LA BRAVOURE D'UN GUERRIER…

Dans la lumière grise et plombée de cette fin d'après-midi, le convoi avançait lentement. Le chariot, lourdement chargé, tiré par six robustes caprins aux cornes enroulées, ne pouvait rouler très vite en raison de son poids, de l'état du chemin détrempé et des profondes ornières de boue. Balin tenait les guides et le jeune Fili, âgé de 15 ans, était assis près de lui. Il aurait assurément préféré monter à cheval, comme son oncle, Dwalin, Nori et Gloïn qui chevauchaient de part et d'autre du chariot. D'un autre côté, il était trop heureux d'avoir été autorisé à accompagner les adultes, alors il n'allait pas se plaindre !

Les nains ramenaient des marchandises, principalement des fourrures qui seraient utiles à l'approche de l'hiver, et deux énormes barils emplis de viande salée. Ils étaient partis tôt ce matin-là et rentraient chez eux. L'air était humide et froid, de lourds nuages gonflés de pluie couraient au-dessus d'eux et une bise coupante arrachait aux branches noires des arbres et arbustes leurs dernières feuilles.

Le chemin qu'ils suivaient, bordé d'un côté par la forêt, longeait de l'autre un profond ravin.

Soudain, loin derrière eux, quelque part dans la profondeur des bois, les nains entendirent un long hurlement résonner dans l'air froid. Brusquement figés, ils s'entreregardèrent comme si chacun espérait s'être trompé et en avoir confirmation auprès de ses compagnons.

- Qu'est-ce que c'était ? demanda Fili.

- Un warg ! jeta Thorin entre ses dents.

Le jeune garçon frémit : il n'avait jamais vu de warg et c'était la première fois qu'il en entendait un, mais il savait très bien à quoi s'en tenir à propos de ces horribles créatures, ces loups géants qui n'en sont pas vraiment et qui souvent, trop souvent, servent de montures aux orcs. Heureusement, il n'y avait pas d'orcs dans ces montagnes… enfin, théoriquement… en revanche, un warg sauvage était une éventualité, déplaisante mais plausible. En raison de leur terrible appétit, toujours en éveil, ces bêtes féroces n'ont pas de territoires bien définis et se déplacent beaucoup.

Nerveux, les nains continuèrent leur chemin en regardant sans cesse autour d'eux, tous leurs sens aux aguets. Au bout d'un instant, le hurlement se fit à nouveau entendre.

- Il se rapproche, fit Dwalin en portant la main à l'une de ses haches de guerre.

Il n'était pas réellement inquiet. Certes, les wargs sont extrêmement dangereux et agressifs, néanmoins, face à cinq guerriers entraînés, le monstre ne ferait pas le poids.

A ceci près que quelques secondes après que la bête se soit tue, deux, puis trois nouveaux hurlements, plus courts, se firent entendre.

- Il n'est pas seul, murmura Balin.

L'attelage lui aussi donnait des signes de nervosité. Thorin fit faire volte-face à son poney.

- Balin, dit-il, tu continues avec le chariot. Fili…

Thorin mit pied à terre.

- Fili, tu prends mon poney et tu galopes sans te retourner jusqu'à la maison. Nous allons nous occuper des wargs.

- Je reste avec vous, mon oncle ! protesta aussitôt Fili.

- Non ! répliqua Thorin, catégorique. Monte en selle, dépêche-toi.

Il se tourna à nouveau vers Balin :

- Il n'y a plus beaucoup de chemin jusqu'à ce que la forêt cède la place aux cultures des hommes. Là, la route est meilleure, tu pourras lancer les bêtes au galop. Rentre au plus vite, toi aussi. Fili, ajouta t-il en fronçant les sourcils, tu es encore là ?

- Je n'ai pas peur ! s'indigna l'adolescent. Je…

- Moi si ! décréta Thorin d'un ton sec. Alors jeune nain, tu te dépêches de monter sur ce poney, tu donnes des talons et tu galopes sans t'arrêter jusqu'à l'écurie ! Ne discute pas !

Il attrapa son neveu par la peau du cou et le hissa en selle. Fili ouvrit la bouche mais Thorin lui fit ses yeux noirs :

- Si tu es encore là quand je me retournerai, menaça-t-il, tu vas entendre parler du pays !

Sur ce il asséna une grande claque sur la croupe du poney, qui partit au galop, emportant un jeune nain renfrogné jusqu'aux oreilles ! Puis, considérant l'affaire comme réglée, il se détourna et rejoignit ses compagnons.

- Déployons-nous, dit-il. Lorsque les wargs chassent en meute, ils essaient toujours d'encercler leur proie. Il faut leur couper la route.

- Thorin, objecta Balin, il vaudrait mieux rester ensemble...

- Le chariot nous gênerait. Va-t-en, Balin !

Leurs armes à la main, maîtrisant leurs montures qui donnaient des signes manifestes de frayeur, ils s'écartèrent les uns des autres et attendirent de pied ferme.

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Secouant ses rênes et claquant la langue, Balin s'efforçait de stimuler l'attelage sans pour autant le laisser prendre le galop, pas encore ! Si le chariot versait dans une ornière ou pire, si une roue se brisait, il serait dans une bien mauvaise situation !

Balin comprenait le raisonnement de Thorin et bien sûr, il savait qu'il voulait avant tout assurer la sauvegarde de son neveu en couvrant ses arrières, en retenant les fauves tandis que le garçon galopait vers le salut. Il ne le blâmait pas pour cela, d'ailleurs, mais il était inquiet. L'entêtement et la bravoure de Thorin étaient l'un comme l'autre indiscutables, mais pas toujours employés à bon escient, estimait secrètement le conseiller. A présent, c'était tout un choeur de hurlements brefs, typiques de la chasse, qui montaient des arbres, toujours plus proches. Ils n'avaient pas affaire à un ou deux individus isolés mais à toute une meute. Du même coup, les nains allaient se trouver un nombre extrêmement limité... Balin se demanda s'il pourrait arriver à temps à leurs cavernes pour leur envoyer du renfort ? Non, se dit-il aussitôt. Pas avec ce chariot qui se traînait ! Fili, peut-être. S'il faisait ce que son oncle lui avait ordonné et qu'il galopait d'une traite, il pourrait peut-être, peut-être alerter les autres à temps... Balin essayait de se raccrocher à cet espoir mais le doute le rongeait... De même que le regret : il aurait préféré être aux côtés de ses compagnons, même dans une situation très difficile, que tourner le dos au danger, les laisser derrière lui et demeurer ainsi dans l'expectative. Même s'il était vrai que la présence d'un seul nain de plus ne pouvait rien changer.

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Lèvres serrées, à la fois fâché et inquiet, Fili nourrissait des pensées à peu près similaires. Il galopa jusqu'à ce que forêt et ravin disparaissent à sa droite et à sa gauche, au profit d'une campagne vallonnée, typique des contreforts de la montagne, et que le chemin boueux et creusé d'ornière devienne une route. En tendant l'oreille, il percevait encore les hurlements des wargs et cela lui glaçait le cœur.

L'adolescent, lui aussi, songeait que son oncle et ses amis avaient besoin de renfort. Les cavernes occupées par les nains étaient bien trop éloignées, aucun secours n'en viendrait, en tous cas pas à temps ! Alors qui ? Où ? Le coeur battant, Fili se souvint qu'il y avait, de loin en loin, des fermes dans ce secteur. Des fermes habitées par les hommes. Les hommes n'ont aucune espèce de sympathie pour les wargs, eux non plus, peut-être accepteraient-ils de venir en aide à un groupe de nains ? Après tout, ils vivaient tous en paix et puis, en éliminant ces horribles bêtes, les hommes mettaient leur bétail et leurs familles à l'abri, non ?

Aiguillonné par l'espoir, Fili continua donc à galoper, pressant sa monture, jusqu'à ce qu'il aperçoive les bâtiments d'une ferme, devant laquelle il s'arrêta. Cela stupéfiait toujours le jeune nain de voir les habitations des hommes, si différentes des cavernes dans lesquelles vivait son propre peuple. C'était à la fois amusant et déroutant. Cela paraissait si artificiel ! Fili se demandait toujours pourquoi les humains préféraient construire des "maisons" plutôt que d'utiliser les abris naturels qu'offrait la nature. Le jeune nain fit rapidement du regard le tour des lieux, apparemment déserts, et sauta à terre au moment où le fermier, attiré par le bruit des sabots de son poney, apparaissait à la porte de sa grange, flanqué d'un petit garçon.

- Des wargs ! cria Fili. Là-haut, dans la forêt (il tendit le bras d'une manière assez approximative). Mon oncle et ses compagnons sont restés en arrière… s'il vous plaît, venez nous aider !

L'homme changea aussitôt de visage, propulsa son garçon vers le bâtiment d'habitation et s'y rua à sa suite. Fili entendit qu'il barricadait la porte.

- Je comprends pourquoi Thorin dit que les hommes ne sont pas dignes d'estime, murmura Fili, tout à la fois déconcerté et désolé.

Hésitant, il demeura là où il se trouvait en se demandant quoi faire : essayer de chercher du secours dans une autre ferme ? Mais Fili ne savait pas où en trouver une autre. Il connaissait très mal cette région habitée par les hommes, il n'avait eu que très peu souvent l'occasion d'y venir et, de toute façon, n'avait encore jamais quitté la route principale. Quant à faire ce que Thorin avait dit, à savoir galoper jusque chez lui pour se mettre à l'abri parmi les siens, cette idée lui était odieuse ! De quoi aurait-il l'air, franchement ? De revenir tout seul à bride abattue, sans ses compagnons ?

Fili en était là de ses pensées quand l'une des fenêtres de la ferme s'ouvrit à la volée. Une femme apparut et, lui faisant de grands signes du bras, lui cria :

- Ne reste pas là, petit ! Remonte sur ton cheval et sauve-toi ! Cette meute de wargs fait des ravages par ici, en ce moment ! Ils sont nombreux ! Ils sont féroces et rusés ! Sauve-toi vite !

Puis elle rabattit un lourd volet de bois devant la fenêtre et Fili entendit le bruit produit par une barre de sécurité se mettant en place. L'une après l'autre, les fenêtres furent ainsi barricadées. Le garçon demeura seul, plus indécis que jamais et le coeur en berne.

Il se dit qu'il devrait au moins attendre Balin et son chariot. Ils rentreraient ensemble et ce serait déjà moindre mal. Si Thorin l'apprenait, il grognerait, bien sûr, mais...

- J'ai l'habitude, se dit Fili, tant pour se rassurer que pour se conforter dans sa décision.

Une pluie fine se mit à tomber. Se mordillant les lèvres d'anxiété, Fili regarda le chemin qu'il avait parcouru pour arriver jusque-là, espérant toujours voir arriver l'attelage de Balin. Mais ce faisant, sa pensée ne quittait pas ceux qui étaient restés en arrière pour protéger leur fuite ! La fermière avait dit que les wargs étaient nombreux… et si les nains succombaient sous le nombre ? Si les bêtes l'emportaient sur eux ? Le coeur du garçon battait à grands coups sourds. Brusquement, Fili réalisa qu'il aurait volontiers entendu son oncle grogner, voire crier, si cela signifiait qu'il était en vie et en sûreté !

Très mal à l'aise, il aurait voulu que Balin arrive enfin. Ils pourraient en parler et peut-être que son précepteur aurait une idée, peut-être qu'il proposerait de retourner en arrière ? Hum, non. Il ne ferait pas ça. Il appliquerait les ordres. De toute façon, ce chariot était tellement lent… Soudain, le garçon se souvint d'une histoire que l'on racontait parfois à la veillée et une idée prit naissance dans son esprit inventif. D'ordinaire, Fili était considéré comme le plus réfléchi de sa fratrie. C'était Kili la tête brûlée, qui fonçait toujours sans se soucier des conséquences ! Pourtant, cette fois Fili ne prit pas la peine de réfléchir plus avant. S'agrippant à la crinière de son poney, il sauta en selle et repartit au galop… non pas vers la sécurité de son foyer mais, tout au contraire, vers ceux qui étaient demeurés en arrière… Lorsqu'il aperçut au loin un petit point noir qui devait être le chariot de Balin, il arrêta sa monture, mit pieds à terre et chassa le poney à grands cris.

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Très sombre, Balin avait fait prendre le galop à ses bêtes en arrivant à la route carrossable. Mais son esprit était lui aussi demeuré auprès de ceux qui étaient restés en arrière. Les hurlements s'étaient tus : cela signifiait que les wargs avaient rejoint les nains. Balin eut un violent frisson, qui n'avait rien à voir avec l'air froid et la pluie qui commençait à tomber.

Mille fois, il avait déjà eu envie de faire demi-tour. Mille fois il y avait renoncé, sachant qu'il ne changerait rien. Les nains avaient besoin de la marchandise qui emplissait le chariot, ils l'avaient payé cher et s'ils perdaient ne serait-ce que l'un des leurs à cause des wargs, cela en augmenterait encore le prix !

Pourtant...

Soudain, Balin plissa les yeux : à quelques centaines de mètres devant lui, une petite silhouette, debout au bord du chemin, lui faisait de grands signes. Allons bon ! Que signifiait cela ? Balin essuya d'un revers de main la pluie qui coulait dans ses yeux et regarda à nouveau : il pensa d'abord à un enfant des hommes et se demanda ce qu'il faisait là, seul sous la pluie. Il avait des ennuis, sans doute ? C'était tout ce qui manquait , vraiment ! Comme s'il n'avait pas suffisamment de soucis comme ça ! Toutefois, en se rapprochant Balin reconnut la silhouette râblée d'un nain et enfin Fili lui-même. Mais qu'est-ce que Fili faisait là, à pieds ? Où était son poney ? Balin tenta de faire accélérer son attelage, pour l'arrêter à hauteur du jeune garçon.

- Que t'est-il arrivé, Fili ? demanda t-il, inquiet. Qu'est-ce que tu fais ici ? Où est ton poney ?

Fili tendit un doigt approximatif derrière lui.

- Il s'est sauvé, éluda-t-il.

Puis il fit un pas en avant, comme s'il avait l'intention de monter à côté de Balin comme il l'avait fait le matin même, mais tout aussitôt trébucha et tomba sur un genou.

- Aïe... je suis déjà tombé de cheval tout à l'heure... pleurnicha-t-il, la tête baissée. Je crois que... aïe, ma cheville ! Je ne peux pas... je n'arrive plus à marcher...

Balin sauta aussitôt du chariot.

- Quelle journée ! soupira-t-il. Attends, mon garçon, je vais t'aider.

Fili attendit que Balin soit à ses côtés, se releva d'un bond et courut vers le chariot. Il avait lancé l'attelage avant que son compagnon ait réalisé. Fili fit prendre aux bêtes un large virage pour leur faire faire demi-tour, évitant Balin qui courait vers lui les bras levés en criant, puis fouetta les bêtes et les lança en direction de la forêt.

- Je suis vraiment désolé, Balin ! cria-t-il dans le vent de la course. Pardon, je te jure que je regrette, mais il le faut !

Dès qu'il fut certain que Balin ne pourrait pas le rejoindre, l'adolescent arrêta son attelage et sauta lestement à l'arrière du chariot. A pleines brassées, il entreprit de jeter à terre toutes les marchandises soigneusement empilées. Son coeur battait à tout rompre. Balin lui ferait certainement copier des centaines de lignes pour le punir du mauvais tour qu'il venait de lui jouer ! Quant à Thorin...

- Si je le retrouve vivant, pensa Fili, ça m'est égal, ce qu'il dira !

Il jeta par-dessus les ridelles du chariot tout ce qu'il put soulever. Evidemment, les deux barriques pleines à ras bord étaient infiniment trop lourdes pour lui. Mais cela importait peu, elles avaient un rôle à jouer dans le plan du garçon, qui reprit les rênes et fit repartir son attelage à fond de train. Le chariot, considérablement allégé, rebondissait sur le sol à chaque foulée des bêtes.

- J'arrive, Thorin ! murmura le garçon. J'arrive, tiens bon !

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Les wargs étaient neuf en tout. Pas un de moins. L'odeur des poneys et des nains avaient avivé leur faim et ils n'avaient pas fait mine de poursuivre une proie illusoire qui s'éloignait : comme tous les prédateurs, les wargs ne lâchent jamais la proie pour l'ombre. Les nains qui, dans un premier temps, s'étaient largement déployés entre les arbres de la forêt pour intercepter les bêtes avaient, bon gré, mal gré, fini par ses rapprocher les uns des autres. Les poneys, fous de terreur, hennissaient et se cabraient, roulant des yeux blancs, l'écume maculant leurs bouches, et les nains avaient fort à faire pour les maîtriser tout en combattant, à tel point que plusieurs d'entre eux avaient mis pieds à terre et s'étaient rassemblés autour de Thorin. Ils frappaient sans relâche, de l'épée ou de la hache, ils ne sentaient déjà plus leurs bras mais ils savaient tous qu'à la moindre défaillance, à la moindre seconde d'inattention ou la plus petite erreur, ils succomberaient ! Ni les bêtes ni les nains ne prenaient garde à leurs blessures, bénignes il est vrai, mais l'odeur du sang excitait encore davantage les wargs affamés.

- Ils sont beaucoup trop ! haleta Gloïn. On n'en sortira pas !

Nul ne répondit : chaque souffle était précieux. C'était un combat à mort et ils n'étaient pas en position de force, la moindre erreur, la moindre défaillance leur serait fatale, ils en étaient tous conscients.

Thorin quant à lui se disait que chaque minute passée augmentait la distance qui existait entre Fili, Balin et les bêtes. Ce combat n'était pas vain ! Indépendamment de cela, il refusait de penser à la défaite. Leurs adversaires n'étaient après tout que des bêtes, puantes et stupides, elles ne pouvaient l'emporter sur eux ! Lorsqu'il lui arrivait de penser à sa propre mort, qui devrait bien survenir un jour, Aulë n'ayant pas donné à ses créatures l'immortalité des enfants d'Illuvatar, Thorin espérait que le destin lui accorderait la mort des guerriers : il voulait tomber sur le champ de bataille, les armes à la main, comme ses ancêtres avant lui.

Toutefois, s'effondrer sous les crocs des wargs et leur servir de pitance ne lui souriait absolument pas ! Ce n'était absolument pas là la mort qui seyait à l'héritier du trône de Durin ! Aussi frappait-il de part et d'autre, encore et encore, comme un forcené. Non, ces monstres n'auraient pas raison de lui !

Perdu dans les clameurs de la bataille, Thorin n'entendit pas tout de suite le staccato des sabots et le bruit des roues sur le chemin, mais il vit, du coin de l'oeil, Dwalin dresser l'oreille. Soudain, une voix jeune retentit à travers les arbres :

- Yaouuuw ! Yaooouuuuwwww ! Allez ! Allez !

Il y eut des bruits étranges, comme si des objets lourds tombaient entre les arbres. Subitement, les wargs lâchèrent prise et refluèrent. Stupéfaits, les nains se regardèrent, complètement interdits, puis se précipitèrent vers la lisière de la forêt, toute proche : il virent s'éloigner leur chariot, vide désormais. Une silhouette juvénile se tenait debout à l'avant, les rênes enroulés autour de la taille pour avoir les mains libres, ses cheveux blonds, ternis par la pluie, malgré tout bien reconnaissables.

Fili avait enjambé le banc du conducteur, un pied sur le siège, l'autre à l'arrière du chariot. Tout en excitant son attelage de ses "Yaoouuuw ! " lancés à pleine voix, il puisait inlassablement dans les deux barriques pleines de viande salée et en jetait des morceaux de part et d'autre de la trajectoire du chariot. Attirés tant par l'odeur alléchante que par ces victuailles faciles qu'ils happaient au vol ou en pleine course, les wargs s'étaient tous lancés à la poursuite du chariot.

- Puissant Mahal ! fit Dwalin, abasourdi. Mais... mais...

Le chariot presque vide fonçait sur la piste, mais les wargs le cernaient de toute part. Pour le moment ils ne se lançaient pas à l'attaque, trop occupés à attraper les morceaux de viande qui volaient, inlassablement. Ils les mâchaient en pleine course, parfois s'arrêtaient juste un instant et perdaient un peu de terrain mais ils n'attaquaient pas... pas encore.

- Sale gosse ! ragea Thorin d'une voix un rien tremblante. Je vais lui flanquer une raclée dont il se souviendra !

Il était blême. De colère peut-être mais de peur plus encore : le chariot bondissait et rebondissait dans les ornières à un train d'enfer et ne pouvait continuer très longtemps ainsi. A chaque seconde, le prince nain craignait de voir son neveu perdre l'équilibre et rouler au milieu des bêtes féroces. De toute façon, sa diversion n'aurait qu'un temps : à un moment ou à un autre les wargs se jetteraient sur les bêtes de l'attelage et ensuite...la vie de Fili se terminerait dans un claquement de mâchoires ! Thorin à son tour se raccrochait à un futur dans lequel Fili serait toujours en vie...

- Il est perdu, fit Nori en secouant la tête. Qu'est-ce qui lui a pris ?

Sa voix était blanche. Il avait exprimé l'idée générale, sans chercher à retourner le fer dans la plaie, sans même y penser : Nori avait un jeune frère, un peu plus jeune que Fili, il voyait son petit Ori à la place du prince aux cheveux blonds et son coeur saignait tout autant. Un enfant, ou même un adolescent n'a pas à périr pour les adultes, il ne devrait avoir qu'à se préoccuper de grandir. Tous ceux qui se sentent responsables d'un gamin ou d'une gamine le savent bien !

- O Mahal ! pria Gloïn, qui lui aussi avait un fils. Epargne-le ! Sauve-le !

Seul Thorin ne dit rien : sa voix s'était bloquée dans sa gorge et sa vie en aurait-elle dépendue qu'il n'aurait pu proférer un son !

Au même instant, un bruit de galop se fit entendre derrière eux. Aucun ne tourna la tête, hypnotisés qu'ils étaient par ce qui se passait devant, mais un instant plus tard Balin était parmi eux : il avait récupéré le poney de Fili qui, perdu dans cette campagne noyée de pluie qu'il ne connaissait pas était instinctivement revenu sur ses pas et s'était volontiers laissé approcher par un nain, à l'odeur familière.

- Fili... dit-il seulement. Pardonne-moi, Thorin ! Je n'ai pas pu l'empêcher !

Thorin ne répondit pas : il agit par instinct, poussa Balin de côté, sauta en selle et talonna furieusement le poney.

- NON ! crièrent les nains.

Le prince ne les entendit même pas.

Cependant, il apparut dans les secondes qui suivirent que Fili avait un plan, et que son plan allait plus loin que simplement attirer les wargs à sa suite : une fois qu'il fut certain que les bêtes le suivaient et avaient abandonné les siens, les jeune garçon plongea frénétiquement ses mains dans les barils et jeta la viande... dans le ravin. Bien que les pentes en soient très abruptes, elles n'étaient pas à pic. Les wargs, aveuglés par la faim et l'odeur de la pitance, se jetèrent dans la descente. Fili arrêta son attelage et continua à jeter la viande à pleines mains, hurlant pour attirer les bêtes.

Il fallait qu'elles soient motivées pour descendre et il savait bien que remonter serait beaucoup, beaucoup plus difficile ! Il se démenait encore comme un petit diable, les joues rougies par l'effort, quand Thorin arriva au galop à sa hauteur.

- FILI ! beugla t-il.

- Mon oncle !

Fili eut un sourire immense.

Thorin ne perdit pas son temps : les explications viendraient plus tard ! Il sauta sur le chariot et, bandant ses muscles, renversa le baril à demi vide puis le fit basculer sur le sol. Sautant à terre, le prince nain le propulsa, d'un coup de pied, dans le vide. Le baril roula dans la pente, rebondissant tant et plus, le bruit attirant l'attention des wargs. Ceux-ci se précipitèrent, grondant, se battant pour chaque pièce de viande. Ils en auraient pour un moment !

Thorin remonta sur le chariot, prit les rênes et lui fit faire demi-tour.

- Mon oncle ! s'exclama Fili. Je suis si heureux de te revoir ! J'avais si peur que...

- TAIS-TOI !

Le ton âpre et le regard furibond qui accompagnait les mots coupèrent net les paroles de soulagement de Fili. Oups... il s'attendait bien à quelques remontrances mais peut-être pas à une telle fureur ! Les yeux de Thorin jetaient des éclairs de rage !

Le silence s'installa, le temps que le chariot parcoure en sens inverse la distance qui le séparait des nains.

- Vite ! jeta Thorin d'un ton qui ne prêtait pas à discussion. Les wargs vont revenir, nous n'avons que peu de temps. Montez !

Tous ceux qui n'avaient plus de monture (trois poneys avaient été tués et deux s'étaient enfuis) obéirent en silence.

- Où sont les marchandises ? jeta Thorin d'une voix qui claqua comme un fouet, en se tournant vers son neveu soudain très silencieux.

- A l'orée de la forêt, souffla le garçon. Je devais alléger le chariot...

Il n'osa rien dire de plus. Ils firent le chemin en silence, tous leurs sens aux aguets néanmoins, sachant qu'ils n'étaient qu'en sursis. Leurs mains demeuraient crispées sur leurs armes et ils tendaient l'oreille, les yeux fixés sur le chemin derrière eux dans le crépuscule qui tombait.

Enfin, ils parvinrent à l'endroit où Fili avait vidé le chariot. Thorin arrêta l'attelage et, pendant que certains faisaient le guet, les autres se hâtèrent de tout recharger. Ils ne prenaient aucun soin de leurs marchandises, ils faisaient vite, jetant tout pêle-mêle dans le chariot, les nerfs tendus. Thorin en profita pour prendre Fili à partie : il empoigna le garçon par le bras et le secoua sans douceur :

- Qu'est-ce qui t'a pris ?! rugit-il. Tu es devenu fou ?!

- Mais mon oncle…

- Il n'y a pas de « mais mon oncle » ! Je t'avais dit de rentrer à la maison !

- Mais les wargs vous auraient tués !

- C'est toi qui as failli être tué, espèce d'inconscient ! Je vais t'apprendre à obéir, moi !

Balin voulut temporiser :

- Qu'aurais-tu fait à sa place ? demanda-t-il. En tous cas, sans lui vous ne seriez sûrement plus là pour en parler ! Thorin, ne sois pas trop dur avec lui.

- Et toi ! l'apostropha le prince en se tournant vers lui avec brusquerie. Est-ce là ce que tu enseignes à tes élèves ?! Et ce chariot ? Je croyais te l'avoir confié !

Fili eut mal au coeur pour son professeur, qui encaissait une réprimande non méritée.

- Ce n'est pas la faute de Balin, émit-il dans un souffle.

Il crut que Thorin allait le gifler et leva malgré lui le bras pour protéger son visage.

- Je n'avais pas le choix ! plaida-t-il. Thorin, je ne pouvais pas m'enfuir comme un lâche alors que vous étiez en danger !

Fili s'était dit qu'il pourrait entendre n'importe quelle semonce si en contrepartie son oncle et ses amis étaient sauf, mais il ne s'était pas attendu à une telle fureur !

- Nous sommes restés en arrière pour te protéger, petit imbécile ! siffla le prince, fou de rage. Qu'est-ce qui t'a pris de revenir ?

Les choses menaçaient de s'envenimer rapidement, aussi Balin décida-t-il d'intervenir à nouveau et de gagner du temps, ce qui permettrait à Thorin de se calmer et de laisser retomber, un tant soit peu, la frayeur qu'il venait d'éprouver.

- Thorin, dit-il, la nuit tombe et les wargs vont revenir. Nous devrions nous dépêcher de rentrer.

- Balin a raison, intervint à son tour Dwalin, ne restons pas ici. L'endroit est plutôt malsain.

Thorin lui jeta un regard noir mais fit un signe d'acquiescement.

- Tu ne perds rien pour attendre ! promit-il à Fili en le foudroyant du regard.

Ils parcoururent aussi vite que possible la distance qui les séparait de leur foyer sous la terre. Un bon moment avant d'y parvenir, ils entendirent dans le lointain les hurlements de chasse des wargs qui avaient repris la poursuite. Jusqu'à l'arrivée, les nains demeurèrent tendus, les nerfs à fleur de peau et les mains crispées sur leurs armes. Lorsqu'ils parvinrent à destination, les hurlements étaient tout proches. Ceux qui avaient la meilleure vue auraient juré voir des formes véloces dans la nuit, quelques milles en arrière, se rapprochant rapidement.

Quoi qu'il en soit, une fois qu'ils furent à l'intérieur de leurs cavernes, bien à l'abri, et eurent gagné les écuries, tous se détendirent.

- Eh bien ! soupira Gloïn. Il était temps ! Ce ne fut pas de tout repos !

- Nous pouvons nous estimer heureux d'être tous là ! renchérit Balin, qui surveillait Thorin du coin de l'oeil.

Durant tout le trajet du retour il avait plaidé la cause de son élève, à mi-voix, d'un ton bas mais ardent. Et toujours, il en revenait au même :

- Tu n'aurais pas agi autrement, même à son âge !

Il n'avait obtenu qu'un regard fulminant en réponse.

- Thorin, tu es trop soupe au lait, tu regretteras plus tard. Laisse retomber ta colère avant de prendre une décision. Et puis… et puis, en toute honnêteté, tu n'es pas fier de lui ? Un tel courage, une telle présence d'esprit, à son âge ! La bravoure d'un guerrier, l'intelligence d'un stratège, le...

- Tais-toi, Balin ! S'il avait été tué, tu aurais été dire tout ça à sa mère ?! Tu lui aurais expliqué que son fils de 15 ans tout juste était mort en héros ?! Tais-toi, ça vaudra mieux !

Balin s'était donc tu, préférant laisser ses paroles faire leur chemin dans l'esprit de son compagnon. Thorin de son côté, et bien qu'il ait horreur qu'on semble lui suggérer ce qu'il avait à faire, dut reconnaître, en son for intérieur, que Balin avait raison au moins sur un point : son caractère emporté l'avait assez souvent amené à dire ou faire des choses qu'ensuite il aurait préféré ne pas avoir faites ou dites... même s'il refusait de se l'avouer à lui-même ! Aussi, une fois toute sa troupe à l'abri décida t-il de se laisser en effet le temps de se calmer.

- Disparais de ma vue ! rugit-il pour Fili qui le considérait d'un air passablement inquiet. Nous en reparlerons demain matin !

L'adolescent ne se le fit pas dire deux fois et Balin poussa un petit soupir mi soulagé, mi-satisfait. Il avait fait de son mieux et obtenu gain de cause, ce n'était pas rien quand on connaissait Thorin !

Fili de son côté était nettement moins détendu ! Il se disait que le temps allait lui paraître bien long jusqu'au matin, à ruminer en se demandant ce qu'il en sortirait. D'une certaine manière, il aurait préféré que tout soit terminé et avoir ainsi l'esprit tranquille.

- Bah ! pensait-il pour se rassurer. Au pire il se passera quoi ? Il me flanquera une raclée ? Eh bien c'est tout, un mauvais moment à passer !

Malgré tout, il ne parvint pas à chasser l'inquiétude de son esprit. Cette nuit-là, il s'éveilla plusieurs fois, croyant toujours entendre le hurlement des wargs dans le lointain. Puis, il rêva du fermier qui avait été si prompt à se barricader lorsqu'il avait appris que la meute était toute proche. Dans son rêve, Fili se tenait dans la cour de la ferme dont il voyait nettement les bâtiments et les détails mais, alentours, toute la campagne environnante avait disparu. Il n'y avait plus rien. Une sorte de vide blanc et uniforme qui formait comme une barrière infranchissable.

- Il faudra rester ici, maintenant, disait le fermier. Tu ne peux plus repartir.

- Mais, et les autres ? Ils sont en danger !

- Il fallait rester avec eux, alors. Maintenant tu ne peux plus les rejoindre.

Fili ouvrit à nouveau les yeux. Le feu s'était éteint dans la cheminée et il pensa que le matin était tout proche. L'espace d'un instant, encore sous le coup de son rêve, il se sentit soulagé : tout était terminé et il avait pu rentrer chez lui. Puis il réalisa qu'il avait seulement rêvé et que Thorin n'allait sans doute pas tarder à lui tomber dessus !

- Oh, zut ! grogna le garçon.

Il se retourna sur le côté mais ne put se rendormir. Exaspéré par l'attente et l'inaction, il rejeta ses couvertures et quitta la chambre sans un bruit afin de ne pas éveiller Kili qui dormait encore profondément.

Fili se glissa jusqu'à la pièce principale, vide, froide et silencieuse. Personne n'était encore levé. Bougon, il ranima le feu dans la cheminée et s'assit à côté, les jambes ramenées contre la poitrine, en grignotant une part de galette prise dans le garde-manger. Au bout d'un moment, il entendit du bruit dans le couloir et identifia le pas de sa mère, qui en effet apparut un instant plus tard.

- Déjà levé, Fili ? demanda-t-elle, un peu surprise. Que fais-tu là tout seul ?

- Je n'avais plus sommeil.

Dis l'observa attentivement et soupira :

- Toi, tu n'as pas la conscience tranquille ! Ou quelque chose te préoccupe. Ton oncle était encore une fois furieux hier soir, même s'il n'a rien voulu dire. Qu'est-ce qui s'est passé ? Tu l'as fait damner toute la journée ?

- Moi ?! Sûrement pas ! cria le garçon en sautant sur ses pieds, les joues soudain rouges d'indignation. Pourquoi ce serait forcément de ma faute ?! Comme tu dis, il était encore en colère ! Comme toujours ! Il n'est jamais content ! Toujours en train de grogner !

- Houlà ! fit Dis, interloquée par la tirade enflammée de son fils.

Elle hésita un instant puis, tout en commençant à préparer le petit déjeuner, observa :

- Ton oncle n'a pas un caractère facile, je le sais, mais il ne grogne pas non plus sans raison. Tu as du le contrarier d'une manière ou d'une autre… Je suis sûre que si tu y repenses sérieusement…

- Ooooh, oui ! Penses donc ! lâcha Fili, sarcastique. J'ai osé enfreindre les ordres de Son Altesse ! Alors imagine ! D'ailleurs, ajouta-t-il en lançant un regard plein de rancœur vers le couloir, je sais bien ce que je vais prendre dès qu'il sera levé ! Et le plus fort c'est qu'il s'en est pris à Balin, qui n'y était pour rien !

Dis le regarda sans mot dire, déposa ce qu'elle tenait et s'approcha.

- Je comprendrais que Balin soit en colère contre moi, poursuivit Fili. Je lui ai joué un sale tour… mais j'étais obligé, ajouta-t-il vivement. Je sais bien qu'il ne m'aurait pas laissé faire.

Dis s'assit près de la cheminée.

- Si tu admets toi-même que Balin ne t'aurait pas laissé faire, c'est qu'il y avait une raison, Fili.

- Mère, je voulais seulement les aider !

- Sauf que si je comprends bien, ton aide n'avait pas été sollicitée…

Fili se renfrogna et ne pipa plus mot. Cette attente était insupportable, décida-t-il. Tout simplement insupportable. Il fronça les sourcils, hésita, l'air indécis puis, soudain, il prit un air résolu et fonça dans le couloir des chambres. Il alla frapper à la porte de la chambre de Thorin et entra sans attendre de réponse. Son oncle dormait encore, couché sur le côté, la tête reposant sur son bras replié. Il ouvrit les yeux au bruit de la porte et se redressa aussitôt :

- Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-il. Un problème ?

- Non. Enfin oui. C'est moi qui aie un problème.

Thorin bailla et prit le temps de s'étirer. La mémoire des derniers événements lui revint et il grogna :

- Je crois qu'on peut dire ça !

Fili se sentit soudain beaucoup moins sûr de lui.

- Tu m'as désobéi, hier ! rappela Thorin d'un ton sec.

- Oui, murmura Fili.

Avant de perdre toute contenance, il ajouta très vite :

- Mais ce n'était pas… je ne voulais pas… je veux dire… j'ai seulement essayé de vous aider !

- ""Seulement essayé" ! grinça Thorin en fronçant les sourcils. En "essayant" de te faire tuer au passage !

- Je suis toujours vivant...

Thorin le regarda fixement durant une seconde puis demanda seulement, dans un grognement :

- Et c'est pour me dire ça que tu viens me tirer du lit ?

- Euh... en fait... comme de toute façon je savais que tu allais me passer un savon… et puis, si j'avais attendu tu aurais commencé à hurler avant que je puisse dire quelque chose, alors...

Thorin bailla à nouveau.

- Très bien, dit-il. Je vais me dispenser de hurler, dans ce cas.

Il tendit le bras vers son neveu et ajouta, sévère :

- Viens ici que je te flanque la raclée que tu mérites !

Certes, Thorin était imprévisible. Pourtant, Fili était prêt à jurer que cette menace n'était pas sérieuse. Aussi entra-t-il dans le jeu et, tout en approchant, il roula des yeux et demanda d'une voix volontairement mélodramatique :

- Tu veux me battre alors que je t'ai sauvé la vie ?

Ce n'était pas forcément la chose à dire car l'expression du prince nain se durcit aussitôt :

- « Sauvé la vie » ? répéta-t-il, sarcastique. Dis plutôt que tu as failli réussir là où les wargs ont échoué ! J'ai cru mourir de peur en te voyant faire l'imbécile avec ce chariot !

Fili était arrivé près du lit. Et soudain, tout embarras le quitta car il réalisa qu'il n'avait de toute façon jamais eu d'autre alternative que celle qu'il avait empruntée.

- Je sais que tu voulais me protéger, mon oncle, et que si je n'avais pas été là vous auriez seulement essayé de distancer les wargs, mais... mais...

- Mais quoi ?

- Je voudrais seulement que tu m'écoutes...

- C'est ce que je suis en train de faire. Vas-y, continue.

Fili inspira longuement et poursuivit :

- Je voudrais que toi, tu me comprennes aussi ! Tu voulais que je m'enfuie, que je vous laisse derrière moi... Je ne pouvais pas, Thorin ! Est-ce que tu m'imagines arriver ici au grand galop et raconter que je vous avais abandonnés au milieu des wargs ?! Tu dis que tu as failli mourir de peur, mais moi je serais mort de honte ! Je ne suis plus un marmot de l'âge de Kili... Je... je veux dire...

Fili s'interrompit, à court d'argument. Thorin le considérait avec gravité. A nouveau, l'adolescent inspira profondément pour se donner le courage de poursuivre et termina :

- Je ne m'excuserai pas, mon oncle. Je n'ai aucun regret et je ne vais pas prétendre le contraire juste pour éviter une correction.

Son cœur battait peut-être un peu plus vite et un peu plus fort qu'à l'ordinaire mais son regard ne déviait pas de celui, insondable, de Thorin. Il y eut un long silence.

- La bravoure d'un guerrier… marmonna soudain le prince.

Fili n'en était pas certain mais il lui sembla percevoir une nuance de fierté dans la voix de son oncle. Il en fut encore moins certain lorsque Thorin ajouta d'un ton sarcastique :

- Parce que pour tout arranger, tu me réponds, maintenant !

Mais il pensait surtout qu'indépendamment de l'épisode de la veille, il n'y avait pas tellement de nains adultes pour oser lui tenir tête….

- Je ne cherche pas à être effronté, protesta Fili, je voulais juste te dire…

- J'ai très bien compris, merci ! répliqua Thorin. Inutile de répéter. Eh bien mon garçon, nos deux points de vue étant inconciliables, dorénavant tu resteras à la maison ! Je refuse de t'emmener où que ce soit si c'est pour que tu n'en fasses qu'à ta tête, c'est aussi simple que cela.

La déception qui se peignit sur le visage de l'adolescent était telle qu'il ajouta aussitôt :

- … pour le moment.

Puis, ouvrant les bras, il ajouta :

- Viens ici, sale gosse !

Il serra affectueusement Fili contre lui et lui glissa à l'oreille :

- En réalité, je suis sincèrement fier de toi. Balin a raison, tu as été très brave et tu as fait preuve de beaucoup d'ingéniosité. Et… j'apprécie que tu m'aies dit clairement et sincèrement ce que tu pensais, Fili. Malgré tout, tu es encore bien trop jeune pour que je puisse te permettre de prendre de pareilles initiatives. Sans compter que si tout le monde se met à agir à son idée, ce sera très vite l'anarchie complète.

Fili, qui en avait gros sur le cœur, soupira :

- Je crois que j'aurais préféré une raclée… et que tu veuilles bien m'emmener à nouveau avec toi !

Mais Thorin ne céda pas :

- Non, dit-il. Pas tant que tu ne seras pas ou plus âgé, ou plus déterminé à obéir. Rien à faire, mon garçon.

Fili ouvrit la bouche pour protester encore mais son oncle ne lui en laissa pas le loisir :

- Non, Fili ! Je ne mettrai pas à nouveau ta vie en jeu ! Tu ne m'accompagneras plus avant d'être en âge de combattre. Ou alors tu me feras la promesse solennelle d'obéir quoi qu'il arrive ! Il n'y a rien à ajouter.

Fili baissa la tête, ravalant ses larmes.

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La semaine prochaine : Bagarres

(exceptionnellement, ce sera la suite directe du présent chapitre)