LES TUNNELS DE KERDANËR

Et voici le chapitre de la semaine, à savoir celui qui s'inscrit dans la suite de l'histoire. Nous y retrouvons deux adolescents.

Encore désolée de vous avoir chahutés comme ça en vous faisant passer d'une époque à l'autre.

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- Mère, dit Fili ce soir-là, au cours du dîner. Kili et moi aimerions partir quelques jours pour chasser. Cela fait longtemps que nous n'avons pas dormi à la belle étoile et fait un feu de camp.

Dis fit la moue.

- Vous voulez partir seuls ?

- Oui, pourquoi ? Nous ne sommes plus des bébés...

- Je ne vois pas pourquoi vous auriez besoin de plusieurs jours pour chasser. Où voulez-vous donc aller ? Vous risquez surtout de vous égarer.

- M'égarer, moi ? protesta aussitôt Fili. Je connais ces montagnes aussi bien que ma propre chambre ! Il n'y a pas un seul endroit, à des lieues à la ronde, que je n'ai pas exploré.

- Si, répliqua Kili avec malice. Les tunnels de Kerdanër.

Il avait dit cela sans y penser vraiment, mais tous purent voir que sitôt les mots prononcés, l'idée se logea dans sa cervelle. Or, ces tunnels étaient extrêmement dangereux, les nains adultes les évitaient et interdisaient strictement à leurs enfants de s'en approcher. Dans les premiers temps de leur présence dans ces montagnes, il était parfois arrivé que l'un ou l'autre des membres du clan se risque à l'intérieur. Un seul, parmi ceux qui s'y étaient aventurés, en était revenu et, de son propre aveu, il avait eu beaucoup de chance ! A l'intérieur, avait-il raconté, c'était un dédale glissant de rochers en équilibre instable, de trous d'eau, terriblement profonds et pleins de courants aspirants, de "marmites d'enfer" dans lesquelles l'eau, devenue furieuse, bouillonnait et tourbillonnait, agitée de remous et de maelstroms contre lesquels le meilleur nageur ne pouvait rien. Le torrent qui pénétrait dans ces tunnels, ni excessivement profond ni excessivement violent à l'extérieur, devenait fou furieux et horriblement traître une fois dans le ventre de la montagne. Par endroit, l'eau se fracassait avec une telle violence contre les rochers qu'elle pouvait, en rejaillissant, facilement déséquilibrer l'imprudent qui se trouvait là. Ces tunnels constituaient un piège mortel, un labyrinthe meurtrier dans lequel il était inutilement et terriblement dangereux de s'aventurer. Autrement dit, c'était tout à fait le genre d'aventure stupide qui pouvait tenter une tête brûlée comme Kili.

Thorin, qui n'avait encore pas prononcé un seul mot de tout le repas, leva brusquement la tête et riva un regard soudain noir comme l'encre dans les yeux de son neveu.

- Kili, dit-il d'une voix dangereusement calme, n'y pense même pas.

- Penser à quoi ? fit innocemment Kili.

Il comprit qu'il était inutile et même, pour le coup, très malvenu de jouer les innocents et reprit plus sérieusement :

- Je n'y pensais pas, je t'assure. Pas vraiment, en tous cas.

Posément, Thorin déposa ses couverts sur la table puis se pencha légèrement en avant, sans lâcher un seul instant le garçon du regard.

- Ecoute-moi bien, Kili, dit-il en détachant chaque mot. Je n'ai jamais aimé lever la main sur vous, ton frère et toi... (de fait, cela avait toujours été exceptionnel)... mais je te promets que si jamais l'un de vous met ne serait-ce qu'un orteil dans ces tunnels et qu'il en ressort vivant, je lui flanquerai une correction qui l'empêchera de marcher pendant une semaine ! Une correction dont il se souviendra sa vie durant, dut-il vivre 350 ans !

Kili capitula avec un soupir excédé :

- C'est bon ! Je te promets que je n'entrerai jamais là-dedans. Ca te va ?

Thorin ne répondit pas tout de suite, se contentant de le regarder fixement. Enfin, il se détendit et dit seulement :

- Puisque j'ai ta promesse...

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Une semaine plus tard, Fili et son frère, assis devant le feu, bavardaient paisiblement tout en affûtant leurs épées quand la porte s'ouvrit à la volée, comme poussée par un ouragan. Surpris, les deux frères se tournèrent vivement vers l'entrée pour voir Thorin fondre sur eux, blanc de rage, les yeux jetant des éclairs. Le sourire de bienvenue du cadet se figea sur ses lèvres, l'aîné se redressa à demi, comme prêt à en découdre avec un ennemi encore invisible.

- Kili ! hurla Thorin en se ruant sur l'intéressé. C'est comme ça que tu respectes ta parole ?!

- Quoi ?! fit l'adolescent, sidéré. Moi ? Mais...

Thorin était déjà sur lui et l'empoignait par le bras pour le hisser de force sur ses pieds :

- Debout ! Je t'avais prévenu !

- Qu'est-ce que j'ai fait ? balbutia Kili, complètement dérouté.

Il avait beau réfléchir à toute vitesse, il ne voyait pas ce que son oncle pouvait avoir à lui reprocher.

- Les tunnels de Kerdanër ! fit le prince nain, écumant de rage.

Pris de court, le garçon ouvrit des yeux ronds :

- Mais... je ne suis pas... commença t-il.

Thorin parut sur le point d'exploser et Fili se leva d'un bond :

- Mon oncle...

- Je ne suis pas entré dans ces tunnels ! protesta aussitôt Kili, profitant de la diversion, d'une voix cependant plus aiguë qu'à l'ordinaire.

- Alors comment se fait-il que l'on t'ai vu le faire ? questionna Thorin d'un ton acerbe.

Le garçon eut l'air stupéfait.

- Thorin, je te le jure, je ne suis pas...

- Je te pardonnerai tout, rugit Thorin en levant le bras, hors de lui, mais pas de mentir !

Fili lui happa le poignet au vol :

- Thorin ! Kili n'est pas un menteur ! S'il dit qu'il n'y a pas été...

Le prince nain pivota vers lui avec une telle furie que ce fut cette fois le plus jeune des garçons qui lui saisit le bras, comme s'il avait craint que son oncle gifle Fili à la volée.

- En... en réalité j'y suis allé, dit-il d'une toute petite voix. Mais je ne suis pas entré dans la grotte, Thorin ! Je voulais seulement jeter un coup d'oeil. Je n'ai pas franchi le porche.

Et ce n'était pourtant pas faute d'en griller d'envie ! Tandis que debout sur la rive du torrent il se dévissait le cou pour regarder le monumental porche de roc, ouvert comme une porte de géant dans le flanc de la montagne, les eaux à ses pieds se précipitant à l'intérieur en grondant, prémices de la violence qui était la leur sous la terre, le garçon ne croyait sincèrement pas désobéir ni manquer à sa promesse. Il était resté là longtemps, à regarder les eaux disparaître dans le noir, luttant contre l'envie de s'aventurer, ne serait-ce que de quelques mètres, à l'intérieur.

Il se disait à présent que tout est sujet à interprétation et qu'il n'échapperait sans doute pas à la correction promise. Pourtant, il avait tenu parole ! Cela lui avait coûté mais il avait respecté son serment. Il reçut de plein fouet le choc du regard incendiaire de Thorin qui, d'un ton plus calme cependant, dit sèchement :

- Dürnir t'a pourtant vu y entrer, pas plus tard que cet après-midi. Il était affolé lorsqu'il me l'a raconté. Il m'a dit qu'il t'a appelé à se casser la voix mais que tu n'as même pas tourné la tête et que tu es entré dans le tunnel. Il a couru jusque là mais il était trop tard, tu avais disparu.

Kili secoua vigoureusement la tête en signe de dénégation :

- Ce n'était pas moi ! Je ne suis pas entré. Et en plus... ce n'est pas aujourd'hui que j'y suis allé !

Il commençait à s'énerver ; comme tous les adolescents, il était très sensible à l'injustice et supportait mal de ne pas être cru alors qu'il disait la vérité.

- Je le jure par Mahal ! ajouta-t-il avec véhémence. Thorin, je suis resté à l'extérieur ! J'avais promis.

- En effet, rétorqua Thorin d'un ton sec.

- Pourquoi tu préfères croire Dürnir plutôt que ton propre neveu ?! se révolta Fili.

Il savait bien qu'il aurait mieux fait de se taire. Lorsque Thorin était énervé, à plus forte raison lorsqu'il était en colère comme en cet instant, la meilleure et la plus sage des choses à faire était de fermer son bec et de laisser passer l'orage... sous peine de s'attirer la foudre ! Mais que son oncle persiste à croire que Kili mentait, en dépit de ses serments répétés, lui était insupportable. Lorsque Thorin se tourna vers lui, ses sourcils se rejoignaient en une ligne noire de mauvais augure :

- Le problème n'est pas là ! émit-il.

Fili ouvrit la bouche mais son oncle poursuivit :

- Dürnir était loin, il a pu se tromper. Kili est sauf. Mais si ça n'était pas lui, alors... quel est le fou qui est entré dans le tunnel ?

Les deux garçons ne pipèrent mot et Fili se mordilla les lèvres. Bien sûr. Il n'était pas sot, il savait que toutes les mises en garde des adultes à propos de cet endroit étaient justifiées. Or, quelqu'un, l'un des leurs, avait commis l'imprudence de pénétrer sous la voûte. Soudain, le visage du jeune nain s'altéra :

- Oh, Thorin... fit-il. Et si... si c'était Haldrin ? De dos, il ressemble beaucoup à Kili... et...

L'oncle et le neveu échangèrent un long regard tandis que Kili se mordait les lèvres à son tour. Puis, sans ajouter un mot, Thorin se rua hors de la pièce :

- DWALIN ! hurla-t-il.

Restés seuls, Fili et Kili se regardèrent, très sombres.

- Tu crois vraiment... ? demanda Kili.

- Je ne sais pas... j'espère que non. Mais si Dürnir a cru que c'était toi...

Haldrin avait à peu près leur âge, il avait deux ans de plus de Kili et effectivement, de dos les deux garçons se ressemblaient beaucoup : ils étaient pareillement minces et plutôt élancés pour des nains, avec une chevelure brune généralement embroussaillée. Là s'arrêtait les ressemblances, d'ailleurs. Haldrin était souvent qualifié de "pauvre garçon" par les siens. Non qu'il soit sot ou méchant, mais il semblait accumuler les malheurs depuis sa naissance, laquelle avait coûté la vie à sa mère. Son père et ses oncles avaient été tués à la bataille de la Moria et il avait été élevé par sa grand-mère. Sa famille était d'origine modeste, Haldrin ne pouvait prétendre à l'apprentissage des jeunes nobles mais, fidèle à sa promesse de veiller sur chacun des siens, Thorin avait toujours fait en sorte que son aïeule et lui-même ne manquent de rien, puisqu'ils n'avaient désormais plus personne pour subvenir à leurs besoins. Comme tous les nains, quel que soit leur rang, Haldrin avait commencé à apprendre les arts de la forge... mais il s'était écrasé trois doigts, ce qui lui interdisait à vie l'usage de sa main droite.

Cependant, toutes les infortunes qui s'accumulaient sur lui ne constituaient pas le véritable problème du jeune nain. Haldrin avait toujours été un peu étrange. Il n'avait jamais vraiment réussi à s'intégrer au groupe des garçons de son âge et on ne lui connaissait aucun véritable ami. Ce n'était pourtant pas qu'il soit désagréable. Non. Il faisait même beaucoup d'efforts pour plaire. Il était seulement différent.

Fili, ainsi que quelques autres, lui témoignaient de la gentillesse mais ne parvenaient pas vraiment à se lier avec lui. Haldrin était "à part". D'aucun disaient "spécial". Il suscitait la compassion, parfois un brin d'agacement, jamais l'amitié. On le tolérait, mais pour autant nul n'avait d'attachement pour lui. Or, il y avait au moins une chose que cet adolescent avait en commun avec les autres nains : la fierté. Aussi ne rêvait-il que d'une seule chose : prouver qu'il valait autant qu'un autre, se démarquer d'une manière qui le ferait enfin reconnaître. Entrer dans les tunnels de Kerdanër et surtout en ressortir pouvait constituer pour lui l'exploit rêvé.

Thorin et Dwalin enfourchèrent leurs poneys et galopèrent à bride abattue jusqu'au porche monumental. Ils auraient été atterrés dans tous les cas en apprenant qu'un membre de leur clan, surtout si jeune, avait commis la sottise d'y entrer. Mais le cas de Haldrin était encore plus pathétique.

Naturellement, lorsqu'ils parvinrent sur place ils ne virent strictement rien. Ils appelèrent en vain puis, mâchoire serrée, Thorin se dirigea vers la grotte. Dwalin le retint fermement par l'épaule :

- Thorin, non !

- Ce n'est qu'un gosse, Dwalin !

- Je sais ! Mais s'il est encore en vie, seul Mahal peut encore quelque chose pour lui. Et encore !

Thorin ne répondit rien et tenta de se dégager. Dwalin, qui connaissait l'entêtement de son ami, joua son va-tout :

- Que deviendront Fili et Kili si tu entres là-dedans et que tu n'en ressors jamais ? Eux aussi, ce sont encore des gosses ! Des gosses qui ont besoin de toi ! Pour Haldrin, il est trop tard. Je donnerais dix ans de ma vie pour qu'il en soit autrement, mais c'est ainsi.

Le bruit d'un nouveau galop de cheval se fit entendre. Deux autres poneys arrivaient. Fili et Kili en bondirent lestement.

- Qu'est-ce que vous faites là, vous deux ? gronda Thorin.

- Eh bien, on est venu voir...

- Est-ce que vous l'avez trouvé ?

- Vous n'avez rien à faire ici ! coupa Thorin. Rentrez tout de suite !

Dwalin ne se serait pas permis de le contredire devant témoin, mais il remercia les Valars en son for intérieur : la présence de ses neveux empêcherait sans doute son ami d'entrer dans la grotte... C'était mal connaître Thorin.

- Restez tous ici ! jeta t-il en amorçant un nouveau mouvement vers l'avant.

Cette fois, Dwalin se plaça résolument devant lui et écarta les bras :

- Je ne te laisserai pas entrer là-dedans ! affirma-t-il, mâchoire serrée. Il faudra me tuer d'abord et passer sur mon corps !

- Oh, assez de bêtises... commença Thorin.

- Mon oncle... fit timidement Fili.

Il n'était pas dans ses habitudes de s'opposer ouvertement à Thorin mais il pensait devoir le faire au vu des circonstances :

- Tu nous as interdit d'entrer là-dedans, pour notre propre sécurité, fit-il avec un filet de voix. Je t'en prie, n'y va pas toi non plus ! Je regrette pour Haldrin, mais si tu te noies aussi...

- Tu ne peux plus rien pour lui, Thorin ! insista Dwalin.

Kili ne dit rien : il se contenta de poser sa main sur le bras de son oncle. Lorsque ce dernier se tourna vers lui, agacé, l'adolescent plongea son regard dans le sien et l'implora des yeux.

Il était très rare que Thorin se trouve désemparé. C'était pourtant le cas en ce moment. Navré, il regarda l'immense porche rocheux et la rivière qui, immuable, roulait ses eaux à l'intérieur.

Une main se posa sur son épaule : une main rude et pourtant cordiale, qui l'avait toujours soutenu dans toutes ses épreuves.

- C'est trop tard, Thorin, répéta Dwalin. Trop tard.

Thorin lui serra le bras en réponse, en signe d'acquiescement, de remerciement peut-être, et hocha la tête.

- Rentrons, soupira-t-il. Venez, les garçons.

Il ne prononça plus une parole après cela. Il se sentait responsable. Il avait l'impression d'avoir échoué dans la tâche qu'il s'était lui-même fixée : prendre soin de tous les siens. Haldrin était particulièrement fragile, il aurait dû, sans doute, veiller particulièrement sur lui ? Il aurait sans doute dû prendre le temps d'y réfléchir, trouver quelque chose qui...

Comme s'il devinait ses pensées, ce qui était probablement le cas tant il le connaissait bien, Dwalin leur apporta aussitôt un contrepoint :

- Ne te fustige pas, mon ami. Tu ne peux porter toute la misère du monde sur tes seules épaules. Ni empêcher chacun des nôtres d'agir à sa guise... même s'il agit de manière inconsidérée, stupide ou suicidaire... ce n'est pas ta faute, Thorin, tu n'y pouvais rien, aucun de nous n'y pouvait rien.

Thorin contracta les mâchoires et ne répondit pas. Fili regarda Dwalin, puis jeta un coup d'oeil à la mine sombre de son oncle et ajouta d'une voix douce :

- Dwalin a raison. En quoi serais-tu coupable ? Personne, aucun de nous n'a jamais accordé beaucoup d'attention à Haldrin. S'il y a eu faute, alors c'est celle de tout le clan et non celle d'un seul nain.

Comme il fallait malheureusement s'y attendre, Haldrin ne reparut jamais. Près de quatre mois après sa disparition, un marchand ambulant qui avait l'habitude de s'arrêter à la cité naine à chacun de ses passages raconta avoir trouvé le corps d'un nain sur la berge de la rivière, de l'autre côté de la montagne, à peu de distance de l'endroit où elle ressurgissait au grand jour après son long parcours souterrain. Le corps en question était déjà partiellement décomposé et l'homme ne put donc pas en fournir une description, il savait seulement que le malheureux avait eu de longs cheveux bruns. Il assura avoir recouvert la dépouille de pierres et avoir bâti de ses mains un petit cairn en mémoire du défunt.

Il serait difficile de dire si Haldrin y aurait trouvé matière à consolation, mais sa fin tragique lui apporta bel et bien ce qu'il avait toujours souhaité obtenir : le fait d'être reconnu. En effet, outre que les nain trouvaient l'histoire navrante, plus d'un parmi eux devait plus ou moins partager l'opinion de Fili sur la responsabilité collective. Les nains sont très solidaires entre eux, ils se sentent toujours mal à l'aise de penser qu'ils ont pu échouer à secourir l'un des leurs. Quoi qu'il en soit, de l'histoire de cet adolescent incompris ils firent une complainte. L'une de ses chansons triste que l'on chante parfois à la veillée, qui pousse les jeunes naines au coeur tendre à se tamponner les yeux et donne du vague-à-l'âme à tous.

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La semaine prochaine : La fuite.