LE SECRET DE KILI

- Thorin, fit Dis, préoccupée, il se passe quelque chose avec Kili… Tu n'as pas remarqué ?

Thorin leva les yeux vers sa sœur :

- Non… qu'est-ce qui ne va pas, avec Kili ?

- Il parle à peine… il a perdu toute son exubérance… on ne le voit presque plus…

C'était vrai. Depuis quelques temps, réalisa Thorin qui n'y avait pas vraiment prêté attention, les rires, les cris, les cavalcades habituelles avaient quasiment disparu. A bien y penser, il était vrai que Kili, qui d'ordinaire parlait sans arrêt et se trouvait toujours dans les jambes des adultes, s'était fait discret, très discret…

- Il grandit, fit Thorin, il était temps qu'il se calme un peu.

- Non, Thorin. Ce n'est pas ça. Kili nous cache quelque chose. J'en suis sûre. Et ça m'inquiète, parce que ce n'est ni dans sa nature ni dans son caractère.

Il était difficile en effet de trouver plus ouvert et moins dissimulé que Kili !

- J'ai essayé de lui parler, poursuivit la naine. Mais il s'est refermé sur lui-même et il n'y a rien eu à en tirer.

- Tu crois que Fili est au courant ? demanda encore Thorin.

- Je ne sais pas. Je l'espère : parce que si Kili se cache même de son frère, alors c'est que c'est vraiment grave !

- Tu ne lui as pas demandé ?

- Pas encore. Même s'il est au courant, Fili ne trahira pas volontiers son frère. Et je n'ai pas envie de l'y pousser.

- Bien sûr…

- Il y a encore autre chose, Thorin…

Dis paraissait embarrassée, hésitante, ce qui ne lui ressemblait pas non plus. Elle connaissait le caractère soupe au lait de son frère et craignait un éclat qui ne ferait qu'empirer les choses.

- Mais promets-moi de ne pas t'emporter… ajouta-t-elle prudemment.

- C'est promis, répondit Thorin, intrigué.

- Kili…

Dis hésita encore, tortillant machinalement un torchon entre ses mains, sans même s'en rendre compte.

- Eh bien, dis-le ! s'impatienta le prince.

- Kili nous vole de la nourriture.
Les yeux de Thorin s'arrondirent d'incrédulité :

- Pardon ?!

- Cela fait un moment maintenant que je remarque qu'il manque régulièrement des denrées ou des restes…

- Et tu penses que c'est Kili qui est en cause ?

- Je l'ai vu faire, murmura Dis d'une voix à peine audible en baissant les yeux. L'autre jour, il a pris du lard et l'a emporté en le cachant sous ses vêtements.

Il y eu un long silence. Le vol était considéré comme un acte infâme, un terrible déshonneur chez les nains : grégaires, vivant en groupes importants dans des espaces confinés et relativement restreints, ils n'avaient guère de secrets les uns pour les autres et ne pouvaient se permettre de laisser la suspicion et la méfiance gangrener leurs clans, sous peine de se rendre la vie impossible.

- Et tu ne lui as rien dit ?! demanda enfin Thorin, abasourdi.

- Non… Tu sais combien Kili peut être entêté… J'ai eu peur qu'il se braque…

Elle ne précisa pas que c'était aussi pour cela qu'elle avait longuement hésité à en parler à son frère ! Voyant son expression s'assombrir de manière inquiétante, elle ajouta précipitamment :

- Tu m'as promis de ne pas t'énerver !

- Mais enfin, Dis !

Elle parut soudain désemparée.

- J'ai peur, Thorin. J'ai peur que Kili ait des ennuis dont il n'ose pas parler…

- Allons, allons ! Ne laisse pas ton imagination galoper, Dis ! Je vais tâcher de tirer cette affaire au clair, mais inutile de voir tout en noir !

- Tu ne vas pas… commença la princesse, inquiète, sans savoir comment formuler sa pensée.

Ce fut inutile car Thorin avait compris :

- Mais non ! soupira-t-il. Non, je ne vais pas m'énerver ! Ne t'inquiète donc pas.

OO0OO

Plus il y pensait, plus Thorin songeait que l'affaire était non pas grave, du moins il l'espérait, mais suffisamment sérieuse pour mériter toute son attention. Tout cela ressemblait si peu à Kili ! Observant son neveu sans en avoir l'air lorsqu'il était dans les parages, il se rendit compte en effet combien il était changé. Il n'y avait plus trace en lui du gamin solaire et rieur qu'il avait toujours été. Ce n'était pas tant qu'il ne parle presque plus, encore que ! Mais une barre soucieuse marquait son front en permanence et il avait pris l'habitude de se mordiller nerveusement les lèvres à tout bout de champ. Il ne riait ou ne souriait plus jamais.

Moins scrupuleux que Dis en la matière, Thorin commença par en parler à Fili :

- Qu'a donc ton frère, depuis quelques temps ? demanda-t-il.

- Je ne sais pas vraiment, répondit le jeune garçon... en détournant les yeux.

- Il ne t'en a pas parlé ? Même à toi ?

- Non.

- Et tu n'as pas la moindre idée de ce qui peut le préoccuper ?

- Si, j'en ai une vague idée, mais je n'en suis pas sûr.

- Dis toujours ?

- Non, Thorin, je ne peux pas te le dire.

Voyant son oncle froncer les sourcils, il ajouta :

- Déjà je ne suis pas sûr d'avoir raison, et puis... si Kili ne veut pas en parler... ce n'est pas à moi de le faire.

- Et s'il courait un quelconque danger ?

- Si c'est ce que je crois, il ne court aucun danger.

- "Si", "si"... ça fait beaucoup de "si", je trouve ! Tu n'as pas cherché à en savoir plus ? A avoir une certitude ?

Fili eut l'air indigné :

- Je ne vais pas espionner Kili, quand même !

Thorin n'insista pas mais décida qu'il était temps de mettre les pieds dans le plat.

OO0OO

Retenant son souffle, l'oreille aux aguets, Kili se glissa dans le garde-manger. Il regarda autour de lui, indécis quant à ce qu'il devait emporter, finalement traîna un tabouret vers l'endroit où un gros jambon pendait aux solives fixées à cet effet au plafond.

Un couteau à la main, l'enfant entreprit d'en tailler un bon morceau, peinant sous l'effort. Il devait travailler les bras et la tête levés et la viande fumée était dure, il était obligé de scier plus que de couper. Son front se mouillait de sueur sous l'effort quand une voix grave le fit sursauter :

- Kili ?

Le jeune garçon fit un tel saut que le couteau ripa et lui entailla la main. Il perdit l'équilibre et manqua tomber du tabouret, ce qu'il ne put éviter qu'en sautant précipitamment à terre. Affolé, le coeur cognant dans sa poitrine, il se faufila jusqu'au fond du garde-manger et s'accroupit derrière quelques tonnelets pleins de denrées diverses. Déjà, la porte demeurée à demi ouverte s'écartait largement devant l'arrivant.

- Je sais que tu es là, Kili, soupira Thorin. Ne m'oblige pas à venir te chercher par la peau du cou !

L'enfant laissa son couteau sur le sol et se redressa avec réticence, cachant sa main blessée derrière son dos.

- Peut-être qu'il serait temps de m'expliquer à quoi tu joues ? suggéra Thorin.

Kili serra les lèvres et ne répondit pas.

- Commençons par sortir d'ici.

Le jeune garçon obéit, les jambes raides, évitant le regard de son oncle. Ce dernier s'empara de sa main, jeta un oeil sur la coupure et secoua la tête.

- C'est malin ! Attends-moi là.

Il s'éloigna, revint un instant plus tard avec des linges propres, fit asseoir son neveu sur une chaise en entreprit de nettoyer la blessure, puis d'endiguer le sang qui en coulait toujours.

- Alors, fit-il tout en s'affairant, tu m'expliques ?

Silence.

Thorin lui jeta un rapide regard mais Kili détourna les yeux.

- Ta mère s'inquiète beaucoup pour toi, Kili. Je crois qu'il est temps de mettre fin à cette histoire. Qu'est-ce qui te préoccupe comme ça, depuis quelques temps ? On ne t'entend plus, on ne te voit presque plus... et tu pilles le garde-manger ! Tu ne me feras pas croire que tu meurs de faim !

Silence.

- Tu n'as donc plus confiance en nous ? En Fili ? En ta mère et moi ?

Silence.

Tout en s'exhortant mentalement à la patience et en bandant adroitement la main de l'enfant, Thorin poursuivit :

- Tu sais que si tu as des ennuis, nous sommes là pour t'aider. Encore faudrait-il que nous sachions ce qui se passe.

Kili serra les mâchoires et ne pipa mot.

- Tu as fait une bêtise ? Quelque chose de mal, et tu as peur de l'avouer ?

- Non.

Une réponse basse, soufflée avec réticence entre les dents serrées.

- Tant mieux ! répondit Thorin en terminant son pansement.

Il regarda l'enfant bien en face et ajouta :

- Alors qu'est-ce que c'est ?

Mais Kili tourna la tête, évitant son regard. Le prince s'empara doucement de son menton pour l'obliger à se tourner vers lui.

- Regarde-moi, Kili.

Mais Kili baissait obstinément les yeux.

- Est-ce que quelqu'un te menace ? T'oblige à faire quelque chose que tu n'as pas envie de faire ? hasarda Thorin, à court d'idées.

Cette dernière hypothèse lui paraissait totalement invraisemblable mais c'était la toute dernière qui lui vienne à l'esprit, et ce n'était pas faute de chercher ! Encore une fois, Kili refusa de répondre.

- Tu ne m'aides pas beaucoup ! grogna Thorin. Et alors, qu'est-ce que je vais faire avec toi ? Je ne vais tout de même pas barricader le garde-manger et t'interdire de sortir d'ici, hum ?

Il eut l'impression que le jeune garçon frémissait légèrement mais ce fut bien le seul semblant de réaction qu'il en obtint. Kili était hermétiquement fermé sur son secret et, à l'évidence, lui parler n'y changerait rien.

- Allez, sauve-toi, soupira le prince. Et n'oublie pas que si tu changes d'avis, nous sommes tous là pour t'écouter et pour t'aider si nécessaire.

Sans le regarder, l'enfant se laissa glisser de sa chaise et sortit sans un mot, sans se retourner.

Thorin le suivit des yeux, très sombre. Rien n'était résolu et, tout comme Dis, il commençait à se faire du souci.

Un peu plus tard, tout en se rendant à un village humain situé à quelques lieues de la cité naine en compagnie de Dwalin, Thorin, un rien désemparé, lui en toucha un mot :

- C'est bien compliqué, d'élever des enfants ! conclut-il. Je ne sais pas dans quel pétrin s'est fourré ce garnement, mais cette histoire m'inquiète. De sa vie, Kili n'a su garder un secret ! Il bavarde toujours à tort et à travers et passe son temps à rire... enfin, c'était comme ça avant, en tous cas. Pourquoi a-t-il changé, et si vite ? Fili pense qu'il ne court aucun danger, mais Fili n'est encore qu'un enfant, il ne se rend pas forcément compte. D'autant qu'il admet lui-même n'avoir aucune certitude. Je devrais en parler à Balin, peut-être a-t-il remarqué quelque chose qui m'a échappé ? Dans tous les cas, il faut que tout ça finisse !

Dwalin demeura silencieux un instant puis lâcha :

- Si tu veux, je tâcherai de garder un oeil sur le petit. Il doit se méfier de vous, sa mère et son frère et toi, peut-être même de Balin. Surtout maintenant que tu l'as surpris une fois. Mais moi... Il est encore trop jeune pour participer aux entraînements, du coup je n'ai aucun rapport avec lui, aucun rapport officiel, je veux dire.

- Tu m'enlèverais une belle épine du pied, admit Thorin, soulagé. Si encore j'avais ne serait-ce qu'une idée de ce qui se passe ! Mais je ne vois vraiment pas, Dis ne vit plus et si vraiment le petit s'est attiré des ennuis, chaque jour qui passe peut empirer les choses !

- Compte sur moi, se borna à répondre le guerrier, laconique.

OO0OO

Trois jours après la discussion qu'il avait eue avec Thorin, Dwalin le prit à part dans l'après-midi. Il avait un curieux sourire et paraissait refouler une hilarité mal contenue. Il dit quelques mots à son ami, qui ouvrit des yeux ronds :

- C'est tout ?

Dwalin ne put retenir son rire plus longtemps.

- Oui, c'est tout.

Thorin leva les bras au ciel.

- Ce galopin va me rendre chèvre ! Toute cette histoire pour ça ?! Attends que je lui dise deux mots !

Il se détournait déjà, fulminant, mais Dwalin le retint par le bras :

- Thorin, ne le gronde pas. Souviens-toi de ton enfance. As-tu oublié le prix et l'importance qu'un gamin peut attacher à cela ?

- Mais pourquoi n'a-t-il rien dit ?! Pourquoi tant de mystère pour une telle broutille ?!

Le guerrier haussa ses massives épaules.

- Est-ce que je sais, moi ?! Des idées de môme. Il a du croire que sa mère et toi vous lui interdiriez de le garder, ou quelque chose du genre.

- Rien dans la tête ! bougonna Thorin, qui néanmoins se sentait indiciblement soulagé. Je me demande vraiment ce que je vais pouvoir faire de lui plus tard !

Dwalin rit à nouveau.

- Si tu voyais ta tête ! Ne rumine pas comme ça, il a encore tout le temps de grandir !

- Oui, et ça me promets encore de belles années ! maugréa le prince.

Puis il ajouta, plus sérieusement :

- Qu'en as-tu fait ?

- Je l'ai laissé où il était, pour le moment. Que veux-tu que j'en fasse ?

Thorin s'accorda un temps de réflexion.

- Porte-le à Dis, si tu veux bien. Et explique-lui. Je dois partir, je n'ai pas le temps. Tout va enfin rentrer dans l'ordre, c'est le principal.

Dwalin opina silencieusement.

Lorsque Thorin rentra, tard ce soir-là, il trouva Kili endormi devant la cheminée de la pièce principale, roulé en boule comme un petit animal sur une couverture posée à même le sol. Il s'approcha sans bruit et se pencha. Quelque chose remua. Un museau pointu se leva vers lui et renifla l'air dans sa direction. Une fourrure noire et blanche se déroula et un chiot de quelques mois, se mettant sur ses petites pattes, hocha son tronçon de queue d'un air interrogateur.

Thorin ne lui prêta aucune attention. Sa première idée avait été d'emporter son neveu tout endormi jusque dans son lit, puis il soupçonna que sa présence à cet endroit avait une raison d'être particulière. Kili avait dû vouloir l'attendre. Et dans ce cas, c'est qu'il avait à lui dire quelque chose qu'il jugeait non seulement urgent mais très important.

- Kili, dit doucement le prince en posant sa main sur l'épaule de l'enfant.

Celui-ci ouvrit aussitôt les yeux, cligna plusieurs fois des paupières, enfin se redressa.

- Bonjour, marmonna-t-il d'une voix endormie.

- Ce n'est pas tout à fait le mot approprié, fit Thorin en riant doucement. Le jour est encore loin.

Kili se frotta les yeux et le petit chien sauta joyeusement sur lui en émettant un aboiement joueur.

- Fais-le taire ! ordonna brièvement Thorin. Il va réveiller tout le monde.

Soudain bien éveillé, Kili serra l'animal dans ses bras, le chiot mordillant ses cheveux en frétillant.

- Pourquoi n'es-tu pas dans ton lit ? demanda Thorin pour amorcer la conversation. Quelle idée de dormir là !

- Je t'attendais, répondit Kili, retrouvant ses esprits.

Il y eut un assez long silence. Thorin en profita pour s'asseoir près de l'âtre.

- Pourquoi ne m'as-tu rien dit ? demanda t-il enfin. Ou à ta mère, qui s'est fait un sang d'encre pour toi ? Pourquoi te mettre ainsi la tête à l'envers pendant des semaines alors qu'il suffisait de dire un mot ? Et crois-tu vraiment que tu aurais pu continuer à garder ce chien dans une petite grotte sans lumière, pour tout le reste de sa vie ? En continuant à chiper sa nourriture, comme tu l'as fait ?

Kili ne répondit pas tout de suite. Serrant toujours le petit chien contre lui, il demanda, sans tourner la tête :

- Tu es très fâché ?

- Non.

- Tu ne vas pas me gronder, alors ?

- Non.

- Même pas pour… pour avoir pris de la nourriture ?

- Non, Kili. Pas si tu promets de ne jamais recommencer.

- Je te le promets !

Thorin savait bien que tout ça n'était que le préambule. L'enfant avait quelque chose à dire ou à demander, quelque chose de très important, mais ça avait du mal à sortir. L'enjeu devait être de taille et il cherchait vraisemblablement à trouver le courage, ou la force, de parler.

- Et si tu allais te coucher dans ton lit ? fit Thorin pour renouer le dialogue. Mais le chien reste ici ! Que je ne le vois pas dans les chambres !

- Mère me l'a déjà dit, murmura le garçon. Thorin…

La voix tremblait.

- Tu ne vas… tu ne vas pas le tuer, hein ?

Thorin eut un hoquet de stupeur. Il s'attendait à tout, mais pas à ça !

- Qui t'a mis une idée pareille en tête ? demanda-t-il, interloqué. Pourquoi est-ce que je ferais ça, voyons ?!

Pour que Kili se détende, il essaya de le faire sourire en ajoutant :

- Est-ce que tu m'as déjà vu manger un chiot au petit-déjeuner ?!

- Non, répondit l'enfant, un peu rassuré, mais… mais quelqu'un m'a dit…

- Quoi donc ?

- Que Tirzel était croisé avec un warg, chuchota Kili d'une voix à peine audible, en cachant son visage contre la fourrure de l'animal qui commençait à s'endormir dans ses bras. Et que Monsieur Dwalin, ou toi, vous le tueriez dès que vous le verriez…

- Qu'est-ce que c'est que ces bêtises ?! Un chien croisé avec un warg ! Ca n'existe pas ! Les wargs ne sont pas des loups, ils ne fraient avec aucune autre espèce !

Thorin se pencha, afin de regarder de plus près le chiot à demi assoupi.

- Il m'a tout à fait l'air d'un chien de chasse tout ce qu'il y a de plus normal, observa-t-il.

- Tu ne vas pas me le prendre ? chuchota encore Kili.

- Tu as encore beaucoup de questions idiotes comme ça ? grogna Thorin.

Il souleva l'enfant pour le mettre sur ses pieds et lui donna une petite tape sur les fesses avant d'ajouter :

- Va te coucher, Kili, tu ne dis que des sottises !

Il soupira profondément et ajouta :

- Exceptionnellement, tu peux emmener ton chien. Mais c'est la première et la dernière fois !

Et pour rassurer définitivement son neveu, il ajouta :

- Demain, et les autres jours d'ailleurs, tu devras te lever tôt et t'occuper de lui avant de commencer la journée. Ne crois pas que je vais tolérer que tu te mettes en retard ou que tu oublies les leçons de Balin ! Allez, file !

Il fut récompensé de sa tirade par le sourire retrouvé de Kili, le sourire qui illuminait tout son visage et éclairait ses yeux. Levant sa petite frimousse vers son oncle, l'enfant déclara avec toute la spontanéité de son âge :

- Tu es le meilleur de tous les papas ! Je n'en voudrais aucun autre que toi !

Il n'avait jamais connu son père, décédé alors qu'il faisait ses premiers pas, et n'avait donc pas d'attachement particulier envers lui. Il n'empêche : ses paroles allèrent se loger tout droit dans le cœur, bien moins dur que le suggéraient les apparences, de Thorin. Il en fut non seulement tout attendri mais encore sincèrement ému.

- Grrmm ! bougonna-t-il pour la forme, en ébouriffant les cheveux bruns de l'enfant. Tu n'es pas encore au lit ! Dépêche-toi avant que je te tire les oreilles !

- J'm'en fiche ! répondit effrontément le petit, enhardi par la tendresse soudaine qu'il ressentait chez son oncle.

Presqu'aussitôt, les doigts durs et musclés de Thorin se refermèrent sur son oreille et tirèrent... un peu...

- Aaaaïïïïeeee ! piailla Kili, riant à moitié. Non, s'il te plaît ! Thorin !

- Je croyais que tu t'en fichais ? ricana le prince.

- Non, non ! Aïe ! S'il te plait ! Je le dirai plus !

Eveillé en sursaut, le chiot s'éveilla et, pensant à un nouveau jeu, se mit à aboyer frénétiquement, d'une petite voix aiguë, ses pattes avant en appui sur l'épaule de Kili et cherchant à happer le bras de Thorin dans sa petite gueule.

- Vas-tu faire taire ce chien !

- Chttt, chhht, Tirzel !

- Je te préviens, Kili, dit Thorin, exagérant volontairement le ton grave de sa voix, si cette bestiole continue à me casser les oreilles, elle va vraiment finir au petit-déjeuner ! Arrête ça, toi, ou je vais me fâcher !

La petite bête avait refermé ses dents sur la manche de son manteau de fourrure, qu'il n'avait pas songé à ôter, et tirait de toutes ses forces, en grondant tant et plus tout en hochant frénétiquement sa petite queue.

- Ca promet ! bougonna Thorin tandis que Kili lui faisait lâcher prise.

- Il veut seulement jouer ! plaida l'enfant.

- J'avais compris. Mais s'il déchire mon manteau, je lui botte les fesses ! Et à toi aussi si tu n'es pas couché avant que j'ai fini de compter jusqu'à cinq !

Kili s'enfut, complètement rassuré, emportant Tirzel.

Il révéla tous les détails de l'histoire le lendemain, lorsque toute la famille fut réunie pour le petit-déjeuner, Tirzel trottant joyeusement de l'un à l'autre sous la table, sa petite truffe toute frétillante des odeurs alléchantes qui lui parvenaient.

Kili l'avait trouvé à peu de distance des cavernes, presque un mois plus tôt, en jouant à cache-cache avec d'autres enfants. Le pauvre animal était efflanqué, affamé et terrorisé, complètement perdu. Très probablement venait-il d'un village des hommes. Il avait dû échapper à la surveillance de sa mère et se perdre, puis il avait erré au hasard, bien trop jeune pour retrouver son chemin et pour subvenir d'une manière ou d'une autre à ses propres besoins.

Le petit nain en était instantanément tombé amoureux et avait aussitôt résolu de le garder.

Et bien entendu, ses ennuis avaient commencé immédiatement.

L'un de ses compagnons de jeux, jaloux, lui avait assuré que pour qu'un si jeune chien se trouve si haut dans la montagne, il était forcément à moitié sauvage. Et que par conséquent, il serait impossible de l'élever.

- Il deviendra méchant en grandissant, affirma-t-il, il attaquera le bétail, les poneys et même nous ! Il faudra le tuer !

- C'est pas vrai !

Kili considérait déjà l'animal comme sien.

- Mon père, inventa l'autre, m'a souvent dit qu'on trouvait parfois des jeunes chiens, croisés avec des wargs. Ils ne sont pas assez sauvages pour les wargs, qui les abandonnent, mais on ne peut rien en faire.

- Je ne te crois pas !

- Qu'est-ce qu'il ferait ici, sinon ?

- Ca m'est égal !

- Comme tu veux... mais si Monsieur Dwalin le voit, il le tuera, je te le parie ! Jamais ta mère et ton oncle voudront que tu le gardes ! Ils le noieront !

- Non, chuchota encore Kili, jamais ils ne feraient ça !

- Tu verras ! C'est pas un chien, c'est un demi-warg ! Tu verras !

- Et tu l'as cru ! soupira Thorin.

- Je ne le croyais pas vraiment... répondit Kili, mal à l'aise. Je pensais qu'il fallait attendre que Tirzel grandisse, et que là, on verrait bien que c'était pas un warg... et qu'il était pas méchant...

Fili détendit alors l'atmosphère en lançant, pour taquiner son frère :

- Tirzel est un nom de femelle !

- C'est pas vrai !

- Si, c'est vrai !

- Tu n'y connais rien !

- Moi, j'y connais rien ?! Dans ce cas, maintenant je t'appellerai Kilia !

- Si tu fais ça, j'te casserais la figure !

- Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

- Cessez de vous disputer, intervint Dis. Kili, je te préviens que si ce chien fait des saletés, c'est toi qui nettoieras !

- Oui, Mère.

- Et maintenant, dépêche-toi, Balin va vous attendre.

- Je peux emmener Tirzel ? demanda l'enfant, plein d'espoir.

Thorin leva les yeux au plafond et soupira :

- Et voilà, ça commence !

Il croisa le regard d'avertissement de Dis, si heureuse que tout se termine bien, et acheva dans un grommellement :

- Fais comme tu veux. Si Balin t'y autorise, après tout ça m'est égal !

Il secoua sa jambe pour faire lâcher prise au jeune chien qui tirait sur sa botte de toutes ses forces en grondant de plaisir :

- Kili, fais-le tenir tranquille ou je prends l'un de vous pour taper sur l'autre !

Pouffant de rire, Kili plongea sous la table pour récupérer son compagnon.

OO0OO

Seize ans plus tard...

Kili s'étira en baillant, se prélassa un moment puis se décida à sortir paresseusement de son lit. Il s'habilla sans hâte et s'achemina vers la pièce principale. Dès qu'il poussa la porte, son regard tomba sur son chien, couché sur sa couverture devant la cheminée. Son corps paraissait curieusement raide, il était immobile, les yeux grands ouverts, et haletait faiblement, la langue pendante.

- Tirzel !

Le jeune nain se précipita vers son compagnon et se laissa tomber à genoux près de lui :

- Tirzel ?

La brave bête eut un ultime hochement de queue, leva péniblement sa vieille tête au poil devenu gris pour lécher une dernière fois la main de son maître, puis retomba. Il avait vaillamment attendu, afin de ne pas mourir sans avoir dit adieu à son grand ami. A l'échelle de la vie d'un chien, il était fort âgé.

Mais à l'échelle de la vie d'un nain, Kili était encore très jeune.

Ce fut un grand, un terrible chagrin.

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Note : C'est malin ! Je me suis fait pleurer moi-même avec cette histoire ! Faut-il être bête !

La semaine prochaine : Une chasse mouvementée