DE L'ARC NAQUIT L'ARCHER
- Thorin…
- Hmm ?
- Je voudrais que tu m'apprennes à tirer à l'arc.
Tout sérieux, qu'il était, Kili ! Du haut de ses douze ans, il regardait gravement son oncle qui de son côté parut étonné.
- Dwalin dit qu'il ne sait pas, précisa le garçon. Il nous apprend à manier la hache, l'épée, la lance, le marteau... mais moi je voudrais essayer l'arc. J'ai toujours eu envie d'apprendre à me servir d'un arc !
Cette fois, Thorin se mit à rire.
- Dwalin a dit qu'il ne savait pas tirer à l'arc ? répéta-t-il, comme s'il pensait avoir mal entendu.
Toujours aussi sérieux, Kili opina.
- Je ne pensais pas que son aversion pour cette discipline irait jusque-là, gloussa encore le prince nain, que cette histoire paraissait amuser énormément.
- Son aversion ?
- Eh oui.
- Ca me paraissait bizarre aussi, grogna le garçon.
Il laissa passer quelques secondes et insista :
- Alors, tu m'apprendras ?
- Oui, dit Thorin.
- Quand ? risqua Kili.
- Je ne sais pas.
Devant la déception qui envahissait le visage de son neveu, Thorin ajouta :
- Je trouverai du temps, ne t'inquiète pas.
- Bientôt ? souffla encore le jeune nain.
Il savait que son oncle avait horreur que l'on ait l'air d'insister lourdement. Mais Thorin eut un bref sourire.
- Oui, bientôt, confirma-t-il.
"Bientôt", ce fut quelques jours plus tard, pour la plus grande joie de Kili. Une fois sur l'aire d'entraînement, Thorin lui mit un arc entre les mains et lui dit simplement :
- Vas-y, essaie.
Le garçon encocha une flèche, banda l'arc comme il l'avait vu faire quelquefois, s'efforça de viser et lâcha la corde... qui lui fouetta cruellement le bras en se relâchant et en reprenant sa place. Il grimaça, tandis que la flèche passait loin de la cible.
Thorin hocha la tête d'un air entendu tandis que Kili frottait son bras et la vilaine marque rouge qui y était apparue.
- Ne t'inquiète pas, dit Thorin. C'est le lot de tous les débutants.
Il lui fit enfiler un brassard pour se protéger et lui demanda de recommencer.
Au bout de cette première leçon, Kili était totalement découragé. Thorin ne lui avait rien expliqué ou montré, se contentant de le regarder tirer flèche après flèche (dans le meilleur des cas, il était parvenu à toucher la cible, mais il savait très bien que ce n'était dû qu'au hasard), sans faire aucun commentaire. Kili était toutefois heureux d'avoir eu un brassard, car il avait senti bien souvent la corde venir frapper sur le cuir ! Il avait les doigts endoloris à force de pincer la corde de l'arc mais avait le sentiment de n'avoir rien appris et d'être totalement incapable de se servir de cette arme de précision.
Thorin cependant paraissait avoir une autre opinion sur la question :
- La première fois est toujours pénible, dit-il, car on expérimente toutes les erreurs possibles. Devenir un archer prend du temps. Demain je ne pourrais pas m'occuper de toi mais je te conseille de continuer seul. Après-demain, nous irons faire quelques essais à l'extérieur.
- Mais... commença Kili.
Il voulait dire que d'ici le surlendemain, il n'aurait fait aucun progrès, surtout livré à lui-même. Qu'il ne voyait pas ce qu'il pourrait faire d'un arc à l'extérieur, sinon perdre ses flèches dans la nature. Enfin, il aurait bien ajouté qu'il en avait gros sur le coeur et qu'il avait espéré quelques conseils ! Mais Thorin lui sourit, appuya brièvement son front contre le sien, à la manière des nains, et ajouta :
- Ne te décourage pas, Kili. Ce n'est que le tout début. Après-demain nous passerons aux choses sérieuses.
Cela mit du baume au coeur du garçon, surtout de penser que "les choses sérieuses" n'avaient pas encore commencé. Il suivit donc les conseils de son oncle et, le lendemain, continua tout seul, sans autre résultat que la veille, ignorant de son mieux les commentaires moqueurs de ceux qui le regardaient faire. Lèvres pincées, Kili recommença encore et encore, sans leur accorder un seul regard, se jurant qu'un jour ils seraient bien forcés, tous autant qu'ils étaient, de ravaler leurs ricanements et leurs quolibets !
Le surlendemain, Thorin et son neveu quittèrent comme convenu leurs cavernes et dirigèrent leurs poneys vers un petit bois de sapins qui avait poussé dans une vaste dépression au flanc de la montagne. Ils y trouvèrent une paisible clairière, en bordure de laquelle ils attachèrent leurs montures.
C'était une journée torride du plein été. Il n'y avait pas un souffle d'air et c'était tout juste si l'on entendait les stridulations ou le bourdonnement de quelques insectes. Posément, Thorin saisit sur sa selle un paquet soigneusement emballé qu'il entreprit de défaire, sous le regard curieux de Kili. Ce dernier ouvrit grand la bouche lorsqu'il vit enfin apparaître l'objet : c'était un arc magnifique, un arc comme il n'en avait encore jamais vu : s'il n'avait pas été adapté à la taille d'un nain, il aurait pu croire qu'il s'agissait de l'un de ces arcs enchantés dont parlent les légendes et dont soi-disant seuls les elfes ont le secret. Il ne paraissait pas être de bois, ou alors c'était un bois tel que Kili n'en avait jamais vu. En y regardant de plus près, il eut l'impression que le corps de l'arc était en réalité constitué de plusieurs lamelles de différentes matières, du bois peut-être, de l'ivoire ? et de la corne ? le tout étroitement collé (mais quelle colle fabuleuse pouvait forcer des matières aussi dissemblables à ne former qu'une seule entité, surtout lorsque l'arc se courbait ? et maintenues par un très mince câble de métal, brillant comme le soleil, qui ficelait le tout d'une extrémité à l'autre en une habile torsade épousant parfaitement la matière. La corde, que Thorin était en train de dérouler, paraissait faite de très fines lanières de cuir tressées entre elles.
- Qu'est-ce que... c'est ? souffla le jeune garçon, éberlué et fasciné tout à la fois.
- Un souvenir d'Erebor, répondit Thorin. La seule chose que j'ai pu emmener avec moi : j'espérais, à tort d'ailleurs, que cet arc serait suffisamment puissant pour venir à bout du dragon, mais je me suis trompé.
Voyant l'expression de Kili, qui continuait à fixer l'arc prodigieux avec des yeux ronds, emplis à présent d'une sorte de révérence émerveillée, Thorin ajouta :
- C'était l'arc de Thror. Il n'en existe aucun autre comme celui-là. Lui-même l'a reçu de son père et mon père aurait du en hériter à son tour... si les choses avaient suivi un cours normal. Il excède de beaucoup la puissance et la précision d'un arc ordinaire... mais il faut déployer une sacrée force pour le tendre !
- Je peux le toucher ? murmura Kili.
Il paraissait complètement extasié en faisant courir ses doigts, avec légèreté, sur l'arme fabuleuse. Kili venait de tomber amoureux fou !
- Tu me laisseras l'essayer ? demanda t-il, la gorge sèche.
Il lui paraissait déjà presque sacrilège d'avoir posé un doigt dessus !
Thorin se mit à rire :
- Je doute que tu puisses le bander, Kili ! Thror n'y parvenait plus, lui non plus.
- Comment ça ? demanda Kili, très surpris. Je croyais que c'était son arc ?
- Oui. Thror est demeuré un combattant jusqu'au bout, mais ses bras n'avaient plus leur force d'antan.
Il tendit toutefois l'arc au jeune garçon, qui en effet ne parvint pas à le faire ployer un tant soit peu ! Qu'importe, il le regardait toujours avec des yeux d'amoureux transi.
- Un jour, promit Thorin. Un jour tu auras la force nécessaire. Si tu deviens un archer, cet arc te reviendra un jour.
Il rit et ajouta :
- Quand je serais trop vieux pour le tendre !
C'était là une idée nouvelle et perturbante pour Kili : que son oncle puisse un jour ne plus être celui qu'il connaissait à présent ? Thorin perdrait ses forces ? Impossible, voyons ! Le tirant de ses pensées, le roi nain donna au garçon une petite bourrade et ajouta :
- Qu'attends-tu pour prendre le tien ? Tu crois que tu vas apprendre à te servir d'un arc rien qu'en le regardant ?
A regret, Kili détacha ses yeux de l'arme royale, dont le câble de métal renvoyait la lumière en mille éclats aveuglants.
- Bon, dit Thorin. Jusqu'à présent, tu t'es un peu familiarisé avec l'arc et tu as vu tout ce qu'il ne faut pas faire. Il fallait commencer par là. A présent, nous allons passer à ce qu'il faut faire.
Il alla attacher un morceau de tissu rouge au tronc d'un sapin.
- Ce sera notre cible. Regarde-moi bien.
Thorin recula jusqu'à l'autre extrémité de la clairière et, lentement, arma son arc. Kili perçut l'effort qu'il dut produire pour y parvenir : le souffle de Thorin gronda comme une forge lorsqu'il ploya l'arme de son grand-père. Chaque muscle de ses bras et de sa poitrine parut saillir sous l'effort. L'empenne de la flèche frôla ses lèvres. Le trait partit avec une telle vitesse et une telle puissance que Kili ne le vit pas. Mais il entendit le bruit sec qu'elle produisit en s'enfonçant dans le tronc de l'arbre, à travers le chiffon de tissu rouge. Elle s'était enfoncée jusqu'à la moitié de la hampe !
- A toi, dit Thorin en se reculant de quelques pas.
Kili vint prendre sa place et à son tour banda son arc.
- Ramène un peu ton pied droit, dit Thorin, tes jambes sont trop écartées. L'épaule moins haute. Plus souple. La tête bien droite.
Kili tira et manqua la cible. Il recommença jusqu'à avoir vidé son carquois, sans aucun résultat. Pensait-il. Inlassablement, Thorin lui faisait corriger sa position.
- Je ne suis vraiment pas doué ! gémit Kili. Je n'ai pas touché la cible une seule fois !
- Va chercher tes flèches, dit Thorin. Puis nous recommencerons.
- Ca ne sert à rien... je ne suis pas fait pour tirer à l'arc, tu vois bien.
La déception vibrait dans sa voix.
- Je ne vois rien de tel, répondit paisiblement Thorin. Tu ne peux pas espérer réussir aussi vite.
- Mais je rate à chaque fois !
- Viendra le jour où tu réussiras à chaque fois. Va chercher tes flèches.
Kili obéit en soupirant. Sous le couvert des sapins, il faisait encore plus chaud. Il fureta un bon moment sous les ramures, jusqu'à avoir retrouvé toutes ses flèches, et revint en traînant les pieds. Thorin devait avoir chaud aussi car il venait de se débarrasser de sa tunique et de se mettre torse nu. Kili essuya son visage en sueur et décida de l'imiter : ses vêtements lui collaient à la peau de manière extrêmement désagréable. Les deux nains se désaltérèrent avec l'eau de leurs gourdes, puis reprirent leur entraînement. Kili se sentait bien un peu découragé, mais l'archerie l'avait toujours attiré et l'on ne renonce pas si aisément à un intérêt de si longue date. Et puis, Thorin semblait dire que ça pouvait encore venir, alors...
Le jeune garçon arma à nouveau son arc. Mais cette fois, au lieu de le laisser faire et de se contenter de le regarder, Thorin vint se placer près de lui. Le jeune apprenti archer sentait la chaleur qui irradiait de son corps. Thorin posa sa main gauche sur la main gauche de Kili, celle qui maintenait l'arc, tandis que la main droite venait se placer sur celle qui tirait la corde en arrière.
- L'épaule plus basse... lève ta flèche... tu dois faire corps avec elle. Si l'épée est la prolongation de ton bras, la flèche est celle de ton esprit. Ta pensée doit s'unir à elle.
C'était comme si le corps de Thorin modelait le sien. Kili, émerveillé, avait l'impression que ses membres bougeaient seuls, se positionnaient par magie... non, en fait, il éprouvait la sensation de s'être dédoublé !
- Tire la corde plus en arrière... encore... attention, tu as baissé ta flèche... plus haut... encore... plus en arrière...
Une légère brise se leva, rafraîchissant les deux nains, faisant voleter leurs cheveux. Kili inspira avec délice.
- Ne te laisse pas distraire. Concentre-toi sur ta flèche.
Avec délicatesse, Thorin décolla légèrement sa main droite de celle de son neveu, qui lâcha la corde. Le trait partit en sifflant à travers l'air surchauffé, et alla se planter dans le morceau de tissu rouge. Le visage de Kili s'illumina.
- J'ai réussi !
Il sauta au cou de son oncle.
- Thorin, j'ai réussi !
Il se calma presque aussitôt, bien que ses yeux demeurent brillants comme des étoiles :
- C'est parce que tu m'as aidé !
Thorin ne l'avait plus vu aussi heureux depuis le jour où son neveu avait été autorisé à arborer des tresses à la manière des guerriers !
- Recommence seul, dit-il.
Kili, encouragé, recommença, très concentré, s'efforçant de reprendre exactement la même position qu'auparavant. Il lâcha sa flèche, qui alla s'enfoncer dans le tronc du pin, quatre centimètres au-dessous du tissu rouge.
- Oh !
- Tu vois ? Tu y es presque ! Tu as acquis la technique. Maintenant, tout ce qu'il te faut c'est de la pratique, et la précision viendra d'elle-même.
- Tu crois ?
- Je te le dis.
- Et quand je toucherai la cible à chaque fois ?
- Alors tu seras un archer. A ce moment-là tu travailleras sur la vitesse, pour tirer plusieurs flèches à la suite très rapidement, en touchant la cible à chaque fois, bien sûr.
- Et quand j'aurais réussi ça aussi ?
- Alors tu seras redoutable !
- Tu auras peur de moi, mon oncle ? plaisanta Kili.
- Peut-être, répondit Thorin en souriant.
Il y eut un silence. Les paillettes lumineuses qui dansaient dans les prunelles sombres de Kili s'estompèrent peu à peu. Il parut prendre une grande inspiration et demanda, en baissant les yeux :
- Quand j'arriverai à faire ça... je pourrais vous accompagner, Fili et toi, quand vous partez ?
- Hum... fit Thorin.
Ce sujet revenait régulièrement sur le tapis, depuis quelques temps. Il n'ignorait pas que c'était là le plus cher désir de son neveu. Depuis que Thorin Ecu-de-Chêne avait installé ce qui restait de son clan dans les Montagnes Bleues, il était fréquemment obligé de quitter les siens, parfois pour plusieurs jours, souvent pour plusieurs semaines, afin de mener divers négoces et apporter à son peuple les relations commerciales sans lesquelles ils seraient tous réduits à la plus noire misère depuis longtemps !
Si son coeur de prince et de guerrier souffrait de cette situation, il l'avait toujours très fermement muselé : il fallait vivre, voilà la vérité ! Le commerce était la seule issue qui leur restait. Quoi que cela puisse lui coûter, il devait l'entretenir et le faire prospérer. D'ailleurs, à tout prendre, c'était infiniment mieux que devoir travailler pour les hommes, dans leurs forges ou leurs mines de charbon !
Quoi qu'il en soit, ses absences réitérées avaient toujours navré ses deux neveux. Mais depuis quelques temps, Fili, âgé à présent de 17 ans, l'accompagnait dans toutes ses expéditions. Certes il n'était pas encore un adulte, et de loin, mais ne pouvait plus cependant être considéré comme un enfant.
Et cela faisait le désespoir de Kili, impitoyablement laissé en arrière.
Non pas que ces voyages soient réellement dangereux... encore que ! L'hiver précedent, Thorin avait perdu l'un de ses compagnons, emporté par la crue subite d'un torrent auprès duquel ils avaient imprudemment dressé leur campement. Mais enfin, il fallait vivre à la dure, bivouaquer quel que soit le temps, essuyer souvent les rebuffades des hommes, se contenter de repas sommaires, voire se priver purement et simplement de repas. Et qui savait ce qui pouvait arriver et quelles mauvaises rencontres on pouvait faire, sur les chemins de la Terre du Milieu ? Elles étaient malgré tout fréquentes, les fois où il avait fallu tirer l'épée !
- Kili... fit Thorin.
Il s'apprêtait à lui expliquer tout cela encore une fois. Mais il y avait une telle supplique, une telle attente dans les yeux du garçon, lorsqu'il les releva vers lui, que son oncle ne trouva pas le courage de lui infliger cette nouvelle déception.
- Regarde, Kili, dit-il.
Il ramassa son arc, le grand arc scintillant de Thror, recula autant que la largeur de la clairière le lui permettait et, à une vitesse qui parut à Kili prodigieuse, décocha coup sur coup trois flèches qui toutes s'enfoncèrent, en un faisceau serré, dans le morceau de tissu rouge.
- Lorsque tu sauras décocher dans la cible trois flèches à cinquante pas, aussi vite que je viens de le faire, je t'emmènerai avec moi, promit Thorin. Tu as ma parole.
A nouveau, les yeux du jeune garçon s'emplirent de lumière.
OO0OO
A compter de ce jour, Kili s'entraîna assidûment. S'il l'avait pu, il aurait consacré tout son temps au tir à l'arc. Mais naturellement, ce n'était pas possible : il devait encore suivre les leçons de Balin et suivre l'entraînement guerrier de Dwalin. Or, ce dernier initiait ses élèves à toutes les pratiques guerrières SAUF le tir à l'arc, qu'il exécrait.
Tous les jeunes nains qui étaient autorisés, en fonction de leur naissance et de leur rang, à suivre l'enseignement guerrier de Dwalin s'initiaient à toutes les armes de guerre des nains (hormis l'archerie) : l'épée, la hache, le marteau... petit à petit, en fonction de leur morphologie, de leur nature et de leurs goûts, ils sélectionnaient d'eux-mêmes leur arme de prédilection. Toutefois, Dwalin se montrait intraitable et les obligeait à poursuivre leur apprentissage dans toutes les disciplines, tout en leur laissant généralement plus de temps pour s'entraîner avec l'arme qu'ils préféraient. Exception faite de Kili et de son arc ! Le jeune garçon se consolait en se souvenant que l'arc ne pouvait être utilisé en combat rapproché et en perfectionnant sa technique à l'épée : ni la hache ni le marteau ne lui convenaient vraiment.
En revanche, il consacrait désormais tout son temps libre à devenir un archer digne de ce nom. Qui ne trouve pas de temps pour ce qu'il a réellement envie de faire, hein ?
Et tout se déroula comme Thorin l'avait prédit : très rapidement, son adresse naturelle aidant, Kili acquis la précision. Il travailla avec acharnement, augmentant la distance entre la pointe de sa flèche et sa cible, jusqu'à rentrer chez lui la pulpe des doigts à vif sous la friction de la corde de son arc ! Mais peu à peu sa peau cicatrisa et s'endurcit, des cals se formèrent et il n'éprouva plus ni douleur ni gêne. Il entreprit alors d'augmenter sa vitesse de tir. Plus personne n'aurait songé à se moquer de lui en le voyant faire. Bien au contraire : plusieurs jeunes nains, fascinés, décidèrent de s'initier eux aussi à cette discipline à force de le regarder s'entraîner et gagner en habileté.
Les mois passèrent. Kili eut treize ans et continua à s'entraîner. Les semaines continuèrent à couler l'une à la suite de l'autre.
Vint le jour où, très grave, l'adolescent s'en alla trouva Thorin et lui demanda de venir constater par lui-même les progrès qu'il avait fait. Son oncle ce soir-là était recru de fatigue et eut bonne envie de lui dire que cela pouvait attendre. Mais il y avait un tel appel, un tel espoir et une telle attente dans les yeux du garçon qu'il grommela un vague "oh, bon, d'accord" et suivit Kili en bougonnant, n'aspirant qu'à prendre quelques heures de repos.
Toujours aussi grave, Kili se mit en place, à cinquante bons pas de la cible (un peu plus, en réalité), et tendit son arc. Coup sur coup, les traits fusèrent. Cinq en tout. Tous se logèrent en plein centre de la cible et chacun s'envola avant que celui qui l'avait précédé ait atteint sa destination.
Bien éveillé à présent, Thorin laissa échapper un bref sifflement. Le jeune archer se tenait immobile, son arc au bout de son bras baissé, et n'osait pas tourner les yeux vers lui : il regardait la cible, comme pour s'assurer que ses flèches étaient bien toutes rassemblées au centre, en un bouquet dense et serré.
- Félicitations, dit Thorin.
Timidement, le garçon tourna la tête vers lui.
- C'était bien, mon oncle ? demanda t-il d'une petite voix mal assurée.
- Non.
Kili parut s'éteindre comme la flamme d'une bougie que l'on vient de souffler.
- Non, ce n'était pas "bien". C'était EXCELLENT !
Kili eut un drôle de soupir, presque un petit cri.
- Alors tu... tu m'emmèneras avec toi, la prochaine fois que tu partiras ?
La voix était vibrante d'espoir. Thorin étreignit chaleureusement son neveu.
- Chose promise, chose due, dit-il. Tu as gagné ta place parmi nous. Et naturellement, tu emmèneras ton arc ! Un archer tel que toi pourra être souvent utile !
Ce soir-là, Kili avait l'impression que ses pieds ne touchaient plus terre tant il était heureux. Il pensait de bonne foi que rien ne pouvait le combler davantage : il avait acquis la pleine maîtrise de l'arme de son choix, celle qui aurait toujours sa préférence, si adroit qu'il puisse être à l'épée. En outre, il avait obtenu non seulement les félicitations et les compliments de son oncle mais encore le droit de se joindre à ses expéditions !
Que pouvait-il demander, espérer ou même souhaiter de plus ?
Pourtant, près de deux ans plus tard, le jour de son quinzième anniversaire, son oncle lui fit un cadeau qui devait le bouleverser jusqu'au fond de l'âme et réaliser des rêves si fous qu'il n'avait jamais osé les exprimer, même en pensée : avec solennité, Thorin lui remit le grand arc de guerre de Thror.
- Il est encore trop dur pour toi, dit-il. Mais qu'importe, il est à toi. Tu as des années maintenant pour acquérir la force nécessaire et l'apprivoiser.
- Mon oncle ! souffla l'adolescent, bouleversé, sans pouvoir détourner son regard de l'arc. Je... Tu... Non ! C'est l'arc du roi !
- C'est le tien, désormais. Tu es digne de lui et il est digne de ton talent et de ton adresse. Tu es bien meilleur que moi à l'arc, de toute façon.
Kili releva brusquement la tête et regarda son oncle avec des yeux ronds : c'était presque une hérésie, lui semblait-il, de supposer qu'il puisse être meilleur que Thorin en quoi que ce soit !
- C'est toi qui m'as appris ! protesta-t-il.
- Et tu m'as dépassé. Ne discute pas, gamin. Et dis-toi bien que tu n'es pas près de pouvoir t'en servir !
Thorin disait vrai. Kili était encore incapable de bander l'arc, quels que soit les efforts qu'il déploie pour cela. Mais il avait au moins appris à ne jamais céder au découragement et il persévéra. Des décennies durant, tandis qu'il s'acheminait vers l'âge adulte.
Un jour, il réussit. Il n'arrivait pas encore à tendre complètement son arme et pouvait encore moins le conserver bien longtemps courbé, mais ses flèches y gagnèrent malgré tout une précision et une force qu'elles n'avaient encore jamais eues. L'arc de Thror (Kili continuait à l'appeler ainsi) était sans aucun doute son bien le plus précieux et celui qu'il chérissait par-dessus tout.
C'est pourquoi, malgré bien des regrets, il renonça à l'emmener quand, quelques décennies plus tard, il décida d'intégrer la Compagnie de Thorin pour reprendre Erebor. Il craignait trop de le perdre au cours de la longue quête qui allait être la leur.
Il le laissa dans les Montagnes Bleues, ignorant encore qu'il ne le reverrait jamais. S'il l'avait su, il aurait sans doute pris le risque de l'emmener : car s'il y avait bien un objet qu'il aurait souhaité emporter avec lui dans l'éternité, c'était bien celui-là !
00000OOOOOO000000
La semaine prochaine : Apprenti chimiste
