APPRENTI CHIMISTE

Kili tira le tabouret prévu à cet effet devant la table et y grimpa, avant de se hisser à genoux sur le plateau lui-même, car la table en question était beaucoup plus haute et plus large que la moyenne, appuyée au mur, et ce qui l'intéressait se trouvait tout au fond, hors de portée de ses bras -des bras de n'importe quel nain.

Soigneusement alignées contre la paroi de pierre, il y avait là toute une série de fioles contenant des poudres aux noms mystérieux et de couleurs diverses : c'était l'atelier de chimiste de Balin. Kili n'eut qu'un bref coup d'oeil pour les instruments rangés ici et là, ce qui l'intéressait, c'était les fioles !

Au cours de leur dernière leçon, Balin avait parlé à ses élèves des "flammes-éclair" : un mélange dangereux qui explosait au moindre choc et dont on pouvait se servir comme arme, à condition de savoir exactement ce que l'on faisait ! Cela avait enflammé l'imagination de Kili, qui avait très envie de voir ce prodige de ses yeux.

Toujours agenouillé sur la table noircie et patinée par l'usage, il étudia attentivement chaque fiole. Zut... comment savoir ce qu'elles contenaient ? Balin avait bien dit comment il procédait mais, bien qu'il ait aussi donné une description de chaque composant, Kili n'était pas très sûr de lui. Après mûres réflexions, il sélectionna trois fioles qui lui semblaient correspondre à ce qu'il cherchait et rafla un petit bol de terre dans lequel il entreprit de les verser. Il ignorait qu'il fallait respecter certaines proportions et mit donc une quantité égale et non négligeable de chacune des poudres dans son récipient. Après quoi, avisant un mortier et un pilon, il s'empara de ce dernier instrument et entrepris de broyer son mélange, très absorbé par sa tâche.

Il ne savait pas trop ce qu'il fallait faire à présent. Son idée consistait à emporter le bol hors des cavernes et à le lancer pour voir s'il exploserait. L'idée était terriblement excitante !

Soudain, une odeur peu agréable monta du récipient dans lequel il continuait à jouer du pilon avec application et brusquement, le mélange échauffé s'enflamma. Pas deux ou trois flammèches : une flamme immense s'éleva d'un coup, brûlant les mains et le visage du garçon, et le bol de terre éclata sous l'effet de la chaleur intense.

- AAAAH ! hurla Kili en lâchant tout ce qu'il tenait en main et en se jetant en arrière.

Il tomba de son perchoir. Son coude heurta rudement le sol mais il n'y prit pas garde et ses yeux s'agrandirent d'horreur : le plateau de la table venait de s'enflammer à son tour et le feu prenait de l'ampleur en grondant férocement.

- AU FEU ! cria l'apprenti chimiste, terrifié.

- Qu'est-ce qui se passe ? fit une voix familière. Kili ?! Oh, par Mahal !

Balin se rua vers le garçon toujours à terre, le releva, le poussa vigoureusement vers la porte.

- Sauve-toi ! Cours !

Balin chercha quelque chose pour éteindre le feu mais comprit aussitôt qu'il était trop tard : les flammes dévorantes, plus hautes à chaque seconde, atteignaient les fioles et...

- Sauve-toi, Kili ! Sauve-toi ! Cours ! Tout va exploser !

Il se précipita sur son élève et le poussa devant lui tout en courant vers la porte.

- Maître Balin, je ne voulais pas... commença Kili.

- Plus tard ! Cours !

L'explosion, terrifiante, retentit avant qu'ils aient pu atteindre la sortie. Kili eut l'impression que le monde entier venait de voler en éclats. Un souffle d'une violence inouïe dévasta la pièce, jeta à terre l'adulte et le presque adolescent et arracha de ses gonds la porte restée ouverte. Ensuite, une pluie de débris retomba en peu partout. Balin, qui était tombé sur Kili, replia ses bras autour de sa tête pour se protéger puis, dès que les choses parurent se calmer, se redressa à grand peine.

- Vite, Kili ! dit-il en toussant à qui mieux mieux, car une épaisse fumée à l'odeur inquiétante se répandait alentours. Sortons d'ici. Ne respire pas !

Il chancela.

- Vous êtes blessé ! s'écria le garçon, horrifié.

- Cours, Kili ! Sauve-toi d'ici !

Kili passa le bras de Balin autour de ses épaules et tituba vers le trou béant qui tenait désormais lieu de porte.

- Ne t'occupe pas de moi ! protesta le blessé en essayant de se dégager. Va t-en vite ! Vite !

Kili ne tint aucun compte de ses paroles, mais la tête lui tournait et la sueur commençait à couler de son front. Il s'obstina, cramponné au bras de son précepteur, sentant la nausée le gagner. Il fut heureux de voir accourir des nains, attirés par le bruit, qui se précipitèrent vers eux.

- Vite... murmura encore Balin. Il faut fuir... les gaz délétères... tout condamner... se répandre...

Il ne put en dire plus et perdit connaissance.

Les nains le soulevèrent, l'emportèrent, entraînant Kili avec eux au pas de charge.

OO00OO

Il fallut évacuer en urgence toute une partie des galeries. Heureusement, le "laboratoire" de Balin se trouvait à un niveau assez bas et les nains élevèrent rapidement des cloisons pour cantonner les gaz produits par l'explosion dans les étages inférieurs.

Balin et Kili avaient tous deux étaient confiés à Oïn. Le premier avait été sérieusement brûlé par le souffle de l'explosion. Sans compter que des débris de toutes sortes s'étaient enfoncés, parfois profondément, dans sa chair. Son dos n'était plus qu'une immense plaie au très vilain aspect et ses cheveux... ses cheveux ressemblaient à du chaume noirci, cassant, desséché. En fait, il fallut les couper et même s'ils repoussèrent par la suite, ce fut assez chichement, en tous cas du point de vue d'un nain. Balin n'arbora plus jamais la longue chevelure propre à la plupart des siens après cela. Kili avait été protégé par le corps de son précepteur, qui se trouvait derrière lui. Toutefois, il pouvait à peine bouger le bras pour s'être cogné le coude contre le sol et il soufrait de brûlures plus ou moins importantes aux mains et au visage. Par ailleurs, ses cheveux à lui étaient roussis, la frange qui habituellement tombait sur son front était à peu près dans le même état que la chevelure de Balin et, d'une manière générale, on aurait dit que ses cheveux avaient été partiellement mangés aux mites.

Après avoir apporté les premiers soins à Balin, Oïn enduisit soigneusement ses brûlures d'onguent et lui mit le bras en écharpe. Après quoi, il lui conseilla de rester tranquille un moment.

- Comment va Balin ? demanda le jeune nain d'un ton suppliant. Il ne va pas mourir, n'est-ce pas ?

Oïn secoua la tête, l'air grave :

- Il est trop tôt pour le dire. Il est sérieusement blessé. S'il s'en sort il aura besoin de beaucoup de temps pour se remettre. Maintenant reste un moment allongé au calme, mon garçon. Je dois m'occuper de lui.

- Je pourrais le voir ? demanda timidement Kili.

Le guérisseur secoua la tête :

- Non. De toute façon, il est encore inconscient.

Il soupira.

- Plus longtemps il restera évanoui mieux cela vaudra. Il va souffrir le martyre, le malheureux !

Le visage du jeune prince se décomposa mais le guérisseur l'obligea à s'allonger.

- Reste tranquille un moment, mon petit. Tu as été secoué aussi.

Kili obéit mais au bout de cinq minutes il s'agitait déjà comme un asticot. Rester tranquille, pffff ! Il n'avait jamais su rester tranquille. Il envisageait de se lever et de rentrer chez lui lorsqu'il vit accourir son frère aîné, bouleversé.

- Oh, Kili ! cria Fili en se précipitant vers lui. On m'a dit que tu étais blessé...

- Non, moi ça va... c'est Balin...

Consterné, Fili examina son frère : ses cheveux ne ressemblaient plus à rien, son visage rouge et gonflé, encore maculé de suie et de noir de fumée, n'avait pas vraiment un très bel aspect... un bras en écharpe... des mains couvertes de brûlures...

- Qu'est-ce qui s'est passé, Kili ?

- J'ai... j'ai...

Il raconta d'une voix hachée et Fili soupira.

- Oh là là, petit frère ! fit-il en s'asseyant près de son cadet et en lui entourant les épaules de son bras.

- J'ai... si Balin meurt, ce sera ma faute !

- Il ne va pas mourir, j'en suis sûr ! assura Fili pour le rassurer.

- Mais il est blessé... il souffre... et tu sais, il m'a sauvé la vie ! S'il n'était pas arrivé... je serais sûrement resté là et...

Kili n'en dit pas plus et pinça les lèvres, les yeux brillants.

- Chut ! fit seulement Fili en le serrant contre lui. Tu n'as pas voulu ça, je le sais bien.

Le jeune nain demeura un moment appuyé contre son frère, sans bouger, sans parler, réconforté par sa présence. Enfin, levant le nez, il demanda :

- Où sont Mère et Oncle Thorin ? Je ne les ai pas vus...

- Ils sont partis, tu le sais bien. Mère voulait aller au village des hommes faire des achats et Thorin l'a accompagnée, avec Dwalin. Ils reviendront bientôt.

Kili hocha la tête d'un air lugubre et Fili soupira : son frère allait encore être puni, évidemment ! Comment faisait-il donc son compte pour toujours se retrouver dans des situations pareilles et pour provoquer des catastrophes à la chaîne ?

OO00OO

- Mais qu'est-ce qui t'est encore passé par la tête ?! tonna Thorin. Tu te rends comptes de ce qui aurait pu se passer ?!

Penaud, l'adolescent baissa le nez :

- Je suis désolé… je ne pensais pas… je ne savais pas…

- C'est bien l'ennui ! Tu ne penses jamais !

Kili garda la tête baissée et ne répondit pas. Thorin de son côté leva la main… et la baissa aussitôt. Malgré la gravité de la situation, il ne se sentait pas le cœur de corriger le coupable, qui était déjà en piètre état. Kili, qui avait perçu son mouvement, releva les yeux :

- Je sais bien que je mérite une raclée, dit-il d'un ton morne. Je préfèrerais que tu me la donnes tout de suite et que…

Il avait failli dire : « et que tout soit fini », mais il s'était interrompu parce qu'au dernier instant, il s'était rendu compte que ces paroles ne reflétaient pas sa pensée. Kili s'en voulait terriblement, il était horrifié de penser à ce qu'endurait Balin à cause de son imprudence et, avec ce qui lui restait de sa naïveté d'enfant, il pensait qu'il devait expier d'une manière ou d'une autre. Sans compter que si les galeries n'avaient pu être rapidement évacuées, les conséquences auraient pu être très graves ! L'un dans l'autre, le garçon estimait mériter un châtiment sévère !

Il n'esquissa pas un geste de défense et se contenta de serrer les dents quand Thorin leva la main à nouveau, et il tressaillit lorsque cette main se posa, simplement, sur son épaule.

Son oncle le regarda un instant au fond des yeux, y découvrit la honte, le remords, le chagrin… et une muette supplique, celle de s'entendre dire qu'il était pardonné, de manière à pouvoir se pardonner lui-même.

- Je crois que tu es assez puni, murmura Thorin.

Mais en même temps qu'il prononçait ces paroles, voyant le regard de son neveu il comprit que le garçon ne se laisserait pas convaincre, trop persuadé qu'il était de devoir impérativement payer d'une manière ou d'une autre.

- Je n'ai pas l'intention de te frapper, Kili, émit-il donc d'un ton sec. Mais dès que les vapeurs délétères seront retombées, tu retourneras à l'atelier et tu remettras tout en état ! Tout seul ! C'est du temps que tu n'emploieras pas à tirer à l'arc, tant pis pour toi !

Le garçon tressaillit mais, à part lui, il se dit que Thorin aurait pu se montrer infiniment plus sévère en lui confisquant purement et simplement son arc pour le punir. Et ça... ça... ç'aurait peut-être été mérité mais... (en réalité, Thorin n'aurait jamais été aussi loin, en retirant à son neveu ce qu'il aimait le mieux au monde, à l'exception peut-être de son chien. Mais Kili était trop jeune pour le comprendre).

- Tu as compris ? fit Thorin.

- Oui, mon oncle, soupira Kili, un peu rasséréné.

Comme le prince nain se détournait à nouveau, son neveu osa le rappeler :

- Thorin !

- Eh bien ?! fit celui-ci, impatienté, en se tournant à nouveau vers lui.

- Tu... m'en veux beaucoup ?

Kili au cœur tendre ! Thorin comprit très bien : pour s'entendre dire que tout était oublié, le garçon était prêt à se laisser rouer de coups ou à supporter n'importe quelle punition !

- Ce n'est pas le problème, Kili, dit-il d'un ton grave. Tu as treize ans, tu n'es plus un bébé et je désespère de te voir enfin réfléchir un peu aux conséquences avant d'agir. Tu es pourtant loin d'être bête... si seulement tu prenais la peine de penser plus loin que l'instant présent ! Bon sang, tu as une tête, pourquoi ne t'en sers-tu pas ?

Kili ne trouva rien à répondre.

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Les gaz nocifs avaient mis plusieurs semaines à retomber. Les nains avaient rouvert les galeries pour laisser l'air circuler mais avaient encore attendu un certain nombre de jours avant de s'y aventurer, de manière à être certains que tout danger était passé.

L'atelier de Balin était dans un état indescriptible. L'incendie l'avait ravagé de fond en comble et une odeur persistante de brûlé y stagnait toujours, piquait les yeux et la gorge.

Armé d'un balai, Kili s'efforçait de déblayer les débris, toussant à qui mieux mieux dans la poussière de charbon et les cendres soulevées par ses efforts. Quand le sol serait enfin net, il faudrait le lessiver, ainsi que les murs, et cela sans doute plusieurs fois. Il en avait pour des semaines mais le garçon ne songeait pas à soupirer ou à se plaindre, tout était sa faute, il était normal que ce soit lui qui répare ! Si seulement, songeait sombrement Kili, si seulement nettoyer la pièce pouvait aider à soigner Balin ! L'état de ce dernier demeurait critique. Non pas que ses jours soient encore en danger, là-dessus Oïn était à présent sûr de lui, le blessé survivrait. Mais il devait demeurer étendu à plat ventre et souffrait toujours terriblement, malgré tous les efforts du guérisseur qui n'épargnait ni les baumes apaisants ni les breuvages supposés calmer la douleur.

Lorsque celle-ci lui laissait quelque répit, il parvenait pourtant à badiner, Balin. Il s'efforçait de tourner les choses en plaisanterie, notamment pour son frère cadet et pour Thorin qui venaient chaque jour lui rendre visite. Il avait eu de la chance, non ? demandait-il en s'efforçant de prendre un ton léger : passe encore d'avoir dû sacrifier sa chevelure, mais imaginez que ç'ait été la barbe ? Ridicule, vraiment ! Thorin s'efforçait de sourire mais on voyait bien que c'était forcé :

- Rien ne peut t'abattre, n'est-ce pas ? disait-il d'un ton faussement enjoué. Tu es insubmersible ! C'est une belle leçon de courage, mon ami.

- Bah, j'ai connu pire...

C'était faux et tous le savaient, mais ils faisaient semblant d'approuver. Et lorsqu'il pensait à cela, Kili estimait que son oncle s'était montré très clément à son égard ! Il détourna un instant la tête pour tousser à son aise et inspirer de l'air non saturé de cendres et soudain entendit des pas s'approcher dans le couloir. Des pas qu'il identifia immédiatement. Kili fronça les sourcils et sa mâchoire se contracta. Il tourna ostensiblement le dos à l'entrée de la pièce (la porte n'avait pas encore été remplacée) au moment où Fili faisait son apparition.

- Ah oui, quand même... fit le garçon, debout sur le seuil, en regardant autour de lui.

C'était la première fois qu'il descendait depuis l'accident. Il considéra l'ensemble de la pièce en hochant la tête, d'un air presque appréciateur.

- Tu ne fais pas les choses à moitié, petit frère ! plaisanta-t-il.

Kili ne répondit pas, ne le regarda même pas. Fili ne s'en formalisa pas et, entrant dans la pièce, entreprit de rassembler les débris les plus gros et de les entasser près de la porte.

- Qu'est-ce que tu fais ? demanda sèchement Kili.

Il s'était enfin retourné et, appuyé sur son balai, regardait son frère en fronçant les sourcils.

Fili se redressa et le regarda d'un air étonné.

- Tu le vois bien ! Je te donne un petit coup de main. Ca ira plus vite à deux.

- C'est à moi de le faire !

Fili se méprit sur le sens de ses paroles et lui adressa un clin d'oeil :

- Thorin n'en saura rien, assura t-il.

- Je ne te parle pas de Thorin ! s'impatienta Kili. Tu n'as rien à voir avec ça... je dois le faire moi-même.

- Je sais, mais...

- Alors va-t-en d'ici !

- Eh ! Ne sois pas aussi désagréable, tu veux ? Je viens seulement t'aider un peu. Tout seul tu en as pour des semaines ! Tu ne vas pas rester enfermé ici pendant si longtemps, non ? Il y a des choses plus agréables à faire que...

- Ca prendra le temps que ça prendra ! Je ne veux pas de ton aide, Fili, alors laisse-moi tranquille !

Balin étant cloué à son lit de douleur, les matinées normalement consacrées à ses leçons étaient libres. Sauf pour Kili qui devait mettre ce temps à profit pour remettre l'atelier en état. L'après-midi, il avait l'autorisation de suivre l'entraînement de Dwalin, d'autant que Thorin estimait qu'il avait besoin de se décrasser un peu les poumons après des heures passées dans ce local saturé de l'odeur de brûlé, à respirer de la cendre et de la poussière. Et il essayait de revenir encore en fin de journée pour avancer son ouvrage.

Abasourdi, Fili regardait son jeune frère sans comprendre sa réaction. Pourtant ce n'était pas une plaisanterie : la mâchoire serrée et le front buté de Kili étaient éloquents.

- Mais enfin, qu'est-ce qui te prend ?! s'impatienta l'aîné des garçons.

- Il me prend que je veux que tu me fiches la paix !

Fili n'était pas un modèle de patience ; d'ailleurs la patience n'est pas vraiment l'apanage des nains. Il prit aussitôt la mouche :

- Oh très bien ! Excuse-moi, hein, c'est vrai, de quoi je me mêle de vouloir t'aider !

Il laissa tomber à terre le morceau de métal noirci, tordu par l'explosion, qu'il tenait en main et tourna les talons. Dès que le bruit de ses pas eut décru, Kili se détendit un peu et retourna à son balayage.

OO00OO

Il lui fallut presque six semaine pour remettre le local en état. Lorsqu'il eut terminé, l'atelier était net, vide et propre, à l'exception du plafond qui demeurait noir de suie. Mais de l'avis unanime, il pouvait très bien rester comme cela, ce n'était pas gênant !

Si Kili en avait reçu l'ordre, il aurait sans rechigner allongé sa pénitence en lessivant aussi le plafond, mais son repentir s'étant émoussé au fil du temps, il n'insista pas lorsqu'on lui dit que c'était bien comme ça.

Son état d'esprit s'était allégé en même temps que l'état de Balin s'améliorait. Celui-ci ne souffrait presque plus, ses plaies étaient cicatrisées et une peau neuve avait commencé à remplacer son épiderme brûlé. Mieux, il pouvait désormais s'asseoir, bien qu'un tel mouvement tire sur ses cicatrices toutes fraîches. Encore ne pouvait-il s'adosser que contre un oreiller bien moelleux, et encore, avec mille précautions. Et seulement très peu de temps. En revanche, bien que son dos demeure affreusement sensible, il supportait désormais de porter une chemise ample qui ne frottait pas contre la peau.

A l'arrière de sa tête, les cheveux brûlés étaient tombés et d'autres avaient poussé. Non plus gris mais presque blancs, désormais. Par contre ils frisottaient péniblement et Oïn préconisait qu'ils ne redeviendraient jamais longs. Balin haussait les épaules en entendant cela et affirmait qu'il s'en accommoderait très bien.

La chevelure de Kili avait grandement souffert aussi. Après l'accident, elle ne ressemblait plus à rien et il avait également fallu égaliser, en coupant à hauteur des oreilles. Le garçon l'avait accepté comme une punition supplémentaire, bien que réellement il n'y ait pas eu d'autre solution. Mais en six semaines, ses cheveux avaient recommencé à s'allonger, au contraire de ceux de Balin.

- Ce n'est pas juste ! soupirait Kili. Pourquoi est-ce que Balin a été blessé ? Pourquoi est-ce que c'est lui qui paye ? C'était ma faute !

- Sois heureux qu'il ait été là, lui répondait-on, sans quoi tu ne serais plus ici pour te désoler !

- Oui, mais...

- Balin a agi en connaissance de cause, Kili.

Un soir, tandis que le jeune nain, silencieux, le regard perdu dans les flammes, paraissait encore absorbé dans ses pensées moroses, Thorin décida que cela avait assez duré.

- Après-demain, dit-il tout à trac, je pense organiser une partie de chasse. L'automne s'avance et nous avons besoin de viande pour l'hiver. Kili, nous aurons besoin de ton arc. Et toi, Fili, tu ne seras pas de trop.

Les deux garçons levèrent le nez ensemble, une petite lueur d'anticipation naissant dans leurs yeux.

- Je n'ai pas beaucoup pratiqué le tir à l'arc, ces derniers temps... dit cependant Kili.

C'était précisément ce que son oncle attendait.

- Eh bien, fit-il l'air de rien, en étendant ses jambes devant le feu, tu as toute la journée de demain pour te refaire la main.

Le garçon le regarda. Thorin lui rendit son regard.

- Tu as suffisamment payé ta faute, Kili, dit-il. La vie continue. Je ne veux plus te voir te morfondre. Et demain, je ne veux pas te voir du tout : tu reprends la maîtrise de ton arc. Compris ?

- Oui, mon oncle, fit Kili, des étincelles s'allumant dans ses yeux sombres.

Et puis, comme il lui restait encore une grande part d'enfance, il se leva et se jeta dans les bras de Thorin, qui le serra machinalement contre lui.

- Tu es un archer, fit le prince d'un ton bourru, et un épéiste, pas un chimiste ! Gare à toi si tu confonds encore une fois !

- Plus jamais ! chuchota Kili. Je le jure sur ma vie !

- Tu fais bien ! lança Fili, volontairement moqueur. Parce que ta vie, euh... elle n'a tenu qu'à euh... un cheveu ?

- Oh, que c'est drôle ! se renfrogna Kili en se tournant vers son frère.

- Ah ! Ah !

- C'est malin !

- Tant mieux, parce que toi tu es bête !

- Bête, moi ?

- Irréfléchi, irresponsable, sans cervelle...

- Ca va, Fili ! La ferme !

- Hin ! Hin !

Thorin les laissa continuer à se chamailler sans rien dire, rassuré : la vie reprenait en effet son cours normal.

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La semaine prochaine : Les tunnels de Kerdanër

et en bonus deux chapitres non publiés en leur temps (trois peut-être, j'hésite toujours pour l'un d'eux) et retravaillés depuis qui s'intercalent beaucoup plus tôt dans la chronologie de l'histoire.

C'est que tout doucement il faut songer à finir, bonnes gens, la fin se rapproche. L'épilogue aussi.