LE VOL

- Fili ! Kili !

Furgil, les joues rouges d'excitation, courut pour rejoindre les deux frères au bout de la galerie.

- Vous connaissez la nouvelle ?

- Laquelle ?

- Dern est rentré de voyage. Il a rapporté deux joyaux magnifiques. Il dit qu'il va les incruster sur la garde de son épée.

- Ah oui ?

- Il les fait admirer à tout le monde. Vous voulez qu'on aille voir ?

- Oh oui, allons-y !

Dern était un excellent joaillier. Il commençait à se faire une belle réputation dans toutes les Montagnes Bleues, et même au-delà. Ses affaires étant prospères, il voyageait fréquemment pour se procurer les joyaux et les pierres précieuses nécessaires à son art. Chacun de ses retours était un événement : tous les nains ont en commun l'amour de l'or et des objets précieux. Même Kili, du haut de ses 10 ans, avait les yeux qui brillaient lorsqu'il en voyait. Quant aux adultes, ceux du moins qui avaient connu Erebor et ses trésors (car depuis leur installation dans ces montagnes, des nains venus d'autres communautés les avaient rejoints), ils avaient toujours au fond du coeur la nostalgie de leur somptueuse cité perdue.

Les trois garçons se rendirent donc, gaiement, jusqu'à l'atelier du joaillier où un certain nombre de curieux admirait ses nouvelles acquisitions. Dern les avait posées sur un petit présentoir devant son établi, afin de les mettre en valeur, et les gemmes étincelaient de tous leurs feux. Fili, Kili et Furgil se glissèrent au premier rang pour jeter et coup d'oeil et ne purent s'empêcher de pousser un "oooh" d'admiration. Ils n'avaient encore jamais vu d'aussi belles pierres.

- ... trop belles pour les vendre, pérorait Dern au milieu des autres. Celles-là, je les garde pour moi !

D'autres nains de tous âges, hommes et femmes, allaient et venaient, regardant les pierres avec envie, admiration ou fascination. Fili et Furgil échangèrent quelques mots avec des amis à eux qui se trouvaient là tandis que Kili était rejoint par son cousin Ori. Profitant de leur petite taille, les deux garçons étaient juste devant le présentoir et pouvaient se remplir les yeux du chatoiement des pierres.

Enfin, les curieux commencèrent à se disperser. Ori, qui était venu avec ses frères, était reparti avec eux ; ils n'étaient pas restés longtemps car Dern regardait Nori d'un air particulièrement suspicieux. Nori avait la réputation d'être un mauvais sujet. Restaient encore deux adultes qui discutaient avec Dern, Kili et plusieurs adolescents.

- Bon, dit enfin Furgil, il faut que j'y aille. On va m'attendre.

- Je t'accompagne, répondit Fili. Kili, tu viens ?

- Oui...

Le jeune garçon avait du mal à détacher ses yeux des gemmes. Pensant qu'il le suivrait, Fili emboîta le pas à son ami et tous deux sortirent en bavardant. Il n'y avait presque plus personne dans l'atelier. Kili soupira.

OO00OO

Les nains avec lesquels il discutait partis, Dern se retourna pour jeter un coup d'oeil, plein de légitime orgueil, sur ses nouvelles possessions. Son visage prit aussitôt une teinte verdâtre : les pierres n'étaient plus sur leur présentoir ! Le joaillier se précipita avec un rugissement étouffé, mais il eut beau regarder à terre, il ne vit rien.

Les nains sont par nature très possessifs et lorsqu'il s'agit de leurs trésors, ce sentiment ne connaît plus de borne. Un peu pour cela et un peu parce que leur mode de vie les oblige à faire confiance à ceux qui les entourent, rien ne les révulse plus que le vol. Il n'y a pas pire crime aux yeux d'un nain.

Les yeux hors de la tête, le joaillier fit furieusement du regard le tour des lieux. Il ne vit plus que son jeune assistant, occupé à balayer, et puis Kili qui se dirigeait vers la porte.

- Eh, toi ! rugit-il.

Il fonça sur l'enfant et l'empoigna par l'épaule.

- Vide tes poches !

- Quoi ?

- Vide tes poches ! hurla Dern, livide de fureur.

- Et pourquoi ? se rebiffa Kili.

- Pourquoi ?! hurla l'autre. Tu n'es qu'un petit voleur ! La honte de ta lignée !

- Un voleur ?!

Le visage de l'enfant vira au rouge :

- Je ne suis pas un voleur !

- C'est ce qu'on va voir !

Indifférent aux protestations du garçon, qui se débattit en vain, le nain l'empoigna par le col et fouilla, de plus en plus précipitamment à mesure que l'opération avançait, chaque poche et chaque replis de vêtement. En vain.

- Lâche-moi ! hurlait Kili. T'as pas le droit, laisse-moi tranquille !

- Ah, je n'ai pas le droit !

Au comble de la fureur, l'autre lui asséna une bonne claque et se mit à le secouer :

- Qu'en as-tu fait ? Où sont-elles ?

Kili tourna machinalement son regard vers le présentoir vide.

- Où sont-elles ?! hurla encore Dern.

- Mais je ne sais pas !

- Elles étaient là il y a une seconde ! Et il n'y a plus que toi, ici ! Où les as-tu cachées ?!

- J'ai rien pris et j'ai rien caché !

Fou de rage, le joaillier empoigna Kili par le bras et le traîna sans douceur jusqu'à la cheminée. Là, lui saisissant le poignet, il lui approcha la main des flammes.

- Tu sais ce qu'on fait aux voleurs ? demanda-t-il avec rudesse. On leur brûle les mains ! Ca les empêche de recommencer !

- J'ai rien volé ! protesta Kili en se débattant. Lâche-moi !

- Tu es un petit menteur !

- C'est pas vrai !

Indépendamment de la forte main qui lui broyait le poignet, la chaleur commençait à devenir pénible et à lui brûler la peau. Kili s'efforça en vain de se dégager.

- Laisse-moi ! Tu me fais mal !

- Lâche-le !

Bien que juvénile, la voix avait claqué sur le ton d'un ordre.

Les yeux fulgurants de colère, Fili se tenait à l'entrée de la pièce, les poings serrés.

- Lâche mon frère tout de suite ! répéta-t-il.

Dern n'était vraiment pas d'humeur à supporter l'intervention d'un gamin insolent !

- De quoi je me mêle, petit morveux ? éructa-t-il.

- Tu n'as aucun droit sur Kili ! Laisse-le tranquille ! répliqua Fili, très sec, sans se démonter.

- Pas avant qu'il ne rende ce qu'il a volé !

- J'ai rien volé ! cria Kili, dont le visage commençait à virer au rouge sous l'effet des émotions conjuguées.

- Tu n'as aucune preuve ! lâcha Fili. Pourquoi tu dis que c'est lui ?!

- Je n'ai pas de comptes à te rendre, gamin !

- Mais si tu lui fais mal, tu devras en rendre à mon oncle !

Cette menace parut faire son effet et, sans lâcher sa victime, Dern cependant serra un peu moins fort et écarta l'enfant du foyer.

- Oh, ton oncle ! ricana-t-il cependant. Il va être fier, c'est sûr ! Ca m'étonnerait qu'il prenne le parti d'un sale voleur !

- Sale voleur toi-même ! répliqua Fili, le rouge aux joues, ulcéré que l'on parle de son frère de cette manière.

Ce fut l'étincelle qui mit le feu aux poudres. Dern était déjà furieux et son coeur de nain hurlait en pensant au larcin dont il venait d'être victime. Etre pris de si haut et insulté par un garnement qui commençait à peine à avoir du poil au menton fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Les jeunes nains sont élevés dans le respect de leurs aînés, quels qu'ils soient, et toute effronterie à l'égard d'un adulte est considérée comme un très grave manquement.

- Il n'y en pas un pour racheter l'autre ! beugla Dern, dont le visage virait au violet. Je vais aller le voir de ce pas, moi, ton oncle ! Gare à tes fesses !

Thorin était très strict, nul n'ignorait cela. Cependant, Fili toisa son interlocuteur de tout son haut :

- Oh là là, ce que j'ai peur ! ironisa-t-il.

Puis, avec une suprême arrogance, il laissa tomber :

- Je lui parlerai moi-même. Inutile de te donner cette peine. Lâche mon frère et nous irons chercher mon oncle immédiatement.

Dern s'y refusa obstinément. Les choses se seraient probablement envenimées très rapidement si Balin n'était soudain accouru, essoufflé d'avoir marché si vite : Furgil venait d'aller le prévenir que les choses se passaient très mal à l'atelier du joaillier. En l'absence de Thorin dans la cité (le jeune garçon n'aurait de toute façon pas osé l'aborder), son conseiller était le mieux placé pour intervenir.

Mis au courant, Balin s'efforça de calmer tous les belligérants, plus énervés les uns que les autres. L'affaire était trop grave pour qu'il puisse trancher lui-même mais cela ne l'empêcha pas d'apaiser toutes les tensions.

- Fili, dit-il, Thorin doit être à la forge, va le chercher et demande-lui de venir immédiatement.

Dern, lâche le petit, il ne va pas s'envoler !

Fili jeta un regard noir au joaillier et tendit la main à son frère :

- Viens, dit-il, allons voir Thorin.

- C'est ça ! brailla Dern. Comme ça il cachera les pierres qu'il a volées quelque part et tout sera dit ! Pas question que ce sale gosse sorte d'ici !

Fili ouvrit la bouche pour répondre vertement mais Balin fut plus rapide que lui. Comprenant qu'aucun des garçons n'avait confiance en celui qui était néanmoins la première victime de l'affaire, il proposa une solution qui devait satisfaire tout le monde :

- Kili va rester avec moi, dit-il. J'ai encore du travail à la bibliothèque, je l'emmène. Sois tranquille, Fili. Sauve-toi vite.

Puis, se tournant vers le joaillier qui se gonflait de rage et d'indignation, il ajouta :

- A moins que tu ne me soupçonnes moi aussi de vouloir protéger un voleur... si ç'en est un ?

Balin était extrêmement respecté, nul n'aurait pu l'accuser d'une action aussi vile.

- C'est bon, ça me va ! bougonna Dern.

- Ne t'inquiète pas, ajouta Balin. Nous les retrouverons, tes pierres.

- Il y a intérêt !

- Mais oui. Tu verras. Viens avec moi, Kili.

- Je parlerai quand même à Thorin ! jeta Dern. Je me demande comment il élève ces deux gosses !

- Eh bien, fit le vieux conseiller sans même se retourner, tu le lui demanderas à lui-même !

Ce qui eut pour effet de calmer instantanément la hargne du joaillier.

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Fili courut d'une traite jusqu'à l'ancien village des nains, celui qu'ils avaient érigé à leur arrivée dans les Montagnes Bleues avant de pouvoir s'installer sous terre. La plupart des habitations avaient été démolies et leurs matériaux réutilisés, mais la forge était toujours en activité. Cela convenait bien aux nains, qui se méfient des autres peuples : les hommes qui venaient leur acheter des outils, voire des armes, venaient directement à la forge et n'entraient pas dans leurs galeries.

Tout le long du chemin, Fili formula des voeux pour que son oncle soit bien là, qu'il n'ait pas été appelé ailleurs ou à d'autres affaires. Il fut rassuré en arrivant et se précipita vers lui en criant pour couvrir le bruit des foyers qui ronflaient, des coups de marteau sur le métal et du sifflement de l'eau lorsqu'on y plongeait un fer rouge.

- Fili ! s'écria Thorin, mécontent. Tu n'as rien à faire ici !

- Je dois te parler, mon oncle ! C'est urgent ! hurla le garçon dans le vacarme ambiant. Kili a des ennuis !

Thorin le regarda une seconde en fronçant les sourcils, posa son marteau et entraîna l'adolescent à l'extérieur.

- Qu'est-ce qui se passe encore ? demanda t-il, impatienté.

Fili raconta d'une traite tout ce qui était arrivé et, comme il se doutait que Dern se plaindrait également de lui, il rapporta également son altercation avec le joaillier. Ce dernier en aurait été surpris, il restait persuadé que le garçon n'oserait pas. Toutefois Fili ne craignait pas son oncle, au contraire de beaucoup de nains.

Thorin écouta sans mot dire.

- Je n'apprécie pas que tu sois aussi insolent, Fili ! gronda-t-il lorsque le garçon se tut. Ce n'est pas comme ça que tu as été élevé. Je comprends que tu aies été énervé, mais ce n'est pas une raison pour ainsi manquer de respect à un nain plus âgé que toi... qui avait lui aussi de bonnes raisons d'être énervé !

Il lança à l'adolescent un regard farouche et ajouta :

- Nous en reparlerons. Mieux vaut que je remonte là-haut m'occuper de cette affaire avant que ça dégénère. Mais par la barbe de Durin ! Comment faites-vous, ton frère et toi, pour vous mettre constamment dans des situations pareilles ! Ca ne vous arrive jamais de vous reposer un peu ?

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Les joues rouges et les yeux brillants, les mains croisées dans le dos, Kili tournait nerveusement en rond, incapable de se tenir tranquille.

- Tu me donnes le vertige, Kili, dit paisiblement Balin, assis à une table sur laquelle il écrivait.

Assieds-toi donc et prends un livre.

- J'ai pas envie !

- Veux-tu que je fasse appeler ta mère ? Elle pourrait venir nous tenir compagnie et tu te sentirais sans doute mieux.

- Je veux rentrer chez moi !

- Allons, mon garçon, ce ne sera pas très long. J'ai donné ma parole que je ne te quitterai pas des yeux, tu ne voudrais pas me faire mentir, n'est-ce pas ?

- J'ai rien fait ! C'est pas moi !

Balin ne répondit pas.

- Tu me crois pas ! l'accusa Kili. Tu crois aussi que je suis un voleur !

- Non, mon petit. Je ne crois rien du tout. Je sais que tu es un brave petit et que tu n'as aucune malignité en toi, mais je ne m'aventurerai pas à affirmer ce que j'ignore.

- Ca veut dire que tu me crois pas...

Balin ouvrit la bouche pour répondre mais au même instant la porte s'ouvrit et Thorin entra, passablement dépenaillé, vêtu des vêtements usés et portant maintes traces de brûlure qu'il utilisait pour travailler à la forge.

Dès que Kili aperçut son oncle, son visage exprima le soulagement. Il se précipita vers lui, serra sa taille entre ses bras et se serra contre lui, sans mot dire.

- Je sais ce qui s'est passé, dit le prince en lui caressant les cheveux. Fili m'a raconté.

- C'est pas moi, Thorin ! fit le jeune garçon, le visage enfoui dans les vêtements de son oncle. Je te jure que c'est pas moi ! J'ai rien volé…

Thorin posa ses mains sur ses épaules. Des mains fermes, puissantes (qu'il n'avait pas pris la peine de laver), mais aussi douces et rassurantes, dont le contact familier apaisa aussitôt l'enfant. Ce dernier leva son visage tourmenté vers son oncle, lequel plongea durant un instant son regard grave dans les yeux bruns, avant de hocher lentement la tête :

- Je te crois, Kili.

Le visage du gamin s'éclaira aussitôt.

- Viens par là.

Thorin le poussait doucement vers un fauteuil quand la porte s'ouvrit à nouveau, cette fois devant Dis qui elle aussi semblait essoufflée d'avoir couru.

- Je viens juste d'apprendre... commença-t-elle.

De Fili, il n'y avait nulle trace : on l'avait poliment prié de ne pas s'en mêler ! Thorin jeta un simple coup d'oeil à sa soeur, s'assit et attira Kili entre ses genoux. Dis, le visage tout aussi grave que celui de son frère, vint se placer debout derrière eux, accoudée au dossier.

- Ce qui s'est passé est grave, Kili, commença Thorin (l'enfant prit un air inquiet). Si nous ne pouvons plus avoir confiance les uns dans les autres, les choses vont très vite dégénérer et la vie deviendra impossible. Les nains vivent en clans, ils doivent absolument pouvoir compter les uns sur les autres.

- Mais j'ai rien fait ! Tu as dit…

Thorin leva un doigt pour le faire taire et poursuivit :

- Je sais que tu n'as rien fait de mal. Malheureusement, beaucoup de gens ici vont maintenant penser autrement. Et ils continueront à penser autrement tant que nous ne saurons pas ce qui s'est réellement passé. Alors je te le demande, et réfléchis bien avant de me répondre : sais-tu QUI a pris ces pierres ?

Kili réfléchit un petit instant. Il avait bien un vague, très vague soupçon, mais il n'était vraiment sûr de rien et il était très bien placé désormais pour savoir qu'être accusé à tort était particulièrement pénible ! Aussi hocha-t-il la tête.

- Non…

- Tu es sûr ?

- Oui.

- Eh bien ! soupira Thorin en le serrant contre lui pour le réconforter. Ca ne va pas être simple !

OO00OO

Comme il fallait s'y attendre, Dern vint trouver Thorin et se plaignit longuement de ses deux neveux, sans oser toutefois faire la moindre remarque déplacée à propos de l'éducation qu'ils recevaient car, au contraire de Fili, lui craignait son prince !

- Je sais tout cela ! répliqua Thorin, excédé. Fili m'a tout raconté.

- Ah oui ? fit le nain, assez bêtement.

- Oui. Les pierres seront retrouvées, je m'y engage. Et le voleur sera puni comme il le mérite, quel qu'il soit. Mais pas sans preuve ! Quant à Fili...

Thorin, qui recevait le joaillier dans la pièce qui lui tenait lieu de cabinet de travail, se dirigea vers la porte, l'ouvrit et appela :

- Fili ! Viens par ici, je te prie !

L'adolescent se présenta un moment plus tard, soupirant intérieurement mais sachant qu'il ne pouvait éviter ce mauvais moment.

- Présente tes excuses, grogna Thorin. Et nous en reparlerons tout à l'heure tous les deux.

Il y eut un moment de silence. Fili serrait les dents. Enfin, regardant Dern droit dans les yeux, il articula nettement :

- Je m'excuse pour ce que j'ai dit... par respect pour mon oncle. Mais je ne regrette rien.

Se tournant vers Thorin abasourdi, il ajouta très vite :

- Il a brutalisé Kili sans raison et l'a insulté.

Thorin allait sans doute répondre vertement mais son attention fut détournée par le joaillier, qui passait par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel et paraissait sur le point de faire une crise d'apoplexie : c'était un tempérament sanguin et, outre qu'il trouvait extrêmement gênant, sinon pire, d'être accusé d'avoir "brutalisé et insulté" le plus jeune des princes, il ne comprenait pas d'où un garnement comme Fili trouvait l'audace de parler ainsi à Thorin ! Cela dépassait son entendement, il avait l'impression que le monde qu'il connaissait était en train de disparaître sous ses yeux !

- Donne-lui à boire ! fit Thorin. Il va se trouver mal !

Il saisit une carafe de vin sur sa table de travail, en emplit son propre verre et le tendit à Fili qui, inquiet malgré tout, se hâta de le porter à Dern. Ce dernier porta une main à sa poitrine et émit un bruit étranglé.

- Ma parole, il va avoir un malaise !

Thorin se précipita et fit asseoir le nain près de la cheminée.

- Tu ne perds rien pour attendre ! siffla t-il à l'intention de son neveu.

- Je ne voulais pas ça... dit Fili, sincèrement effrayé. Je voulais juste...

Thorin lui prit le verre des mains, le porta aux lèvres du malheureux, dont le visage était devenu violet, tout en lui tapant légèrement dans le dos.

- Allons, allons ! fit-il. Respire, Dern. Respire.

Il parvint à lui faire avaler un peu de vin et l'autre parut aussitôt se trouver mieux.

- Ce gosse... bredouilla le joaillier. ... ce gosse...

- Je me charge de lui. Bois encore un peu.

Dern obéit. Il paraissait plongé dans un état de stupeur complète.

- Ca ira ? demanda Thorin.

Soudain, contre toute logique et contre toute attente, bien malgré lui il sentit poindre un fou rire qu'il s'efforça de refouler.

- Je... oui... mon prince, je...

- Chut, chut ! Ne t'inquiète pas. Tes pierres te seront rendues. Et je m'occupe de Fili et Kili. Ils ne recommenceront pas.

Il lança un regard sévère à l'aîné de ses neveux et ajouta, avec cependant une trace de rire dans la voix :

- Ils ne sont pas faciles, j'en conviens.

Voyant que le joaillier paraissait aller mieux, il ajouta en se tournant vers son neveu :

- Tu vas le raccompagner chez lui. Je ne veux pas qu'il se trouve mal dans les couloirs ! Je t'interdis de lui parler ! Et ne fais rien d'autre que ce que j'ai dit ! Ensuite, tu reviens ici, j'ai deux mots à te dire !

- Très bien, mon oncle, soupira Fili.

Il s'acquitta de sa mission au mieux, laissa Dern devant chez lui après s'être assuré qu'il pouvait entrer puis revint sur ses pas. Devant la porte du cabinet de travail de Thorin, il prit une grande inspiration avant de frapper.

- Entre !

Fili referma soigneusement la porte derrière lui. Thorin se tenait devant la cheminée et lui tournait le dos.

- Je suis désolé, mon oncle, dit très vite l'adolescent. Je ne pensais pas que ça irait aussi loin.

- Viens ici.

Fili obéit, numérotant intérieurement ses abattis.

- Vas-y, soupira t-il, stoïque, en arrivant à la hauteur de Thorin. Je le sais, que je mérite des claques !

Un curieux mouvement agita les épaules du roi déchu... comme si...

- Thorin ? fit le garçon, perplexe.

Lorsque Thorin se tourna vers lui, Fili vit que ses yeux riaient... et qu'il se mordait les lèvres comme si... comme si...

- Hein ?! fit-il à voix haute, éberlué.

- ...

- Thorin ? répéta Fili. Tu ris ou...

Sans répondre, le prince allongea le bras et plongea ses doigts dans la chevelure blonde, qu'il frictionna... un peu trop énergiquement au goût de l'adolescent.

-... ou tu comptes me tuer ? acheva ce dernier en grimaçant. Aïe ! Tu m'as tiré les cheveux...

Thorin retira aussitôt sa main.

- Euh... dit Fili. Tu es fâché ou non ?

- Je ne sais pas ce que j'ai fait, ni ce que votre mère a fait pour vous avoir... commença Thorin. Pour avoir des gamins aussi indisciplinés, aussi insupportables et aussi turbulents... des gamins qui n'en loupent vraiment pas une... qui passent leur temps à s'attirer des ennuis de toutes sortes...

Et puis il n'y tint plus et se mit à rire, à rire comme jamais Fili ne l'avait vu ou entendu rire. A en pleurer ! A se tenir le ventre ! Il n'avait sans doute pas ri ainsi depuis des années !

- Mais je ne sais finalement pas ce que vaudrait ma vie sans vous ! parvint à articuler le prince entre deux fous rires. Je suppose qu'elle serait bien monotone !

- Euh... tout va bien, mon oncle ?

- Tu... as vu sa tête ?! hoqueta Thorin, qui riait à en perdre le souffle.

Fili n'y tint plus et se mit à rire aussi.

- Je ne pensais pas... j'ai cru qu'il allait mourir ! s'esclaffa-t-il. Mais je te jure que je ne savais pas... je voulais juste...

- Ha ! Ha ! Ha !

- Hi ! Hi ! Hi !

- Tu seras puni quand même Fili... je ne peux pas laisser passer ça...

- Je sais...

Thorin entoura les épaules de son neveu de son bras puis, soudain, se calma.

- Je ne plaisante pas ! dit-il, enfin sérieux. Je ne veux plus que tu sois insolent avec quiconque ici... pas avant d'avoir une barbe digne de ce nom ajouta t-il en lorgnant le menton couvert d'un fin duvet blond.

- Après je pourrais ? demanda Fili par pure bravade.

- Après tu seras adulte. Ce sera différent.

- Bon, d'accord, soupira le garçon. Vraiment, je suis désolé, Thorin. Je ne voulais pas te faire honte, ni qu'il se trouve mal, je t'assure ! J'ai... j'ai pas compris ce qui s'est passé en fait...

Thorin avait une assez bonne idée sur la question mais il estima que Fili en prenait déjà bien trop à son aise et qu'il n'était pas nécessaire de le lui dire.

OO00OO

Les jours qui suivirent ne furent pas faciles pour Kili. Bien que personne n'ose rien dire, la plupart des nains pensaient de bonne fois que c'était lui qui avait pris les pierres. Aussi le garçon se heurtait-il à tout moment à des regards lourds et des murmures de mauvais aloi. Il avait beau avoir le soutien de sa famille et celui de Balin, Kili en avait gros sur le coeur. Il en perdait à la fois l'appétit et sa bonne humeur habituelle. Même ses amis le regardaient avec méfiance.

La preuve : ce matin-là, alors que comme chaque jour il assistait aux leçons de Balin, Kili surprit le regard de l'un de ses compagnons sur lui ; un jeune nain avec lequel il s'entendait plutôt bien, jusqu'à présent. Il posait sur lui un regard méprisant, condescendant, accusateur... Kili détourna les yeux, d'autant plus que les larmes le picotaient à nouveau, et il poussa un énorme soupir.

Fili lui serra discrètement le bras pour l'assurer de son soutien. Mais Fili était toujours là pour lui et ne doutait jamais de son petit frère. Ce qui fit le plus chaud au coeur à Kili fut la main d'Ori se posant sur la sienne. Son cousin était parfois très maladroit et certains le disaient sot, voire attardé, mais nul ne pouvait douter de sa gentillesse. Il ne dit rien : il regarda Kili et lui sourit, tout en gardant sa main sur la sienne. Kili parvint à sourire aussi, réconforté de penser qu'il n'était pas tout seul. Quant à Fili, il sentit la colère l'envahir : il en avait assez de voir son frère si malheureux et l'attitude générale le révoltait. Il savait que Balin faisait de son mieux, malgré ses diverses obligations, pour découvrir le voleur, mais cela devenait trop long. Fili décida soudain de s'en mêler. Il ne savait pas encore comment, mais il fallait absolument découvrir la vérité. Et tant pis si cela devait lui valoir d'être à nouveau puni ! Kili valait bien cela !

A quinze ans, Fili n'avait pas la moindre idée de la manière dont il pouvait découvrir un voleur. Mais pareil à un chien de chasse en quête d'une piste, il s'acharna à rôdailler autour de la joaillerie (Dern le regardait d'un très sale oeil quand il le voyait, aussi s'efforçait-il de se faire discret) et un peu partout, l'oeil aux aguets et l'oreille tendue.

La chance, dit-on, sourit aux audacieux. Et ce fut vraiment par chance que Fili, à force de traîner ses bottes partout, aux aguets de tout, découvrit un jour Hugnir sanglotant dans un coin, cinq jours après le vol des pierres précieuses.

Hugnir était le frère de Zarnir, l'assistant de Dern. Et même si la majorité des soupçons se portaient sur Kili, Zarnir n'était pas épargné : après tout, n'était-il pas le seul à avoir été présent, avec Kili, au moment du vol ?

Fili avait bon coeur et son premier mouvement, en voyant un garçon qui n'avait guère qu'un an de plus que lui pleurer aussi désespérément, fut de venir lui demander ce qui n'allait pas et s'il pouvait l'aider. Mais le climat de suspicion dans lequel ils vivaient tous depuis quelques jours l'emporta et il s'approcha à pas de loup. En voyant l'éclat des gemmes précieuses dans la main du garçon, son coeur accéléra brutalement sa cadence et il sut qu'il avait trouvé ce qu'il cherchait.

- Dern sera content ! fit-il d'un ton très sec. Il en serait mort, je crois, s'il n'avait pas retrouvé ces foutues pierres !

Hugnir sursauta si fort qu'on aurait cru que le sol venait de se soulever sous son corps. Affolé, horrifié, il referma le poing sur les pierres précieuses et se tourna, blanc comme un linge, vers Fili qui le toisait de tout son haut et se tenait les bras croisés sur la poitrine.

- Fili...

- Sale voleur !

- Je suis pas un voleur ! dit le garçon sur un ton suppliant. J'ai... je... j'ai jamais voulu les prendre !

- Ben voyons ! ricana le jeune prince. C'est pour ça que tu les as dans ta main alors que ça fait presque une semaine que tout le monde les cherche partout !

- T'as pas le droit de dire ça ! se rebiffa l'autre en se levant, le poing toujours serré sur les précieuses gemmes. Je te dis...

- Et moi, décréta Fili, les yeux flamboyants, je vais dire à mon oncle que tu es un voleur et qu'en plus, tu as essayé de faire accuser mon frère ! Il sera très content de l'apprendre ! Tout le monde sera très content, d'ailleurs !

Hugnir essaya de garder contenance mais son visage se décomposa graduellement. Ce n'était pas seulement le fait que ses parents (oh, désolation !) et tous les autres apprennent la vérité, ce qui cependant était déjà une perspective effrayante, mais que Thorin lui-même soit impliqué le terrifiait, tout simplement ! Thorin était le descendant direct des rois d'Erebor, le chef de leur clan et, en outre, c'était quelqu'un qui en imposait même aux adultes.

- Fili ! appela-t-il d'une voix qui montait dans les aigus, alors que l'autre s'éloignait. Fili, s'il te plaît ! Ne dis rien ! Je ne voulais pas attirer d'ennuis à ton frère, je te le jure !

Fili se tourna vers lui.

- Je... je te donnerai... ce que tu voudras ! bafouilla l'autre. Je ferai ce que tu voudras, mais s'il te plaît, ne dis rien !

Il était si manifestement terrorisé que Fili eut pitié de lui. A vrai dire, jouer les délateurs ne lui plaisait guère ! Mais il ne pouvait faire autrement s'il voulait réhabiliter Kili ! Que Dis, Thorin et lui-même soient convaincus de l'innocence de son jeune frère ne suffisait pas : il fallait à Kili bien du courage, ces derniers temps, pour affronter le mépris général. Fili en était malade, ni plus ni moins, et il savait que sa mère et son oncle en souffraient pareillement. Thorin n'avait pas cherché à clamer l'innocence de son neveu, sachant que malgré le respect qu'il inspirait, tout le monde croirait qu'il voulait seulement sauver l'honneur de sa famille et protéger Kili. Il se bornait à dire que tout rentrerait bientôt dans l'ordre. La situation toutefois le rendait particulièrement irritable !

- Je suis désolé, dit Fili, sincère. Je ne veux pas t'attirer d'ennuis mais si je ne dis rien, tout le monde continuera à croire que Kili est un voleur... et un menteur !

Hugnir se mit à trembler et parut avoir envie de vomir. Il se sentait pris au piège, sans voir aucune échappatoire nulle part.

- Je n'ai jamais voulu voler ! gémit-il, la gorge sèche. Je voulais seulement regarder ! Il faut me croire, Fili ! C'est la vérité ! Je... je sais que j'ai eu tort, j'ai pris les pierres dans ma main pour mieux les voir... et puis Dern s'est juste retourné, j'ai eu peur qu'il me gronde et j'ai mis les diamants dans ma poche. Je voulais les remettre en place, je te jure que c'est vrai ! Mais j'ai eu peur... mon frère dit toujours qu'il n'est pas commode... j'ai eu peur...

- Comment ça se fait que personne ne t'ait vu ? demanda Fili, intrigué.

- Je ne sais pas vraiment. Je me suis caché sous l'établi, tout au fond, contre le mur. Et je pense que s'il ne m'a pas vu, c'est parce qu'il était tellement énervé... il ne regardait que son présentoir ! Et puis il...

La voix d'Hugnir s'étrangla dans sa gorge.

- ... il s'en est pris à Kili... et j'ai eu encore plus peur. J'ai attendu qu'il n'y ait plus personne et je me suis sauvé.

Le regard de Fili se chargea de mépris :

- Tu aurais au moins pu remettre les pierres en place !

- Je sais... mais on aurait dit alors que c'était Zarnir ! Il n'y avait plus que lui !

- Tu aurais pu dire la vérité !

L'autre baissa le nez.

- J'ai eu peur... Dern disait à Kili qu'il allait lui brûler les mains... j'ai eu peur... et maintenant, c'est la catastrophe, même mon frère a des ennuis et je ne sais pas quoi faire...

Fili se sentit partagé entre le mépris et la pitié. Il réfléchit un moment puis dit enfin :

- Ecoute, je ne sais pas ce qu'on peut faire mais viens avec moi. Allons voir Balin. Il aura peut-être une idée. Moi, je veux seulement que tout le monde sache que Kili n'a rien fait de mal !

Hugnir hésita. Cette solution ne lui plaisait évidemment pas. Ce qu'il aurait souhaité, c'est que personne ne soit jamais au courant de rien ! Toutefois, il n'avait aucun moyen d'empêcher Fili de dire ce qu'il savait... et Balin lui faisait infiniment moins peur que Thorin ou même que son propre père, sans même parler de la majorité des nains. Balin était très aimé au sein du clan. Quoi qu'il en soit, la proposition de Fili constituait sa seule lueur d'espoir !

- D'accord, chuchota -il.

Ils trouvèrent Balin dans ses appartements, occupé à rédiger d'importantes chartes de commerce, et lui exposèrent toute l'affaire.

- Mes enfants ! soupira le conseiller de Thorin. Vous vous êtes mis dans une belle situation !

- Je veux seulement que tout le monde sache que Kili n'y est pour rien, répéta Fili. Mais... si on pouvait faire en sorte que Hugnir n'ai pas d'ennui...

Balin passa sa main dans ses cheveux, puis dans sa barbe, regardant tour à tour les deux garçons.

- La seule chose qui me vient à l'esprit, dit-il enfin, c'est qu'Hugnir avoue la vérité.

Ses deux visiteurs se rembrunirent pareillement.

- Après tout, reprit Balin, s'adressant plus particulièrement au responsable de toute l'affaire, tu n'avais aucune mauvaise intention. Et il vaut assurément mieux que tu avoues de toi-même plutôt que d'attendre que quelqu'un découvre la vérité !

- Mais personne ne me croira ! fit le jeune garçon d'une voix blanche. Ils penseront tous que je mens !

- Tu te trompes, mon garçon : moi, je te crois. Et Fili ne serait pas ici s'il ne te croyait pas, lui aussi.

- Mon père va me tuer !

- Veux-tu que je lui parle ? Ou que je vienne le voir avec toi ?

- Je... je préfèrerais qu'il ne l'apprenne jamais... balbutia l'adolescent, très pâle.

- Mais, mon petit, c'est inévitable. Tôt ou tard il faudra en passer par là. Et puis tu dois bien admettre qu'il est injuste que Kili soit accusé à ta place !

Cette manière de présenter les choses amena Hugnir à envisager un aspect de la situation auquel il n'avait pas encore songé, trop préoccupé qu'il était par son propre cas ; se tournant vers Fili il demanda en hésitant, l'air coupable :

- A-t-il été très sévèrement puni ?

- Non, répondit Fili. Si ç'avait été le cas, je ne te le pardonnerais pas ! Mais ça ne change rien. Tout le monde ou presque continue à croire que c'est lui le voleur. Et ça je te le dis tout de suite, je veux que ça cesse !

- Ils vont me tuer ! gémit encore Hugnir, décomposé. Mon frère sera renvoyé de l'atelier et ma famille sera déshonorée...

- Eh bien, fit Balin, non sans réticence car il avait eu le temps de réfléchir un peu, Thorin a donné sa parole que le voleur serait châtié...

Fili parut mal à l'aise à son tour. Hugnir ne sut que gémir :

- Je jure par Mahal que je n'ai jamais voulu tout ça ! Je le jure !

- Donne-moi ces pierres ! dit Balin fermement.

Hugnir ne se fit pas prier et les lui tendit.

- Voyons, réfléchit Balin à voix haute. Les pierres doivent être rendues, bien sûr. Mais si je me contente de les rapporter à Dern sans lui fournir aucune explication, chacun se forgera sa propre opinion sur la question et la suspicion demeurera. Je suppose que nombre de nains continueront à croire que c'était Kili qui les avait prises. Pour que ça cesse, il faudrait dire la vérité. Sauf que dans ce cas, tu auras de gros ennuis. Voyons...

Le vieux nain se mit à arpenter la pièce en réfléchissant. Soudain, son regard s'éclaira.

- Il va nous falloir de l'aide, dit-il. Et je crois savoir vers qui me tourner.

Il adressa un clin d'oeil aux garçons et ajouta :

- Rentrez chez vous, mes enfants. Je m'occupe de tout. Fili, je sais que c'est dur pour toi et pour ta famille, mais je te demande de garder le secret.

- Combien de temps ? demanda Fili, réticent.

- Deux jours au maximum.

- Ce sera long pour Kili, Maître Balin...

Hugnir baissa la tête. Fili le regarda et soupira :

- Très bien. Deux jours. Mais pas plus ! Et je dirai tout de même à Kili que tout va s'arranger. Je ne dirai rien d'autre, mais de savoir que dans deux jours ses ennuis seront finis le réconfortera.

- Marché conclu ! dit Balin.

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L'affaire se résolut en fait avant que les deux jours soient écoulés, et ce à la satisfaction générale. En grand secret, Balin avait exposé toute l'affaire à Nori. Tout le monde savait que ce dernier n'était pas... blanc-bleu, comme on dit. Que les affaires qu'il traitait n'étaient pas toujours très honnêtes. Et que dans certains cas, il avait très certainement moins de scrupules que d'autres nains. Nori trouva l'histoire désopilante et trouva encore plus drôle que ce soit à lui que l'on s'adresse pour la résoudre.

- Je te confie les pierres, lui dit Balin, mais pas de bêtise, hein ? Elles doivent absolument être rendues à Dern !

- Ne t'en fais pas, dit Nori avec son sourire de vaurien. Elles seront rendues. Et pas plus tard qu'aujourd'hui.

- Je compte sur toi.

- Tu peux.

Nori était un voyou mais il n'aurait pas été jusqu'à voler un autre nain. Et puis il était redevable à Thorin, qui avait plus d'une fois fermé les yeux sur ses... affaires, du moment qu'aucun membre de son clan n'était lésé. S'il pouvait lever les soupçons qui pesaient sur son neveu, il le ferait volontiers.

Il se rendit discrètement jusqu'à l'atelier de Dern en choisissant un moment où il y avait quelques clients sur place et feignit de vouloir commander un bijou destiné à sa chevelure toujours savamment étayée. Tandis que le joaillier, tout en gémissant (il gémissait tout le jour depuis le vol dont il avait été victime) s'affairait, Nori affecta de faire quelques pas dans l'atelier et s'approcha du présentoir sur lequel s'étaient trouvées les gemmes disparues. Nori avait des doigts de prestidigitateur. Une lame brilla subrepticement et ses phalanges eurent un mouvement léger.

- Pas de nouvelles des pierres qu'on t'a volées ? demanda t-il innocemment en feignant de regarder le présentoir.

Dern se borna à lui lancer un regard mauvais.

- C'est une grande perte... soupira Nori avec affectation. Et ça, c'est quoi ? Il y a quelque chose, là-dessous. Tu as si peur qu'on te vole à nouveau que tu caches des joyaux sous le velours ? ajouta t-il d'un air faussement candide.

Il s'assura d'un coup d'oeil que tout le monde se tournait dans sa direction et tendait le cou. Tout en prenant bien soin de ne pas effectuer un seul mouvement vers le présentoir.

Dern se précipita, le visage congestionné : il constata effectivement un léger renflement sous le velours... et, en y regardant mieux, une fente presque invisible tant elle était nette, dans le tissu sombre. Mâchoires serrées, souffle suspendu, il glissa ses doigts dans l'ouverture... Nori affecta, comme les autres, d'avoir l'air stupéfait lorsque les gemmes disparues étincelèrent à la lumière.

- Impossible ! coassa Dern.

- C'est impossible ! répéta t-il en regardant autour de lui, son visage virant au rouge brique.

Il se rua sur son établi et prit une lentille grossissante pour examiner les pierres sous toutes leurs coutures.

- Ce sont les vraies... admit-il enfin.

- Tant d'histoire pour cela ! soupira Nori avec affectation. Un pauvre gamin accusé de vol alors que ton bien n'a jamais quitté l'atelier ! Les pierres ont juste glissé sous le tissu...

Un "ooooh !" indigné monta de la gorge de plusieurs clients et clientes.

- Des nains sur les dents depuis plus d'une semaine pour retrouver un voleur qui n'a jamais existé ! poursuivit Nori, qui s'amusait royalement (il n'aimait pas Dern plus que celui-ci ne l'aimait lui-même).

- Mais c'est impossible ! cria encore le joaillier, presque désespéré. Je les aurais vues, si elles avaient été là... j'ai regardé partout...

- Tu devais être très énervé... glissa Nori d'un air compréhensif.

Les clients commençaient à murmurer entre eux avec animation. Dern, lui, toujours aussi rouge, commençait à transpirer. S'il était heureux, et même très heureux d'avoir retrouvé son bien, il n'envisageait pas de manière très agréable la suite des événements : en effet, il allait falloir prévenir qui de droit que tout le mal que l'on s'était donné pour rechercher "son" voleur n'avait été que du temps perdu...

Nori continuait à secouer la tête d'un air affecté, les clients à murmurer.

Dern se sentit soudain vraiment très mal à son aise !

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Alors ? La fin de ce chapitre n'est pas très morale, hein ? Des commentaires ?

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La semaine prochaine : De l'arc naquit l'archer