BAGARRES

Suite directe du chapitre précédent :

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Le moral en berne, Fili gagna sa chambre et, morose, commença à ranger quelques affaires. Il repensait aux paroles de Thorin et se sentait l'envie de hurler ! L'affaire des wargs lui coûtait finalement très cher, estimait-il. Et il trouvait cela terriblement injuste. "Tu ne m'accompagneras plus avant d'être en âge de combattre. Ou alors tu me feras la promesse solennelle d'obéir quoi qu'il arrive". Mais Fili ne pouvait pas promettre cela. Il ne le pouvait pas, car il savait qu'il ne pourrait pas s'y tenir s'il arrivait encore quelque chose du même genre.

- Et je suppose que Balin va y aller aussi de son couplet... songea le garçon. Evidemment, il a de quoi ne pas être content...

Fili ne se sentait cependant pas d'humeur à entendre la moindre remontrance, méritée ou non. Il estimait avoir eu son lot pour la journée ! Dans le lit voisin du sien, Kili ouvrit les yeux, lui sourit et s'étira longuement.

- B'jour, Fi'.

Fili ne répondit pas.

Taquin, Kili s'assit et lui lança son oreiller à la figure :

- Eh, je te parle ! lança-t-il gaiement. Tu en tires une tête ! Qu'est-ce qui...

- Oh, toi, fiche-moi la paix ! vociféra Fili, furieux. Ce n'est pas le moment de venir m'embêter !

Interdit, Kili le regarda avec de grands yeux.

- Pas la peine de le prendre comme ça ! riposta-t-il. Qu'est-ce que tu as ?

- Ca ne te regarde pas !

- Oh, très bien ! fit Kili, vexé. Excuse-moi d'avoir voulu t'aider et surtout ne te force pas à être aimable dès le matin, tu pourrais te fatiguer !

Il se leva et, tout en s'habillant, observa :

- J'imagine que tu as eu une explication avec Thorin concernant ce qui s'est passé hier. Ca s'est si mal passé que ça ?

- Mais de quoi je me mêle, à la fin ?! hurla Fili. Tu ne peux pas t'occuper de tes affaires, non ? Fiche le camp et va déjeuner, ça me fera de l'air !

- Dis donc, parle-moi autrement ! Je ne suis pas ton chien !

Excédé, Fili n'eut pas le temps de réfléchir et il asséna une gifle bien sentie à son frère.

- Tiens ! Va te plaindre chez Thorin, maintenant ! cria-t-il, hors de lui. De toute façon tu as toujours été son préféré !

Kili était demeuré statufié. Fili et lui chahutaient souvent, il en ressortait fréquemment quelques bleus ou contusions sans gravité mais jamais, jamais, aussi loin que remontent ses souvenirs, son frère ne l'avait volontairement frappé. Quant à ses paroles...

- Qu'est-ce que tu racontes ? balbutia-t-il, atterré.

- Oh oui, fais l'innocent ! Ca te va bien ! Tout le monde le sait ! Ah ça, tu as l'art et la manière de l'amadouer, hein ? Avec lui, tu peux faire tout ce que tu veux, n'importe quelle imbécilité, il ne dira jamais rien ! Pas à son précieux petit Kili ! Allons donc !

- C'est injuste ce que tu dis là ! protesta Kili.

- Ah oui ? ricana Fili.

Machinalement, Kili porta la main à sa joue et y passa ses doigts :

- Pou... pourquoi tu... qu'est-ce que j'ai fait qui...

- Tu m'embêtes ! Fiche-moi la paix, c'est tout ! J'en ai assez de t'avoir toujours dans les jambes !

Fili ramassa l'oreiller que son frère lui avait lancé et le lui jeta sèchement à la figure.

- Et laisse-moi tranquille avec tes jeux idiots ! De toute façon, je veux ma chambre à moi, je ne suis plus un gamin pour partager la tienne !

Kili sentit la moutarde lui monter au nez. Il ne comprenait pas pourquoi son frère était aussi énervé et pourquoi il s'en prenait à lui mais chacune de ses paroles l'avait blessé à vif, bien davantage que le coup qu'il lui avait porté. Et Kili n'était pas vraiment du genre à se laisser maltraiter sans réagir. Il jeta l'oreiller sur son lit et toisa son aîné du regard :

- Bon débarras ! laissa- t-il tomber d'un ton sec. Tant que tu y es, tu peux aussi aller vivre ailleurs, crois bien que je ne te regretterai pas !

- Ce n'est pas l'envie qui m'en manque, figure-toi ! J'en ai par-dessus les tresses de cette famille !

- Tout ça parce que Thorin t'a fait des reproches ?

- Oh, ricana Fili, amer, il ne veut plus jamais m'emmener avec lui, je suis trop irresponsable et pas suffisamment docile pour ça, parait-il ! Mais je ne doute pas qu'il t'emmène, toi ! Tu es son chouchou ! Tu ne lui feras pas honte, toi ! Tu écouteras tout ce qu'il te dira !

- Il ne veut PAS m'emmener, il dit que je suis trop jeune ! hurla Kili, furieux à présent. Tu le sais parfaitement ! Et arrête de dire que je suis son chouchou ! Si quelqu'un devait être jaloux, je crois que c'est moi ! "Kili tu es trop jeune", "Kili tu es trop petit", "Kili, tu ne peux pas te comparer à Fili", "Kili, quand donc te serviras-tu de ta tête ?", voilà ce que j'entends depuis des années ! Que ce soit Mère ou Oncle Thorin, ils sont toujours d'accord là-dessus ! Alors je trouve que tu es très mal placé pour te plaindre !

- En attendant, moi si je fais un seul pas de travers, c'est la fin du monde ! Mais TOI, tu as toujours fait les pires bêtises et...

- Et quoi ?

- Et tout le monde s'en moque ! On te trouve toujours des excuses !

- C'est complètement faux !

- Ben voyons !

- Tu es parfaitement idiot, Fili !

Une minute plus tard, sans qu'aucun des deux frères ne puisse très bien s'expliquer comment c'était arrivé, tous deux roulaient à terre en une mêlée furieuse, vociférant tant et plus. Fou de rage, Fili, plus lourd, prit l'avantage et, soulevant Kili par les épaules, le cogna rudement contre le sol. La tête brune fit un bruit impressionnant en heurtant la pierre, encore que le choc soit amorti par l'épais tapis de fourrure qui la recouvrait. Mais Kili, plus souple, se dégagea et lança un méchant coup de genou dans les côtes de son aîné qui se plia en deux... Kili ne le laissa pas récupérer et se jeta à nouveau sur lui, juste au moment où la porte de la pièce s'ouvrait à la volée.

- Qu'est-ce qui... commença Dis. ARRETEZ ! hurla-t-elle aussitôt.

Aucun des deux garçons ne l'entendit ou, du moins, ne lui prêta attention.

- THORIN ! hurla la princesse tout en se précipitant vers ses fils. Viens m'aider, VITE !

Thorin arriva en courant :

- Qu'est-ce qui... ?! ARRETEZ CA ! hurla-t-il à son tour.

Il fonça dans la mêlée et agrippa chacun de ses neveux par le col avant de les relever l'un et l'autre et de les secouer sans ménagement.

- MAIS VOUS AVEZ PERDU LA TETE ?! beugla-t-il. Qu'est-ce qui vous prends ?!

- Lâche-moi ! brailla Fili. J'en ai assez de cette famille ! Et j'en ai assez de LUI !

Il pointait un index vindicatif vers Kili qui cracha comme un chat en colère :

- Ca tombe bien, parce que moi aussi j'en ai assez ! TU ME DEGOUTES !

- KILI ! cria Dis, outrée. Excuse-toi tout de suite ! On ne dit pas CA à un membre de sa famille !

- Ca m'est égal !

Thorin lui administra une claque derrière la tête :

- Ne parle pas sur ce ton à ta mère ! Quant à toi, ajouta-t-il en jetant un regard noir à Fili, viens avec moi !

Il entraîna l'aîné hors de la pièce, puis jusqu'à son cabinet de travail, dont il referma la porte derrière eux. Comme si de rien n'était, il lâcha Fili et se dirigea vers la cheminée pour y allumer du feu, apparemment très absorbé par sa tâche. Ce ne fut que lorsque les flammes eurent bien pris, répandant leur lumière et leur chaleur dans la pièce que Thorin se redressa et se tourna vers l'adolescent, qu'il observa d'un air critique. Fili avait les cheveux emmêlés, ébouriffés, une vilaine griffure à la joue et plusieurs hématomes en formation ici et là. Il pressait sa main contre son flanc, là où le genou de Kili l'avait atteint.

- Ah, tu peux être fier ! dit sèchement Thorin. Tu es dans un bel état !

Fili se retint de justesse de hausser les épaules.

- Qu'est-ce qui s'est passé ?

- Rien... j'en ai assez de Kili, c'est tout !

- Et pour quelles raisons ?

- Rien, je te dis !

- Vous ne vous êtes pas battus pour "rien" !

- Il m'énerve.

- Fili, je ne vais pas y passer la journée ! Ne m'oblige pas à reposer la question !

- Que veux-tu que je te dise ? Il... il m'a lancé un oreiller... on s'est disputé et puis... et puis voilà.

- Pour un oreiller ?

- Ca m'a énervé. C'est un gamin. Il m'agace. Il... je ne le supporte plus !

Thorin l'observa un instant en silence puis dit posément :

- File t'arranger un peu et va retrouver Dwalin. Puisque tu as envie de te battre, va te défouler sur un terrain d'entraînement. Je ne veux pas te revoir ici avant ce soir et nous reparlerons de tout ça. Allez !

Fili sortit sans un mot, fulminant de rage.

Thorin retrouva Dis et Kili dans la pièce principale. Le garçon était assis sur une chaise tandis que sa mère tamponnait ses diverses contusions avec un linge humide, tout en le sermonnant d'importance. Kili, nota Thorin, était lui aussi couvert de contusions, son nez saignait et sa joue gauche paraissait enflée. Encore ne voyait-il pas la grosse bosse que dissimulaient les cheveux bruns !

- Kili, dit-il d'un ton bref, ne reste pas là à te laisser dorloter comme un bébé ! Balin t'attend, alors dépêche-toi. Tu lui diras que Fili ne viendra pas aujourd'hui.

Il nota que Kili paraissait légèrement inquiet mais poursuivit comme si de rien n'était :

- On en reparlera ce vous laissera le temps de vous calmer à l'un comme à l'autre. Dépêche-toi.

Dès que le garçon fut sorti, sans prononcer un seul mot lui non plus, Dis observa, d'un ton de reproche :

- Tu aurais pu me laisser le temps de terminer... tu as vu dans quel état il est ? Où est Fili ?

- Il arrive.

Fili ne tarda pas en effet à faire son apparition et à s'éclipser sans décrocher une parole.

- Qu'est-ce qui leur a pris ? demanda encore la princesse. C'est la première fois qu'ils se battent comme ça ! Ils se sont toujours chamaillés mais jamais encore ils n'en étaient venus aux coups !

- Kili ne t'a rien dit ?

- Non... des sottises. Et Fili ?

- Rien du tout. Je leur parlerai ce soir, d'ici là ils se seront calmés.

- J'espère.

- Ne t'inquiète pas. Ce n'est pas si grave. Tous les garçons se battent ensemble. Ce qui est étonnant c'est que ça ne soit encore jamais arrivé auparavant.

Dis eut un pâle sourire :

- En effet, je me souviens de deux frères qui ne passaient pas un jour sans se battre...

Thorin sourit à son tour puis affecta un air faussement scandalisé :

- Ta mémoire te fait défaut, ma soeur. Il se passait souvent plusieurs jours sans bagarre...

- ... lorsque Père se fâchait vraiment, peut-être...

Thorin réfléchit un moment et finit par dire :

- Au fond, je ne sais pas si je devrais m'en mêler. Il vaut sans doute mieux laisser les garçons régler ça eux-mêmes.

Dis parut dubitative mais ne répondit pas.

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Balin leva les deux bras au ciel en voyant Kili. Ori, déjà assis à sa place, le regarda d'un air effrayé.

- Qu'est-ce qui t'est arrivé, mon garçon ? s'écria Balin.

- Rien ! bougonna Kili, morose. Enfin, je... je me suis battu... avec Fili. Au fait, Thorin vous fait dire qu'il ne viendra pas aujourd'hui. Fili, je veux dire.

- Où est-il ? demanda le vieux nain, inquiet.

- Je ne sais pas, répondit Kili, mal à l'aise.

- Comment, tu ne sais pas ?

- Ben non... Thorin m'a juste dit de dire ça...

Balin, qui se souvenait de la colère de Thorin la veille, sentit son inquiétude grimper de plusieurs degrés. Quant à Kili, il affecta de s'en désintéresser totalement. Et si Fili avait des ennuis, c'était bien fait pour lui ! Pourtant, il ne pouvait s'empêcher d'y repenser constamment.

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Fili de son côté estimait que Thorin avait eu raison : se défouler sur le terrain d'entraînement était exactement ce qu'il lui fallait. Il se donna à fond, focalisant sa hargne et sa frustration sur le maniement des armes. Dwalin lui concéda quelques pauses mais, en fin d'après-midi, le garçon était totalement éreinté. Il tenait à peine debout et il n'y avait pas un seul de ses muscles qui ne lui fasse pas mal.

Trempé de sueur, il décida de se rendre aux salles d'eau avant de rentrer. L'eau chaude piqua les meurtrissures de sa peau mais acheva de le détendre, à tel point qu'il faillit s'endormir dans le bassin. Plus fatigué que jamais, Fili se rhabilla lentement, renonça à peigner la masse hirsute qui lui tenait lieu de chevelure et il s'apprêtait à sortir lorsque... Kili entra. Après ses leçons avec Balin, le jeune garçon était rentré chez sa mère qui lui avait fait savoir que Thorin suggérait qu'il aille aux écuries prendre soin des poneys. Un après-midi passé à étriller et panser les bêtes et Kili lui aussi estimait avoir bien besoin d'un bain. Et si, par moment, quelques larmes s'étaient mêlées à sa sueur, il était le seul à le savoir.

Il se figea en découvrant son frère aîné, lequel demeurait lui aussi immobile et le regardait fixement. Fili éprouva un certain malaise en voyant le visage tuméfié de son cadet qui, de son côté, ressentit un certain soulagement à le voir là... avant de se souvenir que Fili ne le supportait plus et que, de toute façon, lui-même s'en fichait complètement !

- Je... j'ai terminé, dit Fili. Je te laisse la place.

Kili affecta un air hautain et, sans répondre, entreprit de se dévêtir. Fili se dirigea vers la sortie, très las, traînant les pieds. Il posa une main sur la poignée de la porte... mais ne put se résoudre à aller plus loin.

- Kili... fit-il sans se retourner.

Pas de réponse.

- Je regrette, chuchota Fili. Excuse-moi pour ce matin.

Il craignit un moment que Kili refuse de lui répondre. De fait, il y eut encore quelques instants de silence, durant lesquels l'aîné n'osa pas se retourner, puis le cadet demanda, d'une voix pleine de rancune... et d'incompréhension :

- Mais qu'est-ce qui t'a pris ?

Fili se tourna enfin vers lui.

- J'étais contrarié, à cause de Thorin. Et... et...

- Parce qu'il ne veut plus t'emmener avec lui ?

Pas très fier de lui, Fili acquiesça. Kili parut méditer cette réponse, acheva de se déshabiller et se glissa dans l'eau, sans mot dire.

- Tu m'en veux ? insista l'aîné.

- Ben oui…

- Je suis désolé, Kili.

Histoire de garder contenance, Kili plongea sa tête brune sous l'eau, émergea en soufflant et s'ébroua comme un chien. Après s'être essuyé les yeux, il regarda son frère et demanda tout à trac :

- Tu étais sérieux en disant que tu ne me supportais plus ?

- Non, soupira Fili. Tu sais bien que non. Je suis désolé, j'étais en colère et… je n'aurais pas dû m'en prendre à toi. C'est juste que quand tu m'as lancé cet oreiller, ça m'a énervé encore plus.

- Où tu étais, toute la journée ? demanda Kili. Tu n'es même pas rentré à midi.

Il n'ajouta pas qu'il s'était inquiété mais s'était refusé à poser la question à quiconque, faisant mine de ne pas s'en soucier. Fili lui sourit :

- J'ai passé la journée aux terrains d'entraînement. Ca m'a remis les idées en place. Et je suis mort ! ajouta-t-il. Tout simplement mort !

- Tiens, ça te réveillera !

Et Kili éclaboussa généreusement son frère, qui poussa un glapissement indigné.

- Je suis trempé, maintenant, c'est malin ! grogna Fili en inspectant les dégâts.

- Ce n'est que de l'eau ! Tu ferais mieux de t'occuper de tes cheveux : ils ressemblent à un nid de hibou !

- Je suis fatigué, ronchonna Fili.

Après des heures passées à manier les armes, il ne sentait plus ses bras et ne se sentait pas capable de les garder levés le temps de démêler sa tignasse embroussaillée.

- Ca attendra demain, conclut-il sans grande conviction.

- Ca m'étonnerait ! ricana Kili. Mère va t'arracher les cheveux, si tu ne les peignes pas !

C'était en effet probable. Jamais Dis ne lui permettrait d'aller se coucher comme ça.

- Ca promet ! bougonna Fili. Et je suppose que Thorin aura deux mots à nous dire pour la bagarre de ce matin... ça va être une bonne soirée, je le sens !

- C'est bien fait ! persifla Kili, une note de rancoeur dans la voix. Tu n'as qu'à être le chouchou !

Fili lui lança un regard noir.

- Je me suis déjà excusé, Kili ! rappela-t-il sèchement. Je ne vais pas recommencer dix fois !

Kili fit mine de ne pas avoir entendu et sortit de l'eau. Son frère, après avoir haussé les épaules, se dirigea à nouveau vers la porte. Mais, lorsqu'il la poussa pour sortir, il se heurta à trois autres garçons, à savoir Fardur* et deux de ses amis. Que quelques années aient passé ne changeaient rien, les garçons ne pouvaient toujours pas se souffrir.

Il y eu un léger mouvement de surprise de part et d'autre puis Fardur toisa son rival, regarda sa chevelure embroussaillée et laissa tomber :

- Tu ressembles à l'un de ces épouvantails que les hommes mettent dans les champs.

- Mieux vaut ne pas s'attarder sur ce à quoi toi tu ressembles ! laissa sèchement tomber Fili.

Fardur rougit de colère et contre-attaqua aussitôt :

- Moi au moins je n'ai pas l'air de m'être fait rosser par une petite fille ! riposta-t-il en regardant avec insistance la griffure que Fili portait au visage.

Au même instant, mâchoire serrée, Kili vint se placer aux côtés de son frère tout en finissant d'ajuster ses vêtements.

- Tiens ! laissa tomber Fardur. T'es là aussi, demi-portion ?

Il considéra un instant le visage de Kili et ses ecchymoses et ajouta en souriant :

- C'est peut-être toi, la petite fille ? Tu as griffé ton grand frère, ma chérie ?

Kili ne se donna pas la peine de répondre et réagit, comme à l'ordinaire, au quart de tour : il envoya son poing tout droit dans la figure de son ennemi. En un instant, la mêlée devint générale.

Repoussés une première fois dans la salle d'eau, Fili et Kili crièrent en choeur :

- Pour l'honneur de Durin !

et se ruèrent derechef sur les autres.

Les coups volèrent, des cris retentirent, jusqu'à ce que soudain Dwalin paraissent au bout du couloir et, voyant ce qui se passait, se précipite vers eux à toutes jambes.

- Ca suffit ! hurla t-il en séparant les belligérants. Calmez-vous tout de suite ou je vais vous calmer à coups de ceinture, moi !

Debout au milieu des cinq garçons qui se foudroyaient mutuellement du regard, le colosse ajouta :

- C'est du propre ! Vous devriez avoir honte, les uns comme les autres ! Allez ouste ! Rentrez chez vous ! Plus vite que ça ! ajouta-t-il en poussant Fardur et ses amis dans le couloir.

Puis, se tournant vers Fili et Kili :

- Vous aussi !

Il les poussa dans la direction opposée.

Les garçons s'éloignèrent sans un mot et se heurtèrent, dix pas plus loin, à Balin dont la mâchoire faillit se décrocher :

- Encore ?! s'exclama t-il. Mais regardez-vous ! Que vous est-il encore arrivé ? Fili, où étais-tu donc, aujourd'hui ?

Ni l'un ni l'autre des garçons ne répondit et ils continuèrent leur chemin, tête basse. Abasourdi, Balin aperçut son frère et le rejoignit :

- Mais que s'est-il passé ?

Dwalin haussa les épaules :

- Une bagarre de gosses.

Balin demeura un instant interloqué puis se mit à rire :

- Ca a du te rappeler des souvenirs !

- Peuh ! fut la réponse.

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En arrivant devant chez eux, Fili et Kili marquèrent une pause et se détaillèrent l'un l'autre d'un air critique.

- On dirait que tu as été piétiné par un cheval de bataille, observa Fili sans un sourire.

- Et toi, on dirait qu'un chariot de marchandises t'a roulé dessus !

Ils se turent et échangèrent un regard sombre. Puis Fili haussa les épaules, l'air de dire : "il faudra bien y aller".

Il poussa doucement la porte, la tête baissée pour dissimuler son visage :

- Bonsoir, Mère, fit-il d'un ton faussement naturel. Bonsoir mon oncle, ajouta-t-il en apercevant Thorin.

- O Mahal ! gémit Dis, et Fili comprit que tout faux-semblant était inutile. Montrez-vous un peu, tous les deux ?

La princesse porta ses deux mains à sa poitrine.

- Oh non ! Vous vous êtes encore battus ?!

Elle lança un regard lourd de reproche à son frère :

- Et toi qui disais qu'il ne fallait pas intervenir ! Tu veux attendre qu'ils se soient défigurés, sans doute ?!

- Je... on ne s'est pas battus ! protesta Fili. Je veux dire pas tous les deux. Je veux dire pas ensemble. Je veux dire... pas l'un contre l'autre...

Thorin, qui avait d'abord considéré ses neveux avec des yeux ronds, arbora un air sévère et haussa un sourcil.

- Hum... fit-il.

Fili ouvrit la bouche mais son oncle l'interrompit :

- Allez vous débarbouiller ! Et vous changer. Nous en parlerons après.

Lorsque les garçons revinrent, après s'être passé le visage à l'eau fraîche et avoir enfilé des vêtements propres, aucun des deux ne se sentait très à son aise. Thorin attendit qu'ils soient assis et que Dis ait commencé à s'occuper de leurs contusions pour demander simplement :

- Qui ?

- Euh... Fardur et deux de ses amis, répondit Fili. Aïe ! glapit-il tandis que sa mère désinfectait une coupure qu'il avait sur le nez.

- Pourquoi ?

- Eh bien, euh...

- Parce qu'ils nous embêtaient ! répondit Kili, le front buté. Ils nous ont insultés, d'abord !

Il n'en était pas certain mais il lui sembla que Thorin ravalait un sourire.

- Et qui a gagné ? demanda-t-il.

- Thorin ! protesta Dis, indignée. On s'en moque !

- Eh bien, euh... personne n'a gagné, en fait... Monsieur Dwalin est arrivé et... voilà.

Cette fois il n'y avait plus de doute, Thorin paraissait amusé. Même Dis s'en aperçut.

- Ce n'est pas drôle du tout ! Ne t'avise pas de les encourager à se battre !

- Moi ? fit Thorin innocemment. Je n'encourage personne ! Mais enfin, je préfère qu'ils se battent ensemble contre un adversaire commun plutôt que l'un contre l'autre comme ce matin.

- Bientôt tu vas les féliciter ! tempêta Dis, furieuse. Moi je ne veux pas qu'ils se battent du tout ! Et tout ça pour des broutilles, évidemment ! Regarde un peu dans quel état ils sont !

- Cest vrai que ce n'est pas joli à voir, admit le prince. Mais à deux contre trois... je serais curieux de voir dans quel état sont les autres...

- Thorin ! protesta encore Dis, outrée.

- Oh, dit Kili, qui sentait que contre toute attente son oncle était de leur côté, on ne s'est pas laissé faire, Thorin ! Ils ne sont pas plus beaux que nous !

- Il n'y a pas de quoi être fier ! martela Dis en lui allongeant une tape.

- Ayeu ! protesta l'enfant pour le principe. Tu sais, Mère, on ne pouvait pas faire autrement, Fili et moi. C'est eux qui ont commencé, d'abord. Tu n'aurais pas voulu qu'on se laisse faire, quand même !

Excédée, la princesse se tourna vers son frère :

- Mais enfin, dis quelque chose !

- Mais que veux-tu que je dise ?

Dis le regarda d'un air furibond et ne répondit pas. Profitant de l'aparté de leurs aînés, Fili et Kili échangèrent un regard à la fois étonné, satisfait et complice. Ils se hâtèrent de rompre l'échange dès que leur mère revint à eux. Elle ne cessa de les morigéner tant qu'elle fut occupée à les soigner, et même pendant qu'elle démêlait les cheveux de Fili avec un peigne (opération qui ne se passa pas sans vives protestations de part et d'autre).

Thorin de son côté continua à observer le silence. Le repas du soir fut silencieux mais les garçons sentaient que leur mère était loin d'être calmée et qu'elle attendait qu'ils se soient retirés pour dire sa façon de penser à son frère. Aussi, après avoir fait mine d'aller se coucher revinrent-ils se tapir en catimini derrière la porte de la pièce principale pour écouter. Comme ils l'avaient supposé, Dis laissait enfin libre court à sa colère.

- Mais que veux-tu que je fasse ? demanda Thorin, agacé. Ils se sont empoignés avec d'autres garçons, la belle affaire ! Ils y ont gagné quelques bleus, quelques bosses, ils n'en mourront pas ! Je ne les ai pas élevés de telle sorte qu'ils se laissent marcher sur les pieds par le premier crétin venu ! Et puis, au moins ils se sont réconciliés. Tu devrais être contente.

- Contente ?! glapit la princesse, ulcérée. Je ne suis pas contente du tout ! Et je voudrais bien que tu ne les encourage pas à se batailler avec tout le monde !

- Je n'encourage rien du tout, mais il n'y a pas de quoi en faire une montagne !

- Je n'aime pas du tout l'idée que mes fils aient hérité de ton caractère batailleur ! Et je n'ai aucune envie de les voir marcher sur tes traces ! Pas pour ça, en tous les cas !

Thorin leva les bras au ciel.

- Ce qu'il faut entendre ! explosa-t-il. Tu vas bientôt dire que c'est ma faute !

- Je n'irai pas jusque là, mais quand on voit que tu t'emportes toujours pour des broutilles...

- Je le connais, ce petit Fardur, figure-toi. Il essaie toujours de prendre l'ascendant sur les autres gosses. Tu ne voudrais pas que les garçons se laissent faire, tout de même !

- Il y a d'autres moyens ! Ils pouvaient nous en parler !

- Non, ils doivent savoir se faire respecter par eux-mêmes.

- Alors j'avais raison ! Tu les approuves ! Avoue que tu es fier d'eux ?

- Je le suis ! admit Thorin.

Derrière la porte, Fili et Kili échangèrent un coup d'oeil triomphant.

- Ah bravo ! hurla Dis, furieuse. Oh, j'avais bien compris ! Voilà bien les hommes !

- Tu voudras bien m'excuser d'en être un ! riposta Thorin, glacial.

- Toujours besoin de prouver qu'ils valent mieux que les autres ! continua Dis sur sa lancée. Toujours besoin de faire étalage de leurs muscles ! Bien sûr, tu es content ! Tu dois te dire que tu as vraiment deux futurs guerriers entre les mains !

- C'est ce qu'ils sont supposés devenir, je te signale ! Qu'avais-tu l'intention de faire de deux princes de la lignée de Durin ? Des tisserands ? Des potiers ?

- Je vais me coucher ! fit la princesse, tout aussi froidement que lui. Et quoi que tu en penses, je refuse de voir mes fils revenir encore à la maison dans cet état ! Si tu ne veux pas intervenir...

- Très bien ! Je vais "intervenir" puisque tu y tiens ! lâcha Thorin, exaspéré. Mais quelle histoire pour si peu de choses !

Dis s'en fut sans ajouter un mot, gonflée de colère, sans remarquer les deux silhouettes furtives qui disparaissaient dans l'ombre du couloir.

Thorin soupira. Les femmes ne devraient jamais se mêler de ce genre d'histoire, pensa t-il. Dis ne voyait que les visages abîmés de ses enfants, elle ne comprenait pas que... enfin ! Puisqu'il avait promis "d'intervenir"... Le prince s'achemina vers la chambre de ses neveux, dont il poussa doucement la porte. Il hocha la tête, un sourire aux lèvres, en voyant les garçons sagement (bien trop sagement) couchés dans leurs lits, les yeux fermés.

- Arrêtez cette comédie, dit-il d'une voix grondeuse. Je sais très bien que vous ne dormez pas.

Deux paires d'yeux, les uns clairs, les autres foncés, s'ouvrirent aussitôt.

Thorin s'approcha de la cheminée et fit mine d'attiser le feu.

- Alors... commença-t-il. Je ne suis pas très content de vous, les garçons.

Kili fronça les sourcils.

- Oh, je ne doute pas que vous ayez eu de bonnes raisons, mais vous avez vu dans quel état est votre mère ?

Il regarda tour à tour chacun des enfants et ajouta :

- Il faut dire que vous êtes bien arrangés, l'un comme l'autre !

- Que voulait dire Mère, tout à l'heure ? interrompit Fili, cherchant à faire dévier la conversation.

- A propos de quoi ?

- Elle a dit qu'elle ne voulait pas qu'on marche sur tes traces, répondit le garçon d'un air innocent.

- Tiens ! Tiens ! Je te croyais déjà couché, quand elle a dit ça ?

- Mère criait très fort, ce soir, dit Fili en arborant un air angélique.

Thorin se mordit les lèvres et se hâta de regarder le feu pour cacher son amusement.

- Je suppose, dit-il d'un ton neutre, qu'elle faisait allusion à certains incidents de notre enfance...

- Tu te battais avec d'autres garçons, mon oncle ?

- Hum... oui, mais... c'était une autre époque. Tout était différent, en ce temps-là. Cela ne doit pas vous encourager à faire la même chose.

- Oh, raconte, Oncle Thorin !

- Euh... eh bien, la bagarre la plus mémorable dont je me souvienne...

- C'était quand ?

- Hum, hum... je devais avoir environ quatorze ans... et c'était peu après que Dwalin et sa famille se soient installés à Erebor.

- Dwalin ?

- Nous avons failli nous étriper mutuellement, ce jour-là soupira Thorin.

- Hein ? Monsieur Dwalin ? Mais pourquoi ?

- Nous nous détestions à cette époque...

- C'est une blague ! s'écria Fili en se redressant dans son lit.

Dwalin était le meilleur ami de son oncle, il le savait bien !

- Non, dit Thorin, ce n'est pas une blague. Au début, nous ne pouvions pas nous supporter, tous les deux. Jusqu'à cette bagarre.

- Qui a gagné ? demanda avidement Kili.

- Personne. On nous a séparés. Comme vous tout à l'heure. J'ai souvent pensé que nous avions eu de la chance : nous étions de vrais enragés, l'un comme l'autre. Cela se serait sans doute mal terminé, au moins pour l'un d'entre nous.

- Et ensuite, qu'est-ce qui s'est passé ?

- Ah, ensuite ! soupira Thorin. Ensuite, nos pères respectifs nous ont flanqué une deuxième raclée. Inutile de vous dire que l'un dans l'autre, nous avons eu du mal à marcher pendant plusieurs jours, Dwalin et moi !

- Et vous vous êtes encore battus ?

- Non, plus jamais.

- Pourquoi ?

- Parce qu'aucun de nous ne se sentait prêt à remettre ça. En fait, après ça nous sommes devenus amis.

- C'est drôle...

- C'est pourtant comme ça que ça s'est passé.

- Moi en tous cas, dit Kili, je serai jamais ami avec Fardur !

- Moi non plus ! assura Fili.

- Personne ne vous y oblige, dit Thorin, conciliant. Mais évitez d'en venir à nouveau aux mains, les garçons. Pensez à votre mère. Les dames ne comprennent pas... ce genre de choses. Vous ne voulez pas lui faire de peine, n'est-ce pas ?

- Non, concéda Fili.

- Mais si Fardur nous embête encore ? émit Kili.

- Envoie-le promener et passe ton chemin, toi aussi.

- Mais... mais si c'est lui qui commence la bagarre ?

- C'est ce qui s'est passé aujourd'hui ?

Il y eut un grand silence.

- Je vois... fit Thorin.

- Il m'a traité de petite fille, chuchota Kili.

Thorin s'approcha de lui :

- Montre tes mains.

- Pourquoi ?

- Montre !

Il prit dans les siennes les mains de l'enfant et fit mine de les examiner soigneusement, le dessus, aux jointures écorchées, puis la paume.

- Ce ne sont pas des mains de petite fille, dit-il enfin, aussi sérieux que possible. Laisse parler les imbéciles, ça ne vaut pas la peine de leur répondre. Et puis Dis a raison sur un point : il est vraiment dommage d'abîmer comme ça vos jolies frimousses.

Un silence.

- Je suis sérieux, les garçons : je ne veux plus de bagarre, à moins que vous n'ayez vraiment pas le choix. La prochaine fois, s'il y en a une, je serai obligé de sévir. Et maintenant, il faut dormir !

- Tu nous racontes encore une histoire ? Une histoire vraie, du temps d'Erebor ?

- Pas ce soir.

A regret, les deux frères se réinstallèrent au creux de leurs couvertures.

- Bonne nuit, les garçons.

- Bonne nuit, Thorin.

Thorin posait sa main sur la poignée de la porte quand la voix de Kili s'éleva à nouveau derrière lui :

- Mon oncle ?

- Oui, Kili ?

- Tu as dit que tu étais fier de nous...

- J'ai toujours été fier de vous, dit le prince très doucement.

- Même quand vous écoutez aux portes ! ajouta t-il d'un ton beaucoup plus sévère. Mais ça ne veut pas dire que je ne vous botterais pas les fesses si je vous surprends à le faire ! Et ce sera pareil si vous revenez encore une fois à la maison dans l'état d'aujourd'hui ! C'est bien compris ?

Personne ne répondit.

- J'attends une réponse, dit Thorin d'une voix dangereusement doucereuse qui alerta les enfants.

- Oui, dit Fili.

- Oui, oui ! assura Kili.

- Ca vaudrait mieux ! bougonna Thorin en se décidant à quitter la pièce.

Il n'empêche qu'il ne put se départir de son sourire ce soir là, jusqu'à temps que le sommeil l'emporte.

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* voir Le défi, chapitre 11

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La semaine prochaine : Le vol