'il pensait la même chose.

Bien loin de ces propos pessimistes, hurlant de joie, les garçons dévalaient toujours la pente, à une vitesse désormais prodigieuse ! Le vent de la course les obligeait à fermer les yeux à demi, la neige projetée de tous côtés leur cinglait le visage comme des aiguilles de glace, ils ne voyaient plus le paysage défiler, pour eux tout était blanc et flou, mais la sensation était tout simplement grisante ! Même s'ils avaient vus les rochers, dissimulés sous une épaisse couche de neige, devant eux, il leur aurait été impossible de les éviter. Il leur était de toute façon impossible de diriger leur engin, beaucoup trop lourd pour cela.

La luge heurta d'abord un rocher sur la droite et se souleva sur le côté, manquant de peu envoyer ses passagers dans le décor. Heureusement, tous se cramponnaient aux cordes solidement nouées autour de la structure. Elle retomba à plat et Furgil sentit ses dents claquer les unes contre les autres de manière assez douloureuse sous l'effet du choc. Plus tard, il s'estima heureux de ne pas s'être sectionné le bout de la langue ! Emporté tant par son poids que par sa vitesse, la luge passa ensuite sur de nouveaux rochers qui firent office de tremplin : elle se souleva cette fois par l'avant, comme un navire montant à la lame, et dans un bruit de raclement effrayant décolla, littéralement, de vingt bons centimètres. Elle survola la neige durant quelques secondes et retomba mais, cette fois, ce ne fut pas un épais et moelleux tapis de neige, bien uniforme, qui la reçut, mais un semis de rochers de toutes tailles. Il y eut un premier choc, qui ébranla les enfants jusque dans leurs os. Kili fut éjecté et disparut dans un nuage blanc. Ori se mit à hurler, non plus de joie, mais de terreur. La luge rebondit et, dans un craquement de mauvais aloi, les clous qui maintenaient ensemble les deux panneaux de bois lâchèrent. Là-dessus, le traîneau en perdition heurta de plein fouet un nouveau roc, bien plus grand, qui se trouvait sur sa trajectoire. Le bruit qu'elle fit en se fracassant contre l'obstacle parut emplir le monde. Complètement désemparé, l'engin se souleva presque à la verticale, cette fois par l'arrière, avant de culbuter sens dessus dessous par-dessus le rocher. Avec un hurlement qui lui déchira les entrailles et l'empêcha d'entendre les cris de ses compagnons, Fili fut projeté dans les airs. Son corps décrivit une parabole impressionnante avant de retomber. Le jeune garçon éprouva la sensation fugitive que son crâne éclatait, réduit en purée, et puis il ne vit ni n'entendit plus rien, car la nuit l'avala.

OO0OO

Il lui semblait cheminer, très lentement, à travers un tunnel sombre dont les parois rougeoyaient. Cela dura longtemps. Il ne savait pas où il se trouvait, ni d'ailleurs s'il allait quelque part, et de manière assez étrange cela l'indifférait totalement. Il allait, c'est tout.

Cela dura longtemps. Il lui semblait que quelque chose l'empêchait d'avancer normalement et de se mouvoir, mais il ne savait pas quoi. Cela ne l'intéressait d'ailleurs pas vraiment non plus. C'était étrange, sans plus. Au début, du moins. Petit à petit, cela commença à l'agacer. Fili ouvrit les yeux.

Il était plongé dans la demi pénombre, dans une pièce qu'il ne reconnut pas tout de suite, éclairée par la lumière d'un feu de cheminée. Il reposait sur le dos et se sentait... aussi mou qu'un poisson sans arêtes ! Sauf sa tête qui paraissait plus lourde, plus grosse et plus... aïe ! La douleur l'envahit. Apparemment, elle s'était éveillée en même temps que lui. Et sa tête lui faisait affreusement mal !

Prudemment, le garçon essaya de remuer : les mains (il lui fallut réfléchir un moment pour savoir où étaient ses mains). Ca allait, mais quelque chose gênait ses mouvements. Ses pieds ensuite. Ils bougeaient mais là encore, Fili se sentait entravé.

Finalement, il tenta de tourner la tête et se mordit furieusement les lèvres pour ne pas gémir, quand un élancement terriblement douloureux lui transperça le crâne.

Il lui fallut attendre un bon moment et rassembler tout son courage pour réessayer. Il parvint à tourner légèrement, légèrement son visage, tout en ayant l'impression qu'on lui enfonçait une barre de métal chauffé à blanc d'une tempe à l'autre. Il aperçut alors sa mère, apparemment assoupie, dans un fauteuil près de lui et il réalisa soudain qu'il se trouvait dans son lit, dans sa propre chambre.

Mais pourquoi Dis le veillait-elle, comme lorsqu'il était tout petit et qu'il était malade ?

- Je suis malade, pensa Fili.

Mais tout aussitôt, il comprit que ce n'était pas la bonne explication.

- Il... s'est passé quelque chose.

Oui, il s'était passé quelque chose, il en était sûr à présent, mais quoi ? Il ne se rappelait de rien. Pourtant, il sentait que ce souvenir était là, tout près, tapi dans son esprit et qu'il le narguait. Il s'était passé... il s'était passé... Fili s'assoupit sans s'en rendre compte et ce fut un murmure de voix qui, plus tard, l'éveilla :

- Comment va-t-il ?

- Rien de nouveau.

- Va t'allonger, je vais te remplacer.

- Thorin, s'il se passe quelque chose tu m'appelleras, n'est-ce pas ?

- Oui.

- Tu me le promets ?

- Oui.

Fili souleva ses paupières, qui lui parurent très lourdes. Sa tête était demeurée légèrement tournée sur le côté et il vit sa mère quitter son fauteuil, Thorin s'y installer à sa place. Au même instant, son oncle le regarda et vit qu'il avait les yeux ouverts. Il se redressa aussitôt.

- Dis ! fit-il à voix basse. Il est revenu à lui !

La princesse, qui avait disparu du champ de vision du jeune garçon, réapparut promptement et posa sa main fraîche sur la joue de Fili.

- Mon chéri ! fit-elle avec un soulagement indéniable. Comment te sens-tu ?

Fili dut s'y reprendre à deux fois pour pouvoir parler et finit par murmurer :

- J'ai très mal à la tête, Mère. Que m'est-il arrivé ?

- Attends ! fit Dis.

Elle disparut à nouveau.

- Tu as eu un accident, répondit doucement Thorin (ils parlaient tous deux à voix très basse mais Fili n'arrivait pas à comprendre pourquoi). En glissant sur la neige avec une vieille planche de bois...

La neige... les glissades... oui, oui, oui... Peu à peu, les souvenirs de Fili revenaient à la surface. Mais Dis revint au même instant, un verre à la main.

- C'est un remède d'Oïn, dit-elle, contre la douleur. Mais... tu ne dois pas bouger, a-t-il dit...

- Attends, dit Thorin. Je vais t'aider.

Il glissa un bras sous l'oreiller de Fili, le second sous ses épaules et, avec d'infinies précautions, le redressa suffisamment pour que Dis puisse approcher le verre de ses lèvres.

Le breuvage paraissait noir, il dégageait une puissante odeur d'herbes médicinales et était amer comme le fiel.

- C'est écoeurant ! se plaignit le blessé après avoir bu deux gorgées et réprimé un haut-le-coeur. Qu'est-ce qu'il a mis là-dedans ? De la pisse d'orc ?

Dis lui fit les gros yeux :

- Ne sois pas vulgaire, je te prie ! N'oublie jamais que tu es un prince ! De plus, c'est grâce à Oïn que tu es encore en vie et que tu as une chance de le rester... alors un peu de respect, mon garçon !

Fili ne répondit pas mais refusa catégoriquement de boire davantage.

- Ca me donne envie de vomir !

Dis finit par abandonner et regarda son frère :

- Oïn a dit que s'il reprenait connaissance... commença-t-elle.

- Oui, répondit Thorin d'un ton rassurant. Va te coucher, je vais rester près de lui. Ca va aller, j'en suis sûr. Le pire est passé.

Dis embrassa son fils et se sauva. Il y eut un long silence. Fili se souvenait de tout, à présent. Et soudain, il eut peur :

- Les autres ? souffla-t-il en essayant désespérément de se tourner du côté du lit jumeau du sien, le lit de Kili.

Mais la douleur était trop forte, il dut renoncer.

- Du calme ! intervint Thorin. Doucement. Tu ne dois faire aucun effort et bouger le moins possible, Oïn a été catégorique là-dessus. Les autres ne sont pas en danger. Kili va bien. Il a quelques bosses, sans plus.

(Et un genou qui avait doublé de volume et l'empêcherait de marcher pendant quelques jours, mais aucune fracture ni blessure sérieuse. Cependant, Thorin n'entra pas dans les détails).

- Et...

- Ori a un bras cassé. C'est douloureux, mais il se remettra. Ton ami Furgil est indemne, sinon quelques égratignures sur le museau. Il a eu de la chance.

Là encore, Thorin ne disait pas tout. Il se revoyait dévaler la montagne à toutes jambes, ses pieds projetant de part et d'autre de sa trajectoire des blocs de neige se détachant de ses bottes à chaque foulée, en compagnie d'autres nains et naines alertés par les témoins de l'accident. Il se souvenait de Kili, assis hébété dans la neige. Des pleurs d'Ori qui se tenait à genoux, serrant son bras contre lui en gémissant :

- J'ai mal... j'ai mal...

Il se souvenait surtout de Fili, inerte, pareil à un pantin désarticulé. Il était couché à plat dos, son visage était aussi blanc que la neige alentours et, sur le côté droit, ses cheveux blonds étaient rouges de sang. La neige sous sa tête était rouge ! Conséquence de la plaie béante qu'il avait à la tempe et par laquelle le sang coulait à une vitesse et avec une force proprement terrifiantes.

Furgil, apparemment indemne à l'exception d'une belle éraflure sur le visage, était agenouillé à côté de son ami et le secouait :

- Fili ! Fili ! Par Mahal, je t'en supplie, ouvre les yeux !

- Ne le touche pas, laisse-le ! rugit Thorin en écartant le jeune garçon avec brusquerie.

Il n'éprouvait aucune colère contre lui mais il savait, lui, qu'il fallait éviter de secouer un blessé, surtout après une chute ! Il réalisa toutefois un peu plus tard que Furgil, ainsi que son père qui accourait lui aussi, avaient dû interpréter sa réaction tout autrement. A ce moment-là cependant, il n'avait ni une pensée ni une seconde d'attention à leur accorder : voyant la tête fendue de son neveu, il s'était senti pâlir. La blessure était mauvaise, n'importe qui pouvait le voir ! Il avait été un peu rassuré en constatant que Fili respirait toujours et que son cœur battait normalement. N'osant le soulever, au cas où tout son corps serait brisé, il avait ordonné, d'une voix plus rauque encore que d'ordinaire, que l'on amène un objet plat et rigide, n'importe quoi (la luge, après avoir culbuté par-dessus les rochers contre lesquels elle s'était écrasée, avait poursuivi sa descente) afin de pouvoir transporter Fili.

Dès que l'enfant eut été emporté, avec toutes les précautions nécessaires, ainsi qu'Ori, Thorin s'était occupé de Kili. Ce dernier, voyant son grand frère inerte sur son brancard improvisé, avait voulu se précipiter vers lui. Mais son genou luxé l'avait trahi et précipité à plat ventre dans la haute neige. Thorin l'avait ramassé.

- Tu es blessé ?

- J'ai mal à la jambe... et à la tête, ajouta l'enfant en portant sa main à son crâne et en grimaçant derechef.

- Laisse-moi voir.

Thorin avait palpé doucement le cuir chevelu et senti rapidement une bosse énorme, qui palpitait et paraissait grossir à chaque seconde sous ses doigts.

- Une grosse bosse ! Mais ça ne saigne pas. Montre ta jambe.

Il avait rapidement acquis la certitude qu'il n'y avait aucune fracture. Calant l'enfant sur sa hanche, le prince nain s'apprêtait à regagner les cavernes lorsque Gomrund, le père de Furgil, s'était approché avec son fils. Pressé par son père, le garçon avait eu le temps de lui raconter ce qui était arrivé.

Gomrund mit un genou à terre devant Thorin :

- Pardonnez-nous, mon prince, dit-il humblement. Je vous jure que mon fils sera fouetté comme il le mérite pour ce qui est arrivé.

Il avait bien compris que l'état de Fili était grave et pensait de bonne foi que la colère de Thorin retomberait sur Furgil : ne l'avait-il pas rabroué sans douceur un moment plus tôt ? Thorin regarda l'adolescent, qui aussitôt courba la tête. Pas suffisamment vite toutefois pour pouvoir dissimuler le mélange de peur et de résignation qui avait envahi son regard.

- Lève-toi, dit le prince à Gomrund.

Il se tourna vers Furgil et ajouta :

- Approche, mon garçon.

Le père tressaillit et se raidit, le fils releva brusquement le nez, l'air terrifié. Il n'osa pas se dérober, toutefois, et s'avança, pâle, cachant ses mains sous sa tunique pour qu'on ne les voit pas trembler. Lorsqu'il arriva à la hauteur de son père, il eut un mouvement pour s'agenouiller à son tour. La poigne ferme de Thorin l'en empêcha.

- Raconte-moi ce qui s'est passé, dit-il.

Furgil dut s'y reprendre à trois fois : sa langue lui faisait défaut et il craignait que le prince n'interprète cela comme de la mauvaise volonté. Finalement, il parvint à trouver un filet de voix pour résumer les événements, le visage toujours obstinément tourné vers le sol.

- Je vous demande pardon, Monseigneur, ajouta-t-il faiblement lorsqu'il eut terminé. Je vous jure qu'on ne croyait pas que ça finirait comme ça….

- C'était un accident, soupira Thorin d'un ton las. Et Fili est tout autant à blâmer que toi pour cette idée stupide !

Se tournant vers Gomrund, il ajouta :

- Inutile de le battre (Furgil leva brusquement la tête en entendant ces mots et le regarda d'un air incrédule). C'est une idée de gamin qui a mal tourné et une raclée n'y changera plus rien. J'espère seulement que…

Il n'acheva pas sa phrase et c'était inutile : il espérait évidemment que l'état de Fili n'était pas aussi grave qu'il le craignait et qu'il s'en sortirait, sans garder de séquelles de préférence.

Gomrund s'inclina très bas, aussitôt imité par son fils.

- Je vais prier Mahal pour le petit, assura-t-il, sincère. Puisse le père de tous les nains vous accorder sa guérison !

Mahal était de bonne humeur, apparemment, puisque Fili était revenu à lui. Il paraissait même aller un peu mieux. Ses traits étaient moins tirés et ses yeux plus vifs. Bien qu'il n'ait pris que deux gorgées du remède d'Oïn, le garçon éprouvait en effet un certain soulagement. La douleur n'avait pas reflué, mais il se sentait moins oppressé et pouvait remuer ses membres plus librement. Il en profita pour porter sa main à sa tête et sentit un pansement épais sous ses doigts. Mais il grimaça aussitôt, car si léger qu'ait été le contact, un pic de douleur le transperça à nouveau. Il avait mal jusque dans la racine des dents ! L'espace d'un instant, il se sentit tournis et tout se brouilla devant ses yeux. Il lui semblait qu'un gouffre noir, insondable, l'aspirait, l'attirait… puis la lumière lui revint, la sensation détestable qui lui avait mis le cœur au bord des lèvres diminua.

- Est-ce que je vais mourir, mon oncle ?

Fili ne s'était jamais senti aussi faible. De plus, il se remémorait l'inquiétude de Dis, les précautions que Thorin avait prises pour le soulever, leur présence à tous deux à son chevet, à un âge où il n'avait tout de même plus besoin qu'on le dorlote comme un nourrisson…

- Non ! cracha Thorin, comme s'il mettait le destin lui-même au défi de le contredire.

Plus doucement, il reprit :

- C'était cette nuit qui était déterminante, Fili. Oïn a assuré que si tu reprenais connaissance avant le jour, tout irait bien. En revanche, tu dois rester allongé et ne faire aucun effort, même le plus minime.

Thorin espérait n'avoir jamais à revivre des heures telles que celles qui venaient de s'écouler ! Il entendait encore résonner les paroles d'Oïn, lorsque ce dernier, après avoir arrêté l'hémorragie de Fili, l'avoir examiné et lui avoir pansé la tête, avait dit à son oncle qu'il ne pouvait encore se prononcer sur sa survie.

- Il faut laisser passer la nuit, avait dit le guérisseur. S'il revient à lui avant demain, je peux pratiquement affirmer qu'il survivra. Mais il lui faudra beaucoup de calme et beaucoup de repos.

Il n'avait pas précisé ce qui arriverait dans le cas contraire… c'était inutile. Thorin et Dis auraient préféré n'avoir jamais à vivre cette expérience : se retrouver près du lit de Fili en se demandant s'il rouvrirait un jour les yeux, s'ils entendraient à nouveau sa voix…

- Thorin, avait ajouté Oïn, même s'il s'en sort, il se peut qu'il y ait des séquelles. Il s'est pratiquement fracassé le crâne et son dos risque d'avoir souffert aussi, bien qu'il ne soit pas brisé….

- Que veux-tu dire ? avait demandé le prince, prêt à mordre.

- Il se pourrait qu'il ne puisse plus jamais marcher…

- Thorin, appela doucement Fili.

- Oui, mon garçon ?

- Tu veux bien me donner à boire ?

Il ajouta vivement :

- Pas cette horreur de tout à l'heure ! De l'eau ou du lait.

Thorin hésita.

- C'est mal reconnaître les talents d'Oïn, dit-il. Tu devrais faire un effort, petit. Cela apaisera la douleur et rassurera ta mère.

Filit émit une affreuse grimace, qui s'acheva en un rictus de douleur.

- C'est trop horrible ! souffla-t-il. Je préfère mourir de soif plutôt que boire ça !

- Si tu le prends comme ça... commença Thorin en fronçant les sourcils. Je suppose que je ne peux pas te laisser te dessécher comme un rat mort alors qu'il est déjà miraculeux que tu sois encore en un seul morceau...

Il savait bien que Fili devrait finir par prendre son remède, mais le gamin revenait de loin, il avait déjà bu un peu de cette mixture (dont l'odeur médicinale, il est vrai, avait de quoi soulever le cœur !), son oncle pouvait bien, momentanément, lui laisser la bride sur le cou. Il se leva :

- Je vais voir ce que je peux faire...

Puis il adressa un clin d'œil à son neveu et ajouta :

- Ca restera entre nous, n'est-ce pas ? Ce sera notre petit secret. Parce que si ta mère l'apprend, je n'ai pas fini d'en entendre parler !

Fili sourit :

- Je ne dirai rien, promit-il. Même sous la torture !

- Me voilà tout à fait rassuré, bougonna le prince en quittant furtivement la chambre.

Mais il avait souri également, heureux de voir que Fili paraissait reprendre du poil de la bête.

Il revint un peu plus tard avec un bol de lait tiède. A nouveau, il souleva Fili avec un grand luxe de précautions, de manière à lui permettre de boire. Le garçon vida son bol mais ne parla plus : la douleur cognait avec force dans sa tête, comme si une créature furieuse se démenait là-dedans et frappait à coups redoublés contre les parois de son crâne. Parler lui était impossible, le moindre mouvement lui était impossible…

Il se sentit glisser à nouveau vers l'inconscience et l'accueillit avec un indicible soulagement.

OO0OO

- Je vais très bien, je t'assure ! Je m'ennuie ! Je voudrais juste…

- C'est hors de question.

- Mais….

- Fili, dit sévèrement Thorin, tu ne te lèveras que lorsqu'Oïn t'y autorisera, pas avant !

Fili voulut protester mais son oncle lui lança l'un de ses regards noirs dont il avait le secret :

- Essaie de sortir seulement un orteil de ton lit, menaça-t-il, et je t'y attache !

Il en était capable, pensa Fili avec mauvaise humeur, en se laissant aller sur son oreiller. Ce serait le comble !

Il avait tout essayé, cajoleries et ronchonnements, il avait argumenté, prié, insisté, mais son oncle et sa mère demeuraient intraitables et lui interdisaient de se lever.

- Tu n'as sûrement pas envie de ne plus pouvoir marcher de ta vie, disaient-ils, ou de devenir à moitié idiot !

- Je ne saurais plus marcher, c'est sûr, à rester toujours couché ! s'était plaint le blessé.

Un très long, un interminable mois s'était écoulé depuis l'accident et Fili se mourait d'ennui ! La douleur dans sa tête s'était fortement atténuée. En fait elle ne revenait plus que par moment, et encore, rien de comparable à ce que cela avait été au début ! On lui avait retiré son pansement depuis quelques temps déjà et, bien que la plaie qu'il portait à la tempe demeure sensible, elle était bien refermée. Fili estimait donc qu'il n'était plus nécessaire d'y prêter attention.

- Tu as eu beaucoup de chance, avait dit Thorin. Nous avons craint de te perdre, tu sais ? Il s'en est fallu de peu que ton crâne explose comme un fruit trop mûr en heurtant ces rochers ! Tu peux remercier Mahal d'avoir donné aux nains des os solides ! En attendant, pas question de brusquer les étapes. Ne t'avise pas de sortir de ce lit ou bien je t'y ramènerais en te tirant par les cheveux !

Même Kili s'y était mis :

- Tu as un trou dans la tête, disait-il à son frère, tu risques de perdre ta cervelle, si tu te lèves !

- Au moins, moi j'en ai une ! avait répliqué le jeune prince, au comble de la mauvaise humeur.

Il n'entendait rien à tout ce que racontaient les adultes et trouvait leur inquiétude totalement disproportionnée ! Sa situation lui paraissait tellement absurde et tellement injuste qu'il lui arrivait de penser qu'on l'obligeait à se morfondre au fond de son lit par manière de représailles, pour avoir eu l'idée de la luge et d'avoir entraîné trois autres jeunes nains avec lui dans l'aventure.

Tous les autres étaient rétablis et lui, on l'obligeait à rester couché comme une vieille femme malade des fièvres ! Kili avait encore le genou un peu raide mais ne paraissait pas s'en soucier outre mesure. Furgil se portait comme un charme et même Ori était venu rendre visite à Fili, un bras en écharpe.

Il était le seul à qui l'on n'autorisait aucun mouvement !

Fili aurait peut-être été moins persuadé d'être seul et incompris s'il avait eu connaissance des interminables pourparlers qui avaient précédé la visite d'Ori ! Dori avait commencé par lui faire longuement la leçon à propos des jeux aussi stupides que dangereux auxquels il se livrait. Ensuite, il lui avait interdit de fréquenter à nouveau Fili et Furgil, qui avaient imaginé de fabriquer une luge et qui, avec leurs idées idiotes, avaient failli le tuer ! Parfaitement ! Et fallait-il être bête pour accepter de les suivre ! Seul le fait d'avoir le bras cassé avait évité à Ori de se faire sévèrement tirer les oreilles !

Nori ne s'en était pas mêlé mais avait longtemps argumenté avec Dori pour lui faire admettre qu'il ne pouvait pas interdire à leur benjamin de fréquenter son propre cousin, que tous les enfants font parfois des choses stupides, enfin qu'un bras cassé, qui de surcroît allait l'empêcher d'écrire pendant des semaines, lui qui adorait cela, était une punition bien suffisamment sévère sans avoir besoin d'en rajouter !

Incroyable ce que les parents qui sont responsables de vous, qu'ils soient mère, oncle ou frère aîné peuvent parfois vous rendre l'existence difficile !

Quoi qu'il en soit, Fili fut bien forcé de prendre son mal en patience. Il se passa encore deux longues semaines, les plus longues de toute son existence, avant qu'un jour Oïn décide qu'il pouvait faire un essai. Il lui demanda de se redresser très lentement, sans faire de gestes brusques, et de s'asseoir, s'il le pouvait, au bord de son lit.

Le jeune garçon fulminait ! A croire qu'il risquait de se briser en mille morceaux ou de s'évanouir en fumée ! Il n'y avait qu'à voir les visages graves, tendus, de Dis et Thorin. Cependant, Fili obéit et garda pour lui son opinion, de peur qu'on ne le juge pas suffisamment rétabli. Une fois qu'il se fut assis au bord du lit, sans la moindre difficulté d'ailleurs, il voulut se lever mais le guérisseur l'en empêcha.

- Ta tête ne te fait pas mal ? demanda-t-il. Ni ton dos ? Tu ne te sens pas tournis ?

- Non, répondit Fili.

- Essaie de bouger tes pieds et tes jambes.

Quelle stupidité ! pensa le garçon. Il n'avait que ça à faire depuis des jours et des jours, bouger les pieds et les jambes dans son lit pour se dégourdir un peu ! Encore une fois cependant, il se tut et fit ce qu'on lui demandait, avant d'être autorisé à se mettre debout et à faire quelques pas.

- Pas de vertige ? demanda Oïn. Pas de douleur ?

- Non.

En réalité, Fili ressentait bien une gêne, comme si sa tête était tirée en arrière à partir d'un point situé sur sa colonne vertébrale. Mais ce n'était pas douloureux et de toute façon, il était bien déterminé à ne rien dire qui puisse le renvoyer dans son lit ! Il deviendrait fou, estimait-il, s'il devait passer un jour de plus allongé à ne rien faire !

Oïn lui fit exécuter divers mouvements, faire le tour de la chambre, posant toujours les mêmes questions. Fili en aurait crié d'exaspération !

Enfin, au soulagement général, le vieux guérisseur se déclara satisfait et ajouta que Fili pouvait s'habiller et reprendre une existence normale.

- Il faudra cependant prendre encore des précautions pendant quelques jours, nuança-t-il. Ne fais aucun effort et évite les gestes brusques. Ensuite tu pourras reprendre tes activités, mais de manière progressive.

Fili retint cette fois de justesse la remarque acérée qu'il avait sur la langue, surtout en présence de sa mère et de Thorin, qui n'auraient pas apprécié ! Enfin libre ! pensait-il. Ce n'était pas trop tôt ! Une chose en tous les cas était certaine : il ne voulait plus jamais entendre parler de luge ou de glissades dans la neige !

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La semaine prochaine : Nostalgie