LE DEFI
Debout et tendus dans la lueur tremblotante des torches qu'ils avaient apportées, rangés en demi-cercle et les yeux avides, ils évoquaient une meute de loups avant la curée. La tension était palpable, leurs prunelles brillaient et ils retenaient leur souffle dans l'attente de ce qui allait advenir.
Ils étaient 6 jeunes nains, âgés en gros d'une dizaine d'années, regardant deux des leurs se mesurer en relevant le défi qui avait été lancé.
Fardur était le premier (le sort en avait ainsi décidé) : l'air désinvolte, il grimpa sur l'étroit parapet, écarta les bras pour assurer son équilibre et commença à avancer. Trois pas plus loin, son expression se figea, ses lèvres se contractèrent en un rictus, son souffle se suspendit. Mais il continua, s'efforçant de dominer sa peur. Le parapet sur lequel il avançait n'était pas très haut, pas plus de 30 centimètres… mais seulement d'un côté ! De l'autre, il dominait… autant dire le néant ! Une paroi quasiment à pic disparaissant dans les ténèbres absolues. Et alentours, le vide. Immense. Personne ne connaissait précisément la taille de cette grotte gigantesque, qui avait arrêté les travaux des nains lorsqu'ils avaient taillé leurs galeries. La lumière des torches était impuissante à en éclairer la voûte, le fond ou même l'autre côté. Lorsqu'on jetait une pierre dans le gouffre, on ne l'entendait pas retomber.
Aussi la partie de la montagne qu'occupaient les nains s'arrêtait-elle là, par la force des choses, sur cette espèce de « terrasse » circulaire qu'ils appelaient « le belvédère ». Les maçons avaient cependant construit le parapet, juste au bord du vide, tant il est vrai que le peuple de la terre a horreur du travail inachevé ! Cependant, une petite portion du muret s'était effondrée quelques mois plus tôt, lors d'une secousse sismique qui avait secoué la montagne à la manière d'un chien qui s'ébroue.
Parfois, quelqu'un suggérait que l'on pourrait essayer de tailler un escalier dans la roche pour aller voir ce qu'il y avait tout au fond, ou un passage le long de la paroi pour aller voir de l'autre côté, on en parlait un peu et puis on l'oubliait : le clan ne manquait pas d'espace, agrandir son domaine n'était pas réellement indispensable. Il était donc rare que quelqu'un vienne par ici, puisque cela ne menait nulle part et qu'il n'y avait rien à cet endroit ! Les enfants ne seraient donc pas dérangés… c'était sans doute ce qui avait inspiré Fardur lorsqu'il avait lancé son défi, car il voulait quelque chose de difficile, de dangereux, ce qu'évidemment aucun parent nain n'aurait vu d'un très bon œil ! Il ne s'agissait pas là de se défier au lancé de hache ou autre activité habituelle, non !
Immobile au centre du demi-cercle formé par les autres, auxquels il tournait le dos, Kili se tenait très droit, regardant attentivement son rival en attendant son tour. Plus jeune que les autres, il défendait aujourd'hui non seulement son droit à intégrer le groupe mais surtout son honneur ! Il savait que Fardur espérait le voir échouer. Il savait qu'il avait même espéré qu'il refuserait de relever le gant. Mais Kili, même s'il n'avait pas tout à fait neuf ans, avait la tête près du bonnet et était très obstiné… même pour un nain ! Reculer n'était pas dans sa nature. Comment tout cela avait-il commencé ? Par des disputes, des allusions, des propos railleurs… La vérité était que Fardur n'aimait pas Kili. Ce sont des choses qui arrivent. Il n'aimait pas Kili parce qu'il avait un lourd contentieux avec son frère aîné. Pour un garçon de 11 ans, qui fait office de meneur auprès des gamins de son âge et qui en est extrêmement fier, un garçon plutôt doué par ailleurs, Fili était un défi permanent. D'abord, il était prince ! Un jour, ce serait lui qui prendrait le commandement des nains d'Ered Luin. Cette idée gênait Fardur comme une démangeaison persistante. L'idée qu'un jour il devrait obéissance à Fili… en fait, c'était insupportable ! Si encore il avait pu l'écraser de son mépris et de sa supériorité, il l'aurait mieux accepté, mais Fili n'était pas moins doué que lui et n'avait donc aucune admiration pour lui. Et ça, c'était impardonnable aux yeux de Fardur ! Les deux garçons s'étaient déjà mesurés, à toutes sortes de jeux et d'activités, un nombre incalculable de fois. Ils s'étaient même souvent battus, car Fili n'était pas un ange et n'aimait pas Fardur plus que celui-ci ne l'aimait lui-même. Mais même lorsqu'il ne l'emportait pas, Fili conservait son calme et sa superbe. Il n'y avait rien à faire contre lui, c'était exaspérant. Aussi, le jeune nain se « vengeait » en quelque sorte sur Kili. Cela avait été d'abord, pendant longtemps, des allusions au « bébé » qu'il était et autres sottises que les enfants peuvent se lancer à la tête. Kili n'était pas, et de loin, aussi calme que son frère : il démarrait même au quart de tour, ce qui amusait beaucoup le grand, lequel en faisait désormais un jeu.
Et puis, la veille, Kili avait été effrayé par une guêpe qui s'était fourvoyée dans les tunnels (ils n'étaient pas très loin de l'entrée, il faut dire) et qui était venu vrombir autour de lui. Or, Fardur n'était pas du genre à laisser passer pareille occasion.
- Tu n'es qu'un bébé froussard ! lui avait-il lancé avec un sourire de mépris teinté d'ironie.
- Je ne suis pas plus froussard que toi !
- Tu parles !
- Tu veux parier ?! avait ragé Kili, hors de lui.
- D'accord ! Disons…
Fardur avait réfléchi un moment, puis son visage s'était éclairé et un sourire torve était apparu sur son visage :
- Demain…. au « belvédère ». Je parie que tu es incapable de faire le tour en marchant sur le parapet !
- Si, je peux !
- C'est ce qu'on verra.
Mais non seulement Kili était venu, alors que l'autre espérait bien qu'il resterait caché dans les jupons de sa mère, mais en outre on voyait bien qu'il était résolu. Holà ! Pas question que Kili fasse figure, devant les autres gamins venus pour être témoins, de héros du jour ! Fardur avait donc aussitôt décidé de passer l'épreuve lui aussi.
Il s'efforçait de ne pas regarder le vide béant qui s'ouvrait à ses pieds et cependant, son regard paraissait invinciblement attiré… une sueur froide commença à lui couler le long du dos, mais pas question de renoncer !
Il parcourut, assez hardiment, cachant sa peur, les trois quarts du parcours et parvint ainsi à l'endroit où le parapet s'était effondré. A cet endroit, le bord de la « falaise » était très friable, y marcher aurait été quasiment suicidaire. Estimant avoir fait ce qu'il fallait, et de la bonne manière, Fardur descendit de son perchoir, poussant intérieurement un soupir de soulagement, prit un air avantageux puis se tourna vers Kili, grave et raide comme un piquet.
- A toi ! fit-il d'un ton railleur.
Il y eut quelques murmures excités parmi les spectateurs. Peut-être est-il utile de préciser que Fili n'était pas présent : jamais il n'aurait permis à son jeune frère de relever un tel défi et de se mettre aussi bêtement en danger. Car Fili, à presque 14 ans, avait désormais d'autres camarades de jeux et ne se mêlait plus beaucoup à la bande des plus jeunes. Et Kili s'était bien gardé de lui parler de ça !
Sans mot dire, la tête droite, le petit nain s'approcha du point de départ et grimpa sur le parapet. Celui-ci était humide, mais les semelles de ses bottes adhéraient bien, pas de souci de ce côté. Le regard fixé droit devant lui, le gamin entama son parcours. Quelque chose gargouillait dans son ventre, qu'il ignora de son mieux. Il n'était pas un froussard et il allait le démontrer ! A un moment il vacilla et dut agiter les bras pour rétablir son équilibre, tandis qu'une décharge d'adrénaline pulsait dans tout son corps. Dents serrées, il poursuivit son périple, jusqu'à la brèche ouverte dans le muret. Quatre-vingt-dix centimètres environs… Kili mesura la distance du regard, hésita le temps seulement d'un battement de cœur puis, prenant son élan, il bondit. Il savait qu'il pouvait sauter plus loin que ça ! Son corps franchit l'espace et ses pieds touchèrent le parapet de l'autre côté. Des gravillons commencèrent à dégringoler, rebondissant le long de la paroi à pic, sous la force de l'impact et le poids du jeune nain. Celui-ci, les bras largement étendus cette fois pour conserver son équilibre, ploya à peine les genoux puis, triomphant, poursuivit sa progression en direction de l'autre extrémité du belvédère, un petit sourire victorieux aux lèvres. Il avait fait mieux que son rival !
- Descends de là, espèce de fou !
Le hurlement, qui résonna de manière lugubre dans la grotte, le fit sursauter et, encore une fois, il vacilla. Un nain se ruait sur lui, bousculant les autres enfants au passage, suivi de tout un groupe d'adultes. Kili ouvrit la bouche sans trop savoir ce qu'il allait dire, mais l'autre l'empoigna par le bras, le fit descendre du muret et se mit à le secouer sans ménagement :
- Tu es complètement fou ! En voilà un amusement ! Tu as envie de te tuer ?!
Ses compagnons n'étaient pas épargnés : parmi les adultes qui venaient de faire irruption se trouvait le père de l'un des petits spectateurs. Attirés par la lumière alors qu'ils allaient à leurs affaires, ils étaient venus voir de quoi il retournait. Entendant leurs cris et leurs exclamations, d'autres arrivaient.
En l'espace d'un instant, le « belvédère » résonna de bruits de voix très énervées, de questions, de menaces et même de quelques coups, car celui des nains qui avait eu la désagréable surprise de trouver là son rejeton s'était imaginé qu'il attendait son tour de faire l'équilibriste au-dessus du vide ! Aussi était-il en train de le secouer comme un prunier en hurlant, ne s'interrompant, de temps à autres, que pour lui donner une claque !
Quant à Kili, sa situation n'allait pas s'arranger, car il reconnut soudain sa mère qui accourait avec d'autres naines. Les yeux de Dis tombèrent instantanément sur lui, sur le nain qui le tenait toujours par le bras, et elle se précipita vers eux avec une expression qui n'augurait rien de bon. Elle ne savait pas encore de quoi il retournait mais se doutait qu'il s'agissait de quelque chose de grave.
Kili aurait bien voulu pouvoir lui expliquer les choses à sa façon, malheureusement, on ne lui en laissa guère le loisir !
- … il paradait en marchant sur le parapet… complètement inconscient du danger… jeune fou…
Tandis que Dis, statufiée, apprenait ce qui venait de se passer, Fardur se glissa doucement jusqu'à la hauteur Kili, affichant une expression de raillerie et de satisfaction non dissimulée. Lorsque le petit prince avait sauté au-dessus de la partie effondrée du parapet, son rival avait serré les points, fou de rage : le défi d'aujourd'hui devait consacrer sa gloire et consommer la défaite de Kili. Or, ce sale avorton l'avait surclassé d'une telle manière que nul ne l'oublierait jamais ! Le garçon avait entendu les exclamations effrayées et admiratives de ses compagnons et, leur jetant un regard à la dérobée, avait vu combien ils étaient impressionnés. Or, c'était là infiniment plus que son orgueil pouvait supporter ! Toutefois, la manière dont les choses étaient en train de tourner lui mettait du baume au cœur ! Il se pencha à l'oreille de Kili et lui glissa, sur un ton venimeux :
- Tu vas voir ce que tu vas prendre ! On verra si tu fais encore le fier ! Ton oncle te fouettera, pour ça ! Et j'espère qu'il te fera vraiment mal !
Puis il s'écarta vivement, au moment même où Dis baissait vers son fils des yeux qui paraissaient soudain plus noirs que les ténèbres noyant la grotte. Sa bouche était si pincée qu'elle se réduisait à une ligne mince, à peine visible. Kili ouvrit la bouche pour s'expliquer mais, pas plus qu'auparavant, il n'en eut le temps : Dis ne cria pas, ne gronda pas. Elle le saisit par le bras et dit seulement, d'une voix glaciale :
- A la maison ! Tout de suite !
- Attends que ton oncle soit au courant ! ajouta la princesse d'une voix déformée tant par la peur que par la colère, une voix que Kili ne lui connaissait pas.
Le gamin frémit : pas tant à cause de la menace que parce qu'en général Dis essayait toujours de "couvrir" ses enfants vis à vis de son frère. Elle leur disait sa façon de penser et gérait leurs incartades à sa manière mais, si elle pouvait éviter que Thorin s'en mêle, elle le faisait. Alentours, tous les nains les regardaient. Pas de chance, mais c'était bel et bien Kili qui avait été surpris en train de faire l'acrobate ! Les uns hochaient la tête d'un air consterné, les autres désignaient le vide qui s'ouvrait sous le « belvédère » avec de grands gestes éloquents, il en vit un se tapoter la tempe du bout du doigt et des bribes de conversation arrivaient à ses oreilles :
- … des idées pareilles…
- … donner l'idée aux autres, à cet âge…
- Sale gamin ! Il fera mourir sa mère s'il ne se tue pas avant !
- Vraiment rien dans la tête…
Tant et si bien que Kili, dont le cœur battait à présent à tout rompre, avait l'impression d'avoir commis ni plus ni moins qu'un crime. Il aurait bien aimé pouvoir se dissoudre dans l'atmosphère !
Furibonde, Dis l'entraîna. Alentours, les nains continuaient à discuter ferme, chacun y allant de son commentaire. Tout se mêla en un brouhaha confus pour le jeune garçon, surtout lorsqu'il vit le mauvais sourire que lui adressait Fardur au moment où, entraîné par sa mère, il passa devant lui. S'assurant que Kili le voyait, Fardur passa lentement son doigt le long de sa gorge, en une mimique universelle. Bien qu'il n'en mène vraiment pas large, le gamin redressa ses épaules et lui répondit par un regard de pur mépris.
Dis ne prononça pas un seul mot tandis qu'elle arpentait les galeries de la cité et Kili hésitait à prendre la parole le premier. Lorsque la porte de leurs appartements se referma derrière eux, il pensa pourtant qu'il devait tout de même essayer de s'expliquer.
- Mère... commença-t-il. Je vais te dire...
Une première gifle, bien sentie, lui coupa la parole :
- Ne cherche SURTOUT pas d'excuse ! Et voilà pour faire bonne mesure ! ajouta la naine de la voix la plus tranchante que Kili lui ait jamais entendue, en assénant une seconde claque à son fils, sur l'autre joue. Maintenant, va te coucher ! Tu ne dîneras pas ce soir.
Le jeune garçon eut un hoquet étranglé. Incapable de crier ou de pleurer, le visage en feu, les oreilles bourdonnantes, il n'osa pas répliquer et se hâta de gagner la chambre qu'il partageait avec son frère, fort désireux de se mettre hors de portée !
Désemparé, il demeura un moment debout le dos à la porte, n'entendant rien d'autre que les battements précipités de son coeur. Kili renifla. Tête basse, les joues brûlantes des gifles de sa mère, il s'approcha de son lit dans l'état d'esprit d'un condamné à mort qui vient d'apprendre que son exécution était programmée pour le jour même !
L'attente et l'anxiété allaient certes constituer la plus grande punition de Kili, mais il était trop jeune pour le réaliser. Il ôta seulement ses bottes et, se roulant en boule au milieu de son lit, il se mit soudain à grelotter tandis que l'afflux d'adrénaline qui l'avait soutenu jusque là commençait à diminuer et que la tension nerveuse s'apaisait, pour se transformer en une cruelle expectative.
A vrai dire, ce qui l'effrayait le plus n'était pas tant la perspective de ce qui pouvait arriver que le fait de se sentir soudain abandonné de tous, pire, traité en paria ! Tous les adultes qui avaient fait irruption au "belvédère" arboraient la même mine courroucée, tous partageaient manifestement le même point de vue et condamnaient irrévocablement son entreprise. Fili n'était pas là pour le soutenir, sa mère était plus furieuse qu'il l'avait jamais vue et, contrairement à son habitude, se détournait de lui (il avait l'impression d'entendre encore sa voix acérée à ses oreilles), quant à Thorin... Kili n'était pas assez naïf pour penser qu'il allait lui adresser ses félicitations ! L'enfant se sentait montré du doigt, mis au ban du clan, exclu, comme s'il avait commis un acte terrible et méprisable…. Il renifla à nouveau.
Ce n'était pourtant pas sa faute, estimait-il en repensant aux si récents événements. Il ne pouvait pas se laisser passer pour un poltron, non ? Et puis, ça n'avait vraiment rien de si difficile... Il espérait que Thorin lui permettrait de lui expliquer tout cela. Il devrait comprendre, non ? chercha à se rassurer l'enfant, qui savait depuis longtemps que les meilleures de toutes les raisons n'apparaissent souvent pas comme telles aux adultes.
Kili pensa soudain aux paroles de Fardur et un frisson glacé lui parcourut l'échine. Au point où en étaient les choses, il se demanda si Thorin n'allait pas effectivement lui administrer une volée de coups de ceinture ! Que ce soit en été lorsqu'ils allaient se baigner en plein air ou bien dans les salles d'eau de la montagne, Kili avait vu plus d'une fois de jeunes nains portant de méchantes zébrures rouges dans le dos ou sur les cuisses, car si les nains aiment leurs enfants, ils les élèvent néanmoins à la rude, pour les préparer à une existence qui ne le sera pas moins. Certes, ni Fili ni son frère n'avaient encore jamais éprouvé la morsure cinglante du cuir sur leur peau, quoi qu'ils aient pu faire mais, en l'occurrence, l'imagination de Kili galopait bien plus vite que sa raison.
Le temps passa, la lumière baissa. Kili n'entendait rien d'autre que les battements de son propre coeur et cherchait, sans trop y croire, des excuses plausibles, c'est à dire acceptables par un adulte. Mais il avait du mal à se concentrer : en fait il était à l'écoute, le corps tendu. Plus d'une fois il souhaita que tout soit terminé : cette attente, cette expectative étaient pires que tout ! Vint le moment qu'il attendait et redoutait à la fois et il se redressa en tendant l'oreille : il percevait un bruit de conversation dans la pièce principale, sans en comprendre les paroles. Le timbre de sa mère, presque véhément -elle était toujours furieuse- et la voix grave de son oncle. Ils devaient parler de lui.
Kili sauta à bas de son lit et, silencieux sur ses pieds nus, se glissa jusqu'à la porte, contre laquelle il colla son oreille. Catastrophe ! Il était bien trop tard, le dialogue avait pris fin. En revanche, un pas ferme, parfaitement identifiable, s'approchait. Paniqué, l'enfant se rua vers son lit, sans souci cette fois de discrétion ni du bruit occasionné par sa course, arracha frénétiquement les couvertures, sous lesquelles il plongea avant de s'y pelotonner, le coeur battant la chamade, juste à l'instant où la porte de la chambre s'ouvrait.
Puis se refermait.
Kili se sentit pris au piège.
- Inutile de faire semblant, dit Thorin en s'approchant. Je t'ai entendu.
Timidement, le jeune garçon se redressa, sa tête brune plus ébouriffée que jamais émergeant de l'amas de couvertures.
- Alors ? demanda seulement le prince.
Le ton, cassant, n'était pas des plus encourageants, malgré tout l'enfant se sentit soulagé à l'idée de pouvoir s'expliquer (et accessoirement, de gagner du temps). Il entreprit donc de raconter tout ce qui s'était passé, s'animant à mesure au point d'en oublier la menace latente.
- C'était facile ! conclut-il. Vraiment facile. Même quand j'ai sauté au-dess...
Il s'interrompit brusquement en voyant l'expression de son oncle. Oups !
- Sauter ? fit Thorin d'une voix blanche. Sauter... où ?
Kili ne pouvait plus reculer. Nettement moins sûr de lui tout à coup, il expliqua donc qu'il avait sauté par-dessus le "trou" dans le parapet.
- Ce n'était pas loin, plaida-t-il. Je savais que j'y arriverais.
Thorin ferma les yeux, un frisson de peur rétrospective courant sur sa peau en imaginant son neveu manquant le but et dégringolant dans l'abîme, ou bien le parapet instable s'effondrant sous son poids et l'impact du saut, ou encore...
- Sors de là, dit-il d'une voix creuse. Et déshabille-toi.
Kili sentit un très déplaisant picotement parcourir tout son corps tandis qu'une boule de glace paraissait prendre la place de son estomac. Son coeur cognait si fort qu'il donnait l'impression de vouloir s'échapper de sa poitrine.
- Tu vas me fouetter ? demanda-t-il, terrorisé.
A voir les yeux de Thorin en cet instant, c'était tout à fait envisageable ! Le gamin sentit sa bouche s'assécher d'un seul coup.
- Ne dis pas de bêtises ! le rabroua cependant son oncle.
- Tu... tu as dit...
- Je t'ai dit de te déshabiller. Qu'est-ce que tu fais au lit tout habillé ?
Le jeune garçon respira un peu mieux.
- J'ai... j'ai cru... bafouilla-t-il. ... je... je pensais...
- Que tu méritais une bonne correction ? Oui, certainement ! fit sévèrement Thorin.
L'envie ne lui manquait certes pas d'empoigner le garnement, de le coucher en travers de ses genoux et de lui flanquer une dérouillée maison ! Il en avait même des fourmis dans les doigts ! S'il se retenait, c'était uniquement pour le témoignage éloquent que portait le visage du gamin ! Dis s'était chargée de la besogne.
Kili, qui ne savait rien de ce que son oncle pensait, avala le peu de salive qui lui restait. Mais, en dépit de ses efforts, sa voix ne s'éleva pas plus haut que le murmure lorsqu'il demanda craintivement :
- Tu vas me la donner ?
- Non, répondit Thorin dans un soupir, tout en le fusillant du regard. Si j'en juge par ton museau, ta mère s'en est occupée.
L'enfant sentait toujours le feu des gifles maternelles sur ses joues, en effet ! Bien qu'il ne puisse les voir, celles-ci étaient toujours rouge vif ! Et sans doute enflées, car il éprouvait la sensation que ses yeux s'étaient rapetissés. Il se hâta de se dévêtir et de se fourrer sous ses couvertures. S'il était rassuré d'un côté, il se sentait pourtant plus malheureux que jamais. Plus que malheureux : Kili se sentait affreusement misérable ! A tel point que voyant son oncle s'apprêter à sortir de la chambre, il ne put s'empêcher de le rappeler :
- Thorin...
- Quoi ? demanda le prince d'un ton réfrigérant.
Mais le petit redoutait bien moins le courroux de son oncle que son désamour.
- Tu... tu m'aimes toujours ?
La question était si impromptue et surtout si naïve que Thorin, qui pourtant fulminait en pensant au danger couru par l'enfant, se sentit brusquement désarmé.
- Qu'est-ce que c'est que cette question idiote ? grogna-t-il pour garder contenance.
- Mère et toi, vous… vous êtes… fâchés... (ils étaient bien plus que fâchés, pensait Kili, mais il ne connaissait pas de mot adéquat).
- A juste titre !
- Est-ce que vous ne m'aimez plus ? insista Kili d'une toute petite voix.
Kili et son hypersensibilité ! Il semblait soudain prêt à pleurer. Touché, Thorin fit une seconde fois demi-tour.
- Pourquoi crois-tu que nous sommes fâchés, Kili ? demanda-t-il d'une voix égale.
- Parce que... parce que j'ai fait une bêtise ?
- Parce que tu as fait quelque chose de stupide et surtout, de très, très dangereux. Si nous ne t'aimions pas, cela nous serait égal, mais ce n'est pas le cas. Tu comprends ?
Rasséréné, l'enfant opina.
- Kili, reprit Thorin, ce n'est pas parce qu'un imbécile te lance n'importe quel défi stupide que tu dois accepter et mettre ta vie en danger ! On ne relève les défis que s'ils en valent la peine.
Il s'approcha du lit et ajouta d'un ton plus calme :
- On ne perd pas son honneur pour si peu, mon garçon. En revanche, ta mère et moi, sans même parler de ton frère, nous savons ce que nous aurions perdu si tu étais tombé dans le vide ! Essaie de t'en souvenir.
- Thorin...
- Oui, Kili ?
- Est-ce que Thrain te battait, quand tu étais petit ?
Le prince nain eut un sourire sinistre : Thrain était extrêmement sévère envers ses enfants, bien plus que lui-même ne l'était avec ses neveux, et il avait la main particulièrement leste !
- Parfois. Et encore n'était-il pas si sévère que le père de Dwalin !
Thorin se souvenait avoir vu son ami tituber et tenir à peine debout après avoir encaissé une correction de son père... Fundin avait vraiment la main lourde, quand il était en colère !
- Ah ! fit Kili. C'est parce qu'ils ne vous aimaient pas ?
- Non, Kili. Au contraire. C'est difficile à comprendre pour un enfant, je le sais, mais lorsque des parents punissent leurs enfants ou leur administrent une correction, ce n'est pas parce qu'ils ne les aiment pas, loin de là.
Il vint s'asseoir sur le bord du lit :
- Lorsque ta mère t'a giflé tout à l'heure, c'est avant tout à cause de la peur qu'elle a éprouvée en réalisant qu'elle aurait pu te perdre. Et bien sûr elle t'en veut, pour avoir risqué ta vie de manière aussi stupide ! Tu es un peu trop jeune pour que je puisse t'expliquer, mais tu comprendras mieux en grandissant.
- Ah ! répéta Kili.
Il mourait d'envie d'aller se réfugier dans les bras de son oncle, pour que celui-ci le cajole un peu et que lui-même puisse ainsi se sentir pardonné. Mais il n'osait pas, pensant que Thorin était trop en colère pour le lui permettre. Une larme roula sur sa joue, qu'il s'efforça de dissimuler en tournant la tête et en cachant son visage dans son oreiller.
Thorin aurait dû s'en aller, c'était du moins ce qu'il se disait, et laisser son neveu ruminer sur les conséquences de ses actes. Mais penser que Kili avait le cœur brisé et croyait que ses proches pouvaient lui avoir retiré leur amour fit naître une étrange émotion dans sa propre poitrine.
Ce fut plus fort que lui : il se pencha sur l'enfant, qui disparut derrière le rideau de ses longs cheveux noirs tombant en avant, et lui murmura à l'oreille :
- Je vais te confier un secret, Kili : malgré toutes vos sottises, je ne voudrais pas d'autres enfants que ton frère et toi.
Kili émergea aussitôt de son oreiller, s'accrocha à son cou et fourra son visage humide contre son épaule. Thorin le laissa faire puis, presque malgré lui, lui tapota le dos, jusqu'à ce que l'enfant pousse un profond soupir en ravalant ses larmes. Alors son oncle le repoussa tout doucement et se leva :
- Tu es puni quand même ! fit-il d'un ton bref. Et tu l'as bien mérité !
- D'accord… chuchota Kili.
Mais il y avait cette fois un petit sourire sur ses lèvres. Thorin mordit les siennes pour ne pas l'imiter. Au lieu de cela, il fronça les sourcils et donna une légère, très légère tape, presque une caresse, sur la tête brune :
- Et ne sois pas effronté !
Puis il quitta la chambre à grands pas, avant de se laisser complètement fléchir. Kili avait le don de le désarmer. Fichu gamin ! Lorsqu'il ouvrit la porte, il découvrit l'aîné de ses neveux derrière... arborant un air un peu trop innocent pour pouvoir donner le change.
- Qu'est-ce que tu fais là, Fili ? Tu écoutes aux portes, toi aussi ? Passe à table.
Derrière lui, Kili sourit. Il savait que son frère lui apporterait à manger en cachette, ainsi d'ailleurs qu'il l'aurait fait lui aussi si la situation avait été inversée.
Fili s'éloigna sans discuter. Thorin soupira, refermant soigneusement le battant derrière lui et se demandant soudain, avec une certaine inquiétude, s'il s'était montré suffisamment ferme ? Dans l'intérêt propre de Kili. Afin qu'il ne risque plus sa vie de manière aussi stupide et que… Le roi déchu haussa ses robustes épaules. Il était trop tard, de toute façon. Et puis quoi ? Il aurait dû le rouer de coups, peut-être ? Allons donc ! Malgré lui, il revit l'enfant blotti dans ses bras, tel qu'il l'était un instant plus tôt. Ce qui lui ôta définitivement toute velléité de sévérité ! Avec un nouveau soupir, il gagna la pièce principale.
Dis était encore furieuse, ne pouvant s'ôter de la tête le danger qu'avait couru, par pur enfantillage, son fils cadet. Ses lèvres étaient pincées et elle parlait à peine. Heureusement, Thorin, qui d'ordinaire ne parlait pas beaucoup non plus, avait invité Dwalin à partager leur repas.
Durant le dîner, les deux nains causèrent ensemble de choses et d'autres, tranquillement, et Fili était enchanté de cette visite, en ce qu'elle retenait l'attention de son oncle. Restait Dis. Sitôt entré dans la pièce principale, le jeune nain avait profité de ce que sa mère avait le dos tourné pour s'emparer d'un gros morceau de pain qu'il avait glissé sous sa tunique. C'était pour Kili, bien entendu. Il n'allait tout de même pas laisser son petit frère dépérir ! Fili comprenait la colère des adultes, lui-même avait été horrifié en entendant Dis raconter à Thorin ce qui était arrivé dans l'après-midi, mais tout de même, Kili avait été assez puni, non ? Encore avait-il eu de la chance, Thorin ne s'était pas montré sévère, cette fois, il l'avait seulement grondé... et lui avait fait la leçon. Fili le savait puisqu'il avait tout entendu, blotti derrière la porte de la chambre. Bien sûr, Kili avait eu de la chance que Thorin n'ait pas été là au moment des faits, sans quoi les choses ne se seraient pas si bien passées. Mais là, il avait dû estimer lui aussi que la punition infligée par Dis était suffisante. Encore que, sur la fin, Fili l'avait tout de même entendu crier. A travers l'épais panneau de bois, il ne pouvait pas bien comprendre la voix fluette de son frère, mais Thorin avait soudain paru furieux et parlé de... sauter ? Sauter où ?
Enfin, le garçon l'apprendrait bien vite, il ne tarderait pas à tirer les vers du nez de son jeune frère. Pour l'instant, il importait surtout de le nourrir !
Le plat principal ce soir-là s'avéra être un ragoût, dont l'appétissant fumet parfumait toute l'habitation. C'était délicieux mais, malheureusement, impossible à cacher sous une tunique... Fili eut beau manger lentement, il ne put rien trouver pour en subtiliser un peu.
- Tu as fini ? demanda Dis.
- Oui, Mère.
Dis emporta le plat qu'elle reversa dans la marmite au coin du feu et apporta du fromage. Elle en coupa une tranchette pour son fils puis s'employa, avec quelques peines, à tailler de bonnes portions à son frère et son invité.
- Laissez, Dis, laissez-moi faire, proposa Dwalin.
La princesse le remercia et, profitant de ce que les adultes étaient occupés entre eux, Fili se hâta de glisser son morceau de fromage sous sa tunique avec le pain.
- Tu as déjà fini ? s'étonna sa mère lorsqu'elle se retourna.
Le garçon opina en silence, espérant qu'elle n'insisterait pas là-dessus.
Vint le dessert : de délicieuses galettes au miel, dont Fili et Kili étaient particulièrement friands l'un comme l'autre. Fili était prêt à sacrifier sa gourmandise à son frère mais malheureusement, il eut beau manger le plus lentement possible, il ne put trouver aucune opportunité d'en mettre un morceau de côté.
- Dépêche-toi de terminer, finit par s'impatienter Dis. Tu dors debout !
Fili fut bien forcé d'obéir. Dès qu'il eut enfin terminé, la naine emballa soigneusement le reste de galettes dans un linge propre qu'elle alla déposer sur son buffet puis, ayant débarrassé la table, poussa un soupir et annonça qu'elle allait se coucher.
- Bonne nuit, tout le monde. Dormez bien.
- Bonne nuit, Mère.
- Bonne nuit, Dis.
- Bonne nuit, Dis.
A ce moment, il se passa quelque chose d'étrange, en tous cas du point de vue de Fili : sa mère regarda Thorin d'un air... entendu. Et le prince lui adressa en retour un léger, très léger signe d'assentiment. Que voulait donc dire cela ? se demanda le jeune garçon, perplexe. Ne pouvant résoudre ce mystère tout de suite, il le rangea dans un coin de sa tête pour y réfléchir plus tard.
- Fili, ne traîne pas, va te coucher, toi aussi.
- Oui, Mère. J'ai seulement encore soif. Je bois un verre d'eau et j'y vais.
- Très bien. A demain.
- A demain, Mère.
Fili se servit donc un verre d'eau dont il n'avait nulle envie et le but lentement, espérant toujours qu'une opportunité se présenterait. Il ne fut d'ailleurs pas déçu. Au bout d'un instant, Dwalin se leva à son tour et décida qu'il était temps pour lui de prendre congé. Tandis qu'il remerciait son hôte et que ce dernier le raccompagnait à la porte, Fili fonça silencieusement sur le reste de galettes, défit en hâte le linge qui l'entourait, l'oreille aux aguets, prit un bon morceau pour Kili et remit le linge en place, aussi vite que possible, tout en espérant que personne ne s'apercevrait de rien ! Puis, nanti de son butin, il fila vers le couloir des chambres. Il y parvenait à peine lorsque...
- Fili !
- M-mon oncle ? fit le garçon de l'air le plus innocent qu'il lui fut possible de prendre.
Dwalin était parti et Thorin, un curieux sourire aux lèvres, le regardait d'un air amusé.
- Tu n'as pas pris grand-chose, observa-t-il. Amène-lui aussi un bol de ragoût.
La bouche de l'enfant s'ouvrit toute ronde. Thorin lui adressa un clin d'oeil.
Fili comprit en un éclair ce que signifiait l'échange qu'il avait surpris entre sa mère et son oncle un peu plus tôt... Ainsi, Dis n'était pas dupe, elle non plus...
En fait, ni Thorin ni elle n'auraient jamais consenti à priver les enfants de nourriture, même si ce n'était que pour quelques heures. S'ils usaient sans vergogne, l'un et l'autre, du : "vas te coucher sans souper", c'était bien parce qu'ils savaient à quoi s'en tenir ! Mais les années passent, il arrive un jour où faire semblant devient lassant, n'est-ce pas ? Lassant et inutile !
Un jour viendrait même où ils en plaisanteraient tous les quatre, Thorin, Dis, Fili et Kili, lorsque ces deux derniers auraient déjà atteint leur âge adulte.
- J'ai bonne envie de vous envoyer coucher sans souper, comme lorsque vous étiez petit ! menacerait Dis.
- Ah ! Ah ! ferait Kili.
- Hin ! Hin ! renchérirait Fili.
Et tous quatre évoqueraient alors en riant les souvenirs d'autrefois. Mais ils n'en étaient pas encore là et Fili, mi vexé, mi rassuré, obtempéra et emplit presque à ras bord un bol de ragoût encore tiède avant de gagner la chambre dans laquelle son frère l'attendait.
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La semaine prochaine : Le secret de Kili
