UNE CHASSE MOUVEMENTEE

C'était une belle matinée d'hiver. Les Montagnes Bleues auraient pu s'appeler les Montagnes Blanches, recouvertes qu'elles étaient de neige et de glace qu'un soleil sans chaleur faisait étinceler de mille et mille feux. L'air était glacial mais transparent comme du cristal.

Le seul bruit qui parvenait aux oreilles était celui des bottes fourrées s'enfonçant dans l'épaisse couche de neige, qu'elles faisaient crisser à chaque pas.

Ils étaient quatre nains adultes, accompagnés d'un adolescent qui n'aurait pas, en ce jour, donné sa place pour un empire. Thorin, Dwalin, Balin et Gloïn avaient décidé de sortir de leurs cavernes pour essayer de s'approvisionner en gibier. Et Fili, du haut de ses quatorze ans, avait obtenu l'autorisation de les accompagner. La seule chose qui l'attristait un peu était la déception de son jeune frère qui, lui, avait dû rester avec Dis.

- Plus tard, Kili, avait dit Thorin. Encore deux ou trois ans.

Le gamin n'avait pas osé insister, sachant que Thorin n'avait pas pour habitude de revenir sur ses décisions. En revanche, rien ne l'agaçait davantage que d'avoir à se répéter ! Cela avait un peu assombri la joie de Fili mais, à présent qu'il marchait à l'air libre avec les autres, le visage rougi de froid et s'amusant des picotements dans ses poumons tandis qu'il respirait à fond l'air glacé, il était tout au plaisir du moment.

Armés d'arcs et de lances, les nains progressaient sans hâte, laissant quelques mètres de distance entre eux, cherchant les traces de gibier que l'épaisse couche blanche recouvrant le sol rendrait facile à repérer. Un paquet de neige se détacha soudain d'une branche, juste derrière Fili, et vint s'écraser avec un bruit mou sur le sol. L'adolescent sourit, enchanté. Il eut bonne envie de ramasser de la neige, d'en faire une boule et de la lancer à l'un de ses compagnons, mais il s'abstint en pensant que les jeux d'enfants n'étaient pas de mise en ce jour. Ils étaient venus pour chasser, par pour jouer ! Il rit cependant sous cape en imaginant Gloïn ou Balin avec de la neige plein la barbe, puis se souvint qu'il était censé chercher des traces sur le sol.

Celles qu'il découvrit bientôt étaient cependant bien trop petites et insignifiantes pour appartenir à un gibier digne de ce nom. Les suivant des yeux, le garçon aperçut un éclair d'un roux profond sur le tapis blanc de la neige, puis une sorte de flamme escalader à toute allure le tronc d'un arbre. Il leva les yeux et sourit à nouveau en voyant la petite tête, couronnée de deux oreilles aux longs toupets de poil, de l'écureuil qui l'observait de ses yeux vifs. Fili lui adressa un petit signe de la main et poursuivit sa marche. Il avait envie de chanter à tue-tête tant il se sentait heureux, ce matin-là, tant l'air glacé le grisait et tant il sentait la vie bouillonner dans ses veines avec toute l'ardeur de sa jeunesse. Mais bien entendu, il ne le fit pas : il savait bien que les chasseurs se doivent d'être silencieux.

Quelques minutes plus tard, un sifflement très léger se fit entendre : l'un des nains avait trouvé quelque chose. La trace était profondément marquée et aisément identifiable.

- Un sanglier, dit Balin. Et pas un petit !

Thorin hésita : le sanglier, "la bête noire" est un gibier dangereux, un fauve qui, menacé, se défend avec férocité. Et s'il s'agissait d'un gros mâle, alors il pouvait facilement être aussi haut qu'un nain ! Fili n'était pas suffisamment aguerri pour s'attaquer à pareil animal.

- Oh, s'il te plaît ! implora le garçon. Je n'ai encore jamais vu de sanglier vivant ! Et puis nous sommes nombreux, ça ne risque rien.

- Nombreux ? répéta Dwalin, ironique. Pas tant que ça, si nous le traquons !

- S'il te plaît, Thorin !

Les nains attendaient en silence la décision de leur chef, mais leurs yeux brillants étaient explicites : à présent qu'ils avaient relevé la trace, ils étaient comme des limiers qui ont senti l'odeur d'une proie et n'avaient plus qu'une envie, celle de la pourchasser.

- Très bien, céda Thorin. Mais à une condition : lorsque nous le débusquerons, tu te tiendras à l'écart, Fili. Je t'interdis de t'approcher ! Tu te mettras à l'abri derrière un arbre, ou mieux, si c'est possible, dans un arbre. Et sans attendre ! C'est entendu ?

- Oui, mon oncle. C'est promis.

- Bien... Par ailleurs, à partir de maintenant, tu restes derrière nous.

Trop heureux d'avoir obtenu le droit de participer à une chasse aussi excitante, l'adolescent ne protesta pas et prit sagement la queue de la file. Car à présent qu'ils avaient découvert une piste, les chasseurs se mirent à la suivre l'un derrière l'autre, s'efforçant d'atténuer au mieux le bruit de la neige qui s'écrasait sous leurs pas. Le coeur de Fili battait plus vite qu'à l'ordinaire, tant tout cela le passionnait et tant l'excitation de la poursuite commençait à le gagner. Cependant, la chasse demande aussi de la patience : avant de débusquer la bête, il fallait la rejoindre ! Ils marchèrent d'abord, pendant un certain temps, dans un sous-bois clairsemé, puis s'enfoncèrent en silence sous un épais bois de sapins. Là, il n'y avait plus de neige. Il fallait faire appel aux talents de pisteur de Dwalin. Fili ignorait bien sûr que dans les décennies à venir, son jeune frère deviendrait encore meilleur que lui à cet exercice ! Conscient de ce que leur proie pouvait être tout près, les nains progressaient avec prudence, sans un mot, faisant à peine crisser le tapis d'aiguilles brunies sous leurs pieds. Fili songea que si le sanglier était ici, il n'aurait aucun mal à monter dans un sapin pour obéir aux consignes de Thorin !

Cependant, ils traversèrent le bois sans trouver leur gibier et ressortirent sur une étendue de neige escarpée qui montait vers les sommets de la montagne. Le sanglier n'avait pas escaladé la pente cependant, sa piste partait en biais. Les nains continuèrent à avancer encore un certain temps, passèrent un épaulement de rocs aigus qui déchiraient le blanc manteau de la neige et descendirent dans une combe profonde, envahie de fourrés épais.

- Il ne doit plus être loin, chuchota Dwalin. Soyez vigilants.

Ils s'enfoncèrent tant bien que mal dans la végétation dénudée, poudrée de blanc, jusqu'au moment où Thorin, qui marchait en tête, leva la main pour leur faire signe de s'arrêter : dans l'air pur montait une odeur puissante et chaude, assez peu agréable dans les faits mais qui fit briller encore plus fort les yeux des chasseurs. Le prince nain se retourna pour faire signe à son neveu de s'écarter, comme il avait été convenu. Le coeur battant, Fili obéit tout se faisant la remarque qu'il n'y avait aucun arbre ici derrière lequel s'abriter !

Tandis que ses compagnons se déployaient silencieusement, leurs lances prêtes, l'adolescent voulut s'enfoncer dans des taillis qui poussaient à deux pas de lui mais se retrouva presque aussitôt pris dans un épais roncier, dont les épines barbelées s'accrochèrent dans ses vêtements et lui égratignèrent les mains. Il s'efforça de s'en dégager en pestant silencieusement mais certaines tiges étaient épaisses comme un doigt ! Exaspéré, le garçon décida de revenir sur ses pas. Lorsqu'il se fut enfin dépêtré des ronces, il ne vit plus aucun nain aux alentours. Allons bon ! Fili en fut contrarié : certes, il n'envisageait pas d'enfreindre les ordres de son oncle, d'abord parce qu'il avait promis, ensuite parce que, dans le cas contraire, Thorin ne lui permettrait plus jamais de l'accompagner ! Mais enfin, il souhaitait tout de même assister à la curée ! Il n'osa pas appeler, sachant la bête toute proche, mais après un instant de réflexion décida de continuer à avancer, sans faire de bruit bien sûr, dans la direction qu'il avait vue prendre aux autres. Dès qu'il les aurait rejoints ou qu'il entendrait du bruit, l'informant que les siens avaient débusqué leur proie, il se mettrait en retrait comme convenu.

Fili était tout à fait déterminé à agir ainsi qu'il venait d'en décider avec lui-même. Il avança précautionneusement mais les fourrés étaient si épais qu'il ne put poursuivre en ligne droite et fut obligé d'effectuer plusieurs détours. Il allait très doucement, l'oreille tendue et les yeux aux aguets, et c'est ainsi qu'il découvrit soudain, à quelques pas de lui, l'empreinte de pieds fourchus profondément enfoncés dans la neige et l'humus. Le coeur battant, l'adolescent se pencha pour les examiner de plus près. Il n'était certes pas un connaisseur mais il lui sembla que ces traces étaient identiques à celles qu'ils avaient suivies jusque-là. Se redressant lentement, Fili suivit des yeux la direction qu'elles paraissaient indiquer. Son coeur battait à grands coups, non de peur, mais d'enthousiasme. Pensant que ses compagnons avaient suivi cette nouvelle piste et se trouvaient devant lui, il poursuivit sa progression.

Une minute ou deux plus tard, il vit bouger devant lui les branches dénudées des taillis. Bon, pensa Fili, j'ai retrouvé les autres. Il regarda autour de lui ; fidèle à la consigne, il cherchait un endroit où se placer pour ne pas gêner les chasseurs et attendre la suite des événements. Il repéra un arbuste qui tentait tant bien que mal de s'élever au-dessus des taillis et pensa qu'il pouvait aller se placer là. Au même instant, des fourrés devant lui qui, pensait-il, dissimulaient un nain s'éleva un grognement bas, sourd, suivi d'une sorte de gros, mais alors très gros reniflement, presque étouffé. Interdit, le garçon tourna la tête et ne vit rien. Il attendit une seconde puis, soudain oppressé par il ne savait quoi, se hâta en direction de l'arbuste qu'il avait repéré.

Cela lui sauva la vie ! Il n'avait pas fait quatre pas que les branches du taillis qu'il avait repéré s'écartèrent avec violence et que le sanglier chargea. C'était un vieux solitaire, gigantesque, aussi gros qu'un ours ! pensa Fili, horrifié (bien qu'il n'ait encore jamais vu d'ours !). Son poil raide était plus noir que la nuit, son énorme hure effleurait le sol, comme si elle pesait un tel poids que l'animal ne pouvait la soulever, et deux défenses sortaient de son groin comme deux poignards affûtés, longues comme l'avant-bras d'un nain !

Si effrayé qu'il soit, Fili ne perdit pas la tête. Il courut vers l'arbuste et se glissa derrière lui au moment même où il sentait le souffle brûlant du sanglier sur ses mollets. Oh il était bien petit, cet arbuste ! Son tronc n'avait pas l'épaisseur d'un bras, ou tout juste, et lorsque le fauve se rua sur lui, il ploya presque jusqu'à terre et émit un terrible craquement. Mais il avait pourtant, momentanément, arrêté la charge de la bête.

- A L'AIDE ! hurla Fili, terrorisé.

Il n'y avait plus aucun refuge, aucun droit où se mettre à l'abri ! Le vieux solitaire reculait déjà en soufflant, ses petits yeux au regard rougeoyant fixés sur le garçon. Cette fois, il ne le manquerait pas ! Hypnotisé, les yeux fixés sur la tête monstrueuse, Fili reculait pas à pas. Il n'était plus en état de penser ou de réfléchir. Il savait que d'ici un instant il serait embroché et piétiné à mort.

- VA T-EN ! COURS !

Thorin et Dwalin avaient surgi en même temps, l'un par la droite, l'autre par la gauche, l'épieu brandi. Fili continuait à reculer pas à pas, les yeux exorbités. Il se prit les pieds dans une ronce traîtresse tendue en travers de son chemin et tomba en arrière. Balin et Gloïn venaient d'apparaître à leur tour et cernaient la bête. Les muscles tendus à se rompre, les nains frappèrent comme des forcenés. Mais le sanglier excédait leur taille et sa masse lui conférait un avantage considérable. De deux coups de tête, il écarta Dwalin et Thorin qui durent reculer précipitamment pour éviter les défenses acérées. Gloïn, bien placé, enfonça son épieu dans le flanc de la bête mais celle-ci eut un tel soubresaut que le manche se brisa entre ses mains. Le sanglier fit volte-face, le mufle au ras du sol, fonça sur le nain aux cheveux roux et, à la manière de ses semblables, releva brutalement la tête, ses défenses pointant comme des sabres vers le haut. Un tel coup peut éventrer l'homme le plus robuste tout en lui arrachant au passage tout ce qu'il a entre les jambes ! Gloïn pour sa part bondit de côté et y échappa de peu. De très peu : le sanglier le cueillit au vol et l'os de la cuisse craqua comme un fétu. Le nain fut projeté en l'air et retomba sur le sol avec un cri sourd. Le sanglier s'apprêtait à se jeter sur lui pour le poignarder et le piétiner mais Dwalin s'interposa : solidement campé sur ses pieds, le colosse enfonça son épieu au défaut de l'épaule droite (la seule qui soit à sa portée) presque jusqu'à mi-manche. Fili, toujours à terre, voulut se boucher les oreilles en entendant le beuglement que poussa la bête. Gravement blessé, ivre de fureur et de douleur, le solitaire se déchaîna. Il s'ébroua furieusement, arrachant la hampe de la lance des mains de Dwalin et jetant ce dernier à genoux aussi aisément qu'il l'aurait fait d'un enfant. Puis il fonça sur Balin qui n'eut que le temps de se jeter à terre : le nain évita ainsi l'impact de la charge et les défenses de la bête, dont il sentit pourtant les sabots pointus et la masse le laminer au passage. Enfin, faisant une brusque volte-face, le fauve se jeta sur Thorin, dernier à tenir debout. Le prince savait bien qu'il ne l'arrêterait pas ; aucune force au monde ne l'aurait pu. Il attendit donc que la bête soit tout près pour se jeter de côté, de toute la puissance de ses muscles. Manque de chance, le sanglier donna un coup de tête dans sa direction au passage, heurtant le pied de son adversaire qu'il déséquilibra du même coup et qu'il envoya ainsi rouler à terre.

- THORIN !

Gloïn, Dwalin et Fili avaient hurlé ensemble. Les deux derniers bondirent sur leurs pieds. Dwalin se rua sur la lance de Balin, abandonnée sur le sol. Fili, lui, n'eut pas le loisir de réfléchir, il était trop effrayé ; il fit donc quelque chose d'aussi courageux que stupide : alors que le solitaire pivotait sur lui-même pour revenir à la charge, le garçon courut vers lui, agita les bras et hurla :

- Viens ici ! ICI !

Et il dégaina sa dague, la seule arme qu'il avait sur lui.

Thorin pensa que son coeur allait cesser de battre à l'instant. Il ne put même pas crier. Il se redressa d'un jet, sans savoir comment, tout en sachant parfaitement qu'il était d'ores et déjà trop tard. Cette image, bien qu'elle soit fugitive, devait hanter ses cauchemars durant des mois : il reverrait toujours son neveu, ce freluquet sortant à peine de l'enfance, avec son arme dérisoire à la main, attendant sans bouger la charge d'un fauve capable d'étriper un warg ! Il se réveillerait en sursaut des nuits durant, après avoir rêvé du corps de Fili éventré, projeté dans les airs, rejeté au loin comme un jouet brisé.

Thorin était trop loin pour agir. Il se rua en avant tout en sachant qu'il était trop tard, puis il vit, ou plutôt entrevit Dwalin se ruer vers Fili alors que le solitaire était déjà presque sur lui, l'épieu brandi. Il vit l'énorme masse du sanglier s'arrêter net, se cabrer en renversant les deux nains, piétiner un instant sur place en poussant un étrange mugissement sourd. Enfin, il parut chanceler, ses pattes fléchirent. Il avait l'épieu de Dwalin enfoncé dans l'œil droit, très profondément. La pointe de l'arme aurait du lui transpercer le cerveau mais avait ripé sur les os terriblement durs du crâne.

Thorin se promit d'adresser ses plus vifs remerciements à Mahal pour lui avoir donné un ami dont la force n'avait d'égale que le courage, ramassa sa propre lance, prit son élan et sauta comme il ne l'avait encore jamais fait de sa vie. Il retomba à pieds joints sur l'échine du sanglier qui poussa un cri terrifiant et tourna sa tête mutilé vers lui, essayant de le happer d'un coup de dent ou de défense. Thorin vit surgir les mains de Dwalin qui, bien qu'à demi écrasé sous le corps de l'animal, s'arc-bouta sur son javelot pour retenir le fauve. Le sanglier poussa un nouveau mugissement. Levant les deux bras aussi haut que possible, le prince nain enfonça sa lance de toutes ses forces dans le dos de la bête, qui poussa une clameur assourdissante. Le fer de la lance butta contre la colonne vertébrale. Thorin y mit toutes ses forces et tout son poids, jusqu'à ce que la pointe effilée trouve le joint entre deux vertèbres, qu'elle sectionna. Le soubresaut d'agonie du sanglier manqua lui arracher les bras et le jeter bas mais il tint bon, s'efforçant de tourner et retourner le fer dans la blessure, l'enfonçant toujours plus profondément.

Enfin, l'énorme masse exhala un souffle bruyant, projetant des gouttelettes de sang partout alentours, s'affaissa et ne bougea plus. Thorin tenait toujours le manche de sa lance, les doigts et les jointures blanchis sous l'effort. S'il l'avait lâché, il serait tombé.

Il se fit le grand silence qui suit les batailles. Un silence de plomb.

Lentement, chacun s'efforça de reprendre ses esprits. La neige avait été projetée dans toutes les directions. La terre, profondément remuée et retournée par le galop et les demi-tours de l'animal était labourée comme par un soc de charrue. De ci de là, du sang maculait le sol et les branches des taillis. Gloïn, assis sur le sol, tenait à deux mains sa jambe cassée. Balin grogna, gémit, s'efforça de se redresser. Ses vêtements, dans le dos, étaient déchirés et il saignait en plusieurs endroits.

Avec des grognements d'effort dignes d'un ours, Dwalin s'efforçait de soulever l'énorme tête du sanglier qui reposait sur ses jambes et de s'en dégager. A côté de lui, pâle comme la mort, Fili s'assit, encore hébété, étonné (mais pas très sûr) d'être en un seul morceau.

Lentement, difficilement, Thorin s'efforça de déplier ses doigts serrés autour de la hampe de sa lance. Lorsqu'il y fut parvenu, il jeta un coup d'oeil circulaire autour de lui et alors, seulement alors, il lui sembla être à même de respirer. Il lui semblait qu'il avait cessé depuis l'instant où il avait vu Fili se mettre sur le chemin d'un énorme sanglier rendu fou de rage et de douleur. Le danger passé, le roi nain sentit brutalement l'afflux de la peur le submerger. Son coeur flancha, ses jambes mollirent, sa tête pourtant dure tourna un instant et il faillit tomber. Il dut enfoncer sa lance cette fois dans la terre pour se rattraper et ne pas s'affaisser sur le sol comme une chiffe. Par tous les Valars, il avait vraiment cru que ç'en était fait de Fili !

Ce dernier venait de se hisser sur ses pieds, le visage encore défait, presque aussi blanc que la neige.

- Thorin ! dit-il en s'avançant vers son oncle.

Il arriva à sa hauteur et tendit les bras pour l'enlacer. Le prince ne put se contenir. La gifle partit avant qu'il ait eu le temps d'y penser et claqua sèchement dans l'air transparent. La marque des cinq doigts demeura marquée, écarlate, sur la joue blême. Le garçon tituba sous le choc et se ploya en deux, étonné que sa tête soit encore sur ses épaules après un tel coup. Il se redressa en chancelant puis, le souffle coupé, le visage brûlant, il demeura figé un bref instant. Ses yeux s'agrandirent et, soudain, de grosses larmes d'enfant en jaillirent : c'était la première fois que son oncle le giflait ainsi !

Les premières paroles de Thorin ressemblèrent à un grondement venu du plus profond de sa poitrine :

- J'ai cru que... j'ai cru... tu as failli...

Il retrouva un ton de voix normal et ajouta, les yeux flamboyants :

- Je t'avais dit de rester en arrière !

- Excuse-moi, mon oncle, souffla Fili. Je voulais le faire, je te le jure. Mais le sanglier a surgi avant que... je... je n'ai pas eu le temps... et ensuite, il... et puis...

Les larmes redoublèrent, la voix trembla :

- Tu es tombé... Il aurait pu te tuer !

- Pourquoi n'es-tu pas resté sur place quand je t'ai dit de t'arrêter ? Comment se fait-il que tout à coup tu sois apparu devant nous quand je te croyais derrière ?

- J'ai... je...

Fili à présent claquait des dents : lui aussi éprouvait le contrecoup de tout ce qui venait d'arriver.

- Je vous croyais toujours devant, dit-il piteusement. J'ai vu des branches bouger et j'ai cru que c'était l'un de vous. Alors j'ai cherché un endroit à l'écart, comme tu me l'avais dit, mais...

- Et pourquoi n'as-tu pas couru quand je te l'ai dit ?

Fili avait oublié cet épisode. On lui avait dit de courir ? Il ne s'en souvenait plus ! Cependant, Dwalin avait fini par se dégager et s'approchait à son tour.

- Jamais vu ça ! grogna t-il.

Il regarda Fili si durement que l'adolescent pensa qu'il allait le gifler à son tour :

- Qu'est-ce qui t'a pris de te mettre devant ce monstre avec une arme aussi ridicule ? aboya t-il. Tu ne trouvais pas suffisant d'être allé caracoler devant lui alors que nous essayions de l'encercler ?

- J'ai cru qu'il allait vous tuer, Thorin et toi, chuchota Fili en baissant la tête. Je suis désolé, je ne sais pas ce qui... je n'ai rien trouvé d'autre à faire...

Désemparé, il regarda autour de lui, cherchant un improbable soutien. Même Balin, toujours indulgent pourtant, le considérait avec une gravité inhabituelle.

Soudain, Thorin posa sa main sur son épaule :

- Ne t'excuse pas, bougonna-t-il. Tu t'es montré imprudent, c'est vrai. En tous cas la première fois... quant à attirer cette bête sur toi... alors ça... ! Mais à bien y regarder, c'est ma faute. Nous n'aurions pas du nous lancer sur cette piste, nous aurions dû chercher un autre gibier.

Et il en fallait vraiment, vraiment beaucoup pour que l'orgueilleux héritier de Thror admette avoir eut tort ! Fili le savait et en perdit le peu de moyens qui lui restaient.

Thorin le serra dans ses bras et le garçon reprit un peu contenance. Il voulut ajouter quelque chose mais son oncle, le relâchant, coupa court à la conversation :

- Il va falloir poser une attelle à Gloïn et faire un brancard. Balin, comment te sens-tu ? Tu es sérieusement blessé ?

- Non. Je peux marcher. Je ne perds pas beaucoup de sang, je crois (Dwalin, qui était en train d'examiner ses blessures, opina).Il m'a piétiné au passage, ç'aurait pu être pire.

Il portait tout de même une longue estafilade, due à la pointe d'une défense, tout le long des côtes.

- Et le sanglier ? demanda Gloïn, les mains toujours crispées sur sa jambe. Après tout ça...

- Nous enverrons du monde pour le récupérer, décida Thorin. Mais avant...

Il se tourna vers Fili.

- Viens, je vais te montrer quelque chose. Garde ta dague.

Il expliqua que s'agissant d'un mâle dans la force de l'âge, il fallait trancher sans tarder les parties génitales de manière à ce que la viande ne prenne pas l'odeur de l'urine. Tous deux prirent donc soin d'agir en conséquence, Thorin étant satisfait de voir quelques couleurs revenir sur le visage de son neveu. La marque de sa main demeurait bien nette sur la joue du garçon mais, si le remord le tenaillait, il n'en laissa rien paraître.

Ils prirent le chemin du retour tant bien que mal. Balin avait coupé des branches et fixé une attelle sur la cuisse de Gloïn, qui avait ensuite été déposé avec précaution sur un brancard de fortune (deux longues perches fraîchement coupées, les manteaux de Thorin et Dwalin tendus entre elles). Ils ne parlèrent pas beaucoup. Leur progression était rendue pénible par la hauteur de la couche de neige. Ils arrivèrent en vue de leurs galeries tous plus ou moins clopin-clopant : malgré l'assurance dont il avait témoigné, Balin commençait à peiner tandis que Thorin et Dwalin, seuls à être encore valides, sentaient leurs bras s'allonger à force de porter Gloïn. Ce dernier serrait farouchement les dents mais son teint devenait de plus en plus cireux, bien que ses compagnons s'efforcent de lui éviter toute secousse. Quant à Fili, il portait les lances. En d'autres circonstances il en aurait été fier. Là, il ne pouvait s'empêcher de se reprocher sa sottise. Au fond, à cause de lui tous auraient pu être tués !

A l'entrée des galeries qui donnaient accès à leur cité, une sentinelle les aperçut, fronça les sourcils et appela du renfort. Bientôt, les chasseurs furent entourés, assaillis de questions. On emporta Gloïn et Balin le suivit, afin d'aller lui aussi faire panser ses blessures. Thorin donna des instructions pour qu'un petit groupe aille rechercher la dépouille du sanglier et Dwalin, infatigable, se proposa de les guider.

Enfin, Fili demeura seul avec son oncle. Ce dernier passa doucement son doigt le long de la joue encore rouge :

- Tu ne la méritais peut-être pas, admit-il, non sans réticence, oubliant par ailleurs que la gifle qu'il avait assénée à son neveu était partie toute seule, sans qu'il le veuille vraiment. Dans toute cette affaire, je suis plus fautif que toi. Mais l'espace d'un moment, je t'ai vu mort !

- Je comprends, tu sais, dit Fili. D'ailleurs tu avais raison : j'aurais dû m'arrêter au moment où tu me l'as dit et rester où j'étais. Je ne sais pas trop ce que j'ai cru... que vous étiez beaucoup plus loin, et le sanglier aussi...

- N'en parlons plus, soupira Thorin.

Mais à défaut d'en parler, il savait qu'il continuerait durant très longtemps à y penser ! Il se força pourtant à distraire son esprit de ce sujet, eut un petit sourire et ajouta :

- Tu as été très brave ! Beaucoup trop pour mon vieux coeur fatigué, sans doute, ajouta t-il en donnant une bourrade amicale au garçon. Quoi qu'il en soit, les défenses de la bête sont pour toi : tu les as bien gagnées.

Fili eut un sourire éclatant.